V/. — LA GRANDE PLAINE
Des chaînes déchiquetées qui dominent Pékin, on découvre vers le Sud une immense étendue de campagnes, sans aucun relief, sauf les tertres qui portent les villages et les tombes. C'est le début de la Grande Plaine qui se continue jusqu'aux collines du bas Yang-tseu. Bassin d'effondrement jadis occupé par la mer, cette fosse fut comblée par les dépôts des rivières, surtout par ceux du Fleuve Jaune. Ils diffèrent des alluvions ordinaires en ce qu'ils renferment principalement du lœss fin, charrié par les eaux, puis repris et entraîné par les vents continentaux qui régnent pendant la saison sèche. Le lœss est ainsi séparé des sables plus grossiers qui, surtout près des rivières, forment souvent des plages stériles et des dunes. Il s'accumule dès qu'il rencontre un obstacle. Sur les hauteurs, le rebord des plateaux, on revoit les terrasses, les escarpements verticaux, les canons caractéristiques de la Terre Jaune. Dans les dépressions, celle-ci alterne avec des sables, des dépôts non encore remaniés ni triés par le vent. Au lieu des plateaux arides que nous avons décrits au Chen-si, elle constitue des plaines alluviales très proches du niveau de la mer, très humides. Les fleuves s'y attardent entre des marécages et d'anciens lits abandonnés; ils changent souvent leur cours; ils finissent par des embouchures envasées, des deltas qui s'avancent très vite au milieu de côtes basses, désertes, inhospitalières. Le sol est souvent très riche. Mais, tandis que dans le Kan-sou et le Chen-si le paysan craint les sécheresses et doit irriguer, ici il redoute surtout la surabondance de l'eau, les divagations des rivières, les ruptures des digues sur lesquelles se concentre son effort depuis les origines mythiques de sa civilisation (fig. 18; pl. XVII, A, XVIII, B, et XX).
La plaine du Tche-ll — Dans la province du Tche-li, la plaine appartient presque entièrement au bassin du Pei-ho. Bassin très complexe, puisque le Pei-ho, qui naît au Nord-Est de Kalgan, reçoit des affluents qui lui viennent de l'extrémité méridionale du Chan-si. Plusieurs, après avoir traversé le rebord du plateau par des cluses peu accessibles, se recourbent vers le Nord-Est pour rejoindre le Pei-ho, au lieu de suivre leur direction primitive vers le bas Fleuve Jaune. Au sortir de la montagne, que l'avancée de la colonisation chinoise dépouille de ses forêts, ce sont des torrents tumultueux, d'autant plus redoutables que tous convergent vers le même point, aux environs de Tien-tsin, dans une dépression où leurs cours s'enchevêtrent. L'étroitesse de l'exutoire commun force les crues à refluer vers l'amont; elles s'étalent sur les campagnes dont elles
LA CHINE DU NORD
modifient l'hydrographie et ruinent les récoltes; les canaux, les digues devraient être réparés chaque année, et nombre de paysans appauvris sont forcés d'émigrer. La navigation est malaisée dans ces rivières sans pente, tortueuses, encombrées de vase. Même des bateaux plats tirant 0 m. 60 ont peine à remonter le Pei-ho jusqu'à Tong-tcheou, d'où un canal de 16 kilomètres conduit à Pékin.
II5°E; Gr. 120°
FiG. 18. — Hydrographie de la Grande Plaine. 1, Bancs de sable; 2, Massifs montagneux; 3, Canaux; 4, Anciens cours du Fleuve Jaune. — Échelle, 1 : 10 000 000.
En aval de Tien-tsin, on trouve environ 3 m. 20 d'eau; mais l'embouchure est obstruée par une barre qui est recouverte de 3 à 4 mètres dans les fortes marées, quelquefois de 0 m. 50 seulement quand le vent souffle de terre. Les navires calant 7 mètres doivent mouiller à 8 milles des forts de Takou qui défendent l'entrée du fleuve; là s'étendent des bancs de vase qui se soudent peu à peu au continent et le feraient avancer de 100 mètres par an. Et le Pei-ho est pris par
GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. — Asie dcs Moussons, I.
