II. — LES SÉDENTAIRES
Il n'y a nullement un abîme entre la culture nomade et la culture sédentaire, dont la forme la plus répandue dans l'Asie des moussons est la rizière inondée. Bien des populations déjà avancées pratiquent l'une ou l'autre selon les circonstances, ainsi les Thaï du Laos et du Tonkin. Bien des montagnards écobueurs n'ignorent pas que les dépressions humides offriraient des rendements plus élevés. Les Moï évitent d'ordinaire les régions marécageuses où, dit leur proverbe, « le cri des grenouilles donne la fièvre »; pourtant, sur le cours supérieur de la Sé-san et du Don-nai, ils savent les aménager et même irriguer des terrasses étagées; aussi nulle part dans les massifs Indochinois Odend'hal n'a vu une population aussi dense, ni ces villages de cent à cent cinquante maisons reliés par de bonnes routes. Chez les Meo et les Man du Tonkin, la culture des rizières tend aussi à se développer, soit à l'exemple de leurs voisins Thaï, soit parce que le ray a déjà trop appauvri le sol de leurs forêts. Ce serait le moment d'étudier les répercussions sociales de ce progrès.
Il est déjà accompli chez plusieurs tribus montagnardes de Luçon, en particulier chez les Ifugao. Ce sont d'admirables cultivateurs. Jusqu'à plus de
l'asie des moussons.
1 300 mètres, ils ont découpé les versants escarpés en terrasses, soutenues par des murs hauts parfois de 6 à 10 mètres; ces gradins vertigineux sont irrigués par des canaux longs de plusieurs kilomètres, qui franchissent les ravins, et l'arrosage est minutieusement réglementé. Aussi obtiennent-ils de forts rendements d'un riz très parfumé dont ils savent sélectionner la semence. Cela ne les empêche pas de chercher une partie de leur nourriture dans la cueillette et l'élevage, ni surtout de recourir au ray, mais à un ray très perfectionné. Sur des pentes accessibles seulement à ces vigoureux grimpeurs, ils creusent des cavités bordées de tertres en croissant, qui empêchent la terre de descendre, et ils y plantent des camotes (patates douces); naturellement ces terrains restent productifs plus longtemps que les flancs ravinés des plateaux Moï. Ainsi leur économie utilise toutes les ressources du milieu par une adaptation presque parfaite. Dans leur cas, le ray nous semble aussi rationnel que la culture sédentaire. Il permet de mettre en valeur des terrains plus pauvres, plus accidentés, difïïciles à arroser; le riz humide est plus exposé aux maladies, il demande des pluies plus régulières et des soins plus fréquents (pl. X, A).
Or ces tribus de Luçon, qui rappellent les Cévenols par une véritable science de la culture en montagne et par leur labeur acharné, sont par ailleurs des barbares. Récemment encore, c'étaient de farouches chasseurs de têtes, engagés dans des vendettas constantes. Même opposition d'une intelligente technique agricole et de mœurs féroces chez les indigènes de Formose, les Khasi et les Naga de l'Assam. Il est trop évident que la culture sédentaire ne suffit point à créer les formes supérieures de la civilisation, surtout chez des peuplades qui s'enferment dans le cadre étroit d'une vallée en évitant tout contact avec l'étranger.
