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III. — SÉDENTAIRES ET PASTEURS

Toutes les grandes civilisations asiatiques reposent sur la culture sédentaire, en lui subordonnant l'élevage ou même en le réduisant presque à rien. Or, partout elles confinent à des steppes, occupées de temps immémorial par des pasteurs nomades. D'où lutte constante entre deux genres de vie opposés. Le premier est le seul qui, du moins dans ces régions, ait créé des États vastes et stables, de la richesse, de la civilisation. Le second était celui de barbai'es, et de barbares infiniment moins nombreux que les sujets des grands empires. Mais alors il est curieux de voir combien, malgré cette écrasante supériorité numérique de la rizière sur la steppe, les sédentaires furent toujours incapables de contenir les nomades, chaque fois que les hordes parvinrent à s'unir pour la conquête. La raison en est-elle seulement dans leurs divisions? ou aussi dans la mobilité de leurs ennemis, auxquels leur mépris de l'élevage ne leur permettait d'opposer que bien peu de cavaliers? dans le contraste entre le tempérament de ces nomades avides d'exploits, de butin, et la passivité des paysans? La géographie médicale établira-t-elle l'influence débilitante des climats trop humides et de la riziculture dans les marais? Tout aussi régulière et quasi fatale que la conquête du sédentaire asiatique par le nomade était la transformation du conquérant, sitôt installé dans les plaines périphériques. Immédiatement, il subissait le prestige d'une civilisation supérieure, et peut-être l'action d'un climat si différent du sien; il imitait les mœurs de ses sujets. Il se trouvait d'ailleurs en trop petit nombre pour résister aisément à cette assimilation. Les Turcs et les Mongols dans l'Inde, les Mantchous en Chine ont été une aristocratie de parasites qui n'a laissé presque aucune trace sur la physionomie ethnique du pays. Ces éléments étrangers n'ont modifié en rien la vie populaire. Le laboureur ne leur a même pas emprunté ce qui pouvait perfectionner sa technique : il est frappant que la Chine, tant de fois soumise par des pâtres, n'ait rien voulu connaître de la vie pastorale même dans les confins mongols. Ces populations sont restées impénétrables par leur masse, et peut-être autant par leur extraordinaire fidélité à leur mode de vie. La civilisation s'y est maintenue malgré tant de fléaux, parce qu'elle repose sur le labeur, sur la routine même du paysan acharné à refaire les terrasses et les digues de ses rizières. Rien de plus naturel que les honneurs rendus en Chine à l'agriculture : c'est la consécration du genre d'activité qui oppose les sédentaires aux nomades voisins et qui leur a permis, si souvent subjugués, de conserver leurs mœurs, leur conception de la vie.

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