LE FLEUVE BLEU SUPÉRIEUR
Comme le Houang-ho et les grands fleuves de l'Indochine, le Yang-tseu naît sur les plateaux orientaux du Tibet, vers 4 600 mètres, dans une contrée parsemée de lacs, où des dépressions salées alternent avec des chaînes orientées de l'Ouest à l'Est. Vers 98° longitude Est Greenwich, les chaînes passent à la direction Nord-Sud du système Indochinois. Le Yang-tseu se recourbe alors vers le Sud, ainsi que le Mékong et la Salouen dont les vallées sont toutes proches; sous le 28^ parallèle, il n'y a guère que 100 kilomètres de distance entre elles. En même temps, les rivières, qui, plus haut, pouvaient s'attarder dans des plaines de graviers, commencent à creuser leur lit avec force. Elles disparaissent dans des canons profonds de 1 000 à 2 500 mètres, entre des crêtes sauvages; près de Ba-tang, la largeur de la vallée atteint à peine 150 mètres. Aux formes aplaties du Toit du Monde succèdent dans la descente vers le Pacifique des massifs que découpent des cluses effroyables et qui se terminent sur le Bassin Rouge par des montagnes abruptes, déchiquetées comme les Alpes : les Alpes du Sseu-tchouan (fig. 12, p. 57).
D'après Loczy, les plis des confins tibétains avaient été en grande partie arasés avant l'époque qui correspond au dépôt de la Terre Jaune dans le Nord de la Chine. Cette plate-forme, peu élevée au-dessus de la mer, fut recouverte par de vastes glaciers de type Scandinave, qui contribuèrent à la niveler, ou du moins la protégèrent contre les agents de destruction. Tandis qu'on n'a pas découvert de traces glaciaires au Nord des Tsin-ling, il y a dès 3 000 mètres des moraines intactes près de Ta-tsien-lou. Quand les glaciers reculèrent (leur limite est aujourd'hui entre 4 500 et 5 500 m.), la pénéplaine fut livrée à l'attaque des eaux courantes. Exhaussée par le gauchissement qui releva tout le centre de l'Asie, elle fut profondément disséquée, ravinée. Les fleuves qui la parcouraient creusèrent des cluses, s'allongèrent pour conquérir les lacs qui abondaient sur le plateau tibétain à l'époque pliocène. Par eux le relief fut rajeuni. Il devint d'autant plus accidenté qu'il était plus proche des points où se portait l'effort maximum de l'érosion. A l'écart des rivières ont persisté des formes mûres, des massifs aplatis, au sol profond. Ainsi sur la route de Ta-tsien-lou à Li-tang, à une altitude moyenne de 4 000 mètres, on voit des plateaux peu ondulés, des
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collines arrondies, de larges vallées glaciaires que n'a pas encore atteintes l'érosion remontante. Par contre, rien n'égale l'âpreté sinistre des crêtes qui séparent les fleuves, quand ceux-ci se rapprochent au Sud de Ba-tang. De même, la profondeur du Bassin Rouge activa le travail des affluents occidentaux du Min, qui ont découpé les Alpes du Sseu-tchouan en pics escarpés. Sans doute certaines chaînes peuvent être les restes de plis imparfaitement arasés qui se dressaient au-dessus de l'ancien plateau et de la calotte glaciaire. Mais, dans l'ensemble, les montagnes voisines du Tibet ont été créées par le creusement des vallées.
Tandis que les fleuves indochinois continuent vers le Sud suivant la pente générale du pays et l'alignement des plis, le Yang-tseu quitte vers le 27^ parallèle cette direction, qui le mènerait vers le Mékong ou le Fleuve Rouge (fig, 25, p. 133). Après avoir décrit une boucle allongée au Nord de Li-kiang, boucle que reproduit son affluent le Ya-long, il tourne à l'Est, puis au Nord-Est vers les plaines du Sseu-tchouan. De même le Ta-tou-ho, après être descendu des hauts plateaux vers le Sud, se coude à angle droit pour rejoindre le Min. Une série de captures, semblerait-il, a été déterminée par la très faible altitude du Bassin Rouge (300 à 500 m.) qui aurait détourné vers la Chine le drainage du Tibet oriental. Le tracé des rivières, avec ses décrochements, a pu être aussi influencé par des phénomènes d'érosion souterraine et la présence de cuvettes lacustres. De Ba-tang à Soui-fou, le Fleuve Bleu coule le plus souvent au fond d'un abîme qui s'ouvre, presque à pic, à plus de 1 000 mètres au-dessous d'un plateau oii rien ne faisait soupçonner sa présence. Selon la remarque du commandant d'Ollone, « ce fleuve, coulant dans une sorte de souterrain, ne recevant aucun affluent que par des cascades ou des gorges escarpées, semble un étranger à la région qu'il ne traverse que pour la bouleverser ». C'est par des sentiers vertigineux qu'on descend dans cet abîme où . il n'y a que quelques misérables cabanes chinoises, quelques campements d'orpailleurs, çà et là pourtant des mines de cuivre et de sel. Ailleurs, le Fleuve Bleu s'élargit dans des bassins qui auraient jadis été occupés par des lacs. Aux rapides succèdent des biefs d'eau tranquille, oîi existaient même des services de batellerie avant la révolte qui a dépeuplé cette région. Quant à la vallée du Ya-long, elle est trop encaissée pour laisser aucune place à la culture. Par contre, son affluent l'An-ning draine une suite d'anciens bassins lacustres au sol fécond : c'est le centre du Kien-tchang, un « bon pays » qui s'enferme au cœur du massif; d'après Davies, nulle part au Yun-nan ne s'étend une aussi vaste région de culture.