Cependant les conséquences de cette technique sont profondes. Bien rarement on voit dans les pays de pur ray une densité aussi élevée, des groupements comprenant plus de 5 000 individus, parfois concentrés en bourgs populeux comme les rancherias des Igorot (Luçon), des artisans aussi habiles dans le travail du bois et des métaux, dans la céramique. Les maisons sont l'un des indices les plus apparents de cette supériorité; elles sont faites pour durer, parfois ornées de sculptures, plus confortables que les huttes des écobueurs et même que bien des masures chinoises. Cette aisance est obtenue par la culture du riz humide et ses gros rendements. Mais elle suppose un labeur plus intense, surtout plus prolongé et plus industrieux que les besognes du ray. Il faut élever et réparer une multitude de digues, creuser tout un réseau de rigoles, parfois découper les pentes en terrasses bien nivelées, constamment reconstruire les murs de soutènement. Or tout le monde est solidaire dans ce travail, car une brèche pratiquée dans un remblai insuffisant ruinerait la récolte du village entier, les rizières se commandant dans la plupart des vallées. Les arrosages sont étroitement réglementés chez certains païens des Philippines. Chez les Kachari de l'Himalaya oriental, quand la sécheresse menace, le chef du village ordonne des travaux d'adduction, et tous les hommes sont contraints d'y participer. Cette solidarité fortifie la cohésion du groupe, mais elle n'entraîne plus le semi-communisme de quelques écobueurs. Chez les Ifugao, les champs de camotes, après la récolte, redeviennent propriété collective, parce qu'ils retournent alors à la brousse; mais les rizières sont soumises à la propriété privée, parce qu'elles exigent un pénible aménagement et qu'elles ne cessent pas de produire. Fréquemment dans l'Insulinde, quand un village renonce au riz sec pour le riz humide, la pro-
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priété privée se développe aussitôt : la terre acquiert alors de la valeur, tandis que dans le système du ray elle n'en avait presque aucune et qu'elle restait indivise entre les membres du groupe. Et déjà chez quelques montagnards de Luçon naissent ce morcellement extrême de l'exploitation, cette dispersion des maisons pour rester à portée du travail, qu'on retrouve dans les grandes agglomérations des deltas.
Si tous les cultivateurs sédentaires ne sont pas des civilisés, tous les civilisés de notre domaine sont des cultivateurs sédentaires. Nulle part les écobueurs n'ont dépassé le cadre de la tribu, et presque tous sont des populations refoulées. Dans la péninsule de Malacca, les Malais apportent en même temps aux peuples de l'intérieur l'Islam, avec toutes ses conséquences intellectuelles, sociales, et le riz humide, si bien que « la démarcation entre le païen et le musulman est ici tracée par l'irrigation ». L'irrigation, ou la culture intensive du blé, qui n'est pas moins stable, ont été à la base de toutes les nations asiatiques, de tous les États qui ont compté pour l'histoire ou pour la pensée. Nous étudierons ce mode de vie d'abord en Chine, où il a pris une forme étrange par ses limitations.
La Chine. — Le type de culture chinois est fixé depuis longtemps jusque dans ses procédés les plus menus. Tels nous les voyons, tels ils nous sont décrits par un ouvrage daté de 1210, le Keng-tche-tou, dont les dessins nous montrent la même charrue qu'aujourd'hui, toujours attelée d'un seul buffle, les mêmes instruments d'irrigation, la même façon de soigner riz, mûriers et vers à soie.
