‹ Asie des moussonsChapitre 23 sur 84 · V. — LA MANTCHOURIE · texte numérisé non relu

V. — LA MANTCHOURIE

Bien que l'autorité de la Chine y ait été amoindrie jusqu'ici par des entreprises étrangères, russes, puis japonaises, la Mantchourie n'en est pas moins partie intégrante de l'État chinois. Pour la géographie physique comme pour le peuplement, son étude se rattache à celle des provinces septentrionales de la Chine.

D'après les géologues russes, on passe de la Mongolie au Pacifique par une série de terrasses au bord desquelles sont des zones montagneuses plissées. La plus haute, celle de Mongolie, est limitée par les plis du Grand Khingan. Le palier suivant constitue la plaine mantchoue, qui s'étend du golfe du Leaotong à Mergen,et que limite à l'Est la « Chaîne de Mantchourie », prolongée au Sud par les collines du Leao-tong, au Nord par le Petit Khingan. Vient ensuite la plaine du lacKhanka, et enfin le système plissé du Sikhota-Alin. Ces hauteurs sont souvent fragmentées en massifs séparés; les rivières y coulent tantôt en cluses, tantôt en vallées longitudinales assez larges et fortement peuplées.

Le Sud de la Mantchourie est une plaine d'effondrement, bordée à l'Ouest et à l'Est par des failles ou des flexures qui découpent les massifs montagneux voisins et ont facilité la venue au jour des roches ignées. Le système de cassures où s'arrêtent les plateaux du Tche-li septentrional détermine la direction de la côte vers Chan-hai-kouan. Cette direction Sud-Ouest-Nord-Est se retrouve dans le rebord du Grand Khingan et dans les chaînons contournés par la boucle du

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Leao-ho (fig, 16). De l'autre côté de la dépression tectonique, la péninsule du Leao-tong est limitée à l'Ouest par une faille, qui se prolonge jusqu'au delà de Ghirinavec de nombreuses manifestations éruptives; la route de GhirinàMoukden suit le bord d'un plateau basaltique qui domine de 400 mètres la plaine mantchoue, haute en cette région d'environ 200 mètres. Entre cette plaine et la Corée, s'étend un épais massif de terrains cristallins ou primaires où la houille affleure parfois. Le relief est dû à des failles ou à des flexures; mais on peut se demander si, comme dans le Nord de la Chine, il ne s'agit pas ici de dislocations récentes qui aient morcelé des reliefs très usés. Anert insiste sur ce fait que les montagnes ont le caractère, non de chaînes, mais de massifs aux sommets arrondis ou aplatis, cela même près du point culminant qu'il appelle le plateau du Pei-chan (2 670 m.). Dans le faîte de partage entre le Soungari et le Hun-ho, à 200 kilomètres Sud- Ouest de Ghirin, Koto a reconnu une pénéplaine granitique, haute d'environ 500 mètres, avec des plateaux de basalte. Et déjà Richthofen, en 1869, montrait que les régions côtières du Leao-tong forment une « plaine d'abrasion », sans doute entraînée par un mouvement de submersion dont témoignent les échancrures voisines de Port-Arthur. Le Sud-Est de cette péninsule est découpé en baies sablonneuses, en promontoires allongés et rocheux qui s'égrènent en une multitude d'îlots et qui continuent les reliefs cristallins de l'intérieur, couverts d'une couche épaisse de produits de désagrégation. Dans le centre, c'est un pays de montagnes parfois très aiguës, fortement ravinées par les torrents qui descendent vers la baie de Corée. Les pentes qui s'inclinent vers le Nord-Ouest sont beaucoup moins rapides et moins érodées; ce versant reçoit moins de pluies, et il s'y est conservé des formes de maturité, de larges vallées évasées. Ainsi il semble bien que tous ces reliefs de la Mantchourie méridionale représentent des lambeaux de pénéplaines portées à des altitudes inégales par les dislocations récentes. Le morcellement qui résulte de ces cassures, le creusement de vallées transversales facilitent la circulation; dans le Sud au moins, les routes se glissent entre les hauteurs ou les traversent par des cols très bas; à l'Est de Moukden, les chariots lourdement chargés vont aisément, même l'hiver, jusqu'au Yalou, qu'on remonte sur la glace, puis vers la baie de Possiet. Les premières pentes de ces massifs sont couvertes de buissons; plus haut, dans les parties que n'a pas encore ravagées le colon chinois, ce sont de belles futaies de chênes, de bouleaux, d'érables, de pins et de sapins, visitées par le tigre, la panthère et l'ours (Moukden fut jadis l'un des plus importants marchés de fourrures). L'arène qui revêt les croupes granitiques, si vastes dans l'intérieur, est souvent stérile, tandis que le limon est entraîné par le ruissellement dans les vallées. Il y a ainsi dans l'épaisseur du massif ancien des dépressions au sol profond, très bien cultivées, qui peuvent exporter beaucoup de céréales, de haricots, de « soie sauvage » sécrétée par ce bombyx qui vit sur le chêne de Mongolie, exportée au Chan-tong pour en faire des pongées.

