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CHAPITRE VIII

Destève et son ami Cadars avaient l'un et l'autre des rapports fréquents avec leur collègue le professeur de botanique : Cadars, préoccupé de l'origine de la vie, le questionnait sur les formes premières de la matière organisée, et Destève aimait à causer avec lui des fleurs, de l'habitat où se plaît chaque espèce, de leur grâce à la variété infinie, de la succession heureuse par laquelle elles décorent tour à tour presque tous les mois de l'année. Les deux amis, s'étant rencontrés chez leur collègue, sortirent ensemble.

Destève, qui venait de s'exalter au sujet des fleurs, dit :

— Justement, il y a là, dans l'église voisine, une œuvre récente d'un sculpteur toulousain, une statue de sainte Germaine, la sainte du pays; la pieuse bergère est représentée au moment du miracle des roses. Allons voir comment est traité ce charmant épisode.

Ils pénétrèrent dans l'église, mais ils oublièrent vite ce pour quoi ils y étaient venus. Entrés par une porte latérale, ils s'arrêtèrent en voyant une jeune fille blonde, douce, tranquille, qui, dans l'église déserte, en face du maître-autel, se tenait à genoux sur une chaise, les mains jointes, les paupières baissées. Quoique les deux amis fussent entrés dans l'église sans précaution, comme dans un musée, la jeune fille ne remua pas, ne tourna pas la tête ; absorbée dans sa ferveur, elle n'avait rien entendu. Les deux hommes la regardèrent

longtemps ainsi, sans qu'elle s'aperçût de leur présence.

— Oh! la chérie! fit Destève à voix basse; comme elle prie bien! Elle est là devant Dieu comme un angel

Et, saisi d'une sorte de respect, il ajouta :

— Laissons-la, ne la troublons pas!

Ils sortirent lentement ; près de la porte, Destève se retourna pour regarder encore sa fille agenouillée. Sur la petite place solitaire qui touche à l'église, il dit à son ami :

— Tous les dimanches je l'accompagne à la messe qu'elle suit très dévotement dans son paroissien, et chez nous j'assiste à ses prières du matin et du soir qu'elle récite de sa voix pure pour moi et pour elle; mais jamais je ne l'avais vue ainsi, plongée dans ce recueillement absolu, tout intérieur, sans un livre pieux dans ses mains, sans un murmure d'oraison sur ses lèvres.

— Qu'elle est bien ainsi ! répondit Cadars ; comme son attitude est émouvante et belle et significative! En ce moment votre fille accomplit l'acte le plus haut où puisse s'élever l'humanité; en effet, elle monte jusqu'en la présence de Dieu, elle voit l'infinie perfection, la sagesse absolue, la bonté suprême; elle contemple ces sublimités, elle s'incline : elle adore!... Il y a des milliers de siècles que, plus ou moins éclairé, ce sentiment ennoblit l'âme; c'est par là que le genre humain se distingue le mieux des existences inférieures. Et, cependant, si le grossier combat aujourd'hui engagé réussit, cette extase merveilleuse cessera de s'épanouir dans le cœur humain, les âmes des temps futurs ne la connaîtront pas, et le mot profond et pur, le mot délicieux qui l'exprime disparaîtra du langage; ou, si on l'y garde, si on prononce encore cette parole magique « j'adore », ce sera pour l'avilir en l'adressant aux plus bas objets du désir instinctif, des sensations matérielles.

— Ah! repartit Destève, si tel doit être le sort de ce mot au prestige unique, mieux vaut mille fois qu'on ne le dise

plus, qu'on l'oublie, qu'on le laisse au fond du passé, afin qu'il y brille intact et solitaire I Mais l'humanité ne permettra pas qu'on la découronne; elle préservera ses nobles croyances et le langage qui les exprime, elle entretiendra les flammes et les fleurs de l'autel. Toujours il naîtra des âmes qui honoreront avec amour l'idéal vivant. Et voyez quelle promesse d'avenir pour la foil La ferveur est loin de s'éteindre chez les êtres jeunes qui arrivent, elle semble progresser de génération en génération; si convaincu que je sois de la vérité chrétienne, ma fille me dépasse en piété, nous venons de nous en apercevoir, vous et moi.

Destève avait raison dans cet aveu. L'orthodoxie de son catholicisme était entière; mais, d'autre part, la culture intellectuelle qu'il avait reçue, ses admirations de lettré, sa profession d'universitaire, l'avaient rendu plus familier, et de beaucoup, avec la civilisation profane qu'avec la science religieuse. Il suivait en cela le grand courant commencé à la Renaissance et qui emporte depuis lors la majorité des esprits. Il connaissait à fond Homère et Virgile; il n'avait de la Bible et de l'Évangile que des notions confuses. Lucile, au contraire, avait recueilli de son côté des connaissances en meilleure harmonie avec la vie chrétienne. Par suite de cette différence, le père fut surpris et un peu décontenancé devant les questions qu'elle lui posa, à une de leurs causeries du soir; sans transition avec ce qu'ils disaient, et comme uniquement attentive à sa pensée, elle demanda en levant la tête :

— Père, avez-vous remarqué comment Notre-Seigneur Jésus-Christ attirait à lui ceux qui devaient être ses disciples ?... Un cas bien frappant nous a été révélé, celui de cet homme rebelle, nommé Nathanaël. Les autres lui désignant Jésus de Nazareth comme le Messie qu'ils venaient de trouver, il répondit durement : Peut-il sortir quelque chose de bon de Nazareth? Jésus l'entendit et dit : Voici un Israélite véritable, en qui il n'y a point d'artifice. Alors Nathanaël tout à coup

s'écria : Vous êtes le fils de Dieu! vous êtes le roi d'Israël/... Pourquoi fut-il transformé ainsi ? Les paroles qui lui avaient été adressées semblaient sans importance, et pourtant elles suffirent à lui tout révéler.

— C'est vrai, dit Destève, c'est étrange; je n'y avais pas pris garde, et je ne vois pas bien le motif...

— Moi, je le vois, je vois Jésus, dès qu'il apparaît, dès qu'il parle, tellement rayonnant de bonté et de divinité que l'homme ne résiste plus : il sait, il aime, il est conquis!

Lucile avait dit ces mots avec une ardeur qui ne lui était pas habituelle. Son père la regarda, étonné :

— Tu as raison, mon enfant, fit-il ; seul, le prestige de la personne de Jésus a pu produire une conversion aussi rapide. Mais il semble que tu te la représentes toi-même, cette personne divine : comment te la figures-tu ?

— Oh ! au-dessus de tout ce qu'on a vu et de tout ce qu'on peut voirl

— Mais les images des saints, les portraits des grands hommes, n'ont-ils pas quelque ressemblance avec elle ?

— Oh! père, que dites-vous? Les pauvres hommes, si on les comparait, ils prêteraient à rire : il y a tout l'infini entre leur misère et les perfections de Dieu.

Destève tut frappé de l'enthousiasme religieux qui se manifestait chez sa fille, et aussi de ce que la mention des grands hommes éveillait à présent en elle une pensée de moquerie. Jusque-là elle avait adopté docilement les sentiments de respect qu'il cherchait à lui inspirer en toute occasion visà-vis de la noblesse humaine. La nuance de dédain qu'elle venait de laisser voir l'impressionna. Il se souvint que Thérèse, malgré son ardeur religieuse et les appels parfois entendus du côté de Dieu, avait été séduite par la hauteur du génie; il se rappela qu'on avait pu la convaincre en lui montrant dans le monde assez de beauté pour idéaliser l'existence : qu'arrivait-il donc avec sa fille?

Au surplus, la disposition à l'ironie que Lucile avait eue enfant, et qui semblait disparue, se montrait de nouveau chez elle, au moins en certaines circonstances, comme celle-ci par exemple. Mme de Ribes, qui jouait un rôle important dans la direction des bonnes oeuvres soutenues par Mme Orthiz, y avait attiré d'abord des hommes mûrs, et les amies de Suzanne, qu'on voulait préparer à la vie sérieuse en les mêlant à l'action charitable, ne rencontraient pas dans les réunions de cette sorte d'autres hommes que ces personnages un peu austères. Mais la présidente s'étant dit qu'il fallait assurer l'avenir des fondations par de nouvelles recrues, plusieurs jeunes gens, appelés par elle, se rendirent aux assemblées. Ce changement venait d'avoir lieu pour la première fois ; ce jour-là, Lucile, rentrant chez elle, ouvrit la porte du cabinet de son père avec plus d'empressement encore que d'habitude; elle avait besoin de s'épancher, et elle le fit en souriant, par instants même en riant aux éclats :

— Père, les réunions de l'œuvre sont habituellement édifiantes; mais dans celle d'aujourd'hui il s'est passé quelque chose de bien différent. Les amies de Suzanne, qui sont les miennes aussi d'ailleurs, ont été singulières... vous n'imaginez pas! Nous étions là toutes, bien tranquilles, prêtes à écouter la lecture du compte rendu ordinaire, lorsque de nouveaux membres de l'œuvre ont été introduits: c'étaient des jeunes gens qui n'étaient pas venus encore, des jeunes gens du meilleur monde, paraît-il. Alors quelques-unes de ces jeunes filles se sont mises à se regarder l'une l'autre, en échangeant des signes pour se montrer leur toilette... c'était celle qu'elles portent habituellement dans ces réunions. Puis, elles se sont tournées du côté de Suzanne, et elles lui ont fait des reproches, lui disant à voix étouffée : « Ma chère, que pensez-vous, ta mère et toi! On ne surprend pas les gens ainsi! on prévient lorsqu'il y a du changement! » Et l'une murmurait : « J'ai une robe de rien du tout 1 » L'autre : « Ce chapeau me va très

mal ! » Une autre : « Je suis coiffée à la diable ! » Et elles étaient rouges de confusion et de contrariété. Je n'y comprenais rien; j'ai demandé à Suzanne : « Mais qu'est-ce qu'elles ont? » Suzanne m'a répondu en montrant le groupe des nouveaux arrivés : « C'est à cause de ces messieurs ! elles ne se trouvent pas assez bien mises ! » Cette idée qu'il faut s'habiller avec plus de recherche, quand on doit être vue par des hommes jeunes, m'a paru bien sotte. Mais ce n'était pas fini, et je n'ai pu m'empêcher de rire, en observant les mines de ces pauvres filles ensuite : elles avaient renoncé à tout leur naturel ; l'une était trop sérieuse, l'autre avait une physionomie trop aimable; celle-ci prenait un air très intelligent en écoutant le rapport; celle-là affectait de se perdre dans une rêverie vague. Enfin, ce n'étaient plus les mêmes personnes. Quel dommage ! elles sont très gentilles quand elles sont simples. Pourquoi donc ces attitudes qui varient suivant les personnes présentes? C'est impossible à comprendre.

Peu de temps après, Suzanne fit à son amie une importante confidence; elle lui annonça qu'un mariage se préparait pour elle. Lucile fut d'abord surprise, comme si elle ne pouvait pas s'attendre à un événement de cette sorte pour quelqu'un qui lui tenait de près. Puis elle s'inquiéta : elle craignait que Suzanne ne fût pas heureuse; il lui semblait que cette nouveauté du mariage offrait mille dangers, vagues d'ailleurs à ses yeux. Mais un jour que Suzanne, lui racontant ses fiançailles, avait dit des paroles très animées et montré un visage épanoui, elle s'aperçut que son amie souriait ironiquement; elle interrompit aussitôt ses confidences et ne les recommença plus, au moins de façon intime. Elle continua â rechercher Lucile; on voyait souvent les deux gracieuses jeunes filles ensemble, Suzanne vive et remuante dans sa petite taille que Lucile dépassait ; mais désormais, en s'adressant à son amie, la fiancée enthousiaste ne lui parla plus qu'avec banalité du sujet sur lequel il ne se formait pas

d'harmonie entre elles. Lucile observait la même réserve et répondait à peine, lorsqu'il était question de l'événement; elle craignait bien de contrister son amie par cette froideur, mais elle sentait qu'elle la blesserait davantage, si elle lui avouait ses impressions. Elle n'avait pas les mêmes motifs de se contraindre vis-à-vis de son père; causant avec lui, elle s'amusait à décrire la physionomie enchantée qu'elle surprenait chez Suzanne, et elle ajoutait : « Ah ! certes, il n'y a pas de quoi!... » Et sa gaieté éclatait surtout à propos du fiancé; elle en faisait le portrait avec une sorte de malice joyeuse qui n'aurait pas plu à l'original. Destève laissait avec complaisance luire ces éclairs chez sa fille chérie, mais en se demandant ce qui pouvait bien, dans ce cas-là, les éveiller; il connaissait, pour l'avoir eu jadis comme élève, le jeune homme représenté ainsi, il le savait de cœur ardent et de volonté ferme, avec une conscience discrète de sa valeur; la pensée ne lui serait jamais venue de le trouver ridicule.

Le père, réfléchissant à ces manifestations un peu singulières de l'esprit de sa fille, fut traversé d'une subite espérance ; il se dit : « Évidemment, aucune inclination ne la porte vers les rêves ordinaires de la jeunesse, vers l'amour; puisqu'il en est ainsi, elle ne se mariera pas, personne ne viendra me la prendre, elle restera la douceur toujours présente de ma vie!... » L'attrait de Lucile enfant pour telle ou telle de ses compagnes avait jadis causé de l'ombrage à Destève; poussé par une sorte de jalousie, il avait essayé, en se mettant à la portée du jeune esprit, de lutter contre ces rivales; par sa tendresse attentive, il avait atteint le but qu'il visait, il était parvenu à rester le préféré du cœur de sa fille. Mais il ne se faisait pas illusion, et, tout en jouissant de ce privilège, il se disait que ce n'était pas pour toujours; il pensait que, plus tard, viendrait un vainqueur irrésistible qui prendrait facilement la première place, et avec quelque mélancolie il était résigné tout rati Tellement à la lui céder. Et voilà que ce

triomphateur était dédaigné, repoussé d'avance par la jeune âme qu'il devait conquérir; il disparaissait, il s'évanouissait loin de cette vie d'affection paisible qu'il devait si gravement troubler!

La joie qu'éprouvait Destève lui aurait cependant paru égoïste, et il aurait cru de son devoir de représenter à Lucile la nécessité de remplir sa vie par quelque intérêt puissant, comme celui du mariage ; il aurait fait entendre à sa fille que lui-même mourrait et qu'il était bon pour elle de se créer des tendresses aptes à remplacer la sienne un jour. Mais il avait une expérience personnelle qui combattait dans son esprit ces pensées communes; il avait appris douloureusement combien pour certaines âmes l'amour est difficile, quelles conditions étrangères à la nature il devrait réunir pour ne pas les blesser. Et puis, plus particulièrement, quand il jetait les yeux vers la génération de jeunes hommes qui venait, sa tendresse admirative pour sa fille le portait à se demander : « Où est-il ? Où est-il, l'être rare, l'être unique qui serait digne d'dle?... » Et, ne le trouvant pas, il se disait qu'il n'existait pas.

La malveillance que pouvait faire supposer chez Lucile son ironie vis-à-vis de certaines situations était loin de s'étendre à toutes. Au contraire, habituellement affable, elle semblait encore progresser en indulgence; elle voyait chez les autres les qualités plus que les défauts, ou, si elle apercevait des lâches, elle n'y arrêtait pas sa pensée; le jugement de l'espiit s'effaçait chez elle pour laisser plus de place à la compassion du cœur.

Sa douceur de caractère, joie de ceux qui vivaient à ses côtés, était toujours la même; dès son enfance, elle avait montré un calme si suave qu'il ne pouvait s'accroître. Mais elle devenait plus humble. Elle avait aimé la louange, à cause de sa faiblesse; l'éloge la fortifiait. Maintenant, quand on la

vantait, elle repoussait le compliment; elle avait l'air de n'avoir plus besoin d'appui ou d'en avoir trouvé un, très fort, qui ne lui manquait jamais.

Elle ne paraissait plus guère s'intéresser aux anecdotes du monde; les petites nouvelles, qui sont le fond des causeries ordinaires, la laissaient à peu près indifférente. Ses curiosités devenaient toutes sérieuses et se portaient uniquement vers les sujets élevés.

Elle avait toujours eu de bons sentiments naturels, primesautiers; elle continuait à éprouver d'une façon charmante ces mouvements irréfléchis et à y obéir. Mais, de plus, on remarquait chez elle l'intention consciente de pratiquer le bien et d'éviter le mal. Elle était occupée de scrupules :

— Père, disait-elle quelquefois, le soir, en soupirant, ah! père, je n'ai pas fait grand'chose de bon d:ins ma journée!

Destève protestait :

— Mais si, mon enfant I Tu as visité des pauvres avec Mme Ort iz, et elle m'a dit que tu avais été tout à fait bonne poi r eux ; elle a dit... tu vas te fâcher... bonne comme un ange!

— Ah! Dieu! quelle idée! J'aurais dû, au contraire, être beaucoup plus attentive à leurs soucis, écouter plus longuement leurs plaintes... Et puis, j'ai trop joui dans mon coeur de la gratitude qu'ils m'ont exprimée; c'est mal : il ne faut pas tirer de la charité une récompense; sans quoi, on ne donne pas, on échange.