De l'altitude de ces massifs, en effet, il ne faudrait point conclure que ce soient des solitudes glacées alternant avec des cluses impraticables. Au Sud du 30^ parallèle, les neiges éternelles ne commencent pas avant 5 500 mètres, et toutes les limites de végétation sont singulièrement élevées. Vers 5 000 mètres, des prairies alpines, parées de lis et d'orchidées, nourrissent des milliers de yaks, de poneys, de chèvres, de moutons, de cerfs musqués. Sur les montagnes reculées qui ont échappé à la hache du colon chinois et aux incendies allumés par les pâtres, de superbes forêts denses montent jusqu'à 4 400 mètres. Les chênes disputent la place aux pins, plus haut, aux ifs et aux sapins argentés qui abritent des sous-bois de bambous et de rhododendrons. Les espèces à feuilles persistantes dominent, comme le Quercus siniensis et des laurinées. A cette latitude, les vallées et les basses montagnes connaissent un climat chaud et sec, analogue, d'après le D^" Legendre, à celui de l'Algérie. A la hauteur des passes
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alpines, on voit des cactus aux larges raquettes épineuses, des palmiers chamserops, des jardins de kakis, d'orangers et de pêchers. Dans la fertile dépression de Ning-yuan, à plus de 1 700 mètres, on traverse, vers le début de février, des champs de blé déjà haut de 20 centimètres, de fèves et de colza en fleurs, de canne à sucre; en juin, ces mêmes champs, hâtivement labourés et irrigués, deviendront des rizières. N'oublions pas sans doute que ce sont là des oasis privilégiées, bien que cette puissance de végétation accompagne la plupart des vallées. Mais, si le riz reste un luxe, il peut être remplacé par des céréales plus rustiques et des pommes de terre, si bien qu'il y a encore des villages de cultivateurs à 3 200 mètres. Les immenses plateaux herbeux pourraient nourrir des millions de bestiaux, si les Chinois n'abandonnaient totalement le soin de l'élevage aux races primitives. En combinant ces ressources avec celles de la forêt, des mines, les confins tibétains pourraient atteindre une certaine densité. Et pourtant les villages chinois offrent presque tous l'aspect de la misère. L'opium réputé du Kien-tchang engourdit une population veule et famélique. Elle saccage les forêts, sans prendre garde que les ravages sont terribles sur ces pentes rapides où les pluies tombent par violentes averses d'été; aussi les cônes torrentiels envahissent-ils les vallées, et d'ici quelques générations celles-ci deviendront inhabitables.
D'autre part, le Chinois n'a su ni vivre en harmonie avec les anciens habitants, ni se préserver de leurs représailles. II se confine au fond des vallées, dans une insécurité perpétuelle qui arrête tout développement économique. Sans cesse il est prostré sous la crainte des Lolo. Le D"^ Legendre nous décrit ceux-ci comme une race vigoureuse de montagnards. Énergiques, agiles et bien découplés, ils poursuivent les sangliers et les ours, font paître leurs grands troupeaux de moutons. D'après leurs traditions, ils auraient appris des Chinois à cultiver avec la houe leurs champs de maïs, d'avoine et de sarrazin. Ils savent tisser leurs vêtements de laine et de coton, la vaste pèlerine dont ils ne se séparent jamais et sur laquelle ils couchent la nuit, le turban enroulé en pointe qui leur a valu le surnom de « diables cornus ». Mais leur industrie est toute primitive. De même, leurs maisons en terre ou en torchis, sans cheminée, sans autre ouverture extérieure que la porte, avec un toit de bardeaux ou de nattes qui laissent souvent passer la neige. Ces cabanes se groupent par hameaux, et ceux-ci se dispersent sur les pentes, les hautes terrasses, voire sur l'arête même de la chaîne, pour éviter la proximité des Chinois. Jamais en effet le Lolo ne descend dans les dépressions, sinon pour y faire le troc ou razzier les immigrés. Sa vie se passe dans la montagne, sur les hauts plateaux, divisés entre les clans que le relief tourmenté, les profondes coupures des vallées contribuent à tenir isolés. Il est belliqueux, enclin à de cruelles vendettas, mais habitué à un régime tout patriarcal, oii les serfs et les esclaves mêmes ne sont pas maltraités. Les Si-fan, tribus d'origine tibétaine, lui ressemblaient jadis par leur vigueur. Leur technique est plus avancée, et, pour les vêtements, les bijoux, elle égale celle des Chinois. Elle la surpasse même pour la culture, qu'ils ont su associer à l'élevage, et beaucoup des paysans d'Europe leur envieraient leurs confortables maisons de pierre. Mais la race s'étiole, épuisée par l'alcool, l'opium, les maladies; elle recule devant le Céleste et surtout devant le Lolo, l'irrésistible barbare. A côté d'autres peuplades d'origine incertaine, auxquelles les hauts pays déchiquetés servirent de refuge, Mosso, Liso, etc., les Tibétains ont implanté