Cette disposition du relief s'observe plus au Nord jusqu'au delà de l'Amour. C'est le Grand Khingan que traverse le fleuve dans une série de défilés en amont de Blagovechtchensk; c'est au travers du Petit Khingan qu'il s'engage après le confluent de la Boureia, dans une gorge de 170 kiïomètres, que l'on a comparée à la percée du Rhin entre Bingen et Bonn. Comme plus au Sud, des chaînes intérieures se dressent entre les deux Khingan, et les manifestations volcaniques sont nombreuses. Le rebord oriental du Grand Khingan est accidenté de som-

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mets coniques; d'autres se dressent aussi dans les plaines que parcourt le Nonni, notamment vers Mergen où deux groupes volcaniques furent en activité vers 1720; la rivière de Ningouta est barrée, en amont de cette ville, par une coulée de basalte. La Mantchourie septentrionale, couverte en grande partie de forêts analogues à la taïga sibérienne (voir p. 28), est parcourue par le Soungari et son affluent le Nonni.

Le Soungari naît dans le Pei-chan, massif volcanique isolé à la frontière coréenne; il traverse la « Chaîne de Mantchourie » où s'insinuent nombre de fertiles vallées. Hors des montagnes, il parcourt la plaine mantchoue, formée ici de grès quasi horizontaux, de schistes argileux et de sables, où il déplace souvent son lit. Peuplée à la périphérie, cette plaine devient un désert de sable vers le centre de la cuvette où arrive le Nonni. La steppe de Mongolie, par le Gobi oriental, s'avance à l'Est du Grand Khingan jusqu'aux coudes décrits par le Soungari et le Leao. L'aridité est marquée par les dunes mobiles, les lacs salés, les rivières sans écoulement, les armoises, les euphorbes, les toits plats de Potouné où le pâtre mongol et le cultivateur chinois échangent leurs produits. Vers Kharbin, le Soungari est déjà rentré dans la zone forestière et agricole qui avoisine le Petit Khingan; après avoir franchi ces hauteurs, il coule en palier jusqu'à l'Amour. Il est navigable pour les jonques, selon le niveau très variable de la crue estivale, jusqu'à Ghirin ou seulement jusqu'au confluent du Nonni, et celui-ci, depuis Mergen, ou depuis Tsitsikar. Entre son bassin et celui du Leao, il n'y a aucun obstacle naturel; c'est toujours ce grand couloir qui est la partie vitale de la Mantchourie. Le Leao y serpente dans une plaine large de 100 kilomètres, au milieu des dépôts alluviaux qui ont rempli cette fosse tectonique et en ont fait la fertilité; ses limons sont dominés çà et là par de larges terrasses de cailloutis fluviatiles ou lacustres, ou encore par des dômes volcaniques. Il se termine parmi de vastes salines en un delta dont l'avancée est si rapide que Nieou-tchouang, jadis le principal débouché delà Mantchourie, a dû se déplacer de plusieurs kilomètres. Au Sud de la barre s'étendent d'immenses bancs de vase où les glaces s'amoncellent l'hiver et bloquent l'entrée du fleuve.