LA CHINE
les glaces depuis la fin de novembre jusqu'au milieu de mars. Rien de triste comme ces rivages; rien ne donne de la Chine une pire impression première (pl. III, C). La côte est si plate qu'on ne peut l'apercevoir du point où les cuirassés doivent s'ancrer; des marécages, des sables incultes où l'on est le jouet du mirage, de misérables huttes de terre près des pêcheries. Mais bientôt la voie ferrée qui gagne Tien-tsin atteint des sols plus fermes, mieux drainés, dont la culture a pris possession depuis des siècles. Non qu'ils soient partout aussi fertiles que le fameux delta du Yang-tseu; il y a des landes sablonneuses qui ont nécessité un travail acharné, comme celles de la Flandre. Ce labeur ne leur a pas manqué. La terre est jardinée plutôt que cultivée, divisée en une infinité de parcelles. On chemine pendant des heures entre des champs de kaoliang, sorte de millet géant de 3 à 4 mètres, dont les chaumes peuvent dissimuler une troupe de cavaliers; peu de blé ou de riz, mais du maïs, des haricots, du coton. Tout ceci, à perte de vue, comme si la patience caractéristique de la culture chinoise s'unissait aux procédés de la grande exploitation américaine. Sur cette terre nourricière, une multitude de villages : toujours quinze, vingt à l'horizon, reconnaissables aux grands saules et aux peupliers qui les entourent, qui en font comme des îlots de verdure dans cette plaine sans arbres. C'est bien une région très peuplée en général, et pourtant elle offre parfois un air d'aisance qu'on n'observe pas souvent en Orient dans les régions de forte densité. Wegener jugeait ces villages plus propres, plus cossus que ceux du Brandebourg, avec leurs temples, leurs fermes aux murs solides, leurs aires couvertes de maïs, leur mobilier rural où apparaît une recherche d'art. On a l'impression d'une très ancienne civilisation agricole, parfaitement adaptée aux conditions locales par des procédés invariables que tous copient jusque dans le détail. Les villes ont grand air, du dehors, entourées d'enceintes imposantes. Pao-ting, la capitale du Tche-li, est défendu par des murs crénelés hauts de 15 mètres, assez larges au sommet pour que six cavaliers puissent y circuler de front. Mais l'intérieur n'offre que des bâtisses uniformes d'où émergent seulement quelques pagodes. Le trafic des lignes de Pékin à Han-keou et à Nankin ranimera sans doute le commerce de ces cités peu actives. Le centre économique le plus important n'est pas Pékin, mais Tien-tsin, dont la population dépasse d'ailleurs celle de la capitale. Ville de création toute moderne, elle n'a développé que récemment les avantages de sa situation, qui en fait le véritable port du Tche-li, au débouché du Grand canal et des principaux affluents du Pei-ho (pl. XXXII, E). De Tien-tsin on gagne maintenant Pékin par la voie ferrée, que les Chinois ont enfin laissé pénétrer à l'intérieur même de la capitale (fig. 31, p. 171).
Pékin. — La « Résidence du Nord », ainsi nommée par opposition à Nankin, la « Résidence du Sud », occupe le centre d'une plaine, haute de 50 mètres, qui s'enfonce dans les massifs du Tche-li. Les chaînes méridionales du « gril de Pékin » ont été coupées par un effondrement, et, dans celle qui leur fait suite vers le Nord-Ouest, la chaîne de Nan-keou, les couches s'abaissent par une flexure vers cette « baie de Pékin » qui abrège la traversée des montagnes. Nulle part on n'atteint plus facilement la Mongolie. Pour qui gravit le rebord des plateaux herbeux, Pékin est la dernière étape de la plaine, comme Kalgan représente l'étape d'en haut (fig. 18). D'autre part, des routes conduisent en Mantchourie par Chan-hai-kouan, où l'on franchit la Grande Muraille, et le rivage de
LA CHINE DU NORD
la mer Jaune. C'est ici que la grande voie d'eau vers le Sud, par le canal Impérial, rejoint les routes de caravanes. Aussi, dès le xii« siècle avant l'ère chrétienne, ce site devint-il celui d'une ville, — ville exposée aux invasions, plusieurs fois détruite, qui changea d'emplacement et de nom. Les Mongols s'y installèrent
FiG. 19. — Plan de Pékin. — Échelle, 1 : 75 000.
après leur conquête, pour ne pas trop s'éloigner des steppes d'où ils tiraient leur force. Quand la dynastie chinoise des Ming les eut chassés, elle abandonna en 1409 la Résidence du Sud et, depuis cette date, Pékin est restée la capitale de la Chine. Sans doute sa position est bien excentrique : à 100 kilomètres de la frontière de la Mantchourie, elle est à 2 500 kilomètres en ligne droite de celle de la Birmanie. Mais les derniers empereurs de race chinoise s'y portèrent justement parce que c'était le point le plus dangereux, le plus exposé aux incursions des nomades;
LA CHINE
les Mantchous, une fois maîtres de la Chine, restèrent à Pékin pour les mêmes raisons que les Mongols. Ce ne fut pas sans de très graves inconvénients. La volonté impériale ne pouvait parvenir qu'après des semaines dans les provinces lointaines, et celles-ci se trouvaient livrées à l'arbitraire, aux exactions des mandarins peu surveillés. Malgré la centralisation monarchique, un esprit particulariste put subsister dans le Sud trop éloigné de la capitale. Et quelle facilité, pour les puissances étrangères, de frapper à la tête de l'Empire, soit par le Transmantchourien, soit par un débarquement!