— Alors, dit Destève, les ingrats, et il n'en manque pas, doivent te satisfaire.

Lucile montra encore sur ce point sa finesse morale :

— Ceux-là, dit-elle, m'inspirent une autre frayeur; je crains de les assister avec orgueil : si on n'y prenait garde, il pourrait arriver qu'on les méprisât pour leur mauvais cœur, en se louant soi-même d'avoir rempli son devoir envers eux. C'est ce qu'il ne faut pas : il ne faut pas mettre dans la charité

le moindre grain de vanité; c'est un vilain mélange!... Et on doit plaindre plus que les autres les malheureux ingrats; hélas! chez eux la misère morale s'ajoute à la misère matérielle.

Destève, souvent, offrait à la sympathie de Cadars ces délicatesses de conscience de sa fille; et Cadars, songeur, disait :

— Sur ce chemin, où ne va-t-elle pas arriver? C'est la voie de la perfection. Les êtres, pour la plupart, même dans l'humanité civilisée, obéissent aveuglément à leurs instincts bons, médiocres ou mauvais ; ils laissent aller, au hasard de la nature, leurs sentiments et leur conduite : aussi jamais ils ne s'amendent, ils vivent et meurent tels qu'ils sont nés. L'âme qui s'examine, au contraire, apprend à connaître la différence de ses inspirations, elle choisit, elle cultive les unes, elle combat les autres; et ainsi elle s'épure et s'élève sans fin.

Faute d'avoir de mauvais penchants à combattre en elle, Lucile se refusait certaines satisfactions innocentes ; elle perdait le goût qu'elle avait eu, et assez vif, pour un vêtement souple à son jeune corps, pour un verre d'eau fraîche en été, pour un beau fruit en automne. Un matin de septembre, à Daumière, la jeune servante qui aidait Jeanne-Anne vieillie apporta, suspendues à leur pampre, quelques grappes de raisin qu'elle venait de cueillir dans la vigne. Cette vigne avait été une des joies de l'enfance de Lucile. Étalée sur une pente qu'illuminait le soleil, elle donnait des fruits dorés par une maturité précoce, qui plaisaient aux yeux et aussi à la bouche de l'enfant. Le père et la fille étant à table, la servante leur présenta les beaux raisins roux. Destève prit une grappe; la mettant dans la lumière de sorte que les grains en étaient transparents, il la fit admirer à Lucile et la lui offrit, en souriant de complaisance pour le joli plaisir promis à ses lèvres. La jeune fille accepta le raisin vermeil, mais Destève s'aperçut avec surprise qu'elle le posait auprès d'elle sans y goûter et en détournant les yeux.

Destève, voyant les qualités de Lucile se faire complètes, au-dessus du niveau où se tiennent les âmes les mieux nées, observa sa fille pour savoir si elle ne laisserait pas, en quelque rencontre, percer un défaut; il l'observa plusieurs jours, plusieurs semaines... Non, on ne pouvait pas découvrir en elle une ombre, une défaillance; elle était accomplie dans les petites choses comme dans les grandes : elle faisait tout bien Le père était heureux d'admirer sa fille ; mais à son bonheur, tout au fond, venait se mêler un étonnement, un trouble, presque un commencement d'effroi : cet être si familier, si cher, lui apparaissait par instants comme étranger, voisin du surnaturel.

Cadars avait parmi ses élèves un disciple favori, le plus sérieux de tous, le plus passionné pour la recherche de la vérité, et qui lui semblait promettre un bel avenir de pensée. Ce jeune homme assistait assidûment aux cours et aux conférences et, à la sortie, interrogeait quelquefois son maître. Mais, étant d'allures réservées tous les deux et occupés de leurs travaux, l'élève n'allait guère visiter le maître et il ne lui disait rien d'intime; Cadars cependant avait remarqué, outre son intelligence, la sûre justesse de ses sentiments.

Un jour Cadars venait de voir une des collections réunies dans les bâtiments de la Faculté des sciences. En passant par le Jardin- Royal, il se rappela le récit de Destève sur le triomphe obtenu par Lucile enfant à ce même endroit, et il pensa : « Elle a réalisé et au delà tout ce qui s'annonçait en elle. » A ce moment, il rencontra son élève ; celui-ci l'ayant abordé, ils se mirent à marcher ensemble, et ils causaient des sujets qui les intéressaient, lorsque Cadars aperçut Destève et sa fille qui entraient par une porte du jardin. Le souvenir qui lui était venu naguère le fit sourire, et il se dirigeait vers Destève, lorsque son élève, s'arrêtant, lui dit :

— Permettez, monsieur, que je vous quitte.

— Pourquoi donc? Mon ami Destève sera content de

vous connaître, et sa fille né vous fait pas peur, je suppose.

— Veuillez m'excuser, monsieur. Ce n'est pas la crainte que Mlle Destève inspire; elle a pour cela dans sa beauté une expression trop douce, mais pourtant d'une douceur qui tient l'enthousiasme en respect; on ne peut la regarder qu'avec discrétion, et il me serait difficile de lui adresser la parole : dans sa grâce extrême elle semble entourée comme d'une atmosphère spirituelle, d'une émanation morale, devant laquelle l'admiration déconcertée s'arrête, n'osant pas franchir la distance.

Ayant parlé ainsi, le jeune homme salua son maître et se retira.

Par un prestige qu'on subissait sans le comprendre et qu'elle ignorait entièrement elle-même, Lucile Destève écartait ainsi les regards profanes. Et pendant ce temps elle se sentait attirée de plus en plus vers les hauteurs de la religion : la pensée de Dieu, de cet être invisible, mais partout présent, en qui s'unissent l'infini de la puissance et l'infini de la bonté, occupait bien souvent son esprit. Prier était pour elle une action émouvante et pleine de charme. Agenouillée à l'église ou sur le prie-Dieu de sa chambre, elle aimait à contempler la perfection suprême, à s'y plonger, à s'y fondre ; ou bien elle invoquait le Souverain Maître, le suppliant de bénir son père, de soulager les malheureux, de convertir les méchants et de la rendre meilleure ellemême. Son regard attentif suivait les reflets que la Lumière éternelle a laissé tomber dans l'âme des saints; elle honorait ces images du Très- Haut, et elle admirait ces nobles esprits d'avoir reconnu Dieu, parmi tous les êtres, comme le plus digne de leur pensée et de leur amour. Elle recherchait tous les exercices du culte et y assistait avec recueillement ; dans cette assiduité approuvée par son père, qui ne concevait pas de meilleur intérêt pour une jeune fille, elle goûtait la joie suave et tranquille qu'inspire la pieuse régularité, et comme

35o ASCENSION

la paix, une paix doucement animée, avait suffi à son enfance et jusqu'ici à sa jeunesse, elle se sentait heureuse.

Elevée dans un milieu d'intelligence et portée elle-même à réfléchir, Lucile adressait son adoration au Père Céleste, indispensable créateur du monde, prouvé par son œuvre, mais abstrait néanmoins, et dont les attributs de perfection infinie se déduisent plus qu'ils ne se voient. Cependant elle avait été mise en rapport plus intime avec Jésus-Christ par la Communion, toujours fervente chez elle, et elle avait été éblouie par les fragments des récits évangéliques qui étincellent dans les rituels. Le hasard d'une lecture, qui lui fit connaître les Évangiles eux-mêmes, fit surgir devant elle et en plein relief une personne vivante, avec ses actes merveilleux, ses attitudes sublimes, ses paroles incomparables, ses douleurs poignantes, ses gloires rayonnantes, la personne humaine et divine de Jésus. Dans son âme unie et calme, qui n'avait senti jusque-là que des émotions sereines, un mouvement extraordinaire se fit; toutes les forces de son être furent soulevées; l'enthousiasme vainqueur s'empara d'elle. Par delà les figures des grands hommes que son père lui avait appris à honorer, par delà le monde présent, par delà toutes les choses visibles et sensibles, un élan l'emporta vers le Dieu qui s'était révélé à son cœur... En des sursauts d'exaltation admirative, elle s'écriait intérieurement : « Ce n'est pas un homme qu'un degré de plus de sagesse et de bonté a élevé au-dessus des autres hommes; non, c'est un être unique, Dieu lui-même, apparu sur la terre pour y porter des vérités célestes que les hommes ne pouvaient pas atteindre seuls! Dieu est venu ici-bas pour instruire, et il est venu pour se faire aimer! »

Et l'âme de Lucile fut changée en une de ces âmes innombrables par qui Jésus fut et est encore aimé presque uniquement. Au rayonnement de la face divine tout s'évanouit, rentra dans l'ombre. Un attrait souverain engagea la jeune fille sur les pas de cet être, chez qui toutes les vertus et tous

les charmes étaient portés au point suprême. Toutes les paroles, toutes les actions de Jésus éveillèrent dans la jeune âme l'enchantement, un enchantement infiniment attendri au souvenir des souffrances qu'il avait voulu endurer.

Mais pourquoi a-t-il voulu endurer ces supplices? C'est pour sauver les âmes, et, s'il s'est dévoué à leur salut, c'est parce qu'il les aimait : « Divin Jésus, s'écriait-elle, vous aimiez les âmes, toutes les âmes, même les plus petites, et, parmi celleslà, la mienne. Vous m'avez donc aimée, vous m'aimez encore et toujours, puisque, éternel et parfait, vous ne pouvez qu'être fidèle. Et vous m'aimez peut-être un peu par prédilection, en voyant combien je vous chéris. »

A cette découverte de l'amour que lui rendait Jésus, le cœur de la jeune fille se fondit de reconnaissance, d'une reconnaissance humble, quand elle pensait à la disproportion entre elle et Dieu, mais d'une reconnaissance que la certitude de la bonté divine rendait confiante et heureuse.

Cet amour mutuel, plein de félicité, formait pour la jeune fille comme des fiançailles mystiques avec Jésus. Or, le fiancé devient l'époux et, donnant un vêtement nouveau à l'épouse, il l'emmène dans sa maison. Pour les épouses de Jésus-Christ, le vêtement de noce, c'est le voile, la maison de l'époux, c'est le couvent. Quand cette conséquence de l'amour divin, d'abord flatteuse pour son imagination, se précisa dans le clair esprit de Lucile, elle s'arrêta frémissante, épouvantée. Pour aller au couvent, il lui faudrait abandonner son père, laisser déserte sa maison, le livrer à la pire solitude, déchirer son cœur qui était tout à elle I Elle-même, que deviendrait-elle sans lui? Elle ne l'avait jamais quitté, elle l'aimait tendrement. Allaitelle briser ainsi leur vie à deux qui était si douce ! Ne pouvaitelle pas aimer Jésus-Christ et le servir, tout en restant près de son père ?

La jeune fille, après plusieurs alternatives, s'en tint à cette solution conciliante, en gardant secrets les intimes débats qui

l'y avaient amenée. Elle avait trop le goût de s'épancher vers son père pour ne pas lui parler de l'adoration que lui inspirait Jésus-Christ; mais elle ne lui parlait pas de l'amour que Jésus lui rendait. Elle conservait enfermé dans son cœur ce trésor intime et sacré : c'était pour elle en même temps une douceur et un devoir religieux de n'en rien divulguer, même vis-à-vis d'un père comme le sien. Et le silence sur ce point était aussi un ménagement envers ce père, car, si Destève avait su que sa fille était aimée de Dieu, aussitôt se serait levé en lui l'horrible effroi de la voir emmenée au couvent et de la perdre à jamais; il aurait souffert cruellement. Mieux valait ne lui rien dire et lui éviter une douleur sans cause, puisque, en considération de lui, sa fille renonçait à suivre l'attrait qu'elle avait senti pour la vie monastique.

Lucile aimait trop le calme pour ne pas se plaire dans une situation où les conflits étaient évités, où tout s'accordait, son amour pour l' Homme-Dieu et sa tendresse envers son père. Mais ce bonheur paisible n'était qu'une trêve, il ne dura pas. Lucile n'était pas une visionnaire, elle ne recevait pas la faveur d'apparitions divines; jamais Jésus ne se montra à elle dans sa réalité vivante, comme il s'était manifesté aux hommes d'un certain temps, dans un certain pays, et ensuite à quelques âmes mystiques choisies entre toutes. Seulement elle possédait un don presque équivalent à celui de voir : elle avait bien des fois, à des heures de grâce, l'impression de la présence en elle de l'être surnaturel qu'elle aimait, et qui, touché de son amour, venait habiter son âme ; cette présence se trahissait par un vague contour d'où rayonnait vers elle une tendre influence; par cette lueur qui l'éclairait intérieurement, par cette flamme qui l'animait, Lucile savait que Dieu était en elle. Toujours cette présence s'était montrée douce, bienveillante, rayonnante de bonté, d'amour même; maintenant, et depuis que la jeune fille, appelée vers le cloître, avait repoussé cet appel, l'hôte divin de son âme laissait émaner

de lui des effluves languissants, tristes ou sévères, qui ressemblaient à de graves reproches. Devant ce visage sombre, tout nouveau pour elle, de Jésus, Lucile était saisie d'une terreur religieuse ; elle s'écriait : « C'est Dieu, c'est le Créateur, c'est l'Être infini, c'est le Maître Souverain du monde qui est là : il m'a appelée, et j'ai résisté, je l'ai osél II est bon, mais il a tous les droits, je les ai méconnus! Il est tout-puissant et peut me punir, se venger, soit sur moi en me laissant à mes mauvais penchants, soit sur mon père en le faisant mourir! » La pauvre jeune fille était en proie à une crise, à un orage, comme parmi son calme elle en avait ressenti quelquefois, mais jamais avec autant de trouble que dans cette tempête exceptionnelle. Elle était bouleversée, à tout moment anxieuse ; la nuit elle s'éveillait en sursaut. Elle faisait de longues stations d'ardentes prières, soit dans l'église de Toulouse, où Destève et Cadars l'avaient vue adorant, soit dans celle du village, où jadis sa mère avait reçu l'assistance d'en haut pour une peine plus cruelle encore. Mais Lucile ne trouvait pas d'apaisement : ses pensées répétées, incessantes, rendues plus fortes par la fièvre, ne faisaient qu'accentuer davantage le conflit de ses devoirs envers Dieu et de ses obligations envers son père. Elle se disait : « Pour aimer Dieu et le servir, il faut le couvent, seul endroit de la terre où puisse subsister l'amour de l'invisible, c'est très vrai ! — et ce qui n'est pas moins vrai pourtant, c'est que laisser mon père, c'est le plonger dans le malheur! »

Dans cette lutte intérieure, il lui aurait été si doux de se confier à son père, de lui demander avis et protection! Elle ne l'osait pas, elle sentait quel coup un tel aveu porterait au cœur dont elle était aimée. Parfois, dans l'abondance de ses pensées sur le sujet obsédant, les paroles révélatrices lui venaient aux lèvres ; elle les réprimait, et, ayant ébauché un mouvement comme pour s'épancher, elle demeurait muette.

Destève s'était bien aperçu de l'état extraordinaire dans

lequel se trouvait sa fille ; ses alternatives de joie et de peine l'avaient frappé; il avait même remarqué les élans qui la prenaient comme si elle allait parler, et qui ensuite s'arrêtaient court.. Il s'épuisait en conjectures pour deviner les motifs qui pouvaient agiter ainsi une âme si sereine, et il n'arrivait à aucune supposition vraisemblable. D'autre part, il tenait tellement à posséder la confiance de sa fille qu'il attendait ses expansions sans les provoquer en l'interrogeant; il se disait que les confidences désirées seraient bien plus douces pour lui à recueillir, si elles étaient spontanées. Cependant, quand il vit que le trouble de la jeune fille durait, et qu'elle persistait à se taire, un sentiment de tendre pitié l'emporta sur toute considération personnelle : il voulut sans plus tarder savoir la cause des souffrances de sa fille, afin de l'aider à les guérir.

Un soir qu'ils étaient ensemble dans son cabinet d'étude, s'approchant d'elle en lui prenant la main, il commença ainsi :

— Tu as une peine, ma chérie, une peine qui doit être d'une nature bien spéciale, puisque tu ne m'en parles pas. Mais comment peux-tu avoir en toi quelque chose qu'il soit bon de cacher à ton père? Dis-moi vite ton souci, mon enfant, pour me tirer d'inquiétude et pour que je t'assiste dans cette épreuve.

Ainsi pressée, sentant qu'elle ne pouvait plus retarder la fatale révélation, songeant à la douleur qu'elle allait par un seul mot infliger à son père, Lucile rougit d'abord, puis fondit en armes.

— Oh ! mon Dieu, fit Destève effrayé, c'est donc bien grave 1 Parle vite, ma pauvre chérie!

Alors Lucile, parmi ses sanglots :

— Père, père, dit-elle, quel chagrin je vais vous causer I Oh! pardonnez-moi! J'ai lutté de toutes mes forces. Mais comment faire? Que résoudre?... Puisqu'il faut vous le dire,

hélas! Dieu m'ordonne de me faire religieuse, il m'appelle au couvent !

