V. — LE CHAN-TONG
La majeure partie de cette province est occupée par un massif montagneux qui se dresse comme une île au-dessus de la Grande Plaine et de la mer Jaune. Assez peu élevé (le sommet principal, le Tai-chan, n'a que 1 545 mètres), il est extrêmement irrégulier de contours, de directions, de hauteur; surtout il est divisé en une quantité de compartiments séparés par de larges dépressions (fig. 18).
Dès l'abord, on voit que l'action des effondrements est plus marquée dans le relief actuel que celle des plissements, restée pourtant manifeste en certains points. Au début de l'ère primaire, il y eut plissement, puis abrasion, et la mer vint déposer ses sédiments sur les couches contournées des schistes primitifs. Le Chan-tong émergea pendant l'ère secondaire, formant sans doute un pays de collines et de plaines. Puis de grandes dislocations l'isolèrent du reste de la Chine septentrionale, le morcelèrent, préparèrent de larges vallées qui souvent se continuent sans aucun seuil appréciable d'un versant à l'autre (ainsi de Tsi-nan à Tai-ngan, de Tsing-tao au golfe du Tche-li), introduisant ainsi au cœur de la
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montagne comme des fragments de la vaste plaine cultivée et facilitant les relations. Richthofen, qui consacra une étude particulièrement attentive à cette province dont il signala l'intérêt aux ambitions allemandes, a montré l'importance d'une de ces dépressions, celle que suit le Wei et qui traverse toute la péninsule du Nord au Sud un peu à l'Ouest de Kiao-tcheou. Elle la sépare en deux parties d'une structure toute différente.
La région occidentale a été déprimée par rapport à l'Est de la presqu'île. Par suite, les sédiments primaires qui s'étaient déposés horizontalement sur les schistes cristallins se sont mieux conservés et introduisent plus de variété dans le paysage. Les fractures ont brisé cette contrée en une série de tables qui ont basculé, en présentant leur versant raide vers le Sud-Ouest ou le Sud-Est; de ce côté affleurent des crêtes gneissiques, tandis que l'érosion a respecté les terrains plus récents sur les pentes plus douces inclinées vers le Nord et développé sur ce versant une structure en gradins. De ces massifs, qui convergent vers l'Ouest, le principal est celui du Tai-chan; il culmine par d'énormes blocs abrupts, séparés par des fentes sur lesquelles ont été jetés des ponts aux noms poétiques : « le pont qui franchit l'arc-en-ciel », « le pont des fleurs de neige ». Depuis la plus haute antiquité, c'est la plus sainte des montagnes saintes de la Chine. L'un des livres historiques de Confucius nous raconte comment l'empereur Chun, plus de 2 200 ans avant J.-C, venait sur « la montagne sublime et vénérable » sacrifier au Ciel, aux hauts lieux et aux fleuves, avant de réunir ses vassaux pour recevoir leurs présents, contrôler les mesures, le cérémonial, et leur donner le calendrier, signe de souveraineté. Les pèlerins visitent encore le sommet en gravissant des escaliers sans fin entre des cèdres, des thuyas, des pins, de nombreuses chapelles et d'antiques inscriptions impériales. Dans l'Est de la péninsule, les terrains sédimentaires ont presque totalement disparu; il ne reste guère que du gneiss et du granité. La direction du plissement sinien se retrouve dans celle des chaînes principales qui courent du Sud-Ouest au Nord- Est, interrompues elles aussi par des fossés tectoniques. Naturellement les anciens plis n'apparaissent plus aujourd'hui que par l'orientation qu'ils ont donnée aux affleurements de roches dures et de roches tendres. Celles-ci ont été enlevées par l'érosion, extrêmement active grâce à la proximité de la mer, à la faible altitude des dépressions qui traversent la presqu'île et au déboisement complet d'une région où l'on arrache pour se chauffer jusqu'aux racines des herbes. Il ne reste que des squelettes de montagnes, des crêtes décharnées, hérissées de pointes, auxquelles les Chinois ont donné les noms caractéristiques de « la crête de coq », « les dents de scie ». Entre ces montagnes s'étend une assez vaste dépression qui va en se rétrécissant vers l'extrémité Est de la péninsule, où les chaînes semblent se rejoindre. C'est un pays ondulé, de roches profondément décomposées, qui s'ouvre largement à l'Ouest vers la Grande Plaine. Elle communique çà et là au Sud avec la mer, bien qu'elle en soit séparée par la chaîne du Lao-chan. Les vallées inférieures des fleuves qui traversent celle-ci ont été envahies par la mer qui s'est insinuée dans la montagne par des golfes ramifiés, par d'étroits goulets dont la largeur augmente quand ils arrivent dans la dépression intérieure. Les formes de ce littoral ressemblent étrangement à celles de la côte méridionale de la Bretagne. Le Chan-tong est en effet, comme l'Armorique, une région de « structure appalachienne », une ancienne pénéplaine exhaussée, puis submergée sur ses bords. On y retrouverait des estuaires comme ceux de
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rOdet et du Blavet, et la baie de Kiao-tcheou semble une réplique du Morbihan.
