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II. — LA TERRE JAUNE DANS LE K AN-SOU ET LE CHEN-SI

Le couloir du Kan-sou. — Si l'on examine une carte de la Chine proprement dite, on voit la province du Kan-sou se prolonger au loin vers le Nord- Ouest entre le Tibet et la Mongolie, entre les chaînes alpestres du Nan-chan et des montagnes parallèles à celles-ci, distantes de 120 à 250 kilomètres (fig. 31). C'est ici l'extrême avancée vers l'Ouest de la culture chinoise dans les steppes et les déserts de l'Asie centrale. Déjà ce couloir ressemble au Gobi par ses sables mouvants, ses lacs salés, l'absence presque complète de pluies. Tandis que les fortes averses de l'été crépitent sur les flancs du Nan-chan, les nuages amenés par le vent du Sud se dispersent au Nord dans l'air sec de la plaine que balaient des tourbillons de poussière. Les établissements humains sont de véritables oasis, de ces oasis d'un type fréquent en Asie où les sédentaires se sont établis à la périphérie des bassins fermés, au contact des chaînes bordières, comme dans le Turkestan oriental et l'Iran. Les torrents qui tombent de la

1. Sans doute, pour les géologues Andersson et Yih, le dépôt du lœss a suivi, et non précédé, la phase principale du soulèvement asiatique. Mais leur chronologie stratigraphique tient-elle assez compte de l'évolution des formes du terrain?

LA CHINE

montagne ont accumulé des galets entre lesquels leurs eaux s'infiltrent, circulent et échappent à l'évaporation. La végétation a fixé les particules du lœss sur ces cailloutis, et la culture s'étend sur ce limon tant qu'on trouve assez d'eau, soit en perçant des puits jusqu'à la nappe contenue dans les graviers, soit en barrant les rivières quand celles-ci se ramifient avant de se perdre dans les sables. Aussi les voyageurs qui ont franchi les solitudes mongoles vantent-ils la gaieté et la richesse, toute relatives d'ailleurs, de ces oasis entourées de saules et de peupliers, de vergers plantureux, de vertes prairies, de champs de blé et de millet. Leang-tcheou et même Kan-tcheou dépasseraient 25 000 habitants. Ces villes aux vastes enceintes, situées par 1 500 et 1 850 mètres, jalonnent une voie importante pour le commerce et pour l'unité politique de la Chine : celle qui relie la capitale au Turkestan. A l'Ouest des dernières régions cultivées, elle entre dans le désert par la Porte de Jade, qui rappelle les temps où les marchands chinois allaient chercher à Khotan la pierre aux vertus magiques; puis elle bifurque vers cette ville et vers Semipalatinsk. Aujourd'hui encore elle est suivie par de nombreuses carrioles, par des files de chevaux, de mulets, de chameaux conduits par les caravaniers mongols. Mais ces oasis du Turkestan, ces gîtes d'étape, ont souffert d'une insécurité chronique dans un pays voisin de tant de nomades belliqueux : les Tangoutes, pillards de la montagne, les Turcs, qui fondèrent ici un empire au siècle, les Mongols, contre lesquels il fallut protéger la route en prolongeant la Grande Muraille jusqu'à la lisière du désert. La population même de ce couloir est remuante. Comme dans le reste du Kan-sou et dans le Chen-si, il y a ici une forte proportion de Musulmans, plus entreprenants que les autres Chinois, mais aussi plus enclins aux aventures et à la révolte. Pendant le dernier tiers du xix** siècle, le soulèvement des Dunganes dévasta tout le Nord-Ouest de la Chine. Les remparts éventrés, les villes remplies de ruines et souvent restées misérables, les fermes fortifiées, avec leurs donjons et leurs tours de guet aux angles, montrent encore quelle vague de barbarie a passé sur ces contrées situées à la limite de la civilisation.