Cependant, il est curieux de voir combien les Chinois ont introduit de plantes étrangères, même de celles sur lesquelles repose aujourd'hui leur système de culture. Le riz lui-même n'est pas indigène dans ces confins de l'Asie centrale d'où viendraient les Chinois. A l'état sauvage, son principal habitat est dans les deltas qui se succèdent de l'Inde orientale à l'Annam. C'est dans la Chine du Sud que l'on trouve les plus anciennes traditions historiques sur sa culture, et c'est de là qu'elle se propagea vers les premiers États chinois. Toutefois elle y arriva anciennement, puisque le riz est mentionné parmi les « cinq céréales », au viii^ siècle avant J.-C, avec deux espèces de millet, l'orge et un haricot qui est sans doute le soja. A la même époque les historiens font remonter l'introduction du chanvre, qui était alors le principal textile, quoique le mûrier fût connu depuis longtemps. Selon une tradition erronée, l'expédition du général Tchangkien (ii^ siècle avant J.-C.) aurait rapporté une foule de plantes de l'Iran et de l'Asie centrale. En réalité ne vinrent alors que la vigne et la luzerne; la Chine possède bien des espèces indigènes des genres Vitis et Medicago, mais on ne savait guère en tirer parti. Il s'écoula plusieurs siècles entre le moment où l'on commença à consommer le raisin et celui où, à l'imitation des agriculteurs de Tourfan, on se mit à fabriquer du vin. Ce qu'il faut retenir de la légende de Tchang-kien, c'est le souvenir mythique que beaucoup de plantes et de procédés agricoles sont originaires du monde iranien, soit que les Chinois les aient connus dans le Turkestan, longtemps imprégné de civilisation iranienne, soit qu'ils les doivent aux navigateurs arabes par lesquels s'exerça sur eux l'influence de la Perse, comme aussi celle de l'Inde et des pays méditerranéens. D'origine iranienne sont plusieurs légumes et des arbres : pistachier, grenadier, noyer, etc. Les Chinois apprirent du royaume indien de Magadha en 647 à bouillir le sucre; de l'Égypte, à le raffiner, seulement à l'époque mongole. Pour le coton, l'Inde était fameuse
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depuis longtemps dans le monde hellénique, alors qu'en Chine une robe de coton était encore au siècle un luxe impérial et que la culture ne se répandit guère avant le xiii^ siècle. Sous la dynastie des Ming, ce fut le maïs, et plus tard encore les missions firent connaître la pomme de terre. Or ces deux plantes américaines se répandent très rapidement aujourd'hui dans les montagnes des confins mongols et tibétains; selon l'abbé A. David, ce sont elles qui en ont rendu possible le peuplement.
Ainsi les Chinois doivent peut-être moins à leur flore indigène qu'à celle de régions très éloignées, et surtout de l'Asie occidentale. Leur mérite est d'avoir su choisir les espèces qui pouvaient s'adapter à leur milieu, sans doute avec bien des tâtonnements dont témoigne leur lenteur à accepter de nouvelles venues aussi utiles que le coton. Un autre fait montre leur hésitation à adopter des usages essentiels à leur genre de vie actuel : le thé, aux premiers siècles de notre ère, semble avoir été un légume ou un remède, et nous n'avons aucune preuve que sa culture se soit généralisée avant le viii^ siècle.
Ce qui est plus étrange encore, c'est le peu de ressources que les Chinois tirent de leur faune et le rôle secondaire que jouent chez eux les animaux domestiques. En effet, depuis l'antiquité, les Chinois sont essentiellement un peuple de cultivateurs sédentaires, opposés aux pasteurs nomades qui les entouraient. Rarement contraste est plus accusé entre des genres de vie qui d'ordinaire passent de l'un à l'autre par toute une série de nuances. Les Chinois se désintéressent autant de l'élevage que s'y appliquent les Mongols, les Tartares et les Mantchous. Ils l'abandonnent complètement aux autres races. Au Yun-nan, les aborigènes non sinisés ont des bœufs, les Lolo des moutons, tandis que les Chinois possèdent seulement des porcs et des volailles. Ce sont les seuls animaux dont ce peuple mange la viande. Aucun laitage n'entre dans son alimentation. Il possède des bœufs dans le Nord, des buffles dans le Centre et dans le Sud, mais il n'utilise que leur force de travail. Encore leur proportion au sol occupé paraît-elle bien faible dans une civilisation fondée sur la charrue. La prairie est un aspect ignoré en Chine.