— Au couvent! c'est impossible! toi, mon enfant unique 1 toi, ma seule affection! toute la vie de mon cœur! Non! Lieu ne peut pas me demander ce sacrifice horrible!

— Père, vous savez bien qu'il se nomme le Dieu jaloux! Si je lui désobéis, j'ai peur pour moi, pour vous surtout. Qui sait jusqu'où se portera sa vengeance! Je tremble pour votre chère vie, et j'ai peur aussi pour mon âme! Dieu est terrible dans ses desseins, lui si tendre, si aimable, si adorable dans sa bonté 1

Tandis que Lucile prononçait ces derniers mots imprégnés d'amour divin, un sourire d'extase heureuse avait illuminé ses pleurs. A cette vue Destève, se rappelant certains propos passionnés de sa fille, comprit ce qu'elle ne disait pas encore ouvertement; il voulut la mettre sur le chemin de l'aveu complet; il répliqua :

— Ma fille, ce n'est pas la terreur seule qui te pousse au couvent. Ce qui t'y appelle, c'est l'attrait, c'est l'enthousiasme, c'est l'amour. Tu aimes Jésus-Christ.

— Ohl comment ne pas l'aimer! Il nous éblouit de ses perfections et de ses charmes, et il nous a tant aimés luimême 1 L'amour va de lui à nous, de nous à lui dans un échange qui nous élève vers son cœur et nous divinise, pourvu que nous lui soyons soumis humblement. Et il a tant souffert pour nous! il a droit à notre reconnaissance exaltée!

— Et moi, ne suis-je pas transpercé de douleur! Mais tu ne le remarques pas, hélas! Cet amour t'a envahie tout entière, il comble toute ton âme d'où je suis désormais banni. Tu n'aimes plus ton père !

— Oh! père, ne parlez pas ainsi I Je ne suis pas ingrate envers vous! Je vous aime si tendrement! Mais que faire? comment échapper à ce combat? O père, quelle torture! J'ai le cœur déchiré, je succombe!... Ayez pitié de votre enfantl

La jeune fille, chancelante, chercha un appui, comme prête à tomber; Destève se précipita, la soutint en la conduisant jusqu'à un siège. Alors, se laissant aller à sa douleur, elle mit son visage dans ses mains, et elle gémissait, toute secouée de sanglots.

Le cœur de Destève, un instant révolté, se fondait de compassion. Elle avait dit : « Ayez pitié de votre enfant! » Comment aurait-il résisté? La compassion, même quand Lucile ne songeait pas à l'invoquer, avait toujours été pour une part dans la tendresse qu'elle lui inspirait; il n'avait qu'à regarder l'air de touchante faiblesse qu'elle avait souvent, et aussitôt son amour pour elle s'accroissait encore. Il voyait maintenant sa fille chérie, jusque-là si calme, dominée, contrainte, dépossédée d'elle-même par une passion, celle qu'inspire l' Homme- Dieu. Il pensait à d'autres orages, plus communs, qui auraient pu aussi violemment ébranler son être. Elle était à l'âge de ces troubles ardents, qui accompagnent l'aspiration de la jeunesse vers le bonheur. De ce que c'était l'aspiration la plus haute qui régnait en elle, devait-il la combattre? pouvaitil opposer sa propre personne à l'élan qui l'emportait, elle? Cette lutte la ferait cruellement souffrir, elle, si faible. Non, il ne fallait pas lutter. Pour épargner sa douce fille, pour que ce cœur vulnérable ne fût pas meurtri, il fallait s'effacer, il fallait être moins exigeant que Dieu : ce serait plus conforme à la conscience humaine et à l'humilité humaine, et ce serait pour un père la manière la meilleure, la manière véritable d'aimer son enfant.

Prenant place à côté de Lucile, il dénoua ses mains qui cachaient encore ses pleurs, et, gardant ces mains délicates dans les siennes, il dit :

— Ne te désole pas, ma chérie, je t'en conjure. Oui, j'en crois tes larmes, ta pauvre figure tout abîmée. Je crois que le passé n'est pas exilé de ton cœur, je sais que tu m'aimes; je n'e.i douterai plus, rassure-toi, redeviens tranquille à ce sujet.

Oui, tu m'aimes, et moi, qui t'aime bien autant, je ne veux pas que tu souffres à cause de moi... Écoute I La révélation subite que tu m'as faite m'a surpris, mais j'ai réfléchi rapidement, et je me rends compte de l'attrait que tu éprouves : il n'en est pas de plus noble, il est digne de toi. Aussi, je te le promets : pour suivre l'appel sacré que tu crois entendre, tu n'auras pas à braver ma désapprobation ; ce serait un trop cruel chagrin pour ton cœur, je ne te l'infligerai pas; quand l'heure sera venue, je te donnerai mon consentement.

Dans l'âme de la jeune fille, malgré elle, la joie s'épanouissait; son visage, si triste tout à l'heure, s'éclairait d'un rayon nouveau. Elle se jeta dans les bras de son père, en disant d'une voix étouffée :

— Oh ! père, que vous êtes bon 1 que votre générosité m'est secourable! Elle me comble de reconnaissance... Mais vous, vous aurez tant de peine, et pour moi aussi quelle douleur de vous quitter!

— Oui, nous allons cruellement souffrir de la séparation... Cependant, ce n'est pas pour tout de suite, n'est-ce pas, ma chérie? Tu n'as pas cette hâte? Tu as tout juste vingt ans; à cet âge les vocations religieuses ont encore besoin d'être étudiées et éprouvées; il en est d'illusoires, d'autres qui ne sont qu'une émotion sans durée. Tu veux bien attendre, n'est-ce pas? pour être plus sûre; tu ne me refuseras pas ce temps d'examen qui nous permettra à tous les deux de voir plus clair en toi-même. Si, au bout de cette épreuve, tu entends encore retentir l'ordre de Dieu dans ton cœur, je ne mettrai pas d'obstacle aux desseins que la Providence peut avoir sur toi. C'est convenu ainsi, n'est-ce pas, mon enfant ? tu veux bien ?

— Oui, père, mais je n'ai pas de doute; il est bien vrai que Dieu m'appelle, et ce sera plus tard comme à présent.

— Soit, mon enfant chérie, nous verrons. Mais maintenant te voilà épuisée par les émotions : va prendre un peu de repos ; tâche de retrouver ta chère paix coutumière.

— Père, désormais, c'est bien difficile; je ne me sens plus la même ; quelque chose de nouveau est venu dans mon cœur. Pourtant, je vais essayer d'être un peu tranquille, pour vous satisfaire.

Et, ayant embrassé Destève, elle alla vers sa chambre.

Le père regardait marcher sa fille ; il se disait qu'un jour sans doute elle sortirait ainsi, mais pour ne plus revenir, et il la suivait d'un triste regard passionné, comme s'il ne devait plus la revoir.

Arrivée près de la porte, elle se retourna pour lui sourire. Il revit son visage : pendant les quelques pas qu'elle avait faits en s'éloignant, une expression d'involontaire joie et de triomphe avait reparu sur sa physionomie ; sa fille était heureuse de la concession qu'il lui avait faite, et lui, il endurait un supplice affreux!

Quand il fut seul, il tomba jusqu'au fond du désespoir. II vit sa maison déserte, la solitude morne des chambres, et son cœur vide, le charme de sa vie éteint, l'enchantement de ses jours disparu, sa fille, sa fille adorée perdue pour lui, au loin, à jamais! Il sentit monter un flot d'amertume, il pensa au renouveau d'existence que lui avait offert jadis un être brillant de grâce, séduction qu'il avait repoussée par amour pour sa fille ; dans sa rancœur présente il oubliait que ce n'était pas seulement à Lucile qu'il avait fait ce sacrifice, qu'il l'avait fait aussi à son idéal.

Cependant la joie cruelle qu'il avait surprise sur le visage de sa fille le fit penser aux enivrements de la jeunesse. Il se dit qu'à cet âge tout être humain a besoin d'un enthousiasme. Il était obligé de reconnaître que la tendresse filiale n'avait pas suffi à remplir le cœur de Lucile, qu'elle avait aspiré vers des sentiments nouveaux et plus forts; elle croyait avoir trouvé dans l'union avec Jésus-Christ le bonheur qu'elle cherchait; mais qui sait si elle ne se trompait pas? On se jette parfois

dans un amour, faute de rencontrer l'autre : peut-être en étaitil ainsi pour Lucile. Et un espoir presque de bonheur, en tout cas d'allégement dans la peine, lui vint avec les réflexions suivantes; il se disait : « Peut-être, pendant la période d'attente que j'ai obtenue de mon enfant, l'amour pour un être invisible, amour après tout malaisé, laborieux, s'affaiblira, disparaîtra en elle par manque d'aliment extérieur; et comme, je l'ai bien vu! il lui faut dans le cœur une flamme, peut-être sera-t-elle contente d'accueillir la recherche d'un jeune homme, l'amour d'un fiancé. Je me laissais aller naguère à penser que cela n'arriverait jamais et que ma fille serait heureuse seule auprès de moi. Quelle illusion! Maintenant qu'un plus grave danger menace ma tendresse, que ma fille peut disparaître à jamais de mes yeux derrière les grilles d'un cloître, j'appelle de tous mes souhaits pour elle une union plus ordinaire qui ne me la prendra qu'à demi, qui me laissera suivre de près son existence quotidienne. L'autorité d'un mari n'est pas entière et despotique comme la règle d'un couvent, comme la maîtrise sans bornes de Dieu. Ma fille mariée, je pourrai encore la voir, l'entourer, la soutenir de mes conseils, la diriger un peu dans la vie. »

Quoique M. de Ribes, le père de Suzanne, l'amie de Lucile, fût simplement un homme du monde, Destève le voyait ass(z souvent et se plaisait dans sa compagnie : c'est que les deux hommes avaient un goût commun, celui de la propriété rurale ; M. de Ribes possédait aux environs de Toulouse une terre familiale avec une maison ancienne où il allait fréquemment, et où Destève, invité par lui, se rendait volontiers, quand il éprouvait une vive fantaisie de revoir la campagne, sans avoir assez de loisir pour aller jusqu'à Daumière.

Conduit par un de ces besoins de grand air et de libre horizon, poussé aussi par le désir de mettre sur son chagrin le baume du silence champêtre, Destève arriva un soir chez M. de Ribes, et, après avoir passé la nuit sous le toit hospi-

36o ASCENSION

talier, il sortit le matin de bonne heure, pour s'emplir la vue de la pure lumière qui semble faire renaître l'espérance au commencement du jour. Après avoir traversé le jardin, il suivait une longue allée de pins parasols, et admirait ces arbres élevés, au dôme arrondi, qui, dans ce pays plat, sans accident d'aucune sorte, prennent un magnifique relief audessus de l'étendue. Cette allée d'agrément était en même temps le chemin des vignes, et Destève rencontra son hôte, revenant de voir les hommes qui sarclaient la terre grasse au pied des ceps.

— Je me croyais plus matinal que vous, monsieur de Ribes, lui dit-il ; mais voilà que l'attrait des occupations rurales vous a fait lever bien avant moi.

— J'aime en effet à installer mes vignerons à leur travail; ma présence les encourage; ils ne peuvent pas, pour ralentir leur zèle, se dire que le maître dort, pendant qu'ils peinent rour lui. Pauvres gens! ils s'imaginent que l'existence des rie es n'est tissée que de plaisirs. Et pourtant que de chagrins dans toutes les conditions!

Le visage de M. de Ribes apparaissait sombre et contracté dans la fraîche lumière. Destève, qui avait de l'affection pour lui, s'inquiéta :

— Vous avez une peine particulière en ce moment? demanda-t-il.

— Oui, et une peine bien grande! Et tenez, je voulais vous en parler, non pas si tôt cependant, mais dans la journée. J'aurais besoin de votre assistance.

— Alors, dites tout de suite, cher monsieur; il me serait très agréable de pouvoir vous être utile.

— Merci de tout cœur! Votre intervention est la seule ressource que j'entrevoie dans un cas bien douloureux... Vous vous rappelez comment s'est fait le mariage de Suzanne, vous savez combien nous avons approuvé son choix. Le jeune homme qui l'aimait et dont elle agréait la recherche apparte-

nait à une famille distinguée de ce pays ; officier dans un régiment en garnison à Toulouse, il était destiné, selon toute vraisemblance, à suivre sa carrière sur place, sans éloigner notre fille de nous. Il était d'une moralité irréprochable, d'une intelligence sérieuse et solide; l'affection que lui témoignaient ses camarades et ses chefs nous faisait penser qu'il était d'un caractère facile, que nous aurions les meilleurs rapports avec ce gendre. Pour assurer le bonheur de notre fille, nous nous étions pourvus, sur le compte de ce prétendant, des plus minutieuses informations, comme le font seuls les parents à la fois tendres et méfiants. Vous-même, cher monsieur Destève, qui aviez eu ce jeune homme pour élève, vous n'aviez trouvé que du bien à nous en dire, et cependant votre affectueuse bonté pour Suzanne vous rendait, à coup sûr, circonspect dans votre jugement, quand il s'agissait de la grande affaire du mariage, vous, père passionné qui ne voudriez rien laisser au hasard dans la préparation de l'avenir de votre enfant. Forts de ces garanties qui nous semblaient complètes, nous donnions notre fille avec sécurité... Hélas 1

M. de Ribes se tut un moment, baissant la tête sous le poids de ses réflexions et de son chagrin ; il reprit :

— Mais aussi, comment pénétrer entièrement un homme, si on ne l'a pas vu dans toutes les situations? et un homme jeune ne les a pas encore traversées toutes; il reste donc en lui de l'inconnu. Tel se comportera à souhait dans certaines circonstances déterminées et péchera gravement en d'autres qui semblent cependant toutes voisines. Je me rappelle que, lors de mon enquête sur mon futur gendre, un de ses camarades me signala, comme un trait particulier de son caractère celui-ci, c'est que le sentiment de l'envie lui était inconnu; les succès des autres, même à son détriment, ne l'attristaient jamais, me dit-il, et il me conta l'histoire d'un passe-droit dont le jeune officier avait été victime, sans garder le moindre fiel contre le concurrent favorisé qui l'avait emporté sur lui.

A quoi donc se fier?... En fait, le mari de ma fille a un vice par lequel il nous inflige à tous des peines amères : il est jaloux, d'une jalousie poussée jusqu'à l'absurdité et à la cruauté. Étranger au sentiment de l'émulation dans les choses de sa carrière et de la vie commune, comme mari, comme amant, faut-il dire plutôt, car ceci est du domaine passionnel le plus marqué, il est inquiet, exigeant, absolu; il veut avoir tout entier à lui le cœur de notre fille, sans nous en laisser la moindre part; d'après sa prétention le passé de sa jeune femme doit être aboli. Le croi riez- vous ? Depuis près d'un an qu'elle est mariée, nous ne l'avons jamais vue seule : il s'arrange pour être toujours là, ou, s'il est obligé de s'absenter, Suzanne ne doit recevoir personne, pas même sa mère. L'amour sans doute, un amour bien ombrageux, le porte à cet accaparement; mais son amour-propre, sa vanité sont pour quelque chose dans ces excès coupables; il établit des comparaisons singulières, il a questionné Suzanne pour savoir si elle ne le jugeait pas plus intelligent que moi et plus sensible que sa mère. Mon Dieu ! où en arrive-t-il ?... Et si c'était tout encore l Si nous pouvions garder notre enfant dans notre voisinage,, de manière à jouir de sa vue, fût-elle accompagnée ! Mais voilà que cette pauvre jouissance paraît de trop à son mari. Comme s'il craignait une influence exercée par les seuls regards, il veut éloigner notre enfant de notre horizon, il projette un changement de résidence. Ah ! ceci mettra le comble à notre douleur! C'est pour nous épargner un tel désastre que nous vous prions d'intervenir, mon cher monsieur Destève ; la séparation qui nous menace serait bien cruelle aussi au cœur de notre fille, nous n'en doutons pas. Son mari a gardé pour vous des sentiments de déférence : il est habitué à recevoir de votre bouche des conseils, et il n'a pas de motif pour revendiquer son indépendance vis-à-vis de vous. Parlez-lui, je vous en prie, représentez-lui combien il serait inhumain, indigne d'un homme de cœur, de nous séparer de notre fille. Il vous écoutera peut-

être, car vous trouverez dans vos chaleureux sentiments de père des raisons qui lui feront sentir l'injustice et l'odieux de sa conduite.

Ces plaintes d'un père affligé apportèrent à Destève un enseignement inattendu. 11 croyait son propre chagrin exceptionnel ; il apprit que, même dans les conditions normales, le lien entre les générations successives peut être brisé, que celle qui vient se précipite vers l'extrémité de son droit, et que celle qui reste en arrière subit de bien des façons le dépouillement fatal. Il promit de tenter auprès du mari de Suzanne la démarche demandée. Mais il ne croyait pas, comme le père de la jeune femme, que celle-ci partageât les sentiments de ses parents et leur horreur d'une séparation. Ayant eu l'occasion naguère de causer avec elle, il lui avait demandé : « Êtes- vous heureuse, mon enfant ? » Elle avait répondu : « Oh ! tout à fait heureuse ! » avec un si vif regard, un si lumineux sourire que, évidemment, la considération de ses parents désolés pesait peu dans son cœur et qu'elle suivrait volontiers son mari partout où il lui conviendrait de l'emmener. Il respecta l'illusion du père, sentant combien la connaissance des véritables dispositions de sa fille bien-aimée le navrerait. Ce fut assez d'être contraint, quelques jours plus tard, de lui annoncer l'obstination irréductible du jeune mari, sa volonté d'éloigner sa femme pour s'assurer une maîtrise plus absolue sur elle.

