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L'INDUSTRIE

Jusqu'à nos jours, l'industrie de la Chine ressemblait à celle de l'Europe médiévale : plus variée, en raison de la diversité des matières premières, admettant par là une certaine spécialisation régionale, elle était aussi généralement associée à la culture, aussi nettement domestique. Dans le Hou-pei, le grand centre de tissage pour le coton, toutes les familles le cultivaient, le filaient et le tissaient; de même, dans le Sud du Tche-li. A Tcheng-tou, l'un des principaux marchés régulateurs de la soie, chaque fabricant n'avait chez lui qu'une dizaine de métiers, mais tous les paysans du Bassin Rouge faisaient des tissus, des rubans, des broderies. Cette petite industrie, qui transformait sur place les produits du sol, était asservie à la routine; elle employait des instruments grossiers, des méthodes primitives, et son travail, très lent, n'obtenait en général que des qualités médiocres. Cependant, certaines soieries, le papier, l'encre du Ngan-houei, les bronzes et les laques, les céramiques faisaient exception; il y avait, notamment au Kiang-si, des usines qui façonnaient jadis des porcelaines réputées pour leur finesse et l'éclat de leurs couleurs. Mais une concentration de ce genre était rare. L'industrie était d'ordinaire largement dispersée, parce que les communications étaient difficiles, et aussi parce que, n'employant guère de machines, elle n'était pas liée aux forces motrices (fig. 29).

Ce type archaïque survit encore dans la majeure partie de la Chine, dans toutes les régions d'accès difficile, où ne pénètre pas la concurrence du machinisme. Celui-ci entraînera sans doute à la longue une crise sociale analogue à celle qui sévit dans l'Inde, où les cotonnades de Manchester et de Bombay ont réduit à la misère le tisserand de village. Déjà le conflit de l'artisan et de la machine a éclaté sur le bas Yang-tseu, et c'est, parmi bien d'autres, un signe de l'évolution industrielle qui transformera la Chine une fois pacifiée.

Ses débuts ont été tardifs, bien sporadiques et bien lents, si on la compare à celle qui se précipitait au Nippon vers la même époque. Elle ne date que delà guerre de 1895 et fut d'abord l'œuvre exclusive des étrangers. Les premières manufactures furent montées avec les capitaux et sous la direction des Européens ou des Japonais, sur les concessions de Changhaï, à Tsing-tao, en Mantchourie. L'industrie indigène est née à Han-keou, vers la fin du régime impérial, d'un mouvement patriotique analogue à celui du parti swadeshi dans l'Inde, de la volonté de se passer de l'Europe, en produisant sur place ce qu'on lui achetait. Puis, après la proclamation de la République, l'enthousiasme redoubla pour les entreprises industrielles, auxquelles le nouveau régime chercha à intéresser les puissantes corporations de négociants chinois. Cette même ferveur patriotique se manifesta encore par le boycottage des marchandises japonaises; elle suscita alors les fabrications similaires : bonneterie, savons, bougies, allumettes, etc. Puis, comme dans tous les pays neufs, l'industrie locale se développa

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d'une façon inespérée, pour couvrir le déficit des produits européens pendant la Grande guerre. Nombre d'articles, jadis achetés à l'étranger, furent fabriqués dans le pays, et il y a bien peu d'industries susceptibles d'être créées dans ces conditions nouvelles dont on n'ait fait l'essai. Naturellement, on n'en est guère qu'à la période des débuts. Sur les 25 749 manufactures recensées en 1915 par le ministre chinois du Commerce, 18 212 n'employaient que de sept à trente ou\Tiers; 363 seulement disposaient d'une force motrice, avec une consommation de charbon de 537 833 tonnes par an. Toutefois, on comptait déjà 181 manufactures employant de cinq cents à mille ouvriers, 54 plus de mille

FiG. 29. — Le tissage à domicile (bas Yang-tseu), d'après une gravure chinoise (Extrait des Variétés sinologiques, n° 1 : L'île de Tson-ming, par le P. H. Havret).

ouvriers, et ces chiffres ont certainement augmenté dans d'assez fortes proportions. Changhaï s'entoure d'usines, pour développer sa fonction de port industriel; de même, quoique à un moindre degré, Han-keou. Parmi les principaux centres de l'industrie nouvelle, le Tche-li et le Chan-si viennent en tête, l'un, à cause des nombreuses entreprises gouvernementales, l'autre, grâce à ses riches banques indigènes, tous deux aussi à la faveur de leurs mines. Le Chantong les suit dans cette voie, bien qu'un peu menacé par l'activité que les Japonais ont su donner à leurs entreprises en Mantchourie.