Les confins du Tibet. — Les hauts pays situés à l'Ouest du méridien de Lan-tcheou représentent encore une de ces « marches » où se rencontrent la vie nomade et la vie sédentaire. Le Tibet s'y continue par des plateaux de 2 000 à 4 000 mètres, de larges vallées à faible pente, des cuvettes remplies d'éboulis et de sable, des massifs lourds et compacts d'une faible altitude relative. Des hordes de pasteurs bouddhistes errent dans ces mornes étendues herbeuses, de leur résidence d'hiver à leur résidence d'été, promenant leurs troupeaux de yaks ou détroussant les caravanes qui vont échanger le thé contre la laine et les plantes médicinales. Conime sur le Brahmapoutre supérieur, les cultures persistent à des altitudes singulièrement fortes. Évitant les dépressions sans écoulement, elles commencent dans une zone plus orientale, où l'abondance des pluies, la proximité du niveau de base représenté par le Fleuve Jaune ont favorisé l'attaque du plateau tibétain par les eaux courantes. Le relief sénile du plateau est ici rajeuni par l'érosion vigoureuse, qui l'a divisé en une alternance répétée de chaînes et de vallées, et qui a creusé des gorges dans les vallées largement étalées d'un cycle antérieur. Mais, ces ravins exceptés, les formes mûres dominent encore. La plupart des montagnes sont restées ensevelies sous le lœss qui adoucit les aspérités. Grâce à la fertilité de la Terre Jaune, on voit de

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beaux champs d'orge monter en terrasses jusqu'à plus de 2 500 mètres. Sur la route importante qui mène du grand marché de Si-ningvers le Koukou-nor, de la Chine septentrionale vers Lhassa, le dernier village de cultivateurs est à

3 100 mètres. Ces paysans sont des Chinois. Les genres de vie, les types de construction se juxtaposent dans une variété qui fait souhaiter de voir compléter les indications de Futterer. L'élevage semble plus intimement uni à la culture que dans le reste de la Chine; les huttes de torchis à toit plat voisinent avec les tentes de feutre et avec des chalets de bois, à toit très incliné, qui rappellent la Suisse. Beaucoup de ruines, ici encore, toujours à la suite de l'insurrection musulmane; beaucoup de villages abandonnés; parfois, sur l'arête qui sépare deux ravins encaissés dans le lœss, on voit une enceinte carrée, fermée par de grands murs de terre, une sorte d'oppidum où la population se réfugie pendant les périodes troublées (voir tome VIII, La Haute Asie).

Le haut Houang-ho — Le Houang-ho, qui draine cette région, naît vers

4 350 mètres sur les plateaux tibétains, dans une vaste dépression lacustre. Déjà celle-ci est sans aucun doute recouverte par ce lœss, qui, plus en aval, charge les eaux du fleuve au point que sa couleur foncée est passée en proverbe. « Il ne devient clair, disent les administrés des mandarins, que lorsqu'un magistrat juge selon la justice. » Tout le cours supérieur, jusqu'à la rencontre du Nan-chan, n'est qu'une suite de canons, parfois entaillés à 500 mètres dans le lœss et le granité, et de plates vallées steppiques où le thalweg zigzague entre des marécages et des cônes torrentiels. La dépression tectonique du Si-ning-ho lui impose quelque temps sa direction (fig. 31). Près de Lan-tcheou (1 530 m.), la vallée s'élargit jusqu'à 10 kilomètres; le fleuve se divise en une multitude de canaux soigneusement entretenus; des roues à godets versent l'eau à des vergers, à de beaux champs de riz et de blé. Les remparts bordent le fleuve, traversé par un pont métallique où se coudoient Chinois, Turcs, Tibétains, Mongols : nous sommes dans la dernière grande ville de la Chine avant le pays des nomades. Ville très commerçante, ville industrielle aussi, où l'on tisse la superbe laine mongole et où l'on apprête des fourrures. 80 000 habitants, d'après les calculs de M. Grenard, vivent dans la cité murée, dont les rues se croisent à angle droit, ou dans les interminables faubourgs de boutiques et d'auberges. Plus bas, la vallée reste très peuplée jusqu'à Ning-hia, où le fleuve arrive partagé en un réseau de diverticules et de canaux artificiels. Mais ensuite il entre dans le désert. Sur près de 1 000 kilomètres, il erre « comme un étranger égaré » dans une contrée désolée dont il est le seul fleuve permanent. Pourtant, au milieu des sables où, appauvri par l'évaporation et l'infiltration, il déplace fréquemment son lit, jusqu'à Pao-tou, il y a de larges plaines alluviales dont les fils de Han, patients irrigateurs, ont pris possession. On a songé à y retenir les eaux par des barrages qui transformeraient ces dépressions en une longue Mésopotamie productrice de blé; peut-être même arriverait-on à retenir les eaux dans ces réservoirs et à les rendre moins dangereuses pour la Grande Plaine. La partie du cours du Houang-ho qui sépare le Chan-si et le Chen-si est peu connue des Européens sur prés de 4 degrés de latitude. On sait cependant que le fleuve est très encaissé entre des falaises de grès et de calcaires, surmontées de lœss, parfois de coulées de basalte; qu'il descend par des rapides; qu'il traverse des régions où le charbon est activement exploité par les indigènes.

GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE

Asie des Moussons, I.

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malgré les mauvaises routes. Après s'être resserré à 55 mètres dans la Porte du Dragon, défilé célèbre parmi les Chinois, qui aiment surtout dans la nature les sites hérissés de rochers, il pénètre dans une vallée fertile jusqu'au moment où la barrière des Tsin-ling l'oblige à dévier vers l'Est (pl. XV, A).

Si-NGAN ET LE Chen-si. — Il rcçoit alors son principal affluent, le Wei. C'est le type des rivières du lœss : les fleuves traversent une suite de bassins fermés, entre des cluses qui forcent parfois la route à quitter le thalweg; ils sont dominés par des falaises argileuses dont les éboulements encombrent leur lit; s'ils fournissent l'eau nécessaire aux irrigations et aux nombreux villages creusés dans l'épaisseur des terrasses, ils se prêtent très peu à la navigation; leurs profondes coupures représentent sur ces plateaux l'obstacle le plus sérieux aux communications, et, sans doute, il serait intéressant d'étudier le rôle de ces fleuves comme frontières. Dans son cours inférieur, qui suit à la toucher la muraille des Tsinling, le Wei arrose une dépression tectonique, très séismique. C'est une plaine alluviale très peuplée, très riche, où l'on peut faire souvent deux récoltes, l'une de blé au printemps, l'autre de coton en été. Ces plaines ondulées produisent une quantité de blé (on a pu les comparer aux Prairies du Canada) que le manque de communications empêche seul d'exporter. La moisson est faite par les montagnards du Kan-sou, qui descendent ici l'été. Sur la rive droite, une terrasse de lœss porte le double rempart, les constructions d'aspect archaïque et les actifs faubourgs de Si-ngan (470 m.). Sa situation en fit une métropole primitive de la Chine, comme elle lui a conservé assez de vitalité pour nourrir, d'après M. Grenard, plus de 400000 habitants. Aux environs, le sol jonché de tumuli, pétri de débris du passé, rappelle que six dynasties régnèrent ici, de 1230 avant l'ère chrétienne à 907 après. La capitale était bien placée pour gouverner tout le pays de la Terre Jaune au temps où celui-ci formait le cœur de l'Empire. Située à 10 kilomètres du Wei, non loin du coude du Houang-ho où le défilé et la forteresse de Tongkouan commandent l'accès de la Grande Plaine, elle voit s'incliner vers elle les plateaux du Chen-si et du Kan-sou. Parla vallée du King-ho et un col des monts Lo-pan (2 700 m.), une voie de toute première importance gagne Lan-tcheou, les steppes et le monde occidental (fig. 27). Vers le Nord-Est, une route gagne Pékin par les bassins lœssiques du Chan-si; vers le Sud-Est, une autre franchit les Tsin-ling à 1 250 mètres, pour rejoindre la vallée du Han et celle du Fleuve Bleu. C'est le centre même de la Chine; on s'explique que la cour soit venue s'y réfugier en 1900, quittant Pékin trop facilement accessible aux « Barbares ».

La grande boucle du Fleuve Jaune enferme des plateaux dont le Nord continue la Mongolie : l'Ordos, bombé vers le centre (plus de 1 600 m.), couvert de steppes ou de dunes qui ont enseveli des villes anciennes (d'assez larges dépressions saumâtres sont peut-être les derniers restes d'un lac où aboutissait le Houang-ho supérieur?). Dans ces solitudes, à peine entamées vers l'Est par la colonisation chinoise, la légende place la tombe du fameux conquérant Gengiskhan, dont prétendent descendre les princes qui gouvernent les pâtres mongols. Les contrées de lœss, les terres à blé protégées par la Grande Muraille dominent l'Ordos par un rebord d'environ 300 mètres. La chaîne du Lo-pan, qui va du Sud-Ouest au Nord-Est près de Ping-leang, les divise en deux plateaux, sans pourtant former la limite du bassin du Wei, ni celle des deux provinces. Le palier du Sud-Est (environ 1 200 m.) présente une horizontalité qui contraste