Quand il apporta la fâcheuse nouvelle, M. de Ribes lui dit : — Je vous suis bien reconnaissant de cette tentative. Mais ne vous excusez pas de votre échec : je m'y attendais. Et puis, depuis l'autre jour, j'ai réfléchi. Si malheureux que nous soyions, Mme de Ribes et moi, je connais des parents plus malheureux encore. Le maître de notre fille est dur, injuste vis-à-vis de nous ; mais du moins en tout le reste il est honnête, il ne sera pas un corrupteur pour notre enfant. Voir sa fille entre les mains de quelqu'un qui la dégrade, c'est le plus

atroce des supplices. Une ancienne compagne de Lucile et de Suzanne, jadis innocente comme elles, inflige ce martyre à ses parents. Elle a épousé un homme d'affaires hardi, aventureux, sans scrupules, qui est en train de faire fortune par tous les moyens; et sa jeune femme s'étale dans le luxe dont elle connaît l'origine; elle brave l'opinion qu'elle compte soumettre par la puissance de l'argent; elle lance des aphorismes cyniques d'une bouche qui échangeait avec nos enfants des propos de petites filles naïves : c'est une âme perdue, c'est affreux !

Ces leçons pratiques de la vie agissaient sur l'esprit de Destève. Il se disait qu'entre la vie commune prolongée, impossible rêve, et la séparation par le couvent, cruel sacrifice, le moyen terme, le mariage de l'enfant aimée, n'offrait pas une voie sûre et que la tendresse paternelle pouvait y être cruellement meurtrie. La pensée surtout que l'âme chère, l'âme sans tache serait exposée à être avilie, le faisait frémir, et ce cri lui échappait : « Oh! plutôt, qu'elle aille vivre à jamais pure auprès de Jésus-Christ! »

Il avait demandé à la jeune fille d'accepter un temps d'épreuve pour s'assurer de sa vocation. Les jours s'écoulaient ; bientôt peut-être Lucile parlerait de nouveau de son désir, presserait le dénouement. Sous cette menace, Destève voulut aller passer quelques jours dans sa maison natale; il espérait, pour cette crise douloureuse des tendresses de famille, mieux entendre là les conseils de ses ancêtres et mieux discerner les indications de sa propre vie; et, comme c'était l'hiver, il se disait que, s'il devait se résoudre à une existence désolée, la figure assombrie de sa chère terre, son aspect de nudité et de gravité lui enseigneraient peut-être la résignation dans le dépouillement.

En débarquant, Lucile et lui, à la gare de la petite ville, ils rencontrèrent le frère de Thérèse, Guillaume Issalys. Ils

l'embrassèrent l'un et l'autre avec effusion, et, pendant l'étreinte que Destève prolongea, il dit à demi-voix à son beau-frère :

— Cher Guillaume, viens demain à Daumière; j'ai besoin de te parler.

A Daumière, le père et la fille furent reçus par la vieille Jeanne-Anne, maintenant retirée dans la maison familiale de ses maîtres. La jeune fille étant passée dans sa chambre, la vieille servante, restée auprès de Destève, lui dit :

— Vous rappelez-vous, monsieur Etienne, votre arrivée ici, il y a quelques années? Il faisait froid comme ce soir, et on sentait qu'il tomberait du blanc la nuit. Je vous prévins que, si Lucile marchait la première sur la neige, elle se conduirait bien toute sa jeunesse. Les coutumes des anciens ont-elles trompé? Est-ce qu'elle n'est pas sage? Est-ce qu'elle a la tête légère?

— Oh! non, fit Destève avec un soupir; elle est sage, extrêmement sagel

Lorsque Guillaume arriva, empressé, il trouva son beaufrère dehors malgré la rigueur du temps. Sur la proposition de Destève, ils s'enfoncèrent tous deux dans les allées du bois. Les cimes des rameaux dépouillés formaient ensemble comme une vapeur indistincte, qui se mêlait à la brume du ciel gris. Ils arrivèrent à l'endroit où la pente de l'allée sinueuse rappelait toujours à Destève la prière pleine d'espérance qu'il avait adressée à Thérèse, cette belle et noble créature à présent morte depuis tant d'années! Il n'y avait pas de soleil sur ce chemin désert, pas de jeu de lumière et d'ombre; toutes les feuilles gisaient à terre, humides et déjà décomposées. Destève dit :

— Comme ces aspects sont tristes! bien en harmonie du reste avec ma peine!

Guillaume comprit, au ton de ces paroles, qu'il s'agissait d'un chagrin nouveau ; il s'écria :

— Qu'est-ce que c'est? Qu'y a-t-il?

— Il y a quelque chose de très douloureux : Lucile veut me quitter... pour entrer au couvent.

— Elle ! ta fille, ton enfant unique, t'abandonner, te laisser seul, toi dont l'existence est si dépouillée I

— Hélas, oui!... c'est sa vocation.

Guillaume, de sang vif, prompt à la colère, s'emporta :

— Sa vocation ! mais elle n'a pas le droit de suivre une vocation qui l'éloigné à jamais de toi 1 Si elle ne se marie pas, elle n'a qu'à rester pour gouverner et égayer ta maison. C'est son premier -devoir. Qu'est-ce que c'est que ces rêveries qui, sous prétexte de vie plus parfaite, amènent à commettre de grosses fautes, pour commencer? Ta fille paraissait raisonnable, et je lui croyais un bon cœur : il faut qu'elle soit devenue folle ou méchante! Je vais aller la trouver tout de suite, je lui dirai ce que je pense; elle entendra ses vérités.

Destève mit la main sur le bras de son beau-frère :

— Non, lui dit-il presque brusquement, n'y va pas! Je désire qu'on la laisse en paix. Sa résolution me fait souffrir sans doute, mais je n'ai pas d'amertume contre elle, et je ne peux accepter qu'on dise ou même qu'on pense du mal d'elle, pas plus à mon sujet que dans tout autre cas. Elle a pour se déterminer des raisons très nobles, auxquelles il convient de rendre justice ou qu'on doit du moins respecter. On me fâcherait si l'on avait d'autres sentiments à son égard.

Guillaume ne comprenait rien au changement d'attitude de son beau-frère qui avait voulu lui faire des confidences, et qui maintenant arrêtait court la conversation. Et Destève, de son côté, était surpris des mouvements qu'il constatait en luimême. N'ayant encore révélé à personne le dessein de Lucile, il avait éprouvé le besoin de le confier d'abord à Guillaume qui était associé pour lui à l'image de Thérèse : un des deux visages évoquait l'autre, non en vertu de la ressemblance, il n'en existait aucune entre eux, mais parce que, visages du

frère et de la sœur aperçus souvent ensemble, on ne pouvait pas les séparer tout à fait dans le souvenir. Et pourtant, malgré ce lien, au premier mot de blâme prononcé contre son enfant, Guillaume lui était apparu aussitôt comme un étranger, presque un ennemi. Son beau-frère avait beau le plaindre par affection, il n'était pas reconnaissant d'une intention amicale à son égard, qui se tournait en hostilité contre sa fille; il repoussait cette sympathie adressée trop exclusivement à sa personne, il n'en voulait pas, elle le blessait dans son amour paternel. S'il avait permis à Guillaume de réprimander Lucile pour la souffrance qu'elle lui infligeait à lui-même, il lui aurait semblé qu'il entrait dans une sorte d'alliance contre elle, une lâche alliance, accablante pour sa faiblesse.

D'ordinaire il était exempt du goût de contredire : son premier mouvement était d'adhérer; loin de voir toujours l'erreur dans les jugements des autres, il était porté plutôt à soupçonner son propre esprit et à examiner favorablement les opinions opposées aux siennes. Mais cette fois une force se dressait en lui, l'amour paternel susceptible et jaloux, veillant pour prévenir toute atteinte à l'être cher, pressé de combattre ou de dérouter l'adversaire, évitant surtout de lui fournir une arme qui pût servir contre l'enfant aimée. C'est ainsi que, ayant vu blâmer Lucile pour l'abandon projeté de son père, maintenant, afin de la mieux garantir contre les reproches, il se sentait plus disposé à approuver sa sainte vocation, à la justifier devant tous et également dans son cœur.

Guillaume attribua les étranges façons de Destève au trouble que le chagrin causait en lui. Il se contenta de demander où en étaient les choses, si l'entrée au couvent était déjà décidée. Destève, apaisé et heureux de se dire que le douloureux événement n'était pas aussi avancé, répondit que la pieuse vocation était encore à l'étude, que le père et la fille voulaient réfléchir longtemps l'un et l'autre, et que dans tous les cas Luci'e ne

déserterait pas le foyer familial avant d'avoir obtenu le plein assentiment de son père.

Guillaume écouta son beau-frère sans lui répondre. Pour lui complaire, il renonça à aller trouver Lucile immédiatement, mais il pensait en lui-même : « Je servirai mon pauvre beaufrère malgré lui. Quoi qu'en dise ce malheureux père, il faut que Lucile entende la voix de la raison et du devoir; c'est à moi qu'il convient de lui parler, puisque je suis le frère de sa mère. J'espère bien l'amener à réfléchir sur ses obligations et à rejeter pour toujours son méchant projet. » Il eut, en effet, avec la jeune fille, et à l'insu de Destève, une longue conversation, pendant laquelle il se montra tour à tour vivement affectueux et ouvertement indigné. Ce fut une cruelle épreuve pour l'âme douce, un peu faible de Lucile. Son père, en ne repoussant pas l'idée de sa vocation, en lui demandant seulement de s'assurer qu'elle fût réelle, lui avait donné un peu de paix. Le blâme rigoureux du frère de sa mère détruisit cette paix et livra la jeune fille à des oscillations qui, la précipitant tantôt vers une pensée, tantôt vers une autre, meurtrissaient son cœur.

Destève, lui aussi, était agité par des mouvements divers ; il sentait surgir dans son esprit des pensées tumultueuses, dont les unes approuvaient la vocation de sa fille et dont les autres la combattaient. Il demeurait hésitant, incapable de se résoudre, très triste dans sa perplexité. Un matin il se trouvait ainsi dans ce cabinet d'étude de Daumière où il avait passé à rêver ou à méditer tant d'heures de jeunesse et d'âge mûr, en regardant tantôt vers les grandes fenêtres qui donnaient sur l'horizon lointain des montagnes, tantôt vers la croisée étroite qui encadrait les cimes familières du bois tout proche. C'était le lieu où s'était le plus condensée sa vie. Tout à coup il se souvint d'une journée pendant laquelle, entre ces mêmes murs, le sens de son existence vue dans son ensemble

lui était apparu dans une pleine clarté : c'était la journée où il avait le mieux saisi, de la prise la plus forte, son âme même pour la montrer en de profondes confidences à son ami Cadars. Sa mémoire, animée par l'aspect toujours pareil des alentours, lui rappelait de quelle aide, pour se comprendre lui-même, lui avaient été l'intelligence de cet homme, la sûre lumière qui émanait de son regard, tandis qu'il écoutait, ou de ses paroles, quand il répondait. A cette image, Destève éprouva un ardent désir de voir au plus tôt son ami, de lui faire sur le drame actuel de son cœur la révélation ajournée encore. Dans sa hâte il lui télégraphia, le priant avec instance de venir. Quelques heures après, il reçut la promesse de l'arrivée de Cadars pour le lendemain.

Sept ans auparavant, Destève était allé prendre au chemin de fer son ami qui venait le visiter dans sa maison familiale pour la première fois. Il alla encore au-devant de lui avec le même empressement. Dans la voiture qui les amenait comme jadis, ils ne parlèrent pas de l'appel de Destève et de l'événement qui avait pu le motiver. Cadars attendait l'ouverture que Destève lui ferait à son heure, et, en attendant, c'était lui qui disait ses impressions sur le paysage, paysage maintenant hivernal et morne; quand ils mirent pied à terre sur la terrasse, auprès de la maison :

— J'avais admiré la largeur de cette vue, fit-il ; aujourd'hui j'en suis plus frappé encore. En hiver, le silence de l'atmosphère, le vide des champs, qui paraît allonger l'espace, l'uniforme teinte grise où se fondent les choses, donnent à ce pays une expression de grandiose austérité, qui me touche étrangement... Mais, peut-être, cette simplicité sévère est-elle plus à la convenance d'un raisonneur comme moi que d'un sensitif comme vous.

— Non, cher ami, répondit Destève. Si j'ai connu d'autres saisons, j'en suis bien maintenant à l'hiver de la vie, et cette solitude de ma terre parle fraternellement à la solitude pro-

37o ASCENSION

chaine de mon âme, à l'abandon qui menace mon coeur. Comme sept ans auparavant, Destève, en entrant dans la maison, demanda à la vieille servante :

— Où est Lucile?

Et, de même qu'en ce temps-là, Jeanne- Anne répondit :

— Elle est allée au couvent du village.

— Oui, répondit Destève; mais cette fois ce n'est pas pour jouer avec les petites filles, c'est pour s'entretenir de l'amour de Dieu avec les Sœurs.

Ils pénétrèrent dans la pièce accoutumée, celle de la méditation et des causeries intimes. Alors Destève, se laissant tomber sur un siège, dit à Cadars, avec des sanglots dans la voix :

— Mon ami, je suis très malheureux!... mon enfant va m'être enlevée; elle m'a déclaré qu'elle a la vocation religieuse et qu'elle doit partir loin de moi.

Le visage de Cadars exprima une affectueuse compassion pour le chagrin de son ami, mais sans une nuance de surprise.

— Cher ami, dit-il, vous êtes certes bien à plaindre. Vous allez être séparé de votre fille, sur qui se concentrent toutes vos tendresses, et que vous avez toujours gardée près de vous, sans la perdre de vue une heure depuis sa naissance. Votre vie, qu'embellissait la présence d'un être doué de dons enchanteurs, va être affreusement dépouillée. Votre maison sera déserte, vous devrez chercher ailleurs votre enfant bienaimée. Encore la verrez-vous peu, et dans ces rencontres vous la trouverez menant une exist nce très à part et se développant sans vous sous des influences étrangères. Je vous plains bien, je souffre pour vous et pour moi-même, car je regretterai le voisinage de cette jeune âme charmante. Cependant...

Cadars se tut un instant; il paraissait embarrassé, il craignait de ne pas toucher assez délicatement à la blessure qui faisait saigner le cœur de son ami. Il fallait pourtant tâcher de guérir cette plaie douloureuse; prenant sa résolution, il continua :

— Cher ami, vous désirez connaître mon sentiment sur ce que vous devez faire; je le présume d'après l'appel qui m'a amené de nouveau ici. Je suis tout à vous, vous le savez... J'aurais d'abord une interrogation à vous adresser ; réfléchissez avant d'y répondre. Voici cette question : dans votre profonde tendresse pour votre fille, voulez- vous son bonheur ou le vôtre ?

Destève ne réfléchit pas; il s'écria d'un élan :

— Je voudrais notre bonheur ensemble, la continuation de notre douce vie!

— Hélasl cette vie d'affections paisibles ne peut durer. Elle n'est qu'un passage vers une autre qui sera plus pauvre pour vous, mais plus riche pour votre fille. La jeunesse cherche la nouveauté et a besoin d'enthousiasme; un père et une mère ne pouvant offrir ni l'un ni l'autre de ces biens, demanderontils à la jeune génération d'y renoncer? Vous n'aurez pas délibérément une telle exigence, vous n'imposerez pas à votre enfant le sacrifice de son avenir... Si l'existence subordonnée et neutre au foyer paternel ne peut se prolonger longtemps après l'enfance, — et l'agitation qui a saisi l'âme paisible de Lucile prouve qu'il en est ainsi pour elle, — avez-vous à regretter beaucoup qu'elle ne cherche pas dans le mariage l'épanouissement de son cœur?

— Le mariage est très hasardeux, j'en conviens, fit Destève; c'est pourtant la voie normale.

— Sans doute, puisque l'immense majorité des êtres se laisse conduire par l'aveugle instinct. Mais je ne m'étonne pas que votre fille échappe à ces obscurs entraînements. L'heure est venue où elle devait nettement s'en écarter; je peux dire que, cette détermination de sa part, je l'attendais, et pour plusieurs motifs.

