L'AGRICULTURE
L'agriculture, la profession la plus honorée en Chine, est encore la plus répandue de beaucoup, plus certainement qu'au Japon et probablement que dans l'Inde. Elle doit cette faveur à la fécondité d'une grande partie du sol, mais aussi à ce que l'évolution économique est moins avancée et que chaque région doit produire sa subsistance. Autre trait d'archaïsme : les gains de la culture sont très souvent accrus par ceux de l'industrie familiale, car l'extrême division de la propriété foncière les rendrait insuffisants. Dans le Midi, la grande exploitation commence à 6 hectares, l'exploitation moyenne ne dépasse guère 1 hectare. Beaucoup de paysans ne disposent que de quelques ares près de leur habitation. Ce morcellement excessif, qui les prive de tout capital, est l'une des causes qui expliquent leur routine (fig. 27).
Nous avons indiqué (p. 47) par quel travail acharné le paysan tire de ce minuscule domaine un rendement parfois considérable, inférieur cependant à ce qu'on pourrait attendre de ce labeur avec des procédés moins primitifs. Nous avons vu comment il se limite étroitement aux plaines, en négligeant les moindres collines. D'après une statistique officielle, 12 p. 100 seulement du sol serait utilisé dans la Chine proprement dite. Le Chan-tong paraît être la seule province où cette proportion s'élèverait à plus de 50 p. 100. On ne trouve de vastes régions de culture que sur les plateaux du lœss, dans la Grande Plaine, dans le Bassin Rouge, et dans quelques vallées du Sud. Ailleurs le paysan cultive bien la moindre parcelle de terre plane, mais ce sont des oasis perdues dans une immensité improductive. Grâce à son relief aplati, le Nord dispose de plus d'espace. Seulement sa situation à la limite de la mousson rend son climat plus variable, plus sujet à des sécheresses désastreuses. Il ne lui permet qu'une seule récolte par an, au lieu de deux fréquemment et, çà et là, de trois au Sud. D'autre part, le Nord, voisin du grand centre d'élevage qu'est la Mongolie, possède beaucoup plus de bétail, par suite plus d'engrais, et il peut cultiver beaucoup plus de terre relativement à sa population. Au contraire, dans le Midi où celle-ci est seule à fournir l'engrais, on ne peut entreprendre de vastes défrichements, ni même toujours restituer à la terre les principes dont la récolte l'a dépouillée. On a souvent signalé que des plantes exigeantes comme le coton voient leur rendement diminuer peu à peu. Dans une grande partie de la Chine, le sol est épuisé par cette agriculture millénaire qui s'étiolera peut-être bientôt si elle n'adopte pas quelques-unes des pratiques européennes : la variété des assolements, l'apport d'engrais appropriés, d'amendements comme la marne dans la Grande Plaine.
Les cultures alimentaires. — Partout elles prédominent : la crainte des disettes empêche les régions de se spécialiser dans d'autres cultures même plus avantageuses. La principale est celle du riz, à laquelle serait réservé un huitième au moins de la surface cultivée. Peut-être ce chiffre est-il au-dessus de la réalité, car le riz est très étroitement limité par la possibilité d'irrigations faciles. En dehors de la Chine du Sud, les voyageurs ne signalent guère de vastes rizières que dans la cuvette du Sseu-tchouan. On en voit encore sur les cours supérieurs du Han et du Wei, mais elles sont déjà moins fréquentes que les champs de blé au Nord de Han-keou, de Nankin. Dans la Grande Plaine, elles ne dépassent guère le Fleuve Jaune inférieur : le pays devient trop froid, surtout trop sec.
GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE
Pour approvisionner Pékin, les empereurs mantchous se faisaient livrer un tribut de riz par les régions de grande production, celles du bas Yang-tseu. Le riz chinois, aux grains minuscules, est d'ailleurs très inférieur à ceux du Japon et de l'Indochine. Dans le Sud, il alterne souvent par assolement avec le blé, et dans le Nord il est remplacé par celui-ci qui est la véritable céréale de la Terre Jaune et qui convient mieux aux steppes de ses plateaux. Aux confins de la Mongolie, dès Tien-tsin et Lan-tcheou, l'un et l'autre font place à d'innombrables variétés de millet. Le maïs est disséminé du Tonkin au Nord du Chan-si. Au Yun-nan, au Kouei-tcheou, au Bassin Rouge, c'est la culture d'été dans toutes les régions qui ne disposent pas d'assez d'eau pour le riz; c'est le succédané de celui-ci, et il peut, lui aussi, nourrir une population très dense. Il monte plus haut, jusqu'au delà de 3 000 mètres sur le Ya-long. Mais dans les montagnes on sème de préférence l'orge vers le Tibet, l'avoine vers la Mongolie, partout le sarrasin et la pomme de terre qui a permis de relever la limite de l'habitat. Et toujours ce jardinier qu'est le Chinois plante une foule de légumes, en particulier des légumineuses comme le soja, qui complètent son alimentation en graisses. D'après la Mission Lyonnaise, il peut devenir le producteur le plus important du monde pour les huiles végétales, tellement abondent les plantes oléagineuses les plus variées : sésame, arachide, moutarde, colza, haricots, coton. Sans doute l'emploi de ces huiles se restreint à mesure que celui du pétrole se répand, même dans les provinces éloignées des côtes; il reste cependant important pour l'industrie comme pour les usages domestiques. La canne à sucre, liée au climat subtropical, ne prospère que dans la cuvette privilégiée du Sseutchouan, sur les rives du détroit de Formose, dans le bassin du Si-kiang; encore n'accompagne-t-elle pas longtemps vers le Nord les affluents septentrionaux de celui-ci. Beaucoup plus vaste est l'aire du thé, bien que ce camélia au feuillage persistant, assez indifférent au froid, exige une humidité constante en hiver et en été. Il rencontre ces conditions sur les collines de la Chine méridionale, surtout sur celles qui encadrent le Kiang-si à l'Ouest, et plus encore à l'Est, vers le Fou-kien, puis au Sud du bas Si-kiang. Le thé de Pou-eul, au Yun-nan, n'est guère consommé que dans le pays et en Indochine. Les principaux centres d'expédition, qui ont donné leur nom aux diverses variétés, sont Kieou-kiang, Han-keou, Fou-tcheou, Canton. Outre le thé en briques, de qualité inférieure, dont se contentent le Tibet et la Mongolie, une grande partie de la récolte était jadis vendue en Russie, par la route des caravanes qui partaient de Kalgan, puis par le Transsibérien. Ce n'est pas le seul marché que le thé chinois ait récemment perdu. Il y a quarante ans, la Chine fournissait le monde entier; aujourd'hui elle se laisse distancer par l'Inde et par Ceylan, elle est menacée par Java et par le Japon. Le recul provient en partie de ce que le goût de la clientèle s'est modifié et qu'elle préfère actuellement un breuvage plus chargé de tannin. Or le Chinois n'a pas su s'adapter à ce changement, et il continue à préparer les feuilles selon les habitudes de ses ancêtres, tandis qu'ailleurs cette préparation se fait dans de véritables usines.
Les cultures industrielles. — Le premier rang revient à celle du coton, qui procure le vêtement du peuple et qui est répandu à peu près partout. Jusqu'ici les grandes régions de production étaient localisées sur le bas Fleuve Bleu où il trouve à la fois de riches alluvions et un climat chaud, humide sans
LA CHINE
excès. Les principaux centres sont : 1° dans la zone littorale, près de Ning-po, surtout de Hang-tcheou, sur les bords du lac Tai-hou, sur la rive Nord de l'estuaire du Yang-tseu; — 2° dans le Ngan-houei, le long du Yang et du Houai; • — 3° au Hou-pei, autour des lacs situés à l'Ouest de Han-keou; le Gossypium couvre ici les quatre cinquièmes du sol; il se vend surtout au Sseutchouan qui plante aussi sur ses collines le coton herbacé. Depuis plusieurs années, le coton se répand rapidement dans les provinces du Nord-Est, qui produisent un peu plus de la moitié du coton chinois; leurs fibres sont centralisées par Tien-tsin, qui les expédie au Japon, aux États-Unis, et qui a une importante manufacture chinoise. Malheureusement la culture est restée routinière, et on n'obtient que des qualités assez médiocres (fig. 28).