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leur civilisation. Sur la principale route qui traverse ces massifs (si l'on peut appeler route la piste vertigineuse qui va du Bassin Rouge à Lhassa, presque en ligne droite, ■ — fig. 27, p. 153, — escaladant des crêtes de plus de 5 000 m., pour redescendre aussitôt de 1 000 et 2 000 m.), on voit, dès Ta-tsien-lou, les maisons tibétaines, plus solides que les huttes chinoises, à deux ou trois étages, avec leurs murs épais de pierre et de terre, leurs toits en terrasse, leurs mâts où flottent les banderoles chargées de prières bouddhiques. Près du sentier où circulent les caravanes qui portent des peaux, du musc, de l'or, des plantes médicinales au retour de l'Asie centrale, du thé et des cotonnades à l'aller, les Tibétains cultivent l'orge, dont la farine, mêlée au thé et au beurre, forme le tsampa, leur mets national. D'autres errent avec leurs grandes tentes noires. Tous sont étroitement soumis à l'autorité des lamas. Aux gîtes d'étapes, de puissantes bonzeries se sont installées : Ba-tang se compose de deux villes, la cité monastique et l'agglomération laïque, en partie chinoise; à Li-tang (4 187 m.) vit un peuple de 3 000 lamas. Comme au Tibet, ces couvents sont les grands propriétaires fonciers, les possesseurs du bétail nécessaire aux caravanes, les capitalistes auxquels doit s'adresser tout laïque qui veut faire du commerce. Ils ont fondé des États monastiques, que l'âpreté des montagnes avait préservés jusqu'à nos jours de la centralisation chinoise ^ de même que les principautés féodales des peuplades barbares.
Au Nord-Est des Alpes du Sseu-tchouan, les hauteurs qui les raccordent aux Tsin-ling sont traversées par le Min. Il naît vers 4 300 mètres sur des plateaux herbeux où les montagnes n'apparaissent que comme de faibles collines. Pas même des troupeaux : en venant de Song-pan, le grand marché fréquenté par les nomades, la mission d'Ollone n'a rencontré de pasteurs qu'après huit jours de marche dans le désert. Puis le fleuve s'encaisse et forme la limite entre les principautés indigènes et les terres chinoises. Nombre de castels, de tours de guet hautes de 10 à 12 mètres attestent combien cette « marche » fut disputée; les villages se juchent sur des pitons que surmonte souvent une lamaserie. A Kouan on entre dans le vrai pays chinois, le fertile Bassin Rouge.
//. — LE BASSIN ROUGE DU SSEU-TCHOUAN
Tandis que la partie occidentale du Sseu-tchouan est une des régions les plus élevées de la Chine, les moins accessibles à la colonisation chinoise, la partie orientale forme une contrée fertile, aussi peuplée que les plaines alluviales voisines du Pacifique, mais toute différente par ses aspects et ses modes de vie. Richthofen lui a donné le nom de Bassin Rouge. C'est en efîet une dépression, dominée de haut par des montagnes de passage assez pénible, une sorte de cuvette quadrangulaire (fig. 12, p. 57), bordée au Sud du Yang-tseu par les plateaux de la Chine méridionale; puis, de Soui-fou à Ya-tcheou et Long-ngan, par les Alpes, qui se dressent rapidement à 5000 et 6000 mètres; enfin, de Longngan à Kouei-tcheou, par le Ta-pa-chan et les autres massifs qui séparent les affluents du Kia-ling de ceux du Han. Dans le fond on voit presque partout affleurer des couches d'un rouge intense; des grès entremêlés d'argiles, épais d'au moins
1. Sur les guerres sanglantes qui la marquèrent, voir les ouvrages de Bacot, Bodard et Goré, cités dans la Bibliographie, p. 105. Sur les confins tibétains, voir tome VIII, La Haute Asie.
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1 000 mètres sur le bord septentrional de la cavité et de bien plus vers le centre. Leur âge, assez difficile à déterminer, a d'abord été fixé au Jurassique; il semble devoir être reporté au Crétacé, et même au Tertiaire pour les assises supérieures. Cette puissante formation s'est jadis étendue sur une grande partie de la Chine méridionale; mais elle ne se conserva guère que dans le Bassin Rouge, étant moins exposée à l'érosion dans le fond de cette cavité. Le Sseu-tchouan oriental semble en effet avoir formé une zone d'affaissement constant, une dépression permanente, rendue plus creuse encore par le bossellement quaternaire. Non que son fond soit plat. Les couches rouges ont été redressées selon la direction sinienne, du Sud-Sud-Ouest au Nord-Nord-Est, en une suite de plis très réguliers. De véritable plaine, il n'existe guère que celle de Tcheng-tou, et, si elle occupe € 200 kilomètres carrés, elle ne représente encore que le quarantième de cette région. Ailleurs, c'est un pays accidenté, traversé par des collines qui s'élèvent à environ 700 mètres au-dessus des thalwegs. Leurs faîtes, d'altitude assez uniforme, sont peut-être les témoins d'une pénéplaine disséquée par les vallées actuelles. Celles-ci s'encaissent parfois fortement entre des murailles de grès rouges, couvertes de fougères et de plantes grimpantes. Fréquemment l'érosion récente a morcelé les rangées de collines, les a divisées en buttes pyramidales où l'alternance des grès et des argiles, leur inégale dureté ont ménagé une série de terrasses. Sur les grès ne poussent guère que des pins. Les argiles, au contraire, sont la terre féconde, sur laquelle les rizières montent jusqu'au sommet de ces buttes, toutes pareilles, rayées de rouge et de gris, souvent couronnées par des rochers semblables à des forts en ruines. Les rizières s'étalent largement dans les dépressions, les plaines irrigables; aussi l'été, sauf quelques taches rouges, le centre du Sseu-tchouan n'est qu'une mer de verdure.