Malgré la longueur et l'articulation de ce littoral, la vie maritime n'entrait que pour une faible part dans l'activité de cette province jusqu'à une époque très récente. Naturellement cette péninsule, qui ferme au Sud le golfe du Tche-li, ne pouvait pas ne pas avoir son port, en relations avec Pékin comme avec la Corée et la Mantchourie. Ce fut Tche-fou, qui possède un bien médiocre hinterland, mais qu'une route fréquentée unit à la capitale, Tsi-nan; plusieurs lignes de navigation y font encore escale, malgré les dangers de sa rade exposée aux gros temps; mais nous allons voir quel rival lui a suscité l'Allemagne. Pour la côte de l'Est et du Sud-Est, malgré ses indentations et ses rias, elle n'a encore que quelques bourgs de pêcheurs; on n'observe pas dans son voisinage cet enrichissement progressif, cette augmentation de la population, qui mettent une « ceinture dorée » autour de la Bretagne (pl. XVII, B).
Peu d'industries, de même, avant l'arrivée des Européens. Sans doute, la province possède d'importants bassins houillers, d'une grande régularité, mais bien moins étendus que les bassins du Chan-si, parce qu'ils ont été plus exposés à la dénudation. Ils ne se présentent pas, comme ceux-ci, sur de vastes plateaux assez unis; ils sont morcelés en blocs inclinés, toujours voisins de la côte, donnant une forte prise à l'érosion. Aussi ne se sont-ils conservés qu'à l'Ouest, là seulement où les effondrements les ont précipités assez bas pour qu'ils pussent échapper au ravinement. Ce fut le cas pour une suite de petits bassins alignés sur le versant Nord, et au Sud, grâce à un effondrement plus considérable, pour des couches plus étendues. L'industrie indigène n'avait pas su tirer parti de ces ressources. Sans doute, quelques charbonnages étaient exploités dès 1868, lors de la visite de Richthofen; quand il passa à Po-chan, il lui vit déjà l'aspect noirâtre des cités minières européennes, avec des tourbillons de fumée, avec les riches demeures des fabricants, entourées comme des forteresses par des murs imposants. Sans doute encore Tsi-nan était jadis célèbre pour ses soieries. Mais l'immense majorité des habitants étaient restés des paysans, peu enclins à la grande industrie, au négoce, à la banque que pratiquent dans leurs villes des immigrés des autres provinces. Ce sont des ruraux. Peu d'agglomérations importantes, bien que Tsi-nan et Wei dépassent, dit-on, 400 000 âmes. Pourtant nous sommes ici dans l'une des provinces les plus peuplées delà Terre du Milieu. Primauté singulière d'un pays agricole, dont le territoire comprend, il est vrai, une partie de la Grande Plaine, mais surtout un massif montagneux. Par surcroît, ici non plus, les Chinois n'ont pas su tirer parti de leurs montagnes. A des altitudes de 500 mètres, les régions gneissiques sont absolument désertes, et la terre végétale même a disparu des pentes trop fréquemment visitées par les chercheurs de combustible. Toute la vie se concentre dans ces larges vallées d'effondrement qui caractérisent l'orographie du Chan-tong. Mais ici il n'est pas un pouce de terre qui soit perdu. Sur le haut des versants, des buissons de chênes nourrissent le ver qui secrète la « soie sauvage », cette soie des montagnes que les barbares Laï envoyaient comme tribut aux empereurs, vingt-trois siècles avant J.-C, et qui est restée l'un des produits principaux de la province. Plus bas, les pentes sont divisées en terrasses jusqu'à une hauteur de 300 à 600 mètres; plus bas encore, c'est la plaine alluviale, de plus en plus envahie par les cônes torrentiels. Une autre région, plus fertile encore que ces vallées, s'étend sur le
