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IV. — LE FLEUVE BLEU INFÉRIEUR

A Itchang, le Fleuve Bleu sort des gorges; des milliers de jonques, aux voiles d'un blanc éclatant, s'amarrent près des vapeurs qui y transbordent les marchandises apportées du bas fleuve. C'est ici en effet que commence le cours inférieur, et rarement la distinction est aussi nette entre les diverses parties d'un organisme fluvial. Vers l'amont, dans un massif qui, vu d' Itchang, semble un mur infranchissable, sans aucun ensellement, sans aucune coupure, s'ouvre à l'improviste un défilé large seulement de 200 mètres, entre des muraifles verticales qui laissent le fond dans une demi-obscurité. Vers l'aval s'étend à perte de vue une immense plaine d'alluvions que le fleuve submergerait chaque été, jusqu'à plus de 100 kilomètres de part et d'autre du thalweg, s'il n'était endigué depuis le grand port de Cha-che (fig. 31).

Dès Itchang, le fleuve n'est plus qu'à 40 mètres au-dessus du niveau de la mer; et il doit parcourir encore plus de 1 700 kilomètres pour parvenir au Pacifique. Aussi s'attarde-t-il; il décrit jusqu'à Han-keou une suite

LA CHINE

de méandres qui ralentiraient singulièrement la navigation, sans les nombreux canaux qui coupent plus au court à travers la plaine. Large de 800 mètres à l'issue des gorges, il atteint 2 kilomètres au confluent duHan; sur cette nappe, les vagues prennent assez de force pour empêcher parfois le passage des voiliers. Les eaux sont si limoneuses et le courant si faible que le moindre obstacle forme des bancs, bientôt recouverts de roseaux, et que le lit s'exhausse au-dessus des campagnes voisines. Celles-ci disparaissent d'ordinaire derrière les digues, les hautes berges boueuses, grisâtres ou jaunâtres, minées par les flots. On est emprisonné entre ces murailles, comme dans ces parties de la Hollande où les clochers et les moulins pointent seuls au-dessus des levées. Quand elles s'interrompent, elles ne laissent voir que la plaine monotone, ses champs fertilisés chaque année par les inondations, ses chenaux sinueux près desquels tournoient les oiseaux d'eau, ses vastes marais poissonneux, ses villages tous pareils dans leurs bouquets d'arbres et de bambous, ses villes qui sont simplement des villages plus grands et fortifiés. On a une fastidieuse impression d'uniformité; aussi les voyageurs se hâtent de gagner des régions plus pittoresques et n'ont guère étudié le cours inférieur, moins bien connu que la zone montagneuse.

Pourtant des problèmes intéressants se posent. Il y aurait à vérifier, par exemple, cette hypothèse d'Archibald Little, d'après laquelle le Yang-tseu arrivait récemment à la mer par une succession de lacs étagés, — un peu comme le Danube à travers les bassins de l'Autriche et de la Hongrie. Le premier correspondait aux parties basses des provinces du Hou-pei et du Hou-nan, que les grandes crues, tous les huit ou dix ans, transforment encore en une mer intérieure d'où émergent seuls les tertres des villages. Il s'arrêtait à l'Est à la chaîne calcaire que le fleuve franchit en amont de Kieou-kiang, en accélérant son courant. Un second lac comprenait le Po-yang et la région située au Nord de celui-ci, limitée vers l'aval par une chaîne transversale et l'étroit canal rocheux de Nganking. Un troisième s'étendait tout autour de Wou-hou. Ces dépressions auraient été remplies par les sédiments, mais pas complètement; des nappes lacustres accompagnent encore le cours du fleuve, surtout dans les deux premières cavités, et s'étalent largement près de sa rive méridionale.

Le lac Tong-ting a, en été, jusqu'à 120 kilomètres de longueur et 80 de largeur. C'est alors une vraie mer aux vagues redoutées. Or il lui arrive en hiver de se dessécher presque complètement, se transformant en une plaine de sable, à travers laquelle les rivières du Hou-nan conservent leurs cours distincts jusqu'à Yo-tcheou. Ainsi Richthofen, en 1870, ne rencontra aucune nappe lacustre en descendant le Siang-kiang; celui-ci continuait jusqu'au grand fleuve entre des berges bien dessinées. Au mois de mai, quand se gonflent les rivières du Hounan, un fort courant se fait sentir vers le Nord-Est; mais sa direction se renverse à l'arrivée de la crue du Yang-tseu, qui remplit la dépression jusqu'à une hauteur de 12 mètres. La lutte entre ces deux flux précipite les alluvions; ceux-ci comblent lentement le Nord du lac, si bien que le Yuan-kiang n'a plus de chenal navigable. Le commerce se restreint presque entièrement au canal qui va du Siang-kiang au port ouvert de Yo-tcheou. Grâce à ses écluses, des milliers de jonques y passent en toute saison, chargées de riz, de houille, de sel, de poteries. On y voit aussi des radeaux géants longs de 100 mètres, qui réunissent jusqu'à 10 000 troncs d'arbres et portent des villages entiers, avec leurs huttes de bambous et leurs jardins flottants. Les rives du lac sont traversées par tout un lacis de canaux;

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