Ce mépris de l'élevage étonne d'autant plus que la région où s'est cristallisée la nation chinoise, dans les plaines de la Terre Jaune, a souvent une « vocation pastorale ». Et de fait, aux origines, l'élevage n'était pas aussi insignifiant qu'aujourd'hui. Les nobles lui consacraient des parcs boisés et mangeaient de la viande. Au ii^ siècle avant J.-C, on cite de grands haras, des troupeaux de moutons en vue d'expéditions militaires. Mais dès cette époque, semble-t-il, les Chinois des plaines s'adonnaient de préférence à la culture, et laissaient volontiers l'élevage aux gens des marches : peut-être y avait-il là une symbiose, analogue à celle du Sahara, entre les sédentaires des oasis, cultivateurs, et les nomades, pasteurs? Or, à mesure que la culture devint plus intensive, que la rizière irriguée remplaça les champs de millet sur brûlis, on obtint de telles récoltes dans les plaines qu'on en élimina les pâtis et qu'on négligea ceux des marches ou des montagnes. On en vint même à oublier les techniques qui, par l'écobuage et l'élevage, permettaient la mise en valeur des régions accidentées. Tout l'effort du paysan se concentra sur la culture des dépressions fertiles, comme dans le Languedoc les gros rendements de la vigne sur les alluvions ont fait renoncer au soin des troupeaux et à l'utilisation des garrigues. Ainsi serait né, dans notre hypo-
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thèse, ce genre de vie qui dédaigne l'élevage et les moindres reliefs/Une fois entrée dans les habitudes, cette spécialisation se serait maintenue par la seule force de la coutume dans tout le domaine de l'expansion chinoise, même dans des pays où rien ne la justifiait plus. Ce qui est certain, c'est que cet exclusivisme étrange tire sa force d'une tradition, et non d'une adaptation rationnelle aux facteurs géographiques.
Il entraîne en effet cette conséquence que le Chinois néglige toute terre qui ne conviendrait pas à ses procédés de culture, mais à l'élevage. Il ne tire aucun parti des régions accidentées. Sans doute, le bas des pentes est généralement divisé en terrasses, jusqu'à une altitude d'autant plus forte que la population est plus dense. Sur la bordure du Sseu-tchouan, elles dépassent 800 mètres; dans les montagnes voisines de la Mongolie, elles remédient à la violence des pluies qui ravinent les versants. Les murs, en pierres sèches ou maçonnées, donnent l'impression d'un travail colossal et d'une technique qui doit remonter à des milliers d'années. Sans doute aussi, les collines sont souvent vouées aux cultures arbustives, le thé et le mûrier dans le Sud, les arbres à suif, à vernis, ou les chênes sur lesquels vivent les « vers à soie sauvages ». Mais cette occupation est très restreinte par rapport aux immenses étendues des montagnes. Elle s'arrête devant des reliefs infimes. Près de Han-keou se dressent quelques croupes de 15 à 20 mètres; immédiatement c'est un pays laissé en friches, alors que la plaine alluviale est morcelée à l'infini par le damier des rizières. Les hauts pâturages, si nous étions en Europe, nourriraient des millions de bovidés et de moutons; or c'est la solitude, souvent affreuse, car les bois ont été saccagés. L'empreinte géographique de l'expansion chinoise, c'est la destruction de la forêt, qui trace ses limites dans les pays neufs comme les marches tibétaines. Cette dévastation s'aggrave trop souvent par le ravinement des torrents. Lorsque le Ngan-houei fut colonisé à nouveau après les ravages des Tai-ping, les montagnes furent déboisées et dépouillées de leurs arènes qui obstruèrent des rivières jadis navigables. Dans les plaines, on ne trouve guère d'arbres qu'auprès des maisons et des sépultures ; aussi est-ce là seulement qu'ont persisté beaucoup d'espèces animales.