Elle a l'esprit lucide, elle a vu ou deviné les périls de toutes sortes où la foule s'engage, et, d'un jugement éclairé, d'un pas sûr, elle va vers le seul genre d'existence où puisse se trouver le bonheur. Se livrer aux tendresses humaines, c'est

pécher contre la raison et se préparer à soi-même mille souffrances. On le sent bien, on sent bien le peu de sécurité qu'offrent ces affections, puisque la vie du cœur se passe presque tout entière en inquiétudes. On a commis, en effet, une grave imprudence en s'attachant passionnément à des êtres variables, ou, en tout cas, éphémères. On leur a donné son âme pour toujours, et ils trahissent; on a mis toute sa félicité dans leur vie, dans leur présence, et ils doivent infailliblement mourir. On doit mourir soi-même, se sentir arracher aux liens précieux qu'on a noués comme pour une durée sans terme. Cher ami, la fragilité de votre bonheur terrestre a été sans doute un enseignement pour votre fille : elle vous a toujours vu en deuil ; elle n'a pas confiance en une destinée qu'elle sait périssable, elle ne veut aimer que l'éternel.

L'amour, la plus forte des affections et qui crée les autres, n'assure pas mieux qu'elles le bonheur. L'amour! vous avez appris par une nette expérience combien il est — c'est bien le mot — difficile. L'humanité, telle qu'une longue culture l'a faite, se trouve devant un ardu problème à résoudre : c'est d'accorder sa double nature, de concilier en elle l'âme et le corps. Ces deux principes contraires, l'amour, trop puissant levain, les surexcite ensemble; il exalte l'élément spirituel parfois jusqu'au sublime, mais il déchaîne dans le corps la force de la matière primordiale, et celle-ci bientôt envahit tout, ébranlant, renversant le noble et frêle édifice de la civilisation qui s'était un moment élevé sur elle. C'est pourquoi l'amour, pour les âmes délicates, est si périlleux et si décevant. Et, s'il l'est pour les hommes, combien plus encore pour les femmes qui ne le dirigent pas, qui ne sont pas libres d'en composer les nuances, car elles le subissent, tel que l'homme le veut, comme des esclaves! On pressent la secrète angoisse d'un père et d'une mère, quand vient l'heure où il leur faut livrer aux hasards de cette servitude un être jusque-là choyé, gardé, défendu de tout contact. Votre fille, par son choix

lumineux, vous épargne cette terreur, et elle s'affranchit ellemême des chaînes pesantes de la matière. Du feu de sa jeunesse elle exclut la flamme corporelle si prompte à se ternir; son enthousiasme est exempt de tout mauvais mélange, elle ne veut sentir l'amour que pour un être spirituel.

Félicitez-vous qu'elle ait ce don, rare et précieux, d'aimer un être invisible; car cet être, comme éternel, ne lui sera jamais enlevé, et, comme pur esprit, il la maintiendra audessus de toute chance d'abaissement.

Lucile a fait le choix suprême. La jeune fille qui sort du foyer paternel pour suivre un époux ne peut pas souvent se dire : « Je quitte, je dois quitter mes parents, afin de confier mon âme à quelqu'un qui leur est supérieur »; elle se dit seulement : « Je vais sentir un sentiment plus fort que l'affection filiale, je vais fonder une existence à moi, me créer un avenir. » La jeune fille qu'attire une pieuse vocation pense : « Je vais aimer Dieu, auquel nulle créature ne peut être comparée, qui les dépasse toutes infiniment. » Son départ, à elle, est plus que légitime : il est un essor manifeste vers le mieux, une ascension ; elle va tout droit vers le parfait.

L'existence vouée à l'amour de Dieu est ce que nous avons trouvé de plus haut dans l'histoire. Le regard de l'observateur, qui accompagne les efforts de l'âme humaine pour s'élever, est conduit là comme au sommet souverain. On y respire une plus pure atmosphère. Là se déploient, dans la lumière de l'amour divin, toutes les vertus, la spiritualité d'abord, puis l'humilité, la délicatesse des scrupules sans bornes, le renoncement de soi, la douceur, la charité...

Pendant que Cadars déroulait ainsi ses arguments, Destève, qui en sentait malgré lui la valeur, restait le coude appuyé à sa table de travail, et, tenant une main sur ses yeux, le cœur angoissé, il tâchait de fixer sa volonté incertaine. Sans doute une résolution commençait à se former en lui, car il leva la tête et regarda son ami.

Celui-ci, en continuant ses raisonnements, voulut en tempérer la rigueur par un peu de grâce, et, souriant, il reprit :

— Vous n'userez pas de la force, n'est-ce pas? pour empêcher votre fille d'entrer au couvent. Ce n'est pas dans vos manières; et puis, c'est parfois inutile, comme le montre un trait d'hagiographie que j'ai appris naguère. Il figure dans la vie d'une sainte particulièrement honorée non loin d'ici, au pays albigeois. Elle était chrétienne, et son père, un Gallo- Romain, établi non loin de la rive gauche du Tarn, était resté païen. Ce père aimait tendrement sa fille; elle portait le nom de Carissime qu'il lui avait donné. Soupçonnant qu'elle voulait aller vivre dans un monastère bâti sur l'autre rive, il l'enferma pour ne pas perdre son trésor; elle réussit à s'échapper et courut à travers l'épaisse forêt. Elle arriva au bord de la rivière; mais comment la franchir? Elle entendait cependant se rapprocher la poursuite des hommes armés qui la cherchaient par ordre de son père. Tremblant pour sa sainte vocation, elle supplia le Dieu qu'elle aimait, et pour lequel elle voulait vivre, de lui envoyer un secours. Une barque était amarrée sur l'autre rive, sans batelier; la barque se détacha seule et vint tout droit, d'un mouvement léger, aborder aux pieds de la jeune fille. Carissime monta dans le bateau merveilleux, qui, d'un mouvement paisible, traversant de nouveau la rivière, la porta sur le bord où s'ouvrait le pieux asile vers lequel tout son cœur l'attirait. Son père dut s'incliner devant ce signe de la volonté de Dieu.

Vous n'avez pas besoin d'un miracle pour comprendre la vocation de votre fille et pour l'accepter. Souvenez-vous d'un goût spécial, très touchant, qu'elle manifesta dès son enfance : rappelez-vous la tranquillité de sa petite âme, qui se plaisait de préférence dans les abris, les espaces clos. Il y avait là un désir d'être protégée et aussi d'être dominée, de s'effacer devant quelque chose de supérieur. Or il n'est rien de plus enveloppe qu'un couvent, ni rien d'où l'on aperçoive mieux, au-dessus

de sa tête, les puissances d'en haut. Une maison, même sérieuse comme la vôtre, reste ouverte à l'air, au vent du siècle, et, quoique vous entreteniez chez vous des autels aux grands hommes, votre demeure n'est pas surmontée d'un signe aussi élevé que la Croix.

Ce n'est pas seulement le caractère de Lucile qui la conduit directement vers la vie religieuse ; c'est vous-même, c'est votre hérédité qui l'y a préparée et qui l'y amène malgré vous. Votre fille, avant d'être témoin du culte voué par vous à la grandeur humaine, avait reçu de votre sang le germe de la vénération. Elle va plus loin et plus haut que vous : elle adore, c'est-à-dire qu'elle vous continue en ascension. Vous vous subordonnez pieusement aux grands hommes ; ils ont, à votre avis, des droits que les autres hommes ne peuvent revendiquer, auxquels vous-même, pensez-vous, vous ne pourriez prétendre. Eh bienl voici l'occasion d'appliquer vos généreux sentiments de déférence : inclinez- vous devant Jésus, immolez-lui votre tendresse; il doit le mériter à vos yeux, il dépasse infiniment en grandeur tout ce que vous connaissez et aimez de plus grand.

L'émoi de votre amour paternel trouble la conscience que vous devriez avoir de vous-même. Levez la tête hors du nuage qu'assemble votre chagrin, et reconnaissez cette vérité établie par l'histoire entière de vos sentiments : au fond, la vierge, créature à jamais intacte, âme pure dégagée du corps, c'est votre idéal féminin; vous n'en avez jamais eu d'autre. La femme, pour garder son prestige à vos yeux, vous apparaissait voilée et lointaine, confondue avec le surnaturel. Tel fut votre rêve : pourquoi empêcheriez-vous votre fille de l'accomplir ?

Vous manifestez à votre tour ce phénomène étrange qui se reproduit toutes les fois qu'une génération succède à l'autre. Les générations ne remarquent pas le lien profond qui les unit entre elles, elles ne sentent que leurs différences. Méconnais-

sant le principe commun qui évolue, on veut arrêter le développement au point précis où l'on s'est arrêté soi-même. Votre fille, c'est vous, plus avancée et plus logique. Ne cherchez pas à retenir son élan, comme votre père, vous me l'avez raconté, cherchait à retenir le vôtre, malgré la communauté d'aspirations qui existait entre lui et vous.

Surpris, à tort, des desseins de Lucile, vous lui demandez de prendre du temps, de s'examiner encore. Sa vocation n'a pas besoin d'être tant étudiée, elle est solide, les antécédents de sa race la lui commandent de tous côtés. Pour être destinée à la vie spirituelle, il suffirait qu'elle fût votre fille; mais, de plus, le mouvement qui l'emporte lui a été communiqué par une âme que le plus haut idéal appelait et qui a cruellement souffert, lorsque la réalité est venue la faire descendre. Ne recommencez pas votre père. Mais surtout n'imitez pas la mère aveugle dont le despotisme ignorant dirigea si mal l'être supérieur qu'elle méconnaissait. Vous êtes catholique, votre esprit est ouvert au charme de la virginité; ne recommencez pas l'erreur d'une femme trompée par sa secte et détournant de sa voie une âme qui voulait être toute pure : laissez la fille de Thérèse prendre son vol d'ange vers le couvent I...

Depuis quelques minutes, Destève ne semblait pas prêter une attention entière aux paroles qui lui étaient adressées. Malgré lui, il regardait vers la porte qui, de son cabinet d'étude, donnait sur une pièce voisine où Cadars n'était jamais entré. Depuis un instant, du côté de cette pièce, on entendait du bruit, le bruit d'une voix éplorée, gémissante, qui s'élevait seule. Tout à coup, parmi des cris étouffés on perçut ces mots : « Oh ! maman ! maman ! »

Dîstève brusquement se leva :

— Mon Dieu! c'est la voix de Lucile! entendez-vous son étrange appel?

Cadars fit signe qu'il avait entendu.

Destève s'approcha de la porte, la poussa avec précaution,

et, comme il l'avait laissée ouverte, Cadars, sentant qu'il ne serait pas indiscret, le suivit dans la pièce contiguë.

C'était une chambre de jeune femme, dont les tentures à fond blanc gardaient une fraîcheur neuve, et dont les meubles, clairs également, semblaient presque n'avoir pas servi. Des vitraux qui tamisaient le jour mettaient dans cette chambre un recueillement de sanctuaire, au sein duquel toute la lumière allait se concentrer sur un portrait ovale montrant, baignée d'une atmosphère vaporeuse, une figure très noble, très belle, d'un rayonnement idéal sous l'ombre des cheveux noirs. Et Lucile se tenait debout devant ce portrait, et son visage exalté, suppliant, se levait, aussi près que possible, vers cet autre visage, comme pour recevoir de lui un effluve de tendresse, d'assistance et de conseil.

Ne se sentant plus seule avec l'image qu'elle implorait, la jeune fille se retourna, et, sans essuyer les larmes qui coulaient sur ses joues, elle s'écria en s'adressant à Destève :

— Oh! voyez, père!... On m'avait fait bien mal! quelqu'un qui croyait me parler au nom de ma mère! J'étais égarée, je ne savais plus que devenir. La terreur m'envahissait, pour vous, pour moi, pour tous! Alors, j'ai cherché mon secours auprès de maman elle-même. Je l'ai interrogée, la conjurant de remplir son rôle maternel, de me guider, de me donner sa lumière. Je lui ai dit : « Maman! gouvernez-moi, je vous obéirai ! Quand je suis née, sentant, hélas! que vous alliez mourir, n'avez-vous pas pensé à ce que serait plus tard l'àme de votre enfant? N'avez-vous pas formé pour moi un vœu? Oh! ce vœu, ce désir, si je le connaissais, ce serait un ordre ! » La mère implorée n'a pas répondu, le son de sa voix qui m'est toujours inconnu n'a pas retenti sur ses lèvres. Mais elle n'avait pas besoin de parler; elle se fait assez comprendre! Père, père, voyez sa belle figure, sa figure grave à l'expression céleste! Dites si cette âme n'appartient pas toute à un monde supérieur, si elle n'est pas tournée tout entière vers l'éternel et le

divin! Prononcez vous-même le conseil qu'elle donne à son enfant.

Destève répondit aussitôt :

— Oui, ma chérie, quoique la nature proteste toujours sourdement en moi, je ne peux le nier, je dois reconnaître que ta mère aurait encouragé en toi l'élan vers les plus hauts biens. C'est le couvent sans doute qui lui aurait paru le lieu de la terre où l'on prend le plus pleinement cet essor. Et son conseil aurait trouvé en toi, je le pense, toutes les dispositions pour cette vie de spiritualité et de paix dans une idéale attente. Je constate moi-même, et sans hésiter désormais, que tu possèdes ces dons : oui, ton âme est une de ces âmes choisies qui, par-dessus les médiocrités du monde, savent voir et aimer la perfection invisible. Il est juste par conséquent que tu puisses suivre l'appel que Dieu adresse à ces âmes. Quand cet appel s'adresse à toi, il est deux fois sacré à mes yeux, puisqu'il s'y joint véritablement une inspiration venue de ta mère.

Lucile, radieuse, se jeta dans les bras de Destève, et de là, appuyée sur le cœur paternel qu'elle avait la joie de sentir d'accord avec le sien, elle eut un regard de reconnaissance pour le beau visage mystique dont l'influence avait amené cette harmonie. Le regard lumineux de la jeune fille alla ensuite vers Cadars et revint vers le portrait, pour faire admirer à l'ami de Destève la bienfaisante beauté de cette figure. Cadars n'avait pas besoin qu'elle lui fût signalée; à la première vue il avait été émerveillé de cette splendeur spirituelle qu'il pouvait pleinement ressentir, connaissant mieux que Lucile, grâce aux confidences de Destève, l'âme révélée par cette beauté.

Destève dénoua l'étreinte dont il entourait son enfant unique, sa fille bien-aimée, et il lui dit, en laissant tomber ses bras vides :

— Tu vois, chérie, je ne te retiens pas; tu peux partir, tu peux suivre l'essor de ton âme vers un bonheur que tu ne trouves pas dans les affections humaines. La jeunesse aspire

au changement et elle y a droit. Là où tu veux aller tu noueras des liens nouveaux, des liens avec le Ciel qu'habite ton fiancé mystique et avec les âmes sœurs inspirées du même idéal. Pour moi, suivant le sort de mon âge, je vivrai de souvenirs, non sans t'accompagner, quoique d'un peu loin, sur ta route nouvelle... Mais avant d'être réduit au passé, je te demande, pour me préparer à ce destin sévère, de me ménager une transition. C'est convenu, tu iras au couvent pour y épanouir ton religieux amour : cet amour, je le reconnais, est une plante étrangère qui redoute le climat du monde et ne donne toutes ses fleurs que dans une enceinte close, où les rayons célestes traversent une atmosphère d'encens. Cependant comme ton saint enthousiasme est vivace et ne subira d'ailleurs dans cette maison-ci aucune grave atteinte, tu peux sans péril m'accorder encore ta présence pendant quelque temps, une ou deux années par exemple. Tu le veux, n'est-ce pas, ma fille aimée? et tu le veux librement, sans te sentir contrainte? La tendresse que tu me gardes doit suffire à te décider, et c'est ce que je désire; il me paraîtrait odieux, dans une circonstance où tes sentiments les plus ardents et les plus hauts sont engagés, de les combattre au nom de mes droits paternels et de ta déférence.

Ces paroles presque suppliantes de son père baignèrent d'un flot d'émotion tendre le cœur de la jeune fille. Se rapprochant de nouveau de celui qui l'avait toujours tant aimée, elle l'embrassa à son tour, mettant ses deux mains au cou de Destève, et elle s'écria :

— Oh! père, que vous êtes bon! avec quelle délicatesse d'amour vous ménagez votre enfant! Comment reconnaître votre abnégation et votre indulgence! Ah! malgré l'appel tout-puissant que je dois suivre, croyez toujours que je vous aime! Je vous aime, n'en doutez jamais un seul instant!... Oui, je sais que cette promesse m'est permise, je demeurerai près de vous encore, tant que vous le désirerez, aussi long-

3So ASCENSION

temps que ma présence vous sera nécessaire et pourra se prolonger sans offenser Dieu! Êtes-vous content, mon bon père? Ah! n'est-ce pas? vous n'êtes pas malheureux?

Destève répondit :

— Si j'étais digne de t'adresser cette parole, à toi qui as reçu la consécration d'en haut, je te dirais : « Mon enfant, sois bénie! » et ce serait à plein cœur.