L'été est en effet la saison des pluies. A Tcheng-tou, les trois mois de juin, juillet, août reçoivent 613 millimètres, soit les deux tiers du total annuel (942 mm.). La température moyenne du mois le plus chaud, juillet, ne dépasse pas 26°,2, et pourtant la chaleur est alors assez pénible; trop humide, orageuse, elle anémie les Européens. Il est vrai que l'hiver répare les forces; de novembre à avril, il fait tiède dès que le soleil se montre; les gelées, les chutes de neige sont assez rares, et, en quatre ans, la température n'est descendue qu'à — 2°,8. Pendant l'automne et l'hiver, le ciel est souvent couvert. Les fréquents brouillards du Sseu-tchouan lui ont valu le surnom de « la province brumeuse »; les voyageurs ont noté l'étrangeté de cette végétation tropicale ensevelie sous des brumes aussi épaisses que celles de Londres. Et pourtant il pleut très peu durant la saison froide. Le brouillard se résout parfois, surtout en février, en une pluife fine comme le « crachin » du Tonkin, nécessaire à beaucoup de récoltes; mais décembre et janvier peuvent n'avoir qu'un seul jour de pluie; les trois mois d'hiver réunis ne donnent que 22 millimètres. Il y a donc une saison sèche bien caractérisée.
La plaine de Tcheng-tou. — Aussi l'irrigation s'impose. C'est elle qui assure la merveilleuse fécondité de la plaine où est construite la capitale, Tchengtou. Quand le Min entre dans cette dépression, il laisse tomber les débris qu'il charriait dans son cours montagnard; ainsi s'est édifié sur l'ancien bassin d'effondrement un immense cône alluvial où les eaux se séparent en chenaux souvent encaissés. Les crues sont fortes; elles triplent la largeur des rivières, risquent
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d'obstruer leurs lits et par suite menacent les champs voisins. Les inondations de l'été auraient alterné avec les sécheresses hivernales, si tout un système hydraulique n'avait été réalisé, il y a peut-être 2 500 ans. Alors que sur les bords du bas Houang-ho on surélève les digues au fur et à mesure que le lit s'exhausse, — et nous avons vu avec quel danger pour la Grande Plaine, — le principe est ici de conserver des digues basses et de curer les bras du Min assez profondément pour livrer un passage facile aux crues. La clef de ce système est au point où le fleuve sort de la montagne, à Kouan; des barrages y ont été établis, avec des prises d'eau surveillées par un haut mandarin. Au printemps, la digue est ouverte après une cérémonie officielle. Comme toute la plaine s'incline dans la même direction, vers le Sud-Est, les eaux la parcourent tout entière, d'un courant rapide, mais sans déborder; la canalisation est si bien réglée que toutes les terres reçoivent en temps voulu l'eau dont chaque récolte a besoin. Et la division est si équitable qu'il ne se produit jamais de réclamations. Il est vrai que les maires des villages, assistés d'un conseil des notables, sont responsables du bon fonctionnement de l'irrigation. Quand le chenal est en contre-bas, les riverains élèvent l'eau au moyen de norias en bambou larges de 6 à 10 mètres. Pendant la saison sèche, on conserve aux champs l'humidité nécessaire en entretenant auprès d'eux des tang, des réservoirs, qui contribuent à produire les épais brouillards de l'hiver. En été, des premiers jours de juin à la mi-septembre, la plaine tout entière est transformée en un lac, profond de 0 m. 25, où pousse le riz. Suivant que l'arrosage est plus ou moins facile, les cultures diffèrent, et, avec elles, la valeur du sol. Certains champs ne sont pas assez humectés pour le riz; d'autres, au contraire, trop bas, ne peuvent produire que du riz ou de la canne à sucre. D'autres enfin — et ce sont les plus estimés — - deviennent assez secs l'hiver, grâce à la porosité de leur sol et à l'évaporation, pour qu'on puisse semer, en automne, des plantes fourragères, en hiver, du blé, du colza, parfois de l'orge et des légumes; en mai, on les inonde, et on plante le riz : donc trois récoltes par an viennent à bien.