Les plaines n'ont pas en effet un pouce de terre perdu. Tout l'effort du paysan se concentre sur elles, alors qu'en Europe les guérets se complètent par les prairies ou même par les landes où vont paître les troupeaux qui les fertilisent. Le Chinois ignore ce rapport rationnel entre l'agriculture et l'élevage. N'ayant pas de fumier, il y supplée en apportant dans ses champs les boues des canaux, les limons des rizières, les déchets les plus variés et les plus immondes, surtout l'engrais humain dont l'odeur imprègne tout le pays. Nos agronomes admirent mille procédés curieux dans l'art d'accommoder les détritus; Richthofen prétendait même que l'expansion chinoise s'arrêtait là où ils devenaient insuffisants, parce que la population ne suffisait pas à engraisser ses champs.... Bien ingénieuses aussi sont les pratiques de l'irrigation, qui se diversifient selon les conditions locales, en employant des instruments simples, commodes, peu coûteux, comme du reste tout le matériel rural : soit le panier en bambou tressé, soit l'écope à balancier, soit la pompe à chapelet, mue par les bras ou par les pieds, soit ces grandes norias actionnées par le courant, dont certaines atteignent 10 mètres de diamètre et peuvent arroser 70 hectares en vingt-quatre heures. L'irrigation joue un tel rôle qu'elle a suscité toute une réglementation. Ainsi, dans la cuvette de Tcheng-tou, le gouverneur délègue un mandarin d'un grade élevé pour surveiller
GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. — Asie des Moussons, I. 7
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les prises d'eau. Le système de canalisation est si parfait que toutes les terres reçoivent en temps voulu l'eau dont elles ont besoin; la répartition est si équitable que personne ne réclame jamais. Dans chaque village, les conseils de notables sont responsables si les canaux fonctionnent mal. Il serait intéressant de comparer ces règles à celles des huertas de Valence ou de Perpignan, et aussi de rechercher dans l'histoire comment elles se sont formées, peut-être transformées en passant
des oasis turcomanes aux plateaux lœssiques où l'irrigation est si nécessaire et si difficile, puis aux alluvions des grands fleuves, où il faut lutter contre l'excès de l'eau autant que contre son défaut. Il faudrait suivre, à travers ces milieux si divers, l'adaptation de la technique et de l'organisation des eaux, qui peuvent avoir fortifié la cohésion de la commune rurale (pl. X, B).
Ainsi engraissé et arrosé, le champ reçoit les façons culturales les plus minutieuses et les plus fréquentes : binages, sarclages, etc. C'est un véritable jardinage, d'autant plus absorbant que les instruments, très primitifs, visent plutôt au bon marché qu'à alléger la fatigue. Le Chinois épargne sur tout, sauf sur sa peine. Mais aussi il obtient beaucoup. Dans le Sud, il fait produire parfois deux ou trois récoltes sur le même sol. La récolte du riz, à la fin de l'été, est
suivie au printemps de celles du blé, ou de l'orge, de l'avoine, de l'opium, des légumineuses. Ou encore les cultures se mêlent, comme dans la coltura promiscua de la Toscane. Au Bassin Rouge, l'oranger et le mûrier dressent leur dais sur le blé et le colza. Au Tche-li, le blé alterne avec les files de sorgho, avant d'être remplacé par les haricots soja. A l'embouchure du Fleuve Bleu, on plante le coton dans le blé. Notons que la Chine, plus encore que l'Inde» affectionne ces cultures, le riz, le coton, le mûrier, le thé, qui appellent des familles nombreuses (fig. 10 et 11).
Une culture aussi intensive suppose et, d'autre part, elle peut alimenter
Fig. 10
. — Culture du riz, d'après un dessin chinois
(extrait du Keng-tche-toii).
Les semailles dans la rizière couverte d'eau.
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une très forte population. Un agronome américain qui l'étudia avec soin pour l'édification de ses compatriotes, King, estimait qu'il lui suffît de 6 à 7 ares de bonne terre pour nourrir ujne personne. Les régions semblables sont donc des pays d'exploitations et de propriétés naines, de densités atteignant celles des districts industriels d'Europe. Mais n'oublions pas que ces densités se limitent aux plaines, souvent surpeuplées; elles s'arrêtent aux moindres reliefs, qu'elles laissent soit au désert soit aux aborigènes.
Dans des pays aussi souvent désolés par la guerre étrangère ou civile que la Chine, on peut se demander si ce type de culture est solide, capable de se reconstituer facilement.
La réponse doit varier selon les régions. La Terre Jaune a la singulière propriété de recouvrer elle-même sa fertilité sans apports étrangers; aussi la charrue a pu sillonner le Chen-si très peu de temps après la révolte musulmane. La Chine du Sud, au contraire, n'a réparé que lentement les ravages des Tai-ping, même dans des régions aussi fécondes que le Tchokiang; à plus forte raison sur les sols médiocres du Yun-nan les traces de l'insurrection musulmane sont encore visibles après un demi-siècle. En effet, la culture du riz par irrigation et par terrasses étagées ne peut se rétablir que très progressivement^.