La plaine mantchoue a en effet un climat continental avec des froids très vifs l'hiver, surtout quand souffle le vent du Nord-Est, A Moukden, si la température moyenne de juillet est de 24°,2, celle de janvier s'abaisse à — 13°,6 avec des minima de ■ — 33^. Aussi, du 15 novembre au 15 mars, toute navigation cesse sur le Leao. A Kharbin, la moyenne de janvier descend à • — 17o,8; à Aigoun, à — 25°,8 avec un minimum absolu de — 42^,2. Dans les régions de r Extrême-Nord, il semble que le sous-sol reste gelé en permanence (ainsi s'expliquerait qu'il y ait tant de marais à l'Ouest d' Aigoun). Ces froids quasi sibériens sont très secs; des 528 millimètres de pluie que reçoit Kharbin, 6 seulement tombent en janvier-février. Très peu de neige : aussiles crues de printemps sontelles généralement faibles. L'hiver est la saison des charrois sur les routes durcies par le gel. Des multitudes de lourdes voitures, souvent attelées de cinq ou six mules, apportent les marchandises jusqu'aux dépôts voisins des fleuves, où elles attendent la débâcle. Quand celle-ci survient, vers la fin de mars, on commence les labours. La première partie de l'été est généralement sèche, parfois pénible à cause des tourbillons de poussière que soulève le vent. Les pluies, amenées surtout par les vents du Sud-Ouest, ne commencent guère avant les grandes chaleurs, mais alors il pleut nuit et jour sans interruption; Moukden

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reçoit en juin-juillet-août 362 millimètres, sur un total annuel de 598. Le sol est détrempé, et les routes de ces régions limoneuses deviennent impraticables. Les thalwegs ne suffisent pas à écouler les eaux qui descendent rapidement des montagnes; les rivières débordent sur des espaces immenses (une largeur de 10 kilomètres, sur le bas Soungari, n'a rien que d'ordinaire), et les villes ont dû généralement s'en écarter. En somme, dans toutes ces régions, règne un climat continental très rigoureux, avec ses changements brusques, ses vents glacés de l'hiver, ses tempêtes de l'automne. Mais il est très favorable aux céréales et au soja dont la récolte ne manque jamais complètement. Les pluies et la forte nébulosité de l'été facilitent les labours répétés; on a peu à craindre les sécheresses qui désolent si souvent le Nord de la Chine, grâce à la régularité des précipitations estivales. Pour les cultures de la zone tempérée, la plaine mantchoue se montre d'une fécondité inouïe, et, quand on lit les descriptions des voyageurs ou les rapports consulaires, on comprend qu'elle ait pu paraître aux colons chinois une terre promise (pl. XVI, A et B).