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pourtour du massif, particulièrement sur le flanc Nord. Il y a là une terrasse de lœss où sourd l'eau qui s'est infiltrée dans la montagne. De Tsi-nan à Wei, des villes nombreuses se suivent au débouché des rivières qui donnent accès dans le haut pays, et c'est une zone de très forte densité. Dans toutes ces dépressions ou ces plaines, la terre est rare et précieuse; souvent, c'est à peine si chaque famille dispose de 12 à 15 ares. Il n'est pas de régions où la culture soit plus intensive. Peu de riz relativement, surtout du blé, du millet, du kaoliang, des mûriers, des vergers près des villages qui tous, jusqu'aux moindres hameaux, ont été entourés d'un mur d'enceinte, lorsque les Tai-ping vinrent dévaster le plat pays.
Ce sont de rudes gars que ces villageois, dont la belle taille, l'air robuste et le teint foncé surprennent les voyageurs qui viennent de quitter la Chine du Sud, — comme l'air vif et tonique de la péninsule les ranime après la lourde atmosphère de Changhaï. Ils seront d'excellents tâcherons pour l'industrie moderne. En attendant, l'exiguïté de leurs champs, l'instabilité de la situation économique forcent beaucoup d'entre eux à aller chercher fortune dans la Mantchourie, la Mongolie et même jusqu'en Europe. Énergiques, patients, ordonnés, ils se montrent, prétend Richthofen, assez dignes concitoyens du plus grand philosophe de leur race, Confucius, dont la ville natale, la petite sous-préfecture de Kiu-feou, était honorée d'une ambassade à chaque changement de règne. Quelques-unes des traditions les plus anciennes et les plus vivantes encore dans l'âme chinoise s'enracinent dans le sol de cette province.
Et, d'autre part, c'est l'une des régions de l'empire qui ont subi le plus profondément l'influence européenne. Plus encore que les abris offerts par ses côtes rocheuses, les seules qui possèdent de bons ports depuis les embouchures du Pei-ho jusqu'à celle du Yang-tseu, sa position à l'entrée du golfe du Tche-li, en face du Leao-tong, près de la Corée et du Japon, l'exposait aux convoitises des puissances étrangères dès l'instant où celles-ci voulurent prendre pied dans le Nord de la Chine. Sans doute l'Angleterre n'attachait guère d'importance à la possession de Wei-hai-wei, qu'elle avait loué près de l'extrémité de la péninsule; ce n'est guère qu'un simple ancrage, d'accès malaisé par terre. Tout autre était la situation de l'Allemagne. En 1898, elle obligea le gouvernement chinois à lui « donner à bail » pour quatre-vingt-dix-neuf ans les deux côtés de l'entrée de la baie de Kiao-tcheou et à lui promettre que, dans une zone de 50 kilomètres à la ronde, il ne prendrait aucune mesure sans son assentiment préalable. En quelques années, elle sut tirer un parti admirable de son butin. Non seulement le « protectorat de Kiao-tcheou », avec son port de guerre et ses casernes, lui permit de peser sur les destinées politiques de l'Extrême-Orient, mais il se prêta merveilleusement au développement du commerce allemand dans le Chan-tong et le Nord de la Chine. La nature semble avoir préparé les voies à cette expansion économique. Ce vaste golfe (fig. 17), dont des promontoires rocheux défendent l'entrée, se trouve justement à l'extrémité méridionale de la vaste dépression tectonique qui traverse tout le massif jusqu'au golfe du Tche-li. La route était toute tracée pour les relations avec les fertiles terrasses du Chantong septentrional, avec Tsi-nan, voire au delà avec la Grande Plaine. Ces avantages furent utilisés avec autant de méthode que de rapidité. En quelques années, un port et une ville furent créés à Tsing-tao, qui devait devenir un Hongkong germanique. Derrière une digue longue de plus de 5 kilomètres, les plus
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Ces tombeaux sont au pied des monts de Nan-keou, qui formeut l'horizon, iiu Nord de- Pi-kiii. D'énormes statues d'iininjaux, do prêtres, d<' ffuerriors jiilonneiit la |)iste troni'e d'ornières.