L'effort de plusieurs générations est nécessaire pour restaurer cette œuvre des siècles dans un pays qui porte si profonde l'empreinte du travail humain.
Les traits essentiels de la culture chinoise se retrouvent dans tous les pays qui ont subi l'influence du Céleste Empire. Sans doute, le milieu naturel était semblable, mais l'histoire montre qu'il y a eu imitation, parfois servile. Ainsi en Corée, en Annam, bien que certaines pratiques des plus utiles n'aient pas
FiG. 11
Culture du riz, d'après un dessin cliinois (extrait du Keng-tche-lon).
Irrigation des champs de riz après le repiquage.
1. C'est faute de cette restauration que le Xord de Geylan, jadis si prospère, est retourné à la silve déserte.
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pénétré jusqu'au Tonkin (peut-être parce que relativement récentes?). Ainsi encore au Japon. Mais, si le Nippon de jadis ne savait guère mieux utiliser la montagne que le Chinois, du moins il y respectait la forêt : y a-t-il là un trait ethnique, ou l'indice que la densité n'était pas autrefois assez forte pour exiger le déboisement? Aujourd'hui la culture du Japon tend à devenir scientifique et, par conséquent, à combler les lacunes de son modèle chinois. Et le développement moderne de l'industrie, du commerce a créé dans l'archipel des modes complexes d'activité, dont l'extension est encore très réduite dans la Chine et même dans l'Inde.
L'Inde. — L'Inde est si diverse que des genres de vie archaïques ont pu s'y conserver, même parmi des populations entrées dans les cadres de la société indienne. Dans le Deccan, les villages comptent souvent quelques chasseurs de métier, qui ne sont pas moins de 32 000 dans le seul État de Haiderabad. La récolte des produits de la jungle constitue une ressource précieuse; au Chota Nagpour, 312 000 individus recueillent la laque, et, surtout en temps de famine, il leur est précieux de recourir aux productions spontanées de la nature. Des populations civilisées de la péninsule pratiquent l'écobuage dans les terrains accidentés où, après avoir produit du millet, la terre s'embroussaille pour trois à dix ans.
Mais, dans l'immense majorité des cas, la culture est assez soignée pour supporter la comparaison avec celle de la Chine (regrettons que cette comparaison n'ait pas tenté les techniciens). Comme le Chinois, l'Indien sait tirer un excellent parti de domaines exigus, à force de façons minutieuses. Il s'entend à l'irrigation, aux assolements, au choix des espèces selon le terrain et le climat; lui aussi sait associer les plantes, par exemple les pois semés avec le blé et les divers millets. Sa prétendue routine est souvent une expérience judicieuse, dont il serait intéressant de voir les variantes, non seulement selon le milieu naturel, mais aussi suivant l'ethnographie.
Cependant, si la culture rappelle celle de la Chine par la plupart de ses procédés, elle en diffère sur des points essentiels. Même dans les régions si denses où elle est portée à sa perfection, comme la plaine du Gange, elle ne paraît pas aussi intensive ^ Dans l'Aoude, 29 p. 100 seulement de la surface utilisée portent plus d'une récolte par an, et cette proportion tombe à 3 dans la présidence de Bombay, à 0,6 dans le riche Bérar. La culture à la bêche semble bornée à quelques districts surpeuplés. On sait l'utilité des engrais, au point de semer des légumineuses pour les enfouir en vert; mais on n'applique pas à leur recherche la même ingéniosité que vers Nankin, et un souci de pureté rituelle fortifie des répugnances qu'ignore le Chinois. Les agronomes pensent que la rareté des engrais est la principale imperfection de cette technique, et plusieurs affirment que la terre s'épuise. D'après Crooke, beaucoup de « cultures dérobées » pourraient être introduites dans les Provinces Unies pour aider à passer les mois de disette; « mais les règles de la caste et la coutume empêchent d'utiliser ces sous-produits de la terre qui pourrait nourrir, s'il s'agissait de Chinois, 50 p. 100 de la population
1. Il y aurait à vérifier la comparaison de Slater : en Chine la culture du riz est très minutieuse; elle amène à exiger des enfants beaucoup de travail et le respect du père qui le dirige. Dans l'Inde, elle est beaucoup moins soignée et par suite elle n'impose pas une discipline familiale aussi rigoureuse; occupés non aux besognes des rizières, mais à la garde du bétail, les enfants sont beaucoup plus libres.
