LA RÉGION LITTORALE
L'intérieur. — De la baie de Hang-tcheou à celle de Canton, le littoral dessine un de ces arcs tournés vers le Pacifique, où s'arrêtent brusquement les chaînons de l'intérieur. Ces chaînons, alignés suivant la direction sinienne, laissent entre eux des vallées longitudinales que les fleuves côtiers réunissent par des cluses.
1. Parmi les Chinois, il y avait, avant la Révolution, nombre de réfugiés politiques, et Hong-kong abrita quelques-uns des Jeunes Chinois qui dirigent le mouvement actuel. Ainsi les îles grecques de l'Asie Mineure sauvèrent les réformateurs qui voulaient régénérer l'Empire persan (Weulersse). Aujourd'hui, Hong-kong est la retraite des riches Chinois inquiétés par les troubles constants de Canton.
Géogbai-iiie universelle. — Asie des Moussons, I.
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Ceux-ci descendent rapidement et sont gonflés en quelques heures par les pluies torrentielles de l'été, qui empêchent la remontée des jonques; mais, en temps ordinaire, les petites barques peuvent pénétrer assez loin, malgré les seuils qui prouvent l'extrême jeunesse de ce réseau. Les montagnes, généralement granitiques ou porphyriques, peuvent avoir des pentes raides, des escarpements d'où se précipitent des cascades quelquefois hautes de plus de 100 mètres, comme celle de la Vallée Neigeuse près de Ning-po ; on grimpe à beaucoup de villages par des escaliers taillés dans le roc, et naturellement il n'y a pas une seule route carrossable dans toute cette région. Mais souvent aussi les contours de ces massifs sont assez monotones, sans formes hardies; ils doivent présenter des aspects de vieilles montagnes, sauf aux points où l'érosion actuelle a repris la sculpture du relief. Leur beauté vient, non de leurs grandes lignes, mais de jolis détails, groupés en mille arrangements imprévus qui contrastent avec la monotonie des plaines du Fleuve Bleu ou de la Terre Jaune. Lorsque Richthofen visitait le Tcho-kiang, il notait à chaque page de ses carnets de route la ressemblance avec le Japon : peu de futaies, mais, près de chaque rocher bizarrement découpé, une pagode entourée de cyprès majestueux; dans les vallées, des touffes épaisses de bambous, de grands arbres, d'innombrables moulins à eau, des maisons massives toutes blanches. Et, surtout, un foisonnement de végétation sur ces collines bien arrosées : çà et là, des bosquets de pins et de chênes, d'arbres à suif et à vernis; d'immenses fourrés d'arbrisseaux aux feuilles charnues où s'enlacent des plantes grimpantes, comme le chèvrefeuille, les glycines; des versants entiers disparaissent sous les myrtes, les azalées, les rhododendrons, les roses sauvages. C'est le pays des arbustes verts et des fleurs. Nulle part en Chine on ne retrouve ce pittoresque, cette variété de formes et de couleurs.
La culture même se diversifie; elle sait mieux utiliser les pentes que dans les autres provinces. Le fond des vallées est converti en rizières; mais souvent elles sont si étroitement resserrées que, sur les pentes de ces ravins dominés par des parois abruptes, il a fallu semer d'autres céréales, du maïs, du millet, planter des mûriers, qui sont l'une des principales richesses du Tcho-kiang, ou exploiter les forêts, dont les bois, résineux, chênes, châtaigniers, descendent en radeaux vers les ports. Surtout ces collines sont renommées pour leur thé, comme le marque ce fait que le mot thé correspond à la prononciation dialectale du Fou-kien. Sur les hautes chaînes porphyriques qui séparent cette province du Kiang-si, la population ne vit que de cette culture, devenue si exclusive qu'il faut y faire venir le riz, à dos d'homme, de deux et trois jours de marche (fig. 27, p. 153). Dans d'autres districts, il est vrai, le paysan ne donne pas au thé des terrains qui lui conviendraient fort bien, parce qu'il veut avant tout récolter sa provision de maïs ou de millet. Le thé demande d'ailleurs un travail très minutieux : chaque feuille doit être maniée plusieurs fois isolément; pour la cueillir, pour la séparer du pédoncule, pour la trier avant le grillage, il faut toute une série de patientes opérations où s'emploie la famille entière. Grâce à ces cultures, auxquelles pourraient sans doute se joindre celles de la vigne et de l'olivier, ces régions accidentées nourrissent une population considérable. Le Fou-kien a, parmi les provinces chinoises, l'une des densités les plus élevées. Cela est dû en partie à l'activité maritime. Rappelons-nous également que le Fou-kien n'a pas été dévasté par les Tai-ping comme les régions riveraines du Yang-tseu et le Nord du Tcho-kiang. Il fut protégé par les chaînes de sa fron-
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tière, qui sont les plus hautes et les plus continues du système sinien. Son relief le sépare du reste de la Chine, et cet isolement se marque dans le caractère de sa population, race fière, énergique, qui a ses usages propres, ses costumes, ses dialectes incompréhensibles pour les Chinois du Nord. Très peu visitée par les Européens dans les dernières décades (c'est peut-être la province sur laquelle nous possédons le moins d'itinéraires récents), cette région a pu être convoitée par le Japon, parce qu'elle semble pouvoir se détacher facilement de la Chine et aussi parce qu'elle possède d'excellentes rades.
