‹ AscensionChapitre 3 sur 4 · LES AUTRES · texte numérisé non relu

LES AUTRES

désespérée; une suite de dalles sur lesquelles s'alignent les corps, atroces dépouilles : tel est le charnier, le « pourrissôir i>. En cette saison de froid et de dénuement, la Camarde a fait bonne récolte, car chaque dalle porte un cadavre... Entrant dans cette Morgue, M"' Domyn sent une nausée, et, quel que soit son courage, est obligée, pour ne point défaillir, de mettre un mouchoir à sa bouche.

Le gardien se dirige vers la dernière dalle, enlève une sorte de longue cloche goudronnée... et alors apparaît une bâche noire enveloppant quelque chose dont la seule idée fait frissonner M"* Domyn... Fixe, les pupilles dilatées par l'effroi, le visage rigide, elle regarde... Les coins de la bâche sont rabattus, découvrant le mort..^

Hélène réprime un cri de douleur, recule vivement, et porte la main à ses yeux, pour se dérober à TafiFreuse vision... C'est lui... Elle a reconnu Abel, l'homme aimé... Et dans quel état! Les cheveux couverts de sang et de boue, la barbe souillée, lamentable épave de la vie, la face bleuie, tuméfiée des coups qu'a reçus le martyr,.. Comme il a souffert!.*, et souffert par elle!... Oh! cette face accusatrice, ces yeux à demi fermés, qui semblent la regarder froide- .ment, avec dérision, mépris, haine ! Cette bouche crispée d'un rictus^ n'est-elle point prête à dire la parole de vengeance, à lancer un anathème?. . .

Hélène voit, face à face, son crime; mais n'y

a-t-il point un pardon pour toutes les fautes, quand le pécheur éprouve un sincère remords?

Ne peut-elle s'agenouiller devant sa victime, devant ce lugubre qui a la majesté de la mort? Ne peut-elle le prier, implorer son intercession près du Miséricordieux?...

— Reconnaissez-vous? demande Tinfirmier.

Interrompue dans ses réflexions, Hélène a un soubresaut... Que faire? que répondre?

Aura-t-elle la faiblesse de renier son mari, de le laisser aller dans la fosse commune!... Non, ce serait lâche : elle a commis assez d'indignités contre lui vivant, pour maintenant se montrer courageuse, pour lui rendre les derniers devoirs, pour lui offrir la réparation d'un deuil, de la sépulture... Le monde lui reprochera cette mort?... Qu'importe! ce sera une expiation... Elle est prête à dire «oui >, quand une réflexion l'arrête : il l'a défendu en ces mots dédaigneux, qui lui reviennent à l'esprit :... « Et si vous rencontrez mon cadavre... »

11 faut s'incliner devant l'ordre posthume, obéir au vœu de Domyn ; c'est la meilleure façon d'honorer sa mémoire, d'apaiser son âme irritée. . .Mais elle, alors?. . ; Vivre seule, déconsidérée, traîner un veuvage sans honneur, non reconnu, revenir aux vulgarités de la vie, aux défaillances, à de nouvelles chutes?... Oh! non, jamais. Elle comprend maintenant que le mariage est indissoluble; elle se sent l'épouse du mort, Tépouse

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