Aussi la plaine donne-t-elle une impression de richesse et de beauté champêtre. La vigueur des arbres, la gaieté des villages et des routes où résonnent les brouettes des porteurs relèvent la monotonie de l'immense rizière. Des hauteurs que couronnent les pins et les pagodes, on voit des bouquets de cèdres, de cyprès, de mimosas plantés près des habitations et des nombreux oratoires élevés au génie du sol; de vastes champs de pavots aux fraîches couleurs voisinent avec de splendides massifs d'orangers et de mûriers qu'on laisse croître de toute leur taille; une multitude de moulins à huile, à farine, à papier animent les berges des ruisseaux que traversent de beaux ponts en pierres, d'une courbure hardie, ou des ponts de bois parfois laqués de rouge, avec une inscription dorée à la gloire de leur fondateur. Sur les coteaux gréseux du pourtour, les cultures montent en terrasses jusqu'aux buissons de gardénias et d'azalées. Très peu de villages agglomérés, comme dans toute la province; mais d'innombrables maisons isolées ou groupées en hameaux qui se cachent à demi sous les bambous; beaucoup de grandes fermes, dont les bâtiments de briques et de pisé bordent une cour carrée. Avec leurs grosses poutres noires qui se détachent sur la blancheur des murs, avec leurs toits de chaume ou de tuiles, qui protègent de larges vérandas, ils rappellent aux voyageurs, tantôt les cottages anglais, tantôt les chalets suisses, plutôt que Fhabitation typique de la Chine, au faîte
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recourbé et terminé en cornes. Aux alentours, des jardins, mais pas de pâtures : le paysan ne nourrit que les porcs et les bufïles indolents qui aiment à paresser dans la vase molle. Le long des routes s'échelonnent des lieux de foires, des multitudes d'échoppes où les coolies achètent les galettes de blé, le bol de thé fumant, les boulettes d'opium. Des descriptions comme celle de Mrs. Bishop évoquent une nature riante, animée par le travail d'un peuple innombrable, d'une opulence qui n'exclut ni la grâce ni la variété.
Sans doute la plaine de Tcheng-tou est la région riche par excellence dans le riche Sseu-tchouan. Mais, ailleurs encore, que de campagnes fertiles et d'aimables paysages dans le Bassin Rouge, que de vertes rizières dans ce « j ardin d'hiver » ! Par endroits, les rives du Yang-tseu sont une vraie forêt de pamplemousses et d'orangers sous lesquels on sème le blé et les féverolles. Si la production de la soie se concentre aux environs de Tcheng-tou et de Kia-ting (fig. 27, p. 153), partout abondent le colza, l'indigo, le tabac, l'opium, les fèves, les pois et les haricots soja qui, broyés, forment un aliment très nutritif consommé par toutes les classes. Sur les collines gréseuses de sol plus pauvre, des arbres à thé gigantesques, hauts parfois de 10 mètres, fournissent à tout le Tibet des feuilles, d'un arôme peu délicat, il est vrai.
Beaucoup de petites industries rurales : dans les pays de mûriers, on tisse la soie, • — • jadis le coton, avant l'introduction des fils étrangers; on teint les étoffes et on les brode; on distille le millet et l'orge; on tresse la paille et les joncs en nattes, en chapeaux. Il n'est pas rare que le charbon affleure dans les ruisseaux, sur le bord des étangs où l'on fait rouir le bambou à papier, sur le versant des monts et le pourtour de la plaine de Tcheng-tou. Le fer existe souvent à côté de la houille; des hauts fourneaux ont été édifiés sur le Kia-ling en aval de Ho. En outre, les couches lagunaires du Bassin Rouge renferment de nombreuses poches d'eau salée, de pétrole, de gaz naturel. L'extraction de l'eau salée se fait surtout dans le district de Kia-ting et plus encore, à l'Est, dans celui de Tseu-lieou-tsin. Dans celui-ci, on voit le cas, très rare en Chine, d'une agglomération qui vit uniquement de l'industrie, et cela depuis des temps très anciens. C'est la grande industrie, mais, comme l'a dit Marcel Monnier, c'est la grande industrie d'il y a deux mille ans. Si cette agglomération (300000 âmes?) rap- > pelle les villes noires d'Europe, l'outillage est resté d'une simplicité archaïque. Les milliers d'échafaudages, analogues par leur disposition et leur hauteur à ceux des sondages houillers, supportent des tubes de bambous emboîtés qui vont chercher les eaux mères à 500 mètres, parfois même à plus de 1 000 mètres. Comme force motrice, un manège à bufïles, tout simplement. Les grandes chaudières d'évaporation sont chauffées avec le charbon des mines voisines, ou avec le gaz naturel canalisé. Nul doute que cette technique ne paraisse bien enfantine et peu efficace; trois ou quatre usines à vapeur feraient la besogne de ces petites entreprises qui se comptent par centaines. Mais, si les industriels chinois apprendraient volontiers de nous à exploiter les nappes de pétrole jusqu'ici intactes, à forer les puits avec moins de lenteur et de risques, comment accueilleraient-ils la création d'usines modernes qui feraient baisser l'eau dans les anciens puits et provoqueraient toutes les ruines d'une concentration industrielle à ses débuts? Et surtout que deviendraient les foules d'ouvriers remplacés par les machines?