La côte. — Le littoral de la Chine méridionale est en effet aussi articulé que celui de la Chine du Nord, à la seule réserve du Chan-tong, est plat et monotone. De Hang-tcheou à Canton, c'est une côte à rias typique : des baies aux contours découpés se ramifient entre des montagnes de granité escarpées, jonchées d'éboulis, totalement déboisées; les promontoires rongés par les vagues se prolongent par des récifs. Une foule d'îlots dénudés dessinent une ceinture protectrice derrière laquelle s'abritent même les vapeurs dès qu'ils craignent le gros temps ou les typhons terribles de ces parages. Les indentations des golfes montrent bien que ce sont d'anciennes vallées submergées où la mer s'est avancée dans les thalwegs, tandis que les faîtes de partage constituaient cette multitude de caps et d'écueils. Mais on voit déjà commencer ce travail de régularisation qui tend à trancher les saillants et à combler les anfractuosités. Aussi les bons ports sont-ils plus rares que le ferait supposer l'examen de la carte (fig. 31, p. 171). Plusieurs rades ont été envasées, ou leur issue est fermée par une barre qui deviendra un cordon littoral à l'abri duquel elles se colmateront; les détroits se rétrécissent; des flèches de sable unissent certaines îles entre elles ou avec le continent. Cette « évolution vers la maturité » du littoral est surtout avancée dans l'archipel des Tchou-san où arrivent les boues du Fleuve Bleu. Pourtant ses îles montagneuses, traversées de vallées fertiles, rappellent encore la Mer Intérieure du Japon par leurs falaises déchiquetées, leurs rizières étagées, leurs prairies hérissées de blocs porphyriques. Richthofen vantait le merveilleux port franc que pourrait devenir le havre de Ting-hai, dans l'île principale : un Hong-kong plus vaste, à portée d'un bassin fluvial beaucoup plus étendu et plus riche, facile à fortifier pour dominer l'accès de la Chine septentrionale ou du Japon. C'est une position à surveiller. Ning-po, dans le voisinage, possède ce qui manque à tous les autres ports du Tcho-kiang et du Fou-kien : des voies de navigation intérieure. Un canal va jusqu'à Hang-tcheou, d'où l'on gagne, soit le Tsien-tang, le principal fleuve de la province, soit le canal Impérial; de vieilles constructions, des portes sculptées attestent l'ancienneté de cette route de civilisation. Ning-po est peut-être la ville chinoise la plus opulente après Canton; on trouve à Changhaï beaucoup de ses citoyens, qui ont su accaparer en grande partie le cabotage du bas Yangtseu. Plus au Sud, des ports comme Wen-tcheou, quoique ouvert aux étrangers, mais en réalité peu fréquenté, Fou-ning ont un hinterland trop restreint et trop accidenté pour devenir bien actifs. De Fou-tcheou, au contraire, les barques à thé peuvent remonter assez loin le Min dont l'accès est malheureusement rendu difficile par deux barres; les vapeurs doivent s'arrêter à 12 kilomètres en aval de la ville, à Pagoda, où des Français ont installé un arsenal pour la flotte chinoise. Fou-tcheou (500 000 hab.) a ses fabriques de soieries, et c'était jadis l'un des pr incipaux marché du thé qui lui arrivait de tous les petits havres
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voisins. Au Sud s'ouvre la rade d' Amoy, l'une des plus vastes et des meilleures de l'Asie orientale. Ce fut l'un des ports les plus actifs dès le moyen âge, l'un des quatre premiers ouverts aux Européens (1842) et actuellement l'un de ceux où l'influence japonaise se fait le plus sentir. Ses blanches villas, ses rochers bizarres, surtout sa végétation font songer à la Riviera. La baie de Swatow (Chan-teou) a été envahie par les alluvions du Han, et le port est maintenant à 8 kilomètres de la mer.