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en plus ». Pour des motifs de même ordre, il n'y a ni les volailles ni les porcs, si nombreux et si précieux dans tout l'Extrême-Orient. Par contre, l'Inde l'emporte par la possession de millions de bovidés et d'ovins. Sans doute, elle est loin d'en tirer tout le parti possible, puisque le Brahmaniste ne mange pas de viande. Mais les familles de pâtres ne comptent pas moins de 3 271 000 personnes. Surtout chaque petit propriétaire a sa paire de bœufs, qu'il soigne avec l'amour du paysan français; le lait, sous forme de beurre clarifié (ghi), est un aliment substantiel qui manque au Chinois. Ce qui est plus important, c'est que ce bétail fournit l'engrais à la culture, bien qu'elle ne sache pas l'utiliser complètement. Et c'est, avant tout, qu'il va demander la plus grande partie de sa nourriture aux terres incultes. Ainsi il utilise les vastes jachères que le manque de bras ou d'attelages oblige à laisser vacantes, et les landes. Mais alors ces landes prennent une valeur. Jacquemont remarquait même dans le Pendjab que les villages les plus aisés sont ceux qui ont beaucoup de jungles, de pâtis : « la proportion du bétail aux habitants est beaucoup moindre dans ceux dont le territoire, uniformément riche et productif, est soumis à la culture; le régime des habitants y est plus misérable ». Par suite, on ne retrouve pas entre les terres cultivées et les autres le contraste qui éclate en Chine, mais une sorte de roulement : le sol est tantôt labouré, tantôt pacagé, en dehors de quelques coins stériles, abandonnés constamment aux broussailles, et en dehors des forêts, où l'Indien n'apporte pas la fureur destructrice du Chinois.
Ainsi, bien que l'élevage ne soit nullement l'objet d'autant de soins que la culture, bien que la liaison de l'un et de l'autre soit encore imparfaite, elle existe cependant. La technique indienne semble par là plus capable que la chinoise de devenir pleinement rationnelle. C'est un instrument de colonisation intérieure qui suppose plus de capital initial, et qui est plus fragile, puisque ce cheptel si nécessaire est exposé à des famines désastreuses, tandis que le Chinois n'aiira besoin que de sa bêche. Mais il a cette immense supériorité de s'adapter à des régions accidentées et d'y répandre largement la vie, alors que la technique chinoise se cantonnerait dans quelques coins de vallées et laisserait tout le reste au désert. Le peuplement indien, nous semble-t-il, est étalé, cohérent, analogue à celui de la France. Le peuplement de la Chine revient aisément, en dehors des vastes plaines, au type de l'oasis; le relief le plus insignifiant s'y traduit par une « marche » inhabitée. Ne serait-ce pas une des raisons pour lesquelles les originalités régionales, même dans des régions de piètres collines, sont restées beaucoup plus accusées en Extrême-Orient que dans l'Inde?
Quelle peut être l'origine de ces diversités? Dès les premiers temps, les Chinois se sont étroitement spécialisés dans la culture, à un degré inconnu de tout autre peuple. Les Aryens, tout en se fixant, ont conservé l'empreinte de leur passé pastoral, peut-être ravivée par la religion (le culte de la vache), et les Pré- Arj'ens de l'Inde élevaient une foule de buffles pour leurs rizières. Or les steppes Icessiques auraient convenu à l'élevage aussi bien, sinon mieux, que les broussailles de la plaine du Gange. Dans les sociétés si traditionalistes de l'Asie, c'est à tout moment que l'explication géographique doit s'arrêter et invoquer le secours de l'histoire ou de la préhistoire.
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