C'était d'ailleurs une proie facile, bien peu défendue par les premiers occupants. Il est curieux combien les Manlchous, peuple de pâtres et de guerriers professionnels, se sont laissé refouler ou assimiler par les paysans chinois, dont ils ne se distinguent plus guère. C'est une race qui a fini sa destinée et qui disparaît, faute d'avoir su ou daigné s'armer pour les luttes économiques de ce temps. Sa langue même, un dialecte tongouse, n'est plus parlée que dans des régions très reculées. Les Mantchous ont été les victimes de leur conquête. Quand ils eurent soumis la Chine (1643), la plupart restèrent dans les agréables garnisons des dixhuit provinces. Ils ne laissèrent sur le Leao qu'une arrière-garde peu nombreuse, nourrie par les subventions de l'État aux dépens des vaincus, vite déshabituée du travail, incapable de lutter contre l'âpre labeur économe des Chinois, d'autant plus que, même avant cette époque, les Mantchous, chasseurs et pasteurs, cultivaient peu ou point et que, par suite, la population n'a jamais dû être fort dense. Ils essayèrent bien de décourager cette immigration. Ainsi, entre Moukden et le Yalou, ils laissèrent une « marche » déserte, en chassant les Chinois, qui purent seulement en 1867 venir défricher ces excellentes terres. Mais comment vaincre la ténacité de ces colons avides, innombrables, qui savaient se grouper pour résister? Depuis des siècles, protégés par des palissades, ils s'étaient fortement installés dans le Leao-tong et le Sud de la plaine alluviale. Puis ils s'étaient répandus vers le Nord en suivant les rivières, le Leao d'abord, le Soungari et ses tributaires ensuite. L'immigration était tantôt tolérée ou favorisée pour lutter contre l'expansion russe, tantôt entravée en raison du conflit avec les premiers occupants du sol, pasteurs hostiles aux cultivateurs. Les dernières restrictions furent supprimées en 1878. A la fin du xix® siècle, les villes du Sud étaient déjà devenues purement chinoises : Ghirin où se construisaient les barques du Soungari; le grand marché de Chang-chun; le port de Nieou-tchouang. Même Moukden (environ 180000 hab.) ressemblait aux cités du Tche-li par ses remparts d'argile et de briques, crénelés et flanqués de tours, ses rues régulièrement alignées comme celles d'un camp. Tout autour se multipliaient les villages des Chinois, cachés derrière leurs rideaux de saules et de peupliers, leurs fermes de pisé, entourées de murs de terre aussi hauts que les maisons, souvent beaucoup plus aérées et plus saines que les habitations riveraines du Fleuve Bleu (fig. 1.5). La Mantchourie recevait ainsi le surplus de la population de la Chine