A l'Ouest de Canton, la côte reste assez découpée; mais elle paraît laisser plus souvent qu'au Fou-kien une lisière de plaine basse, cultivée en riz, en patates, en cannes à sucre. Tels sont les produits du territoire cédé à la France, en 1898, pour quatre-vingt-dix-neuf ans : Kouang-tcheou-wan. C'est une baie profonde, vaste comme la rade de Brest, protégée par deux îlots. Sa situation sur la route des navires qui vont à Hong-kong lui donne quelque intérêt militaire; mais l'exiguïté de son hinterland ne lui assure pas un grand avenir économique. Plus important est, et surtout était, le marché de Pakhoi, d'où l'on atteignait les districts fertiles du Yu-kiang et la vallée du Si-kiang; mais ce courant commercial a été dérivé en grande partie vers Canton depuis que des vapeurs remontent le Yu-kiang jusqu'à Nan-ning.
Hai-nan. — La grande île de Hai-nan, vaste à peu près comme la Bretagne, est encore l'une des portions de la Chine les moins sinisées, malgré sa proximité du continent, et les moins connues des Européens, malgré le nombre des navires qui passent en vue de ses montagnes. Le détroit qui la borne au Nord est redouté pour ses écueils, la violence de ses courants, ses brouillards. Pourtant les vapeurs qui vont du Tonkin à Hong-kong doivent le franchir. Beaucoup viennent charger des porcs, du coprah, du sucre à Hoi-hao, le seul port fréquenté par les étrangers. Mais il faut jeter l'ancre à 3 milles au large, et peu de visiteurs descendent à terre. Cette côte septentrionale, bordée de cocotiers qui justifient le surnom de Hai-nan, r« Ile des Palmes », termine une large plaine ondulée, dominée au Sud de Hoi-hao par un alignement de cratères, analogue à la chaîne française des Puys. Un alignement semblable, de l'autre côté du détroit, parcourt la péninsule de Lei-tcheou, et accuse peut-être la date récente des dislocations qui ont séparé Hai-nan du continent. Sur les coulées et les alluvions s'étendent largement les champs de riz, de cannes à sucre, d'arachides. Par contre, au Sud de l'île, les montagnes ne laissent guère d'espace cultivable sur le bord de la mer. Elles s'élèvent dans l'intérieur en un épais massif de granité, dont le sommet culminant se divise en cinq pointes, « les cinq doigts » (environ 2 000 m.). De ces pics escarpés et parés d'arbres géants où s'enlacent des lianes ligneuses, rayonnent de clairs ruisseaux, qui finissent par rouler des eaux sales dans les savanes et les roselières de la plaine côtière. Ces montagnes pittoresques sont restées le pays des Sai ^. Chasseurs, bûcherons, cultivateurs de maïs et de riz rouge, les Sai ont su conserver leur indépendance, tout en laissant les marchands cantonnais venir chez eux et, malheureusement, leur apporter l'opium. Les armées chinoises ont été arrêtées par ce relief tourmenté, par la crainte de la malaria, autant que par la crainte de ces « barbares » insaisissables. Les immigrants, originaires
1. Le terme Lai ou Loi est appliqué par les Chinois à tous les indigènes de l'île indistinctement, aux Sai de la montagne comme aux Tai de la plaine septentrionale.
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surtout du Fou-kien et du Kouang-tong, sont confinés dans les régions basses, où ils se sont croisés avec les indigènes, sans pénétrer dans les riches vallées du pays Sai, qui pourraient cependant nourrir de gros villages. Même dans la plaine côtière, il reste de vastes espaces incultes, couverts de broussailles ou de hautes herbes, qui conviendraient fort bien au riz ou au bétail. La population ne suffît pas au défrichement, d'autant que ces insulaires émigrent en grand nombre et que beaucoup sont débilités par le paludisme. L'homme manque à la terre, alors que c'est l'inverse dans les provinces depuis longtemps soumises aux Chinois. Trop lointaine, Hai-nan est restée, comme le Yun-nan et le Kouang-si, plutôt une colonie qu'une terre véritablement chinoise.