Destève, sa fille et son ami Cadars quittèrent ensemble Daumière pour rentrer à Toulouse. Le temps qui suivit fut une époque d'accalmie, un intervalle relativement paisible et doux dans la crise de la séparation. Lucile était heureuse; elle savait maintenant que, quand elle voudrait, ou plutôt quand l'exigerait l'appel de Dieu, elle irait au couvent, avec l'approbation de son père. Et celui-ci se sentait dans un état de résignation sereine; il était convaincu désormais que la vie à laquelle aspirait son enfant était à la fois la plus haute et la plus sûre. Et d'ailleurs l'heure qui lui ravirait sa fille demeurait indéterminée; il n'existait pas de date précise assignée à la fin de leur existence commune; quoique la venue de cet instant fût inéluctable, il pouvait presque l'oublier et, sans penser à l'avenir, jouir du présent : n'est-ce pas cette ignorance de l'heure qui estompe et adoucit aux yeux de tous les hommes la certitude pourtant évidente de la mort ?

Dans cette situation le père et la fille ne gardaient vis-à-vis l'un de l'autre aucune arrière-pensée. Destève, après avoir consenti au projet de la jeune fille, n'entretenait à l'égard de l'accomplissement aucune mauvaise volonté avouée ou secrète. Il n'avait pas cette résignation forcée et mécontente, où on laisse sentir malgré soi de l'amertume, lorsque, tout en acceptant un événement qui déplaît, on préfère le passer sous silence. Il parlait donc à Lucile de son existence future, en se plaçant au point de vue de son bonheur à elle, et ne faisant que peu d'allusions à son propre chagrin. Et elle, ainsi encouragée,

exempte de défiance, sûre de son père, lui ouvrait tout son cœur. C'était très doux pour tous les deux. Elle n'avait jamais eu d'autre confident que lui, et, bien qu'il eût maintenant et pour la première fois un intérêt contraire au sien, elle se trouvait heureuse de pouvoir, sans lui causer d'ombrage, continuer à son égard sa filiale expansion. Parfois, si un éclat de joie trop vif montrait chez Lucile l'attrait tout-puissant de la nouveauté et de l'espérance pour les jeunes cœurs, Destève, par contraste, pensait que tout son bonheur à lui allait être relégué dans le passé, et il sentait quelques légers mouvements de révolte; mais il les réprimait aussitôt. Un soir il lui dit :

— Quelle communauté religieuse choisiras-tu?

— Ohl père, fit-elle, comme nous nous rencontrons! J'ai pensé à ce choix tous ces jours-ci, et aujourd'hui même j'ai fait un pas en avant; j'étais sur le point de vous le raconter, quand vous m'avez interrogée. J'allais, non pas seulement vous dire ce que j'ai pensé ou fait, mais aussi vous consulter, prendre votre avis. Car, cher père, si j'ai reçu d'en haut le commandement d'entrer en religion, aucune communauté spéciale ne m'a été désignée par la volonté suprême : vous avez cédé à Dieu, quand il parlait; vous demeurez le maître de votre enfant, pour tout le reste. Je vais donc vous rendre compte de mes préférences naturelles; vous déciderez... Mais d'abord que je vous dise une singulière pensée de notre ami, habituellement si éclairé; il m'a déclaré ceci : « Votre vocation est bonne, par là vous continuez votre père et votre mère », et il a ajouté : « Vous les continuez en mieux. »

Elle eut un sourire moitié confus, moitié charmé et reprit :

— Quelle idée étrange chez un savant comme lui I Certes, je ne peux pas agir mieux, je ne peux pas agir aussi bien que mon père et que ma mère. Il est vrai, quelque chose de nouveau est venu pour moi : Jésus a daigné visiter son humble servante; je dois donc être une religieuse, vouée à lui. Mais,

33a ASCENSION

pour vous continuer, père, je veux être une religieuse enseignante, puisque vous enseignez vous-même. Je répandrai l'amour de Jésus, comme vous propagez l'admiration des grands hommes. Ici, sur ce point, notre ami ne se trompe pas : je reconnais que ma mission sera la plus haute.

Elle parut se rappeler leur causerie ancienne sur Napoléon ; élevant son regard, elle dit avec ferveur :

— Autant les belles âmes sont supérieures aux ambitieux, autant Jésus dépasse les grandes âmes humaines. J'instruirai des enfants : qu'il sera doux de leur apprendre à bien aimer Celui qui les a aimés avec tant de grâce divine! Et comme ces petits êtres innocents me seront chers! J'ai dans le cœur pour eux une force tendre qui demande à s'employer; il me semble que cette force, en se dépensant à leur usage, les fera grandir en taille, en intelligence, en sagesse.

Pendant que Lucile, par ces derniers mots, révélait la présence en elle d'un instinct profond, Destève, ému, songeait : il se rappelait la souffrance d'une noble femme, déçue dans son rêve de maternité par l'humiliante intervention de la matière, et il se disait que la fille de cette femme, affranchie de cette condition, aurait le privilège de créer spirituellement les enfants qu'elle aimerait, en réservant le don de son amour pour l'heure où apparaît leur âme. Lucile l'éveilla de ces pensées secrètes en le questionnant :

— Père, fit-elle de sa voix claire, vous ne me dites rien! N'approuvez-vous pas mon désir? N'êtes-vous pas content de mon aspiration vers une vie que je voudrais en bien des points semblable à la vôtre? En me voyant apprendre aux autres ce que je sais de meilleur, comme vous faites vousmême, ne sentirez- vous pas un lien de plus entre nous? J'aime- Tais tant à vous donner cette impression de suite ininterrompue et d'accord durable 1

Destève s'écria :

— Pardon, ma chérie! Un rêve qui ne t'était pas étranger

a retardé mon remerciement. Maintenant, de toute mon âme, je te dis ma reconnaissance. Elle est bien justifiée : quoi de plus heureux pour un père que de sentir l'identité avec son enfant, surtout quand, cette identité, l'enfant la veut d'une volonté expresse et s'y complaît! Ne faire qu'un avec l'être aimé, c'est le vœu suprême de la tendresse.

— Oh! quelle joie que vous soyez content!... Vous serez satisfait aussi, je l'espère, d'une autre idée que j'ai commencé déjà à mettre en pratique. Je suis allée aujourd'hui à mon ancienne pension du Sacré-Cœur. J'ai suivi le chemin que nous avons parcouru si souvent ensemble, vous et moi, ce chemin où je rencontre tant de souvenirs de votre bonté attentive. Je désirais parler à la supérieure. Cet hiver, je lui avais fait connaître ma vocation, après que vous aviez bien voulu, à Daumière, accepter pour moi l'appel de Dieu. Très indulgente à mon égard, elle m'avait laissé comprendre que sa sainte communauté me serait peut-être ouverte, si je désirais y entrer. J'avais, en la remerciant, demandé à réfléchir. Je n'ai pas eu besoin de m'examiner beaucoup. Mon cœur parlait, et aujourd'hui je suis allée porter à la révérende supérieure la réponse qu'il me dictait; c'était celle-ci : « L'Institut du Sacré-Cœur s'est étendu dans les diverses contrées de la France, chez les nations étrangères et jusque dans les parties les plus reculées du monde. Si je lui appartenais, la religieuse obéissance qu'on ne discute pas pourrait fixer ma vie à une distance très grande, difficile à franchir. Or mon père est seul, je suis son unique affection; je ne dois pas m'éloigner de lui plus que Dieu ne l'exige. »

— Tu as dit cela, ma chérie!... Tu as eu cette tendre pensée pour ton père! Tu lui as gardé dans ton cœur et dans ta vie tout ce que ta vocation ne réclame pas !

— Oui, père, et je suis bien heureuse de pouvoir nous épargner, à vous et à moi, un cruel éloignement, de pouvoir demeurer dans votre voisinage, à portée de vos regards, puisqu'il

m'est interdit d'habiter sous votre toit. Rester dans le rayonnement de l'amour paternel, c'est ma raison principale pour refuser d'entrer dans une congrégation dont l'horizon est trop large, presque sans limites... Mais, j'ai encore un autre motif. Cette congrégation se compose d'un personnel très relevé, elle se recrute dans les hautes classes sociales. Moi, dans ma vocation, j'éprouve un attrait particulier pour l'humilité, pour les abris bas et secrets. Rappelez-vous le goût que, petite fille, j'avais pour les coins bien enveloppés, comme j'aimais à me blottir dans les corbeilles de hautes fleurs, quelle joie j'éprouvais à contempler les mousses, demeurées intactes sous les buissons. J'ai toujours les mêmes goûts : un étroit horizon me convient ; il me faut pour asile un couvent modeste, bien à ma mesure, pour compagnes des filles d'instruction moyenne ou inférieure, nées dans le peuple ou aux abords du peuple. Si ces filles ont eu l'idée de la vie religieuse, c'est qu'un essor de leur âme les avait portées dans le monde moral et que le souci du gain matériel, qui abaisse, hélas! les existences besoigneuses, était aboli chez elles. Dès lors, ce vice fatal supprimé, elles ne gardent de leur origine que les vertus charmantes, la fraîcheur de l'âme, la naïveté de l'esprit, la simplicité du cœur. N'est-ce pas les qualités que Jésus aimait et qu'il louait pardessus toutes devant les grands de ce monde? Et puisque je me suis mise à son école, ne dois-je pas, pour l'imiter et lui plaire, choisir de vivre dans le milieu qui lui plaisait?... Et ce milieu d'âmes ingénues, je dois le chercher, il me semble, aussi près que possible, dans notre pays même, dans notre peuple, celui d'où est sortie la bonne âme qui m'a soignée enfant, ma vieille Jeanne-Anne. Vous connaissez dans notre petite ville la maison mère de la communauté de Notre-Dame ; c'est là que je voudrais entrer pour me fiancer à Jésus-Christ, si j'en suis digne, et puis aller ensuite enseigner son amour aux enfants des campagnes voisines. Oh! j'en suis sûre, ma vie sera douce ainsi, tout près des pauvres, de ceux-là que j'ai

toujours vus! Qu'en dites- vous, père? Etes-vous choqué de mes humbles penchants? Les blâmez-vous? Vous les aimiez jadis, quand j'étais petite.

— Oui, mon enfant, je chérissais en toi cette suave modestie, et de la retrouver encore dans ton cœur, quand ce coeur plus mûr est conscient de lui-même, cela m'attendrit infiniment. Je reconnais avec délice cette trace si gracieuse de ton enfance. Je m'étais plu à te former ainsi du limon de notre terre, et, voyant que tu en gardes la fraîcheur, que tu ne veux pas en effacer l'empreinte, je suis ravi de sentir en toi se maintenir ma race, la tienne, ravi surtout que, jeune fille, vierge sainte, fiancée de Dieu, tu sois toute pareille à ma Lucile enfant, et que moi, si habitué à t'aimer, j'aie toujours, malgré ta croissance, à aimer le même être... Mais cette humilité qui me charme peut, sans se démentir, se laisser soulever par de plus hautes aspirations. Au delà des enfants du peuple, si attrayants par leur cœur ingénu, ne vois-tu pas des âmes plus développées à qui tu désirerais consacrer ta ferveur?

— Comme vous me devinez, père! Oui, c'est vrai, j'ai une ambition. Quoique bien contente de prendre pied sur le sol, je voudrais m'élever un peu au-dessus. L'amour de Jésus que je pourrai enseigner à des enfants est un amour presque humain, encore lié aux images de ce monde. Il en est un autre plus profond, plus riche, tout idéal, entièrement voué à l'invisible. Lorsque je serai plus avancée moi-même dans la merveilleuse science de cet amour, c'est celui-là que je voudrais répandre en des âmes assez jeunes pour brûler encore de leur premier feu, assez fortes pour ne pas le laisser se dissiper. Père, représentez-vous ce que sont au fond d'un couvent les blanches novices, figures voilées de paix, mais dont le cœur déjà tressaille, innocentes qui veulent apprendre à aimer, anges qui rêvent de devenir des saintes ! Oh ! plus tard, quand j'aurai été bien initiée, quand j'aurai à moitié gravi le chemin du Ciel, me retourner pour servir de guide à cette troupe avide

du monde divin 1 marcher en tête de ces vierges frémissantes sur mes pas, et remonter avec elles vers les cimes en leur dévoilant les mystères entrevus, en leur redisant les promesses que Jésus-Christ m'aura murmurées dans le coeur! Pour qui désire transmettre ce qu'il sait de mieux, il n'est pas de disciples plus faciles à émouvoir, dont le cœur s'élance plus ardemment vers la lumière désignée. Père, n'est-ce pas? il vous sera doux de me voir ainsi entourée et suivie sur un haut chemin, vous penserez que dans le monde jamais je n'aurais pu exercer une telle action, une action aussi semblable à la vôtre, et vous serez heureux, père, n'est-ce pas?... En attendant ce beau rôle, et pour m'y préparer, il faudra commencer par le commencement, plus bas, il faudra servir les petits enfants et les pauvres, éclairer l'ignorance des uns, soulager la souffrance des autres. Et déjà je peux poursuivre au moins une de ces œuvres sans retard.

En effet, elle redoublait de zèle auprès des malheureux. Apportant les ressources que lui fournissaient son père ou son amie Mme Orthiz ou les associations de bienfaisance dont elle faisait partie, elle allait les visiter sans cesse dans leurs logements démunis. Ils étaient sa compagnie de prédilection ; rentrée chez elle, elle continuait à s'occuper d'eux, en préparant de ses mains les vêtements qu'elle leur destinait, et en racontant d'une voix attendrie les traits de leur misérable existence. Elle semblait éprouver pour eux une affection vive et en même temps recueillie, comme s'il s'y mêlait une nuance de respect.

Son père, frappé et plein d'admiration, passionnément curieux aussi de connaître dans leurs nuances les sentiments de sa fille, l'interrogeait, un soir, sur cet amour dont elle témoignait pour les pauvres.

— Oui, dit-elle, c'est bien un amour; on aime les pauvres avec une véritable ardeur. La misère pourtant n'est pas un

mérite : il est naturel de plaindre les nécessiteux et de les soulager; aucun motif de raison ne porterait à les aimer. L'attrait si vif qu'ils inspirent, le charme attendri dont on est pénétré en les voyant, cela vient sans doute d'un prestige au-dessus d'eux. Les hommes jadis ne pratiquaient pas la charité; Jésus est venu, et aussitôt le goût de la bienfaisance s'est épanoui. Pourquoi cela? parce que jusqu'à lui on voyait seulement dans les malheureux des êtres parfois méchants, toujours bornés. Il est venu, nous recommandant d'aimer les pauvres par amour pour lui, et, afin que cela fût possible, il a résolu, lui, un Dieu, de se présenter à nous dans la personne des misérables, en s'assimilant à eux, en vivant au milieu d'eux et identiquement comme l'un d'eux. Oui, Jésus n'a pas eu d'autre vie que celle des pauvres : on sent combien elle était besoigneuse, l'existence de la famille où il est né ; la pénurie de la maison de Nazareth se touche du doigt ; toutes les nécessités qui pèsent sur le peuple s'y retrouvent. Une des plus lourdes, n'est-ce pas le besoin de l'économie, la crainte obsédante pour les pauvres d'être privés du peu qu'ils ont, après l'avoir si péniblement gagné ? Et si leur souci pour une fois n'a pas été fondé, quelle joie ils éprouvent, au moment où leur anxiété cesse ! Craintes et joie nous paraissent également attristantes, étant causées par si peu de chose. Jésus, dans sa pitié, a voulu vivre auprès de ces étroitesses; sans doute, il se souvenait d'avoir vu sa mère elle-même s'inquiéter, puis se rassurer de la sorte, lorsqu'il montrait si bien l'agitation de l'active femme... (oh! quels détails expressifs! quelle réalité ressentie dans toutes ses circonstances!...) de l'active femme du peuple qui perd une petite pièce de monnaie sur dix qu'elle possédai t : Alors, elle allume sa lampe, balaye sa maison et cherche avec soin jusqu'à ce qu'elle la trouve, et après l'avoir retrouvée elle assemble ses amies et ses voisines, disant : « Réjouissez-vous avec moi, car j'ai trouvé la pièce de monnaie que j'avais perdue...* Le dénuement, avec son besoin rigoureux d'épargner, apparaît

même dans les choses qui touchaient à la personne de Jésus; l' Homme-Dieu a rendu la misère respectable à jamais, en faisant voir, portée dans son entourage, par lui-même peutêtre, quelqu'une de ces tuniques, dépeintes avec une vivante exactitude, si vieilles qu'il fallait les racommoder, mais sans pouvoir y mettre un morceau neuf, -parce que l'étoffe nouvelle aurait emporté cette partie du vêtement, et la déchirure serait devenue pire. Oh ! Jésus a rendu sacrés les haillons du pauvre ! et en souvenir de lui les saints les baisent avec vénération !

Destève était surpris et édifié de la familiarité que sa fille entretenait avec l'Évangile. Lucile venait de faire ressortir à ses yeux des traits choisis et caractéristiques qui brillaient pour lui comme une révélation. Cependant, fidèle aux admirations qui lui étaient plus coutumières, il répondit :

— Tu as raison, ma chérie! comme c'est touchant! et combien la condition populaire a été sentie et pénétrée par le divin Sauveur! Ces attendrissants tableaux de l'Évangile me rappellent les peintures, par lesquelles un des meilleurs parmi les hommes a attiré notre attention émue sur la vie des humbles. Le poète que tu préfères entre tous, le pur Lamartine, a décrit dans plusieurs de ses œuvres, avec une connaissance précise, animée par le cœur, le monde du travail le plus simple, le plus rapproché de la nature. Tu t'émerveillais jadis, en le lisant, de cette justesse de vue, mêlée à la tendresse et à la pitié.