La sériciculture, qui est restée longtemps le monopole de la Chine et la base de ses relations avec l'Occident, est en honneur depuis la Mantchourie jusqu'à Hai-nan. En effet le mûrier est peu exigeant pour le climat et pour le sol, et partout la population est assez dense pour les soins minutieux qu'exige la production de la soie. Les régions où elle est le plus développée sont : loles plaines basses de Nankin, de Changhaï, de Hang-tcheou. Ici les cocons sont pour la plupart aussi bons que ceux de France et d'Italie; ils donnent les variétés belles et blanches appelées par excellence les « soies de Chine »; — 2° le Kouangtong : les « soies de Canton » sont très appréciées pour les articles qui exigent un fil bon marché, régulier et brillant; — 3° le Chan-tong, qui envoie les «soies jaunes » les plus réputées du marché chinois, les deux Hou, le Bassin Rouge dont le mûrier est l'une des grandes richesses (districts de Kia-ting, de Paoning, etc.). Sa culture florissait au Yun-nan, mais la révolte musulmane l'y ruina. Ajoutons qu'il y a, dans les régions accidentées du Chan-si, du Chantong et du Midi, une production très considérable de « soies sauvages »; elles sont sécrétées par des chenilles vivant en plein air sur d'autres arbres que le mûrier, en particulier sur les chênes. Malheureusement pour la Chine, la sériciculture n'y est pas encore devenue une science. Ignorant tout de la lutte qu'il faudrait entreprendre contre les maladies du mûrier et du ver, négligeant la qualité pour obtenir la quantité, le paysan voit dégénérer les races de bombyx; les épidémies ont été assez meurtrières pour faire craindre que, devenu incapable d'exporter, il laisse l'industriel européen à la merci du marché japonais. De là l'intérêt des essais d'amélioration tentés à Changhaï, à Nankin, par des techniciens français et indigènes.
D'autres textiles sont très répandus, le chanvre, le jute, surtout la ramie; on commence seulement à les employer dans des usines modernes; c'est peutêtre là le point de départ d'industries importantes. On peut aussi attendre beaucoup de la préparation des vernis végétaux, notamment avec une euphorbiacée, l'abrasin, qui pousse en quantité dans le Kouei-tcheou. Sur les montagnes du Sud et de l'Ouest chinois, l'anacardier renferme dans ses graines le «suif végétal » dont on fait des bougies; son latex, mélangé au vermillon, forme la laque.
Bien d'autres plantes pourraient être étudiées et propagées pour les besoins de l'industrie, lorsque la Chine, mieux pourvue de moyens de communication, n'aura plus à craindre la famine si elle restreint l'espace consacré aux cultures alimentaires, et lorsqu'elle commencera à tirer parti de ses régions montagneuses. Dans celles-ci, sans avoir à modifier complètement sa technique ni à renoncer à sa préférence pour les plaines, elle pourra développer les cultures
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arbustives et l'élevage. Actuellement il se restreint à celui des animaux de travail, d'ailleurs peu soignés, des porcs et des volailles. Or les plateaux de la Terre Jaune et du Yun-nan pourraient nourrir d'énormes troupeaux de moutons et de bovidés qui se vendraient bien dans les villes de tout l'Extrême-Orient ^.
FiG. 28. — La récolte du coton, d'après une gravure chinoise.
Paysage du bas Yang-tseu; bâtiments en argile et paille, disposés autour d'une cour (Extrait des Variétés sinologiques, n» 1 : L'île de Tson-ming, par le P. H. Havret).
En somme, l'agriculture chinoise compte relativement peu dans le commerce mondial. Une très grande partie de sa production est retenue par le marché intérieur, en raison de la densité d'une population dont elle n'arrive même pas à
1. A signaler, comme indice de ce qui pourrait être fait ailleurs, que l'élevage du mouton se développe rapidement au Chan-tong le long de la voie ferrée par laquelle on expédie les laines au Japon.
GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. — Asie des Moussons, I.
LA CHINE
satisfaire les besoins régulièrement, sans disettes. Elle ne vend guère au dehors que la soie, le coton et le thé, mais ces produits sont souvent d'une qualité médiocre qui diminue leur débit à mesure que d'autres nations asiatiques lui font une concurrence plus âpre grâce à une technique plus rationnelle. C'est seulement à la condition d'adopter cette technique que la Chine pourra maintenir, puis accroître ses exportations agricoles.