Les textiles. — L'industrie du coton est peut-être celle qui a réalisé les progrès les plus marqués, particulièrement depuis la guerre. En 1925, on comptait 3 461 000 broches, dont 1 982 000 à des Chinois, 1 275 000 à des Japonais; 23000 métiers, dont 13 400 à des Chinois. Les usines les plus importantes sont groupées autour de Changhaï, qui compte vingt-deux filatures chinoises, trentedeux japonaises, quatre anglaises. Sans doute, la Chine continue à envoyer au Japon une grande partie de sa production en coton brut, pour la recevoir ensuite sous forme de filés et de tissus. Mais déjà on sent réussir l'effort pour éviter

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de payer ce tribut aux industriels nippons. Ceux-ci ont été obligés d'améliorer la qualité de leurs articles pour conserver leur clientèle. D'autre part, celle des États-Unis est actuellement très diminuée par le fait que les tissages chinois se spécialisent dans les grosses toiles, les coutils, que fournissait précisément l'Amérique. Le seul obstacle au développement de l'industrie cotonnière, en dehors de la situation politique, est dans la qualité de la matière première : si la Chine occupe le troisième rang parmi les pays producteurs, immédiatement après les États-Unis et l'Inde, toute sa production consiste en fibres grossières qui ne peuvent donner de fils très fins. Il est vrai que l'immense clientèle populaire, vêtue de coton, se contente d'étoffes plus grossières encore que celles des tissages de Changhaï.

L'industrie de la soie, bien loin d'égaler les progrès de celle du coton, est menacée dans l'un de ses principaux centres, Tche-fou, et cela parce que les procédés d'élevage, de dévidage ne se sont pas améliorés selon l'exemple que donnaient les Japonais dans les provinces soumises à leur influence. Autour de Tsing-tao où ils ont créé, avec nombre d'autres usines, une grande filature de soie, ils ont distribué aux paysans du Chan-tong des plants de mûriers sélectionnés, ils leur ont enseigné les procédés modernes. Et surtout la Mantchourie méridionale est devenue sous leur direction une grande région séricicole, dont Ngan-tong tend à devenir le marché et l'usine, grâce à sa proximité des mines de charbon et de fer. Plusieurs filatures viennent de s'y construire, et plusieurs négociants de Tche-fou sont en voie d'y transporter la fabrication des pongées. A l'étroit dans leurs îles, les Japonais se hâtent de donner à leurs entreprises une base plus large sur le continent, et l'on voit quelle concurrence en peut résulter pour la jeune industrie chinoise (fig. 27).

Les mines. La métallurgie. — L'une des voies où l'avenir est le plus assuré et le plus beau est dans l'exploitation du sous-sol. Que sa richesse ait été exagérée lors des premières explorations géologiques, c'est ce qui semble démontré aujourd'hui, au moins pour le Yun-nan, dont Leclère n'a pas vu la structure troublée, même pour le Chan-si, où les estimations de Richthofen paraissent trop fortes pour le fer et peut-être pour la houille, surtout pour le Chan-tong, où les espérances des Allemands ont été un peu déçues. Mais, d'autre part, la Commission japonaise d'études géologiques a récemment découvert un vaste bassin houiller dans le Kiang-si, un autre dans la Mongolie intérieure, contenant plus de deux billions de tonnes. Des évaluations qui semblent modérées attribuent à la Chine près de cent milliards de tonnes de houille, soit bitumineuse, soit sous forme d'anthracite. En 1925, l'extraction atteignait déjà 20 500 000 tonnes, dont une moitié dans des fosses d'agencement moderne, l'autre dans des dizaines de milliers de petites fosses primitives. Or il n'y a guère de mine un peu importante que dans le voisinage des voies de communication : on devine leur essor le jour où celles-ci seront améliorées. Ajoutons que le fer existe en quantités énormes : un milliard de tonnes a été reconnu, dont près de cent millions de tonnes sur les rives mêmes du Fleuve Bleu, et la production annuelle atteint 1 500 000 tonnes. Le Japon est venu chercher ici le fer que lui refusèrent parfois les États-Unis, et il contrôle les neuf dixièmes des gisements chinois. Sur les statistiques de la production mondiale, la Chine arrive avec 75 p. 100 pour l'antimoine, 50 p. 100 pour le tungstène. Le massif de Ko-kieou, au Yun-