Le nombre des sans-travail, des coolies faméliques est déjà bien élevé dans
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cette province. Grâce à l'industrie, surtout à la fécondité des argiles rouges et à l'habileté des irrigations, c'est une des plus productives de la Chine, mais aussi des plus peuplées. D'après la Mission Lyonnaise, il y aurait dans le district des salines 6 000 habitants au kilomètre carré; dans le Bassin Rouge, la densité moyenne serait encore de 175, et la population atteindrait 40 à 45 millions. La plaine de Tcheng-tou contient, outre d'innombrables hameaux, nombre
FiG. 20. — Plan de Tcheng-tou, d'après une carte chinoise (extrait des Variétés sinologiques).
de cités « bourdonnantes comme des essaims d'abeilles », traversées de rues larges et bien dallées, ornées de temples et de maisons confortables, que leur envieraient bien des préfectures de rang plus élevé. Tcheng-tou serait la plus belle ville chinoise (fig. 20; pl. XXXIV, B). A tout le moins, elle contraste avec d'autres agglomérations aussi importantes (sa population ne dépasse pas 450 000 hab.) par le charme de sa campagne baignée d'eaux vives, à deux ou trois jours des Alpes neigeuses, site analogue à celui de Milan; par le luxe de quelques quartiers commerçants, où les soieries brodées, les bronzes, les porcelaines firent jadis l'émerveillement de Marco Polo. Mais, tout autour, c'est la sordide saleté ordinaire en Chine, les maisons lépreuses, les ruelles où grouillent les mendiants, organisés, comme à Pékin, en une puissante corporation, ainsi qu'une foule remuante de déclassés, de mercenaires. L'industrie est assez active; mais, sauf dans l'arsenal et une ou deux fonderies, elle en est restée au stade de
GÉOGBAPBIE UNIVERSELLE. — Asie des Moussons, L 15
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l'atelier médiéval : une multitude de petites coutelleries, de tissages, de teintureries, de fabriques minuscules.
Le commerce de Tcheng-tou est assez prospère grâce aux routes qui sillonnent la plaine et au Min qui, de mai à novembre, laisse arriver de lourdes jonques, jaugeant parfois plus de cent tonnes, jusqu'à ce port situé à 3 000 kilomètres de la mer. Par contre, pendant la saison sèche, de très petites barques peuvent seules remonter au delà de Kia-ting, le grand marché de la soie et de la cire blanche, le rendez-vous des innombrables pèlerins qui se dirigent vers la montagne sacrée de l'Omei. Les falaises de grès rouge qui dominent le Min sont souvent creusées de cavernes où les aborigènes, les Miao-tseu, se sont réfugiés lors de l'invasion chinoise. Au confluent, où le Min arrive plus large que le Yang, Souifou se dresse sur un promontoire rocheux; malgré sa position et son trafic vers le Yun-nan, ce n'est guère qu'une escale qui compte au plus 50 000 à 60 000 habitants (fig. 31). Le grand port de la province, c'est Tchong-king (300 000 à 400 000 hab.). Entre le Fleuve Bleu et le Kia-ling, la ville se resserre sur une sorte d'oppidum escarpé, haut de plus de 60 mètres, que l'on gravit par une suite d'escaliers glissants, entre des ruelles enchevêtrées et puantes. Au pied des remparts, c'est une autre ville de maisons en nattes et bambous, qui disparaît à chaque crue; sur la rive Sud s'étend un long faubourg afïairé, et, sur le fleuve divisé en plusieurs bras par des roches, des milliers de jonques apportent les produits de l'Europe, ceux de la Grande Plaine et surtout le coton (pl. XXI, A et B). En aval, à Feou-tcheou (100000 hab.), logeaient les principaux marchands d'opium; delà, on peut gagner le Hou-nan en évitant les gorges du Yang-tseu quand le courant y devient trop violent. Wan, à qui on attribue 150 000 habitants, belle cité en amphithéâtre, est le port le plus actif du haut fleuve après Tchong-king et l'origine de la grande route mandarinale qui conduit à la capitale de la province à travers des régions très riches. Beaucoup moins animée, déjà trop enfoncée dans le massif montagneux, Kouei-tcheou se borne à ravitailler les bateliers qui viennent de franchir les cluses du Yang-tseu.
On voit que de travailleuses cités se suivent sur les bords du grand fleuve. Dans l'intérieur, Chouen-king, Pao-ning, Mien et bien d'autres villes parfois coquettes sont d'actifs marchés agricoles ou des étapes pour les caravanes de coolies. Et les campagnes voisines dépassent souvent la densité de la Belgique. La terre a dû être morcelée à l'infini, divisée à chaque succession en parcelles dont un travail acharné parvient seul à tirer la subsistance d'une famille. En temps normal, le pays paraît prospère; mais il ne faut qu'une mauvaise récolte pour réduire la masse des cultivateurs à la misère. Dans les familles trop nombreuses, que de fils doivent abandonner le village pour mener l'affreuse existence de ces porteurs accablés sous leur charge dans les chemins rocailleux qui gravissent les plateaux tibétains! Le remède pourrait être dans l'émigration qui repeuplerait les territoires incultes du Yun-nan, dans le développement de l'industrie, puisque la houille et le pétrole sont peu ou point exploités et que la soie est encore tissée selon les procédés les plus routiniers. Mais ce progrès suppose celui des voies de communication. Or, même dans la plaine, elles sont restées bien défectueuses. Si les petites barques peuvent circuler sur toutes les rivières du Bassin Rouge, il n'y a pas une route accessible à la moindre voiture ; même près de la capitale, beaucoup de chemins sont tout simplement les digues des rizières, si étroites que les coolies doivent en descendre dans la vase quand
Phol. r.iiiiiiiiaiidanf .1. Liiiligiie.