Tandis que le plan de Paris ou celui de Londres manifestent le développement progressif , spontané des villes d'Occident, celui de Pékin est d'une extrême régularité (fig. 19). La capitale est bâtie comme ces yamen de mandarins, où l'on n'arrive à la demeure du haut magistrat qu'après avoir traversé une enfilade de cours. Venant du Sud, on entre d'abord dans la ville chinoise, jadis simple faubourg commerçant, que l'on entoura au xvi^ siècle d'un mur long de 16 kilomètres. Trois larges avenues sont percées dans un dédale de maisons basses, d'échoppes misérables, de ruelles infectes. Elles conduisent aux portes de la ville tartare, enfermée dans une muraille assez large au sommet pour que deux chars puissent s'y croiser. A l'intérieur de ce qui fut longtemps le campement des nomades, de cette enceinte qui fut longtemps interdite à la race sujette et où celle-ci a fini par se répandre, il y a trois villes au lieu d'une, ayant chacune leurs remparts : la ville tartare proprement dite, avec ses rues à angle droit et le quartier des légations; la ville impériale; puis enfin la cité interdite, entourée de murs crénelés au-dessus desquels apparaissent les toits dorés du palais où demeurait le Fils du Ciel. Dans cet ensemble tout paraît calculé pour préparer au respect de la majesté impériale. Pékin est d'une grandeur impressionnante, quand on le voit des remparts, d'assez haut et d'assez loin pour oublier la saleté indescriptible des rues, le délabrement des maisons et même des palais sacrés. Les longs murs droits, orientés selon les points cardinaux, courent du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest, sur une longueur de 10 kilomètres et une largeur de 6 à 7 kilomètres. Sur cette surface presque égale à celle de Paris, il s'en faut de beaucoup que tout soit bâti. Il y a des parcs immenses, des palais ruinés disparaissant dans de vraies forêts, des champs, des terrains incultes. La population est si loin d'égaler celle de Londres, comme on le croyait jadis, qu'elle n'atteint pas 900 000 habitants. Pékin est aujourd'hui une ville déchue, appauvrie, commerçante, mais sans industrie. Elle est même menacée de perdre son rang de capitale. Seules la proximité de houillères comme celles de Kai-ping, la convergence des voies ferrées, la présence d'une main-d'œuvre famélique en pourraient faire une ville d'entrepôts et d'usines, malgré la rivalité très redoutable de Tien-tsin (pl. XVIII, B; XIX, A et B; XXXIV, A et C).
La plaine du Fleuve Jaune. — Lorsque le Houang-ho quitte la direction du Sud pour prendre celle de l'Est, il s'engage dans un massif montagneux couvert de lœss, l'une des régions de la Chine septentrionale les plus difficiles à parcourir. Bien que son cours ait été préparé par un effondrement, il a dû se creuser dans les rochers des passes dangereuses pour la navigation; souvent il est enclos entre de hautes falaises de Terre Jaune dont les éboulements obstruent fréquemment son lit, malgré la rapidité du courant. Les rares points où l'on peut le franchir, très malaisément d'ailleurs, ont été d'une extrême
LA CHINE DU NORD
importance dans l'histoire primitive de la Chine : ainsi le défilé de Tong-kouan, le gué de Mong-tsin où se réunissent toutes les routes du Nord de la Grande Plaine pour gagner Ho-nan (fig. 18). Vers 113° longitude Est Greenwich, les falaises qui longeaient le fleuve s'en écartent, d'abord celle du Nord, puis celle du Sud. Entre le rebord des plateaux du Chan-si et la continuation des monts Tsin-ling (pl. XI, A), s'insinue une avancée de la Grande Plaine, la « Terre de la Fleur centrale », une région analogue à la Touraine par la fertilité de ses champs, l'opulence de ses vergers, par l'éclat de ses souvenirs historiques et le nombre des anciennes résidences souveraines. Aux richesses du sol s'ajoutent celles du sous-sol, soit dans les montagnes du Sud-Est, soit près des aciéries de Houai-king où une flexure amène presque au niveau de la plaine les couches houillères qui couronnent les plateaux du Chan-si. Dans ce couloir, qui conduit vers la plus vieille Chine et vers l'Asie centrale, convergent toutes les voies de la Grande Plaine, ainsi que la piste qui, au delà de cols peu élevés, rejoint le cours du Han, affluent du Yang-tseu (fig. 27). Peu de villes dans la Chine du Nord égalent Ho-nan par le nombre et par l'activité de leurs routes, comme peu de régions ont la densité de celle-ci. En aval de Kaifong, dont ses crues ont souvent battu et quelquefois renversé les murailles, le Fleuve Jaune tourne vers le Nord-Est à travers un pays plat où aucun relief ne fixe son lit, sauf quand il vient longer le massif du Chan-tong. Tsi-nan est la seule cité construite sur ses bords; plus bas, les villages deviennent rares et pauvres; aux campagnes cultivées succèdent de mornes étendues sans arbres, des marais salés. Le fleuve qui a traversé toute la Chine du Nord finit en un delta désert, par plusieurs branches obstruées de sables qui comblent assez rapidement la mer Jaune (pl. XX).