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septentrionale, du Tche-li et surtout du Chan-tong. Chaque année, des dizaines de milliers d'immigrants temporaires arrivaient de cette péninsule, travaillaient dans les champs du printemps à l'automne; d'autres parcouraient le pays comme voituriers ou colporteurs. Il y avait, dans le trafic qui se dirigeait vers Nieou-tchouang, dans l'extrême bon marché de la vie, les preuves d'une activité très prospère, bien que les friches fussent encore très étendues à la fm du siècle dernier. L'immigration fut encore accrue, et de beaucoup, quand les voies ferrées furent construites par les Russes. En fait ils travaillèrent pour le colon chinois. Dès 1900, sur le trajet de Port- Arthur à Kharbin, à perte de vue des deux côtés de la voie, chaque mètre de terrain était cultivé, et cultivé par le Jaune. On put croire que la place lui serait disputée par les moujiks, appelés en foule pour occuper les abords de la voie ferrée et les villes. Mais, après les défaites russes de 1904, tous ceux du Sud repartirent. Dans la zone septentrionale, les troubles qui ont suivi la révolution bolcheviste ont singulièrement réduit leur rôle démographique et économique; cependant de nombreux réfugiés sont venus travailler dans les forêts, les usines; plusieurs minoteries modernes, toutes les grandes distilleries appartiennent encore à des sociétés russes. Quant aux Japonais, ils ont été déçus dans leur espoir de faire de la Mantchourie une colonie de peuplement. S'ils sont devenus l'élément directeur dans le Sud, ils le doivent à l'influence de leur administration ferroviaire. Dans le Nord, tout en s'intéressant à nombre d'affaires, ils ne peuvent lutter contre le commerçant chinois; ce sont des Chinois qui possèdent toutes les huileries, la grande majorité des minoteries. Surtout l'afïlux des paysans chinois a pris dans les dernières années une ampleur impressionnante, irrésistible. A mesure que la guerre civile désole les vieilles provinces de l'ancien Empire, arrive un plus grand nombre d'émigrants, beaucoup avec femmes et enfants, dans la pensée de s'établir définitivement en un pays qui joint une sécurité relative à tant de possibilités. De 1920 à 1925, il venait déjà 300 000 à 400 000 Chinois par an, mais les trois quarts ne restaient que l'hiver. Or, de novembre 1926 à octobre 1927, on en a compté près d'un million, dont moins de la moitié sont repartis. Dans les concessions accordées aux voies ferrées, les Chinois étaient 856 000 en 1927, au lieu de quelques dizaines de mille il y a vingt ans. Ils dépassent 12 millions dans l'ensemble de la Mantchourie ; ce chiffre augmentera rapidement, si la situation politique ne s'y oppose pas, avec ce taux d'accroissement annuel qui approchait de 5 p. 100 dès avant 1925. D'immenses territoires cultivables attendent encore les nouveaux venus, 10 millions d'hectares, dit-on. Alors que la densité atteint 84 habitants par kilomètre carré au Nord de Chang-chun, elle s'abaisse à 2 près de Tsitsikar, à 0,2 dans le Barga, la région située à l'Ouest du Grand Khingan. Les régions de l' Extrême-Nord s'ouvriront sans doute assez lentement, bien que des voies ferrées soient en cours de construction ou d'études, comme celle qui doit unir Kharbin à Blagovcchtchensk. Mais, autour des voies ferrées qui partent de Kharbin vers l'Ouest et vers l'Est, on peut espérer un défrichement rapide sur des terres que l'on dit excellentes; leur peuplement progresse aujourd'hui beaucoup plus vite que celui du Sud, occupé depuis plus longtemps, et l'on voit souvent, parmi ces éléments encore instables, des paysans chinois abandonner des villages proches de Moukden ou de Ghirin pour tenter la chance au delà du Transsibérien. La Mantchourie, et surtout la Mantchourie du Nord, devient ainsi pour la Chine ce que fut le Far West pour les États-Unis, un immense

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pays neuf dont les lointains attirent les énergies toujours plus avant, une région de transformation rapide, d'autant plus rapide que le rail est l'instrument décisif de cette colonisation intérieure (fig. 16).

Les grandes puissances économiques de la région, ce sont en effet les compagnies de chemin de fer; son évolution date du jour où elle fut traversée par les voies internationales unissant l'Europe aux ports du Pacifique. Après la guerre sino-japonaise, la Russie obtint de la Chine le droit de prolonger le Transsibérien à travers la Mantchourie jusqu'à Vladivostok (1896), puis de construire un embranchement de Kharbin vers Moukden et l'extrémité méridionale du

Fig. 15. — Une ferme de colons chinois aisés, en Mantchourie.

Bâtiments disposés autour d'une cour, rappelant la ferme picarde. Au fond, l'iiabitation. — Reproduction d'un dessin publié par The Easlern Railway Co, Kharbin, Mantchourie).

Leao-tong, qui lui fut cédée à bail pour vingt-cinq ans (1898). D'après ces conventions, la construction et l'exploitation du réseau devaient être faites par une compagnie, The Chinese Eastern Railway Company (C. E. R.). En réalité, c'était un prête-nom de l'État russe, qui, par son intermédiaire, devenait le véritable maître des parties de la Mantchourie traversées par les rails. En effet, il pouvait établir, le long des lignes, des postes de Cosaques pour assurer la sécurité; la compagnie acquérait de vastes terrains, non seulement pour ses installations, mais aussi pour y créer des villes, Kharbin par exemple, et des villages en grand nombre. On lui assignait des concessions de forêts et de mines. Elle recevait même le droit d'administrer les zones ainsi concédées, avec une autorité souveraine en fait. Après sa défaite par le Japon, la Russie dut transférer à celui-ci son bail relatif au Leao-tong et ses droits sur la partie du réseau située au Sud de Chang-chun (104 km. au Sud de Kharbin). De son côté, le Japon constitua pour l'exercice de ces droits, comme pour l'exploitation de toutes les autres lignes à lui concédées par la Chine, la South Manchuria Railway Company (S. M. R.). Ainsi la Mantchourie était partagée en deux zones d'influence, russe au Nord,