— Bien sûr, père, et j'admire toujours la sympathie que ce poète magnifique a témoignée pour les déshérités. Mais s'il les a observés avec une attention touchante, ce n'a été que du dehors et de loin. Il les a vus en sortant de ses nombreuses et vastes demeures, au retour de ses fastueux voyages dans les pays de beauté. Il n'a pas vécu lui-même leur vie misérable ; il n'a pas voulu, par un choix surnaturel, adopter pour lui leur triste sort. Toute comparaison est impossible. Le poète me persuade harmonieusement d'aimer les pauvres. Mais le

Dieu précipite mon âme dans cet amour, d'abord parce qu'il peut me commander, étant la loi suprême et le souverain bier\ et aussi, surtout peut-être, parce que je le vois, lui, lui-même, m'apparaître dans les malheureux qu'il a adoptés pour ses frères, dont il a réellement partagé la vie et souffert véritablement les douleurs. Ah! par son exemple il ne nous enseigne pas seulement à aimer les pauvres; il nous inspire le désir d'être pauvres nous-mêmes, comme il le fut, l'ardent désir de nous dépouiller de tout pour égaler sa misère et mieux lui ressembler.

Destève, en écoutant parler sa fille, remarquait l'ardeur de l'unique amour qui lui faisait voir Jésus comme ayant inauguré la charité dans le monde, comme l'ayant enseignée le premier par son exemple et par ses leçons. Il se disait que, dans les jours d'autrefois, l'Ancien Testament porte de touchantes traces de pitié pour les pauvres et que, dans les temps actuels, des hommes se montrent secourables aux malheureux, sans puiser leur inspiration à la source des divins préceptes. Et pourtant, songeait-il, sa fille, dans sa prédilection infinie, ne se trompait pas : on peut par bonté naturelle accomplir de beaux actes de bienfaisance, mais ces actes restent isolés, occupent seulement quelques heures de la vie, tandis que le souvenir de Jésus pauvre engage des existences entières au service des nécessiteux, comme l'image de Jésus souffrant fait que l'on consacre au soulagement des tristes malades toute la durée de ses jours, sans en réserver pour soi un seul.

Le père n'hésitait donc pas à incliner ses pensées devant celles de la jeune mystique. Ce qui le portait aussi à cette attitude, c'est qu'il voyait se développer de jour en jour en elle les vertus les plus hautes; à la charité, dont elle venait de parler en termes si vifs, s'unissaient le goût du recueillement, l'habitude de la vénération, le sérieux de la tendre piété. Ces sentiments graves jetaient, surtout à certaines heures, un reflet profond sur l'éclat de son jeune visage ainsi

rehaussé, et le père, comparant Lucile aux autres jeunes filles, pour la plupart frivoles, occupées de vulgaires amusements, ne pouvait s'empêcher d'être fier d'elle. Quoique la perspective de perdre sa fille le fît toujours frémir, il était maintenant acquis à l'idée de la vie d'exception qu'exigeaient pour elle ses désirs surhumains et son amour de Dieu.

Lucile, en ouvrant son cœur à son père, avait pris la meilleure voie pour triompher de ses résistances. L'amour, dont elle lui avait révélé la présence en elle, lui inspirait désormais un grand respect, par son ardeur égale à celle des plus fortes passions, et par son objet, incomparablement le plus digne entre tous. La confiance filiale de Lucile avait obtenu un autre heureux résultat : si elle eût caché son fervent enthousiasme pour Jésus, si son père avait dû le deviner, l'époux divin qu'elle avait choisi aurait été pour lui comme un étranger venu subrepticement pour lui prendre sa fille, et il n'aurait cédé qu'à la nécessité en se la laissant ravir. Mais, au contraire, loin de dissimuler, de garder son amour comme un trésor secret entre elle et l'aimé, elle avait montré à son père, presque dès l'origine, l'attrait qu'elle subissait, elle lui avait signalé les charmes du divin séducteur, et, par là, elle l'avait rendu familier avec l'irrésistible conquérant presque autant qu'elle l'était elle-même ; dès lors, il n'avait pas eu lieu d'être choqué comme si un nouveau venu se fût montré, prétendant tout à coup à l'intimité avec sa fille, et il avait été amené peu à peu à reconnaître les droits souverains d'un autre sur ce cœur qu'il avait jusque-là possédé tout entier.

Destève et sa fille allèrent, suivant leur chère habitude, passer les congés de Pâques à Daumière. Succédant à l'impression de mort que donne l'hiver, le miraculeux renouveau offre une fête, dont le rayonnement de joie et d'espérance s'insinue dans les cœurs même les plus chargés de soucis. La contagion est plus sensible encore, on accompagne le réveil des

choses avec une plus profonde sympathie, on se sent presque revivifié soi-même, lorsque, par une longue familiarité d'existence, on est comme assimilé à une certaine terre, terre qu'on voit ainsi revivre et se lustrer de tous les charmes de la jeunesse. C'est pourquoi Destève se pénétrait malgré lui de la beauté fraîche et vive dont se décoraient au printemps les prairies, les bois et les champs de Daumière, et sous cette influence l'avenir lui paraissait se prolonger en vagues perspectives, peuplées encore d'images douces.

Sur ce domaine héréditaire dont la culture, grâce à la présence fréquente de Destève, pouvait être surveillée par lui, les bâtiments de ferme ne s'élevaient pas tout près de la maison ; il fallait aller les chercher à quelque distance, derrière un rideau d'arbres qui les cachait. Seule, et par exception, au fond de la cour, et non loin de la demeure de famille, s'ouvrait la bergerie. Ce voisinage avait beaucoup plu à Lucile dans son enfance, et avait contribué, outre un goût naturel, à former sa prédilection pour les êtres inoffensifs, brebis et agneaux, qu'elle trouvait là sans cesse à portée de ses regards, et auxquels elle pouvait se mêler sans danger.

Un matin de cette semaine de Pâques, Destève et sa fille rencontrèrent à la porte de la cour le troupeau allant vers le pâturage, précédé par le berger. Celui-ci en marchant parlait à ses ouailles qui se pressaient autour de ses pas, et il leur parlait d'un ton d'ami, avec des inflexions presque tendres, qui semblaient adaptées à leur naturel de douceur et de paix. Cette action rustique s'était montrée bien des fois à Lucile; ce jour-là, en y assistant de nouveau, elle poussa un cri et mit un instant la main devant ses yeux, comme pour garder en elle une vision intérieure qui venait de surgir, rapide éclair :

— Oh! père, fit-elle, ces scènes de campagne, elles se passaient déjà, les mêmes, toutes simples et touchantes, au temps de Jésus, autour de Jésus IComme il a daigné les bien regarder I Mais dans quelle beauté surnaturelle il les élève en y prenant

place! Oh! voyez le pasteur des âmes s'avancer doucement, écoutez-le parler divinement, comme je l'entends, comme je le vois! Le pasteur appelle ses brebis par leur nom et les fait sortir, et il va devant elles, et les brebis le suivent, car elles connaissent sa voix! 0 vivantes images! humbles et sublimes réalités ! Il va devant ses brebis et elles le suivent ! Oui, il faut qu'elles le suivent; comment résister à son appel!... Elles ne suivent pas un étranger, mais s'enfuient de lui, car elles ne connaissent pas la voix des étrangers... Quelle voix est pareille à la sienne? aussi elles s'enfuient loin des inconnus qui tentent de les détourner, et elles se pressent, fidèles, autour de lui seul!... Je suis le bon pasteur, je suis venu afin que mes brebis aient la vie et qu'elles l'aient avec abondance. La vie de l'âme, elles la trouveront surabondamment à sa suite, dans les lieux de choix où il les mène!... Et c'est lui-même qui est la vie. Je suis le bon pasteur, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Elle leva vers Destève un regard où rayonnait l'extase, et, pendant que le troupeau de Daumière s'en allait par les chemins :

— Père, dit-elle, n'est-ce pas ? vous voudrez bien un jour que je me mêle au troupeau du divin pasteur!

Destève, trop ému pour répondre longuement, renouvela en quelques paroles la promesse déjà faite à sa fille. Il vit alors la joie remplir le cœur de celle-ci et se contenta tendrement de son bonheur à elle.

Le lendemain ils se trouvaient ensemble sur la terrasse d'où l'on voit s'étendre tout le domaine, les vastes champs que parsèment des bois aux contours arrondis, les belles pentes lentes, pleines de soleil, qui portent à leur sommet la ligne des grands arbres. La verdure des jeunes blés brillait, les grillons bruissaient dans la prairie, le bois voisin s'animait au chant des oiseaux, les papillons voletaient sur les fleurs nouvelles.

Destève dit à sa fille :

— Le printemps éveille des pensées d'espérance. Veux-tu

que nous parlions de l'avenir de Daumière ? Cette terre et cette maison qui seront tiennes, tu les apporteras, non pas à une autre famille, une famille profane, mais à la Communauté religieuse que tu as choisie. Je fais un songe, et je te le confie, à toi, douce gardienne de ma mémoire. Je désirerais que ces lieux si chers à mon cœur reçussent une destination spéciale, qu'ils fussent utilisés pour le noviciat et pour la maison de retraite de la congrégation, les deux extrêmes : de cette manière tes jeunes sœurs seront élevées près de cette prairie où tu as été jeune toi-même, et tu te retireras plus tard dans cette demeure où moi j'aurai vieilli. Vous marcherez comme des apparitions idéales dans ces mêmes allées du bois où j'ai promené tant de rêves, quelques-uns aussi purs, et tu verras passer parmi vous l'Ombre heureuse de ta mère.

Ils allèrent au couvent de la petite ville pour voir la supérieure générale de la Communauté, dans laquelle Lucile reconnaissait, pour sa vie monastique, les simples conditions qui lui plaisaient. Destève lui-même annonça à la sainte religieuse les intentions de sa fille. La supérieure se montra touchée du choix fait en faveur de son ordre par une jeune fille qui n'avait pas été l'élève d'une des maisons de l'institut; et elle laissa entendre que, par les religieuses de sa Communauté établies au village de Daumière, la renommée des vertus.de Mlle Destève était arrivée jusqu'à elle... Le père et la fille éprouvèrent au cours de cette visite des impressions très différentes. Destève, malgré lui, regardait d'un air sombre ces lieux étrangers, marqués d'une empreinte si à part, ces lieux rigoureusement clos, où, un jour, échappée à sa garde, sa fille s'enfermerait loin de lui ; et il jetait des coups d'œil jaloux vers la religieuse d'attitude modeste, mais de physionomie arrêtée et ferme, qui exercerait bientôt une complète autorité sur son enfant, sans lui en laisser, à lui, la moindre parcelle. Déjà Lucile, parlant presque timidement à la supérieure, montrait pour elle un respect qui ne ressemblait pas à la familiarité déférente qu'elle

avait toujours eue envers son père : cette familiarité s'était traduite parfois en quelques vives saillies, non déplaisantes à Destève, parce qu'il aimait mieux être aimé de sa fille que lui en imposer; mais maintenant il sentait qu'une soumission absolue, sans réserve, sans reprise possible, allait mettre son enfant entre les mains de cette personne inconnue qui disposait d'un pouvoir émané de Dieu, par suite incomparablement plus fort que tout pouvoir paternel, que tout pouvoir humain... En même temps que Lucile prenait, envers la supérieure, une attitude déjà prête à l'obéissance, elle se montrait animée d'une curiosité pleine d'attrait pour les choses extérieures dont elle était entourée. Elle considérait avec des regards vifs et attendris les sièges communs, les fenêtres barrées de grilles, les murs expressifs dans leur blancheur nue et qui semblaient parler leurs pieuses sentences ; elle levait la tête comme si elle s'attendait à voir flotter en haut quelque surnaturelle apparition ; et puis son attention enchantée se reportait vers la religieuse, vers son visage calme, sa robe noire où reposait, partant de la ceinture, un grand chapelet, sa large guimpe blanche, le bandeau blanc qui lui ceignait le front, et le voile noir dont les longs plis vaporeux l'enveloppaient : ainsi une jeune fille, dont le cœur aime en secret, contemple avec des yeux d'envie le rayonnant costume de fête, la robe blanche, le voile neigeux et la couronne candide des mariées. Quand le père et la fille furent sortis du couvent, Lucile se retourna dans la rue pour voir la porte mystérieuse qu'elle venait de franchir; et Destève pensait aussi à ce seuil menaçant, il se disait que du moins, cette fois encore, sa fille revenait avec lui, qu'ils allaient rentrer ensemble à Daumière, et le cœur à demi illusionné au sujet de l'avenir, il la regardait marcher encore auprès de lui dans toute sa grâce.

Le moment de la séparation allait arriver plus tôt que ne pensaient le père et la fille.

Ils étaient de retour à Toulouse. Lucile avait retrouvé ses pauvres, ses malades, elle leur faisait de fréquentes visites dont elle se reposait en priant dans quelques-unes des églises rencontrées sur son passage; elle allait aussi parfois se munir d'instructions et de ressourcée au siège des œuvres charitables que dirigeait toujours avec ordre et dévouement son amie Mme Orthiz.

Un matin la jeune veuve entra dans le cabinet de Destève. Elle était vêtue des sombres vêtements de deuil qu'elle n'avait cessé de porter dans leur austérité extrême depuis bien des années, depuis le jour de son malheur; mais il sembla à Destève que l'expression de son visage était quelque peu changée : ses yeux jetaient des rayons que n'amortissaient pas les couleurs noires gardées sur elle, et sa figure de blonde, de blonde ayant ces traits serrés, presque tendus, qui marquent plus de volonté que de douceur, montrait un air de décision plus accentué encore que de coutume.

A peine arrivée, elle s'informa de sa jeune amie, et, Destève lui disant que Lucile, sortie pour la matinée, regretterait d'avoir été absente, elle l'interrompit :

— Elle m'avait parlé de ses projets de la journée, je savais qu'elle ne serait pas là. Cela vaut mieux; pour ce que j'ai à vous dire, je préfère vous trouver seul.

Et, s'asseyant dans le fauteuil que lui avançait Destève, regardant bien en face, elle déclara :

— Je vous annonce une nouvelle que personne ne sait encore... Je me marie.

Une exclamation échappa à Destève :

— Vous!

— Oui. C'est bien surprenant, n'est-ce pas? Et on va beaucoup commenter ma résolution... Soit! que m'importe? Je me suis pendant de longues années consacrée à un mort; je n'ai pensé, senti, agi, que pour lui, de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces. Mais, depuis un an déjà, ce

veuvage passionné n'est plus qu'une apparence, un rôle que désormais je ne peux plus soutenir. La vie me reprend. Après tout, en persistant, je poursuivrais une chimère; mon caractère ne s'y prête pas. Je visais un but positif qui probablement est atteint à cette heure : si mes œuvres pieuses, mes actions charitables, toute ma vie austère étaient utiles pour sauver l'âme de mon mari, c'est fait sans doute maintenant, car celui que j'ai tant pleuré n'avait pas de fautes graves sur la conscience, et son âme est au Ciel, il est heureux, — tandis que je me martyrise en étouffant l'appel nouveau de la vie. Non, je ne peux plus lutter, je m'abandonne aux instincts naturels.- Ils sont légitimes, ils conduisent presque tous les êtres humains, et j'en ai assez de vivre dans l'exception; je rentre dans le chemin ordinaire, que suivent tous mes semblables... Pourtant vous, vous êtes resté fidèle à votre morte : Comment avez-vous fait? Vous êtes, il est vrai, une âme plus raffinée, vous ne sentez pas comme tout le monde. Puisqu'elle parlait de lui, Destève l'arrêta :

— Je ne suis pas meilleur que les autres, dit-il, j'ai seulement quelques idées particulières; peut-être aussi mes souvenirs de bonheur étaient-ils plus beaux encore que les vôtres, et puis j'avais mon enfant.

— Oui, vous aviez Lucile, si attachante, si digne d'occuper votre cœur tout entier. Moi, je n'ai pas d'enfant à aimer. J'ai, à la place, deux vieillards à consoler. Mais, justement, ce sont des vieillards, ils n'ont que peu de jours à vivre, et à ce peu de jours ils ne peuvent exiger que je sacrifie ma jeunesse qui n'est pas finie encore. Je la sens présente, ma jeunesse, à l'éclat de cet amour nouveau dont je suis possédée et charmée et qui dissipe toutes les images d'autrefois. Ma vie de dévouement sombre, terminée maintenant, était comme une de ces nuits que l'on passe à veiller auprès d'un cercueil : la nuit s'achève, le jour paraît, la lueur des flambeaux funéraires pâlit et s'efface devant le soleil renaissant. L'amour nouveau m'a apporté

la lumière éblouissante qui chasse les tristesses et répand la joie sur le monde... Pour goûter ma part de cette joie, je sais bien à quoi je renonce, à une situation exceptionnelle d'estime, presque d'admiration, et cette estime va se changer en son contraire, car les hommes, même ceux qui n'ont pas de vertus, demandent impérieusement à ceux qui en ont montré une fois de les maintenir toujours. Je ne me laisse pas gouverner par ces exigences : admiration ou blâme, tout cela, ce sont des biens imaginaires, sans rien de réel, et il me faut maintenant du bonheur saisissable. Les décrets de l'opinion n'ont de prise que sur la vanité : or je n'ai pas de vanité, c'est bon pour les gens à qui il est nécessaire de s'appuyer sur l'approbation d'autrui; je suis forte et me passe de soutiens extérieurs.