La MENACE DU Houang-ho. ■ — ■ Voilà pour le présent; mais il n'est peutêtre pas de fleuve qui ait plus souvent modifié son cours inférieur, et de façon plus désastreuse. Dans presque toute l'étendue de la Grande Plaine, les paysans sont sous la menace de ses inondations, par lesquelles, au sortir du Ho-nan, il se rejette tantôt vers le Nord, tantôt vers le Sud des montagnes du Chan-tong. Vingttrois siècles avant l'ère chrétienne, il se dirigeait vers le Nord-Nord-Est, se divisait dans le Tche-li en neuf bras dont le plus oriental correspondait peut-être au Wei-ho, afQuent du Pei-ho, traversait celui-ci, et se jetait dans la mer à l'Est de Pékin; les vastes marais que les inondations remplissent parfois au Sud-Ouest de Tien-tsin seraient des traces du Fleuve Jaune primitif. Les premiers livres des annales chinoises sont remplis de ses ravages, des efforts tentés pour les arrêter, des ententes conclues par les princes pour surveiller les digues, de la renommée que s'acquit l'un des plus anciens empereurs, Yu, en faisant écouler les eaux d'une vaste inondation. Dès que l'unité chinoise fut accomplie, on vit souvent un haut mandarin préposé aux travaux de défense. Et, malgré tout, le fleuve tendait à percer sa berge orientale pour se porter de plus en plus vers le Sud. Sans doute, la faute en revient-elle aux torrents du Chan-si, qui accumulaient des masses de débris dans l'ancien lit et forçaient le fleuve à s'éloigner du Tai-hang-chan. D'abord, il abandonna son ancienne embouchure et vint finir un peu au Nord du delta actuel; puis, en 1194, profitant d'une période de guerre où l'attention des riverains se relâcha, il prit une direction que des crues antérieures avaient déjà suivie. Du Nord-Est, il tourna vers l'Est, laissant au Nord la péninsule du
LA CHINE
Chan-tong. Dans le Nord de la Grande Plaine, les fleuves qui étaient jadis ses tributaires devinrent indépendants ou s'unirent les uns aux autres. Au milieu du xix^ siècle, à l'époque troublée où commença l'insurrection des Tai-ping, se créa enfin le cours actuel, — nous ne pouvons pas dire le cours définitif. Après avoir pratiqué une brèche dans la digue en aval de Kai-fong, le fleuve se répandit dans les campagnes de la rive gauche et vint aboutir, en 1853, au Nord du Chantong, à 500 kilomètres de son ancienne embouchure. Qu'on imagine la Loire, par exemple, balayant les plaines de l'Ile-de-France et de la Picardie, pour finir vers Dunkerque; qu'on songe que l'inondation recouvrit une partie de la Chine aussi peuplée, et même plus, que les districts industriels français : on aura une faible idée de ce cataclysme. Non seulement des centaines de milliers, peut-être des millions d'hommes disparurent; mais ce fut une ruine sans remède pour les campagnes délaissées, qui devaient toute leur fécondité aux canaux d'irrigation dérivés du grand fleuve, toute leur activité commerciale aux voies navigables qu'il n'alimentait plus. Plusieurs fois, il a tenté de revenir vers elles; à diverses reprises, ses eaux se sont répandues au loin vers le Sud-Est Et rien ne dit que, dans l'avenir, le fleuve incorrigible ne sera pas encore, selon l'expression locale, le « crève-cœur de la Chine ». Sans doute, une expérience séculaire a conduit les riverains à une technique que les ingénieurs hollandais eux-mêmes ont admirée. Mais le seul fait d'endiguer un pareil fleuve, s'il s'impose dans un pays où la terre a une telle valeur, conduit à un péril inéluctable. Grâce à la prédominance de la Terre Jaune dans son bassin, à la facilité avec laquelle il sape les falaises de lœss, c'est, parmi les grands fleuves de la Terre, l'un de ceux qui entraînent la plus forte