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japonaise au Sud; cette division avait, et a encore, beaucoup plus d'importance que la division en trois provinces (Hei-long-kiang, Ghirin, Cheng-king), qui depuis 1907 ont une administration identique à celle de la Chine proprement dite.

Chacune de ces compagnies ne s'était point contentée de presser, avec une hâte parfois fébrile, la construction de son réseau; alors qu'il y a trente ans la Mantchourie n'avait aucune voie ferrée, elle en possède 5 400 kilomètres, outre 950 en construction (1927), longueur qui sera peut-être portée d'ici cinq ans à 8 000 kilomètres. Chacune considère les régions qu'elle dessert comme son domaine, d'où elle cherche à écarter l'influence de sa rivale, et surtout dont elle cherche à provoquer et activer le développement économique, s'intéressant aux progrès de l'agriculture, de l'industrie, favorisant les entreprises qui doivent enrichir le pays et par conséquent augmenter le trafic. Pour mesurer la rapidité de cette évolution, indiquons seulement que les chargements de grains sur le réseau du C. E. R. ont passé de 50 000 tonnes en 1904 à 523 000 en 1914 et 1 742 000 en 1923. La production du soja, dans l'ensemble de la Mantchourie, est passée de 600 000 tonnes en 1906 à près de 4 millions aujourd'hui. Cette transformation par le rail, qui rappelle l'action des grandes compagnies ferroviaires des États-Unis, continue aujourd'hui, malgré les entraves qui résultent de la situation politique. L'obstacle le plus grave est le désir de la Chine nationaliste de rentrer en possession des droits quasi régaliens qu'elle avait concédés aux deux compagnies. Jusqu'à présent elle a obtenu beaucoup plus de la Russie que du Japon; ici encore la distinction s'accuse entre les deux zones, et l'on doit voir en elles des unités économiques d'évolution différente. Aussi ne traiteronsnous ici, au point de vue économique, que de la zone septentrionale, en reportant l'étude de la seconde à l'Empire colonial du Japon.

Dans la Mantchourie du Nord, la guerre de 1914 et surtout la Révolution russe entraînèrent une complète désorganisation des transports et la ruine de nombreuses entreprises. Tout le pays faillit redevenir tel qu'il était avant l'ère des chemins de fer. Puis, quand la Compagnie du C. E. R. put commencer à réparer les ravages de la crise, elle resta aux prises avec de graves difTicultés politiques et commerciales. Dans son désir de complaire à la Chine, le gouvernement bolcheviste accepta une convention qui, depuis 1924, place la Chine à égalité avec lui pour l'exploitation du réseau; la direction est actuellement misoviétique, mi-chinoise. La Chine prétend même rentrer en possession de tous les terrains qui ne sont pas nécessaires au service de la voie ferrée. Ainsi le C. E. R. et toute la région dont les intérêts sont liés aux siens doivent redouter le nationalisme de Pékin ou de Moukden, qui vise à l'élimination des étrangers. Mieux protégé contre lui grâce à la fermeté du cabinet de Tokyo, le réseau du Sud a pu marquer plusieurs points dans la lutte engagée de longue date contre son rival. Nous avons vu que la limite des deux réseaux est à Chang-chun; c'est là que les marchandises sont transbordées des voies du C. E. R., dont l'écartement est celui de la Russie, sur celles du S. M. R., à écartement normal. Pour beaucoup de marchandises, et jusqu'à une longue distance à l'intérieur de la zone septentrionale, il est moins avantageux de les embarquer sur voie ferrée que de les apporter par charrettes à Chang-chun. De plus, le S. M. R. rabat vers cette station les produits du riche pays de Ghirin, grâce à un embranchement construit par lui; il en a construit d'autres vers ces marchés des confins mongols où les nomades échangent leur bétail contre les bois et les céréales mantchous, et