A. ENVIRONS DE TCHONG-KING { SSEU-TCHOUAN j .
Route dallée conduisant de Tcliong-king au temple de Lao-kioun-tong. Rizières dans la vallée.
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li. l'OI NTi; sriJ DE J,A VILLE DE TCHONG-KING (SSEU-TCHOL'A.N ) .
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LA RÉGION DU FLEUVE BLEU
ils rencontrent une chaise à porteurs. Aussi tous les transports par terre sont-ils si coûteux que, lorsque la récolte de riz vient à manquer dans un district, il ne peut guère recourir à ses voisins. Et d'autre part les montagnes qui entourent le Bassin Rouge le séparent du marché mondial, où il ne peut guère expédier que ses denrées les plus précieuses, et cela à grands frais. Ce pays qui devrait être l'un des principaux producteurs de soieries, de vernis, d'huiles, peut-être même de houille et de fer, ne peut actuellement jouer ce rôle; il importe très peu de denrées européennes, parce qu'il communique avec la côte par de mauvais chemins de montagnes, et nous allons voir combien le fleuve qui le draine oppose d'obstacles à la navigation, qui commence seulement à les vaincre. Le Sseutchouan ne pourra prendre la place qui lui revient dans l'économie de l'État chinois, il n'arrivera à un équilibre normal entre sa population et ses ressources que le jour où les progrès de la navigation et les voies ferrées lui permettront de développer son exportation.
III. — ENTRE LE BASSIN ROUGE ET LA GRANDE PLAINE LES GORGES DU YANG-TSEU
Dans la région qui va du Wei, affluent du Fleuve Jaune, au cours moyen du Yang-tseu (fig. 12), Bailey Willis a observé la succession de deux cycles d'érosion. Le premier arriva à la maturité, moins complètement, il est vrai, que dans la Chine du Nord le stade antérieur au dépôt du lœss. Il a laissé dans ces montagnes, jusqu'au Sud du Fleuve Bleu, de larges vallées ouvertes qui se continuent en aval par des canons. Dans les Tsin-ling, on les voit contourner des sommets arrondis, plus élevés de 300 à 600 mètres; malgré ses dentelures, le faîte du massif est d'altitude très uniforme. Le cycle qui produisit ces formes mûres fut clos par un gauchissement qui ranima l'érosion. Au stade qui date du Quaternaire correspondent les effondrements et les gorges comme celles du Yang-tseu.
Le massif des Tsin-ling est une des régions qui, par leur structure interne, manifestent le mieux l'énormité des forces orogéniques. Il se compose de deux systèmes de plissements : celui du Nord s'aligne, comme le Kouen-lun, de l' Ouest- Nord-Ouest à l'Est-Sud-Est, tandis que celui du Sud rejoint la direction sinienne Sud-Ouest-Nord-Est. Or ces deux faisceaux de chaînons ont été refoulés l'un contre l'autre, intimement unis, comme deux barres de fer rouge soudées à la forge. Cet ensemble était devenu une pénéplaine qui ne dépassait guère 300 mètres, quand les récents mouvements du sol le portèrent à des altitudes de 2 000 à plus de 3 000 mètres, en le séparant des vallées du Wei et du Han par des failles ou des gauchissements. Ils en ont fait une sorte de « horst », une barre rigide, limitée au Nord par une muraille qui se dresse brusquement jusqu'à 2 000 mètres au-dessus de la plaine de Si-ngan, s'élève ensuite par une pente douce jusqu'au premier tiers de sa largeur, puis redescend assez rapidement au Sud par une région sauvage de roches métamorphiques. Richthofen a remarqué que les zones les moins accidentées, les plus cultivables, se trouvent au centre du massif et que, par contre, la route devient de plus en plus difficile vers le Sud. Il faut en chercher la cause principale dans le bombement qui a forcé les tributaires du Han à recreuser vers l'aval, tandis que l'intérieur con-
LA CHINE
servait les formes de maturité. L'épaisseur du massif, sa rigidité, ses escarpements en ont fait une barrière qui a empêclié la rébellion musulmane de se répandre vers le Sud, la révolte des Tai-ping de dévaster la vallée du Wei. Toutefois il n'est pas infranchissable; son nom même le prouve : Tsin-ling signifie a passes des Tsin », dynastie originaire d'une ville du même nom, encore très commerçante, située sur le Wei supérieur. Ces passes, qui montent à 1 500 et 2 000 mètres, sont suivies depuis longtemps par des routes qui unissent le Nord et le Sud de l'Empire, routes malaisées, il est vrai, souvent établies sur des corniches, des pilotis au fond des cluses, ou gravissant à grand'peine des versants abrupts (pl. XI, A, et XXIII, A).