proportion d'alluvions. On évalue leur masse à 500 millions de mètres cubes par an, contre 212 millions seulement pour le Mississipi; après les inondations, on a vu des villages enterrés jusqu'à une hauteur de 3 mètres. Quand le Houang-ho n'était pas régularisé, à chaque crue ses eaux s'épandaient librement; elles exhaussaient le sol en déposant cette quantité énorme de limons, et ainsi elles créaient la fertilité de la Grande Plaine. Mais, quand elles furent emprisonnées entre les digues, le lit devint plus élevé que les régions voisines. Vers la bifurcation de l'ancien et du nouveau cours, le fond du thalweg est à 5 mètres au-dessus des plaines environnantes. Que la moindre fissure se produise dans une digue, l'eau se précipite sur elles et les couvre de sables stériles. Si la brèche s'agrandit, le fleuve prend un nouveau cours. Pour éviter ces catastrophes, il faut une surveillance de tous les instants; aussi se produisent-elles surtout dans les périodes troublées; les Chinois prétendent qu'elles annoncent la chute prochaine des dynasties. Mais, alors même que le gouvernement ne se relâche pas de son attention, c'est toujours un terrible danger de vouloir contenir ce grand fleuve dans un lit trop étroit et trop élevé. L'une des premières tâches que devra se proposer la Chine nouvelle, ce sera de lutter, non plus par des mesures locales, mais selon un plan d'ensemble.
Entre Houang-ho et Yang-tseu. — Au Sud de l'ancien lit du Houangho et jusqu'au delà du Yang-tseu, c'est toujours la Grande Plaine, ses rivières divaguantes, ses marécages, ses tourbillons de poussière. Aucun relief ne sépare le cours inférieur des deux fleuves. Le canal Impérial qui les réunit n'est que
1. En 1926, notamment, elles sont arrivées jusqu'au Grand canal, en ruinant les campagnes.
LA CHINE DU NORD
l'expression artificielle d'une intime solidarité, antérieure et durable, car, en 1887 encore, les eaux du Fleuve Jaune sont arrivées à Nankin par les affluents du Houai-ho et le canal. Sujet lui aussi à des débordements terribles, le Houai aboutit à un lac poissonneux, limité à l'Est par le système des digues du Grand canal. A diverses reprises, celles-ci ont cédé, et les immenses polders qui s'étendent jusqu'à l'Océan furent submergés. Même dans des régions plus élevées, 1 vers les frontières du Ho-nan, les villages se réfugient sur des tertres entourés de fossés, très souvent aussi de remparts en terre, car le brigandage ajoute ses destructions à celles des fleuves. Malgré son réseau de voies navigables et la fertilité des zones limoneuses, le pays situé entre les cours inférieurs des deux fleuves paraît pauvre dans l'ensemble. Les maisons sont faites en pisé ou en claies de roseaux parfois enduits d'argile. Le sol est trop souvent sablonneux; trop souvent les récoltes sont anéanties par les inondations ou bien au contraire par la sécheresse ; le riz ne réussit pas dans le Nord du Ngan-houei, où il est remplacé par le sorgho. Dans cette immense plaine qui oblige l'homme à tant d'efforts pour un fruit souvent incertain, il y a ainsi vers le Houai une zone relativement déserte entre les no^^aux de forte densité du Nord et du Sud. Toute cette région est encore mal connue : la monotonie de ses aspects en a détourné les voyageurs; en 1907 encore, on eut la surprise de constater des erreurs de plusieurs degrés sur la position des principales localités. Pourtant il ne serait pas sans intérêt d'étudier, soit l'évolution de l'hydrographie, soit la vie des populations dans cette nature hostile, dans ce pays purement rural, — une Hollande, mais une Hollande sans commerce, qui n'est pas encore parvenue à vaincre les flots.