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sa ligne de Tao-nan prolonge son attraction vers Tsitsikar. Sans doute, pour la combattre, le C. E. R. vient d'établir une ligne entre Tsitsikar et Tao-nan; le gouvernement chinois voudrait la relier à Jehol et Hou-lou-tao, dont il ferait un rival de Dairen, en évitant ainsi la zone d'influence japonaise. Mais on ne doit

Régions pastorales

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FiG. 16. — La Mantchourie. Carte économique.

1, Limite d'Etats; 2, Limite de provinces; 3, Limite des zones d'attraction des deux réseaux Chinese Eastern Railv/ay et South Mirvchuria Rail^ay; 4, Voies ferrées; 5, Voies ferrées en construction; 6, Origine de la navigation à vapeur en année normale; 7, Forêts; 8, Concessions forestières en exploitation. — ■ Échelle, 1 : 13 000 000.

pas envisager de sitôt la réalisation de ce projet. Et le S. M. R. possède un immense avantage sur son rival avec Dairen, bien supérieur à Vladivostok comme port et comme place commerciale. La lutte entre ces deux ports commença dès le partage économique de la Mantchourie; dès 1913, sur le réseau du Nord, la plupart des marchandises importées venaient de Dairen; depuis la guerre, c'est par Dairen que se font surtout ses exportations. De plus en plus.

GÉOGRAPHIE UNIVER.SELLE. — Asie des Moussons, I.

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les relations commerciales que les Russes avaient essayé de dévier vers l'Est, vers leur rade du Pacifique, se détournent vers le Sud, selon l'axe du couloir mantchou, reprenant ainsi leur direction primitive et naturelle. Et Dairen tend d'autant mieux à monopoliser le trafic qu'il n'est plus en partie dirigé, comme jadis, vers l'Asie russe, depuis que celle-ci est appauvrie et fermée aux importations par la politique douanière des Soviets; le C, E. R., privé de quelques-uns de ses principaux débouchés, a dû en chercher d'autres, vers le Japon surtout et vers l'Amérique.

Les exportations consistent pour 88 p. 100 en grains, parmi lesquels les légumineuses qui couvrent 25 p. 100 de l'espace cultivé. La principale est le haricot soja; par sa forte teneur en graisses et surtout en matières azotées, il peut remplacer la viande dans l'alimentation des peuples végétariens de l'Extrême-Orient, qui l'emploient en une foule de préparations, comme le « fromage de haricots ». Les tourteaux de soja sont de plus en plus demandés. Quant à l'huile, elle est employée en Occident pour la fabrication des savons, des margarines, des siccatifs. L'exportation du soja s'est beaucoup accrue; elle forme 60 à 70 p. 100 des exportations de Dairen. De plus en plus, sa culture s'étend dans la plaine, où elle alterne en assolement triennal avec celle du blé et du kaoliang. Le kaoliang (Holeus Sorghum) et le millet (Setaria Italica) sont la principale nourriture de la population et du bétail; leurs chaumes ne sont guère moins utiles que le grain, puisqu'on les emploie pour faire des nattes qui, enduites d'argile, formeront le toit et les murs de la maison mantchoue, et pour chauffer la banquette de terre, le kang, qui sert de lit. Le riz commence à se répandre à l'Est de Ghirin et de Kharbin grâce aux colons coréens. Mais naturellement le climat se prête beaucoup mieux au blé, qui est semé sur 17 p. 100 des surfaces cultivées, surtout dans le triangle entre le Soungari et le Nonni, ainsi que dans la féconde région de Ningouta. Ghirin reçoit des alentours beaucoup de chanvre et de tabac. Le bétail est nombreux et se vend déjà beaucoup au dehors. Les cultures se développeront encore à mesure que le progrès des communications permettra de mieux utiliser leurs produits. Jadis les régions éloignées des ports ne pouvaient y envoyer leurs grains qu'avec des frais énormes; aussi une grande partie du millet était distillée, et l'on cultivait l'opium, parce que c'était la seule denrée qui justifiât un transport aussi onéreux. Grâce aux voies ferrées, l'opium peut être remplacé par le soja. De même elles facilitent l'exploitation des vastes forêts, dont les bois forment déjà 10 p. 100 des exportations; de vastes concessions sont en pleine activité, toujours non loin du rail. La Mantchourie septentrionale possède encore de superbes forêts sur 40 p. 100 de son étendue; néanmoins, le besoin de combustible a déjà causé leur ruine, sur une largeur qui atteint 15 kilomètres le long des voies ferrées, 30 près de l'Amour; le colon chinois les saccage avec rapidité. On peut redouter de voir d'ici quelques décades tout le Sud aussi dénudé que le Tche-li. Il est temps de préserver ces forêts qui sont l'une des grandes richesses de ce pays.