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nan, produit à lui seul 17 000 tonnes d'étain grillé, et ce chifîrc pourrait être doublé, car, en dehors d'une installation moderne montée par une société chinoise, les procédés sont restés tout à fait primitifs. Les grandes régions sidérurgiques semblent devoir être plus au Nord : 1° le Chan-si, qui détient encore le premier rang pour l'extraction de la houille; 2° la région si riche et relativement accessible qui borde la mer de Tien-tsin à Moukden, avec son annexe du Leaotong; 3° le Hou-nan, où le charbon, le fer, le plomb, l'antimoine abondent non loin de ce lac Tong-ting dont les rives se couvriront certainement de fours à coke et de fonderies; 4° le Hou-pei, grâce au charbon de Ping-yang et au fer de Ta-yeh. De puissantes usines chinoises, notamment à Han-yang, vont produire près d'un million de tonnes de fonte; mais la Chine doit encore importer l'acier. Sans doute, de vastes entreprises de ce genre rencontrent un milieu peu favorable dans la Chine d'aujourd'hui. Pourtant il en est où l'on ne croyait pas qu'elle dût s'engager de sitôt, et que la guerre a fait naître : ainsi les constructions navales, favorisées alors par la rareté du fret, les demandes des Alliés. Les tôles de Han-yang sont utilisées à Han-keou dans des chantiers exclusivement chinois; d'autres steamers sont montés à Changhaï et à Hong-kong.

L'avenir. — Le seul obstacle à l'essor industriel de la Chine est dans sa situation politique. Une circulaire présidentielle, bien significative, prescrivait, en 1916, aux préfets du Fou-kien et du Kouang-tong de ne pas molester les négociants chinois qui, après avoir fait leur fortune à l'étranger, reviennent habiter ces provinces : on pourrait ainsi les décider à subventionner les industries régionales, tandis que, jusqu'ici, ils préfèrent placer leur argent au dehors, craignant les exactions des mandarins. S'ils perdaient cette crainte, en effet, ce serait tout simplement la transformation de l'économie nationale, à laquelle ils apporteraient et leurs capitaux et leur esprit d'initiative et leur habileté commerciale. Aujourd'hui ils les emploient à exploiter toute l'Indochine et l'Insulinde; c'est à eux qu'appartiennent les grandes rizeries de Cholon, de Bangkok, avec des lignes de navigation. Que feraient-ils dans leur patrie une fois pacifiée et réorganisée? Elle possède en quantité le combustible, le fer et d'autres métaux, les matières premières, la main-d'œuvre à des prix exceptionnellement bas : on sait depuis longtemps qu'elle arriverait à l'un des tout premiers rangs parmi les nations industrielles, sans les vices de son gouvernement. Le fait nouveau, c'est que, malgré ceux-ci, elle s'est montrée capable de créer des usines qui prospèrent, qui se multiplient, qui restreignent déjà pour quelques articles le tribut payé à l'étranger. Il y aura certes des surprises, peut-être des reculs, dans leur développement ultérieur qui dépend de tant d'inconnues ^. Mais, dès à présent, on ne peut plus parler de l'immobilité chinoise; les nations de race blanche ne peuvent plus compter sur on ne sait quelle fatalité ethnique qui ferait à perpétuité d'un pays aussi peuplé, doté d'une telle richesse virtuelle, le client de leurs industries. Il peut arriver à se passer d'elles, à conserver ses matières premières en quantités de plus en plus grandes, pour les manufacturer lui-même.

1. La guerre civile a été désastreuse en 1927 pour les industries, surtout dans la région du Yang-tseu, ainsi que pour le commerce des ports. Les troubles récents ont achevé la ruine du matériel ferroviaire.

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