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grands navires peuvent venir à quai dans l'enceinte du port, profond de 20 mètres. La ville ne s'est pas établie à proximité, mais sur le versant tourné vers la pleine mer; le bord de la baie est en effet exposé l'hiver aux vents froids du Nord- Ouest et n'est pas rafraîchi l'été par la mousson du Sud. De larges rues, parallèles au rivage, furent bientôt bordées de bâtiments officiels, d'hôtels, de maisons à l'air massif et confortable. Les Chinois durent s'installer à l'écart, les négociants et les entrepreneurs assez près du port, les coolies dans deux bourgs plus éloignés, mais tous dans des agglomérations récentes et saines. Là où il n'y avait en 1897
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FiG. 17. — Région de Kiao-tcheou. — Échelle, 1 : 650 000.
qu'un village insignifiant, on a recensé, en 1913, 4 470 Européens et 192 000 Chinois. L'essor du commerce fut aussi rapide, grâce à la voie ferrée qui rejoint à Tsi-nan la ligne de Pékin au Yang-tseu. A partir de l'important marché de Wei, elle dessert des régions riches, très peuplées, grandes productrices de soie, et — ce fut le but originel de sa construction — elle traverse les charbonnages qui s'échelonnent sur le versant Nord de la montagne. La compagnie allemande du chemin de fer, qui avait reçu la concession des mines situées à 15 kilomètres de part et d'autre du rail, exploitait activement celles de Fang-tseu, de Po-chan. Tsing-tao reçoit sans grands frais le combustible pour ses industries, pour le chargement des navires qui exportent, avec la houille, des arachides, des tresses de paille, de la soie de chêne et de mûrier. Ainsi il tend à devenir le principal débouché de la province. Sans doute, comme port d'escale, il a l'inconvénient d'être à l'écart de la ligne si importante qui va de Changhaï au Japon et dans l'Amérique du Nord. Mais le Chan-tong lui forme un riche hinterland d'où son action pourra rayonner dans le centre de la Grande Plaine. Lorsque, en 1914, les Japonais prirent Kiao-tcheou, ce fut avec le dessein de continuer à leur profit
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les entreprises allemandes et de les développer. Ils affluèrent à Tsing-tao, construisirent fiévreusement des quartiers entiers, des usines considérables, et, à leur dire, quadruplèrent le commerce en un an. La question du Chan-tong, dont ils allaient faire une autre Mantchourie, fut une de celles qui irritèrent le plus contre eux l'opinion chinoise et américaine. Devant ces résistances et l'impossibilité de coloniser une région déjà si peuplée, ils cédèrent en 1922, à la conférence de Washington. Tout le territoire affermé, les voies ferrées, les mines ont été remis à la Chine, avec des réserves qui ne limitent pas sa souveraineté. Mais l'insécurité ne va-t-elle pas arrêter le développement si brillant de cette région?