Heureusement on a reconnu d'importants gisements de charbon. La seule mine exploitée aujourd'hui, celle de Chalai-nor, à 29 kilomètres de la station frontière de Mantchouli, a fourni en une année jusqu'à 290 000 tonnes, employées sur la section occidentale du C. E. R. Mais elle est de très médiocre qualité et ne dispense pas d'importer, tandis qu'on a découvert récemment

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d'excellents gisements vers Pogranitschnaia, la dernière station mantchoue vers Vladivostok, et d'autres assez bons au Nord de Chang-chun et sur le bas Soungari. La soude est déjà extraite en grand des lacs steppiques; les alluvioris aurifères sont peut-être assez riches vers l'Amour, et, comme il arrive si souvent en pays inconnu, on attribue une grande richesse minérale aux montagnes. Ce qui serait plus important actuellement, ce serait de hâter l'extraction de la houille dans l'Est, à la fois pour les besoins de la circulation et pour ceux de l'industrie. L'industrie agricole, la seule encore, compte déjà de puissantes entreprises, de type tout moderne, surtout des moulins à huile et à farine, avec quelques distilleries. La plupart sont établies à Kharbin qui, infime hameau vers 1900, dépasserait aujourd'hui 250 000 habitants; d'autres sont dans les bourgs du voisinage, à Tsitsikar, Anta, etc. On peut s'attendre aussi au développement des industries du bois. Mais, à moins de découvertes inattendues dans le sous-sol, l'essor de la Mantchourie septentrionale restera essentiellement lié à l'extension de ses cultures de soja et de blé.

Dans l'ensemble de la Mantchourie, on assiste à une évolution économique d'une rapidité remarquable. Par certains traits, elle rappelle celle de la Prairie canadienne, pays de céréales entouré de forêts, transformé lui aussi par l'action des compagnies ferroviaires. Seulement, ici, ces entreprises de style américain travaillent au service de l'expansion chinoise et de la race la plus prolifique qui soit. Elle fournit les bras nécessaires au défrichement de ces immenses terres vierges, et les bénéfices de leur mise en valeur reviennent en majeure partie aux Chinois, même ceux de l'industrie et du commerce dans le Nord. Malgré les difficultés présentes, ces régions connaissent une prospérité sans exemple dans le reste de l'ancien Empire. Les preuves en sont les progrès du commerce extérieur, des cultures destinées à l'exportation, des usines et par-dessus tout l'accroissement inouï de l'immigration chinoise. Il serait grand dommage pour les Chinois eux-mêmes de compromettre cette prospérité en écartant sans précaution les entreprises étrangères qui en sont l'origine et la cause essentielle.

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