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avec les ondulations du palier Nord-Ouest (2 000 à 2 200 m.), soit que la structure interne de celui-ci soit plus tourmentée, soit que le cycle d'érosion antérieur au dépôt du lœss n'ait pas eu le temps de le niveler comme le premier. L'un comme l'autre reposent sur des conglomérats et des grès carbonifères; ils recèlent de la houille comme le Chan-si; mais les couches houillères affleurent moins souvent. Les lacs qui ont occupé au Pliocène toutes les dépressions de la Chine du Nord-Ouest y ont laissé des argiles d'un rouge intense, très imprégnées de sel et de gypse. Tout ceci n'apparaît qu'au fond des vallées, sous une épaisseur considérable de lœss, qui s'accroît du Sud au Nord, pour y atteindre quelquefois de 300 à 400 mètres. Le Nord du Kan-sou et du Chen-si sont les pays typiques du lœss, plus encore que le Chan-si d'où l'érosion plus active a souvent enlevé ce revêtement. Partout régnent les aspects que nous avons décrits : les canons, souvent profonds de 200 mètres, qui se ramifient dans de larges vallées laissées par le cycle précédent, les terrasses naturelles ou artificielles qui s'étagent le long de ces ravins, les mornes plateaux où l'on ne trouve ni une pierre, ni un ruisseau, ni un arbre sauf près des villages (pl. XIV, B). L'étude de ceux-ci serait curieuse. Bien que certains soient alimentés par des puits ou des mares, la plupart se cantonnent au fond des canons où l'on va chercher l'eau. Parfois les maisons à ciel ouvert ont été abandonnées pour des caves creusées dans le lœss, parce que celles-ci sont plus près de la rivière et moins exposées aux tourbillons de poussière. Par contre, aux environs de Tsing-ning, Futterer note que celles-ci sont désertes et que l'on construit sur les routes des maisons plus modernes à prétentions architecturales. Dans plusieurs districts, les habitations souterraines sont en majorité; si les versants ne sont pas divisés en paliers, on y ménage des terrasses et des parois artificielles, et le villageois se creuse sa demeure. Beaucoup de maisons en ruines : on n'a pas encore réparé les ravages des Dunganes qui dévastèrent toutes ces régions, à la seule réserve de Si-ngan, et ceux de la Révolution sont venus réduire à la misère une grande partie du Chen-si septentrional.

Le paysan doit lutter contre un autre ennemi, éternel celui-ci : la sécheresse, peut-être en voie d'accroissement. Les confins de la Mongolie sont dans la zone extrême des pluies régulières. Peu d'années se passent sans qu'elles fassent défaut dans un district ou dans l'autre; alors c'est la famine avec son cortège d'épidémies; les champs sont délaissés et retournent à la steppe. La culture ne se maintient que par un combat opiniâtre contre le désert, par l'irrigation, que rendent difficile la perméabilité du lœss et, souvent, le relief trop accidenté. Pas assez d'humidité pour le riz : il est remplacé par le froment, l'avoine, le coton ; leur exportation vaut un peu d'argent aux campagnes, et les villes achètent ces produits avec les profits du transit. En somme, ces provinces comptent parmi les plus misérables de la Chine. Les cultures sont chétives, les villages extraordinairement délabrés et parfois distants de 20 kilomètres. Seule la vallée du Wei fait exception : « elle est le sourire de ce visage morose », dit M. Grenard. D'après lui, l'expansion des Chinois est à sa limite, et relativement récente, sur ces plateaux; encore aujourd'hui, ils y ont l'air dépaysés, exilés. La moitié ou le tiers de la population, selon les districts, est musulmane, c'est-à-dire d'origine étrangère, quoique métissée. Elle vint tout d'abord du Turkestan. Et cette région est encore si peu chinoise qu'elle nourrit de nombreux troupeaux de bovidés et de moutons, qu'on mange leur viande et qu'on fabrique du pain, du vrai pain à levain. On retrouve dans quelques-uns de ses traits le genre de vie de l'Asie centrale.

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