Au Sud du massif, le Han suit une dépression tectonique où le bossellement quaternaire a créé deux cavités plus profondes, celles de Han-tchong (470 m.) et de Hing-ngan (245 m.) (fig. 31). Le fleuve va de l'une à l'autre par des caîïons percés dans ces plis par lesquels le système sinien s'infléchit pour rejoindre les Tsin-ling. Pour qui vient de longer les torrents des Tsin-ling, la longue et vaste plaine de Han-tchong semble une terre plantureuse où s'annonce vraiment l'entrée dans la Chine du Sud : des rizières sur les alluvions, des champs d'opium et de coton, des orangers près de gros villages et, sous ce climat très doux, beaucoup de plantes méridionales, qui sont ici à la limite de leur extension. Cette riche dépression a pu être comparée au Bassin Rouge pour l'abondance et la variété de ses produits, mais aussi pour la difficulté de son accès.
Entre le Han et le Yang-tseu s'étend un massif plissé, formé surtout de calcaires primaires associés à des schistes relativement tendres. L'érosion récente y a développé une structure semblable à celle des Appalaches. Aux schistes correspondent des dépressions longitudinales; les calcaires ont résisté, dessinant des chaînes aux pics escarpés, au travers desquelles les rivières, surtout les affluents du Yang, ont creusé des canons remarquablement étroits, pour descendre du bombement vers les rivières qui l'encadrent, le Han et le Yang. Ces montagnes n'ont guère été visitées par les Européens. Absolument déboisées, elles semblent ne pas avoir assez de terres arables pour nourrir leurs habitants, surtout vers les escarpements du Ta-pa-chan, qui dominent le Bassin Rouge. Cependant leurs produits alimentent un commerce actif par le Han : beaucoup d'huile de tong, de vernis, de soie, de thé, de pailles à chapeau, de charbon que le bassin supérieur du Han fournit à toutes les cités situées en aval.
C'est par des cluses et des rapides que le Fleuve Bleu, de Kouei-tcheou à Itchang, traverse ces massifs qui séparent deux des régions les plus riches de la Chine, le Bassin Rouge et la plaine alluviale. Il a dû se frayer un chemin à travers une série de plis alignés vers le Nord-Est, qui l'ont forcé à de brusques détours. Il suit fréquemment les synclinaux remplis de schistes qu'il a pu facilement déblayer, mais souvent aussi il se coude à angle droit pour franchir un anticlinal; ces changements soudains de direction sont déjà une gêne pour la navigation. D'autre part, le gauchissement quaternaire l'a obligé à s'encaisser, alors qu'il commençait à élargir sa vallée, dont il reste une suite de terrasses rocheuses à 600 mètres au-dessus du thalweg actuel. Cet approfondissement fut relativement aisé dans les schistes, mais non dans les calcaires primaires. Leurs énormes masses de bancs compacts, gris ou noirs, resserrent le fleuve à moins de 100 mètres dans des caîïons formidables, entre des murailles qui se
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dressent d'un jet à 500 et 600 mètres et se terminent par des rocs dentelés, des silhouettes de tours, de pinacles qui rappellent les Alpes dolomitiques. Ces couloirs, d'une sinistre solitude, impressionnante pour qui vient de quitter les villes grouillantes du bas fleuve, alternent avec des élargissements où cette rude nature s'adoucit, des coteaux violacés parfumés par les fleurs des arbres fruitiers, de minuscules champs de blé sur les méplats et les bancs qui découvrent l'hiver et de fréquentes plantations de ces bambous dont on tresse les cordes de halage (pl. XXH, A et B).
Presque tout le monde ici vit de la batellerie, au service des chalands, des jonques à voyageurs, grands bateaux plats, longs de 20 à 25 mètres, dont l'arrière se relève en une sorte de château analogue à celui des anciennes galères méditerranéennes. Il leur faut tout un peuple pour franchir ces défilés. Que d'obstacles, en effet, décrits minutieusement par les livres des vieux pilotes chinois, repérés par le Père Chevalier et la mission Hourst. De Tchong-king à Itchang, Archibald Little ne compte pas moins, en 500 milles, de quatrevingt-cinq rapides (pl. XXIII, B). Tout récemment obligée de recommencer son œuvre, l'érosion n'a pas encore eu le temps de scier les dykes de roches éruptives et les barres calcaires qui se relèvent à quelques pieds de la surface et arrêtent les galets; le fond du thalweg est hérissé de rocs pointus, troué de cavités profondes de 130 mètres et davantage, qui déterminent de dangereux tourbillons. Les affluents, contraints eux aussi à recreuser leur lit, accumulent dans le fleuve des masses de débris qui le rétrécissent, l'exhaussent, et ainsi sont nés de très nombreux rapides. D'autres proviennent d'éboulements, comme les deux Sin-tan, dont celui d'amont, près de Yun-yang, est le premier et le plus redoutable des dangers que l'on rencontre à la descente. Très souvent des pans énormes s'abattent dans le fleuve; les bancs calcaires sont traversés en effet par de nombreuses diaclases, et reposent fréquemment sur des lits inclinés d'argiles et de schistes. Nous verrons, en étudiant la navigation du Yang-tseu, quel problème ardu le passage de ces obstacles représente pour le plein développement du Bassin Rouge,