Elle avait dit ces mots avec quelque chose de hautain dans l'accent ; elle laissa voir un peu d'hésitation, quand elle ajouta :

— Je ne vous ai pas dit encore le nom de celui que j'aime. J'aime et j'épouse quelqu'un que vous connaissez, M. de Nantel. Il a, comme vous savez, des qualités charmantes, et il m'aime, je le crois. Il est plus jeune que moi, et sa fortune est loin d'égaler la mienne ; cette circonstance m'inquiète un peu. Mais de ce que je suis plus riche que lui faut-il conclure qu'il me recherche par intérêt? Je ne le pense pas. Et vous, quelle est votre idée? Connaîtriez- vous un fait, un indice qui pût éveiller un soupçon?

Interrogé ainsi, nettement, presque brusquement, Destève évoqua en lui-même tout ce qu'il savait de l'homme désigné par Mme Orthiz. Il l'avait rencontré aux réunions des bonnes œuvres dirigées par la jeune veuve, qui elle-même avait connu et fréquenté M. de Nantel à cette occasion. C'était un homme du monde, beau, élégant, de manières gracieuses, d'intelligence assez alerte, mais un pur oisif : il faisait partie des comités d'oeuvres charitables, et se rendait volontiers aux réunions; seulement il ne s'y adonnait à aucun travail, n'agissait pas, n'avait jamais rien d'utile à proposer; il allait là

comme il allait dans les soirées ou au cercle, parce qu'il y trouvait un bon nombre de personnes ensemble, et qu'il pouvait causer pour passer le temps. En somme, c'était un homme insignifiant, tout à fait médiocre, sous des dehors d'un certain charme. Destève pensait : « Comment! c'est un personnage au cœur et à l'esprit vides comme celui-là qui a séduit cette femme passionnée, énergique, capable de vivre fortement durant des années pour une pauvre âme absente! C'est en faveur d'un être aussi plat qu'elle abandonne le culte idéal qui la faisait si grande à nos yeux I Nous nous abusions sans doute à son sujet, et pour se laisser entraîner par les instincts vulgaires, comme elle le fait aujourd'hui, il fallait bien qu'elle portât en elle un fond de réalisme caché. Tout de même, pendant une certaine période, quel bel élan elle a tenté en dehors, au-dessus de la vie commune!... O misère, o fragilité du cœur humain! C'est précisément l'action charitable entreprise pour honorer la mémoire de son mari, c'est cette activité pieuse qui a tendu sous ses pas le piège dans lequel maintenant sa fidélité succombe! »

Bien que ces réflexions se fussent succédé en très peu de temps dans l'esprit de Destève, Mme Orthiz semblait surprise et inquiète de son silence. Elle répéta la question qu'elle lui avait adressée, avec le désir pressant de s'éclairer sur un doute pénible. Destève avait remarqué de la frivolité chez l'homme qu'elle aimait, il n'avait pas de raison pour le croire cupide. Il répondit :

— Je ne connais pas assez M. de Nantel pour le juger sur le point délicat qui vous occupe. Mais belle, intelligente et active comme vous êtes, il vous aime certainement, puisqu'il vous le dit.

— La bonne grâce de vos éloges m'est précieuse, fit la jeune veuve; elle me rassure. Au surplus, j'ai songé que si dans mon union avec M. de Nantel je lui apporte un avantage, celui de la fortune, j'en recueille un aussi de mon côté. Je suis

d'une naissance presque populaire, et, par les relations de famille de M. de Nantel, ce mariage m'introduit dans le monde de l'élégance et des plaisirs : pour une femme comme moi, qui renonce décidément aux privations imposées par des idées, cet éclat nouveau n'est pas indifférent... Enfin, voici quels sont mes projets : je vais aller à Paris, comme pour un voyage, et de là, j'écrirai à mon beau-père, je lui annoncerai ma résolution. Je me marierai aussitôt après, sans attendre, bien entendu, sa réponse, car je ne lui demanderai pas son approbation... Et je ne reviendrai pas à Toulouse : changeant d'existence aussi complètement que je vais le faire, il est bon que je change aussi de milieu; ailleurs qu'ici, je serai plus libre du passé, je me sentirai le cœur plus entièrement nouveau... Tout est donc arrangé, sauf un point pour lequel j'ai recours à votre assistance.

A ce moment, la voix de la jeune femme, rapide et forte d'habitude, se fit lente et sérieuse :

— C'est au sujet de Lucile. Attendez que je sois partie pour lui annoncer la nouvelle, et alors expliquez-lui les choses aussi bien que vous pourrez. Pauvre enfant! je sais bien que je vais lui causer un grand chagrin. Sous son air uni et ses manières d'activité tranquille, elle a un cœur très sensible, une âme qui se déconcerte : elle est faible au fond; elle peut se laisser abattre tout à coup, si elle reçoit de trop grands chocs.

— C'est vrai, fit Destève, et elle a toujours été ainsi; enfant, elle avait des découragements subits, des tristesses navrées. Je redoute beaucoup la peine qu'elle va ressentir.

— Oui, la nouvelle de mon changement lui portera un coup très rude. Elle est jeune, toute pure, animée d'un noble idéal dont elle croyait voir en moi une image. Quel ébranlement elle va subir 1... Elle aime à comprendre, et pourtant il est impossible de lui expliquer les vraies causes. Vous, son père, vous trouverez sans doute les mots qu'il faut lui dire pour atténuer sa peine, autant que cela se peut.

— Vous me chargez d'une tâche malaisée. Mais plus que tout autre je désire épargner un chagrin à Lucile. Malgré son attrait pour la clarté, je lui demanderai de ne pas chercher à comprendre et de ne pas vous juger.

— Oui, c'est cela, j e vous remercie de tout mon cœur ! Qu'elle ne me juge pas, qu'elle attende à plus tard avant de me blâmer.

Mme Orthiz, tout émue, se leva; au moment de se retirer, elle dit :

— Elle est si charmante I je me sentais pour elle dans le cœur une vive tendresse, et elle me la rendait; cela m'était bien doux!... Si c'est possible, tâchez qu'elle m'aime encore un peu !

Elle venait de dire adieu à Destève et elle avait fait quelques pas pour sortir, lorsque la porte s'ouvrit : Lucile rentrait ; celle dont les deux interlocuteurs craignaient de troubler l'âme candide parut devant eux.

Mme Orthiz, trop fière pour reculer devant une obligation pénible, rassembla toute sa volonté et parla aussitôt :

— Ma chère enfant, j'avais chargé votre père de vous annoncer une nouvelle assez grave. Puisque vous voilà, je dois vous la dire moi-même. Vous serez étonnée, émue sans doute... Ma vie va être changée absolument. Je quitte Toulouse pour me marier.

La jeune fille eut une expression de visage atone, comme si elle ne comprenait pas ; elle laissa tomber ses mains le long de sa robe, et un balbutiement passa sur ses lèvres devenues pâles :

— Vous! c'est vous!...

— Oui, c'est moi... Il vous est difficile de l'admettre, ma pauvre chérie. Il le faut cependant. Vous vous rendrez compte plus tard, quand vous connaîtrez la vie et le droit de chacun. En attendant, songez que vous ne savez pas tout et ne portez pas de jugement absolu... Surtout n'ayez pas trop de peine 1

En parlant ainsi, Mme Orthiz s'avança : était-ce pour sortir ? était-ce pour embrasser sa jeune amie innocente?

Celle-ci s'éloigna de quelques pas, et, avec des regards un peu égarés fixant la femme vêtue de deuil, elle dit :

— C'est donc vrai, c'est réel !... Mais alors, votre vie d'auparavant, votre dévouement, votre solidité, votre énergie, votre enthousiasme... qu'était-ce?... Je vous voyais si haute, si forte, si sûre... un inébranlable exemple!... Mon Dieu! qu'arrive-t-il ? Il n'existe plus rien ! tout s'écroule, tout plonge au fond d'un abîme noir!

Chancelante, elle se laissa tomber sur un fauteuil, dans un coin de la pièce, et, penchée de côté, cachant son visage dans ses mains, elle sanglota. Mme Orthiz et Destève, l'une sans rien dire, l'autre en murmurant des mots tendres, essayèrent d'écarter les doigts fins avec lesquels elle se couvrait les yeux. Elle résista, gardant son attitude désespérée et inflexible. Alors Mme Orthiz s'en alla; Destève, qui l'accompagnait sur le seuil, la vit hausser les épaules d'un air d'indifférent dédain et essuyer cependant une larme.

Quand Destève revint vers Lucile, celle-ci laissa son père dénouer les mains qu'elle pressait contre ses yeux. Alors, comme si, avec la clarté du jour retrouvée, lui revenait aussi l'usage de l'intelligence, ses regards encore noyés de pleurs s'animèrent d'une flamme profonde. Se levant de son siège, elle resta un moment immobile, silencieuse, avec un pli de pensée au front. Puis, dans un élan rapide, dans une ardeur qu'elle ne pouvait contenir, elle s'écria :

— Oh! la malheureuse! Comme elle est tombée! C'était si beau, sa pitié pour la misère de la mort, son tendre culte pour un absent, son renoncement à toutes les joies de la terre parce que celui qu'elle aimait ne les goûtait plus!... Et maintenant, rompant ces liens sacrés avec l'autre monde, elle se jette tout entière vers la vie, vers les plaisirs! Comme elle a perdu sa force morale! Comme elle a manqué de cœur! Elle n'a pas su aimer longtemps de l'amour vrai, de cet amour de l'âme qui chérit sans voir, qui adore sans entendre... Mais

pourquoi ?.. Elle si fière, si noble, que j'admirais tant, vers qui je regardais comme vers un modèle!.. Ah! c'est que, folle imprudence, témérité de l'orgueil sans doute! elle est restée exposée aux hasards des tentations, elle a laissé ses yeux, son esprit ouverts aux frivolités du monde, elle s'est dupée elle-même en se croyant nécessaire à la consolation de deux vieillards, elle a accueilli le mirage d'une vie sérieuse et préservée dans des œuvres de bienfaisance qui se trouvaient accessibles à tous les passants ! Et le monde perfidement s'est insinué, il a pénétré dans sa vie, dans son cœur; de ses flots renaissants et bourbeux il a chassé hors de son âme les hauts désirs, les purs amours!... Oh! père, le monde m'épouvante, je le sens m'entourer de périls, d'horribles pièges! Oh! si un jour, comme elle, ma grande amie, j'allais être misérablement séduite! si j'allais tomber comme elle! Et je tomberais, de combien plus haut! du haut de l'amour de Jésus-Christ! Oh! moi, déchoir de la sorte! quelle possibilité affreuse!

Elle ouvrit les bras et, ayant considéré un instant sa personne où rayonnait la pureté, elle s'écria :

— Déchoir, m'abaisser ainsi ! Cette image horrible m'obsède 1 Je frissonne d'avance en me regardant!... Oh! père, je vous en prie... faut-il que je me jette à vos genoux pour vous supplier! Père, devant le péril qui vient d'être révélé, comprenez ma terreur! Je vous en conjure!... ne me retenez pas plus longtemps près de ce danger, au bord de cet abîme!... Ah! laissez-moi fuir, laissez-moi fuir!

Elle levait des mains et des regards d'imploration vers son père, et celui-ci, vaincu par l'émoi de sa fille bien-aimée, donnait, par des signes de tête, le consentement qu'elle demandait. Il songeait que l'exemple de noblesse et puis de vulgarité offert par la jeune veuve était, en effet, plein d'enseignements ; il reconnaissait que l'idéal, fleur fragile de l'âme, a besoin de soins et de préservation ; il se rappelait la faiblesse dans le culte de l'invisible qu'il s'était reprochée à lui-même

bien souvent, la tiédeur de sa foi religieuse, son impuissance à garder vive dans son esprit la pensée de Dieu, et aussi les obscurcissements que subissait parfois l'image de Thérèse dans son cœur, coupables défaillances toujours suivies de remords. Destève accueillait ces pensées, écho en lui des paroles persuasives de sa fille ; celle-ci continua ardemment :

— M'enfuirL. Père, vous savez bien vers quel asile! Il n'en est qu'un qui soit sûr, où l'on puisse trouver un solide abri. Celui-là est inébranlable, il s'appuie à la souveraine puissance de Dieu. Et il est bien fermé ; on s'y sent protégé par des portes qui s'ouvrent difficilement, par des grilles fortement scellées. Pour une vie sans pareille sur la terre, il faut bien un lieu qui soit sans égal. L'invisible objet d'amour vers lequel aspirent certaines âmes n'apparaît pas partout ; il ne se montre que par éclairs à travers les agitations du monde. Pour le contempler avec quelque plénitude, on doit se réfugier dans certaines demeures choisies, y habiter plusieurs ensemble, afin de s'instruire les unes les autres dans cette science du surnaturel, la plus ardue et la plus belle. Là, là seulement on découvre le Ciel et on trouve Jésus, comme il l'a annoncé dans sa divine promesse . Quand vous sere^ réunis en mon nom, je serai au milieu de vous!

Destève n'hésita plus, il consomma dans son cœur son sacrifice. Il dit à sa fille :

— Ma fille chérie, j'approuve tes aspirations et je comprends tes craintes. Comme je désire avant tout ton bonheur, jeté conduirai au couvent, quand tu voudras, le jour que tu désigneras.

La jeune fille resta un instant sans parler; c'était elle maintenant qui éprouvait une hésitation ; elle crut devoir la vaincre, car elle conclut... mais sa voix tremblait :

— Eh bien! père, puisque vous êtes si bon, et puisque c'est décidé, ce sera pour demain.

— Oui, ma chérie, nous partirons demain.

Destève et Lucile s'étaient rendus directement de la gare

du chemin de fer au couvent de la petite ville. Ils y étaient entrés ensemble, et le père en était ressorti seul, laissant entre lui et son enfant ces barrières closes derrière lesquelles elle avait voulu s'abriter. L'événement était accompli. Ce n'était plus un projet. Le projet, quand il n'était pas encore réalisé, ouvrait pour Destève des perspectives cruelles; mais, quand le père et la fille les envisageaient, quand ils en causaient, quand ils préparaient l'avenir, ils étaient encore ensemble; suivant leurs habitudes aimantes ils travaillaient en commun à une même œuvre; Destève pouvait se faire illusion sur cette œuvre et ses conséquences : son enfant était toujours là, il la voyait, elle lui parlait ; leur séparation n'était qu'un rêve !... Maintenant, c'était une réalité.

Destève était sorti seul. Quand il se trouva dans la rue, sans la douce compagne qui marchait habituellement à ses côtés, la ville, la contrée d'alentour, l'atmosphère de son pays, le ciel qui le couvrait, tout lui parut horriblement vide et creux et inutile. Aller à Daumière ? pourquoi ? le désert y serait plus dépouillé et plus morne encore! Se réfugier à Mirole pour s'envelopper de ses souvenirs de jeunesse et de bonheur? le contraste entre ce passé si beau et le présent si triste serait trop dur!

Il ne savait que faire, que devenir, que penser. Il sentit le vent sécher sur son visage les larmes que sa fille, dans son dernier embrassement, y avait laissées. Cette sensation lui rappela combien la douleur de Lucile avait été vive tout à l'heure au moment de la séparation, quel cri elle avait poussé, la pauvre bien-aimée enfant! avec quelle peine elle s'était arrachée de ses bras, comme combattue entre deux amours, et enlevée, éloignée de lui, malgré elle, par une force supérieure à eux deux!... Alors il se dit qu'il ne fallait pas exposer de nouveau sa fille chérie à de tels déchirements : il fallait qu'elle fût heureuse! Et, pour cela, il devait, lui, s'écarter momentanément de sa vie, la laisser prendre sans trouble le

cours de l'existence qu'elle avait choisie, l'abandonner aux soins de l'amour suprême qui avait eu délibérément ses préférences et qui formait désormais tout son avenir. S'il restait dans le pays, il serait trop attiré, il ne pourrait se défendre d'aller frapper aux portes du couvent, et il courrait le risque d'altérer ainsi la paix si nécessaire à l'âme mystique de sa fille. Il n'alla donc ni à Mirole, ni à Daumière; il n'alla pas même prier sur la tombe de Thérèse et consulter cette âme : il savait assez ce qu'elle ordonnait ! Il reprit le premier train qui partait, et il retourna à Toulouse. Là, du moins, il retrouverait des obligations, il pourrait rendre des services actifs, et c'était la seule ressource qui lui fût laissée, puisque désormais il n'existait pas pour lui de bonheur sensible.

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