Toutes ces régions de la Chine méridionale semblent prédisposées à la vie maritime par l'articulation de leur littoral. En fait, on voit sur ces côtes beaucoup de pêcheurs, de mariniers, mais peu de navigateurs au long cours. Pourtant, au moyen âge, leurs rades étaient fréquentées par les marchands qui venaient acheter le thé, la soie, le sucre à Ning-po, à Fou-tcheou, à Amoy, à cette ville de Tsiuan-tcheou qui est le Zaytoun de Marco Polo, l'un des plus grands ports du monde à son avis. Toute l'activité maritime de l'Empire se concentrait dans ces parages; le nom même par lequel nous désignons la barque chinoise, jonque, est emprunté aux dialectes du Fou-kien. Les vieilles jonques de mer, qui disparaissent aujourd'hui devant les progrès de la vapeur, étaient des vaisseaux larges, à fond assez plat pour ne pas racler les écueils, pouvant loger jusqu'à près de 200 passagers. Elles visitaient tout l'Extrême-Orient, les mers de la Sonde, et se risquaient parfois jusque dans l'Inde. Au v^ siècle, elles arrivaient jusqu'à l'embouchure de l'Euphrate, à portée de la civilisation des Abassides. Au milieu du xiv^ siècle, Ibn Batuta rapportait que les jonques absorbaient tout le commerce de la côte de Malabar à la Chine. Or aujourd'hui elles ne dépassent pas Ceylan vers l'Ouest; encore ne font-elles plus guère que le cabotage. Cette décadence ne s'explique point par l'ensablement des rias; ce motif vaut bien pour Tsiuan-tcheou, mais d'autres havres, profonds et abrités, ont aussi perdu leur animation. Peut-être faut-il faire intervenir des causes historiques : l'insécurité de la Chine méridionale depuis plusieurs siècles, le développement de la piraterie. Dans ces baies où l'on n'arrive souvent que par des passes encombrées d'écueils, les forbans échappaient aux flottes mandarinales, et leurs équipages s'accroissaient de tous les miséreux. L'apparition soudaine de leurs jonques noires, avec leurs voiles de bambous et les énormes yeux blancs ou rouges de l'avant, terrifiait les anciens voyageurs. Les canonnières ont seules pu les pourchasser dans ce labyrinthe de promontoires et d'îlots, analogue aux indentations d'autres rivages redoutés, ceux des corsaires dalmates et ceux des Vikings norvégiens. Depuis la Révolution, certains rochers ont repris leur mauvais renom. Beaucoup de bateliers appartiennent à une population méprisée, celle des Tong-kia, qui, dans plusieurs districts, ne peuvent ni posséder un champ, ni même habiter la terre ferme; ils logent dans leurs barques qui errent de crique en crique avec leurs jardins et leurs temples flottants^.
En somme, l'influence maritime se traduit aujourd'hui dans ces régions
1. Peut-être sont-ils les descendants des autochtones spoliés par les Chinois? Peut-être le mépris qui les atteint traduit-il simplement l'opposition si fréquente du cultivateur et du marinier, opposition qui doit être particulièrement marquée dans la race chinoise, si fortement attachée à la terre.
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moins par le développement de la navigation que par celui de l'émigration dans les pays d'outre-mer. Jusqu'à ces dernières années, celle-ci provenait presque exclusivement du Kouang-tong, de Hai-nan, surtout du Fou-kien. Ce sont les dialectes de Swatow et d'Amoy que parlent les Chinois établis à Singapour, à Java, aux Philippines, en Amérique. De ces ports partent d'ordinaire les convois de coolies et de petits marchands qui vont chercher fortune au loin. Sans doute, cette expatriation en masse n'a rien que de naturel dans un pays montagneux au littoral articulé; rappelons-nous la Norvège, le Chan-tong. Le Fou-kien, qui a une très forte densité malgré l'exiguïté de ses terres cultivables, qui est plus riche en thé qu'en riz, pourrait bien être surpeuplé. Ainsi c'est des provinces méridionales, les plus tardivement atteintes par l'avancée chinoise, les moins sinisées, que viennent ces groupes de Chinois si nombreux et si actifs dans le Sud-Est de l'Asie et le Nouveau Monde : ils semblent des colonies de colonies.