I. — LA POPULATION DE LA CHINE
II n'y a pas d'État dont la démographie nous soit aussi peu connue que celle de la Chine. Déjà, sur le chiffre de la population totale, nous rencontrons les évaluations les plus divergentes. Les voyageurs se contredisent; cependant la plupart ont tendance à l'exagérer, car les habitations qui s'alignent souvent en interminables « villages de rues » leur ont dissimulé les vastes étendues vides qui s'intercalent entre les routes. Pour les recensements, quand on sait la part d'erreurs, volontaires ou non, qui subsistent dans ceux de l'Europe, on devine ce que peuvent être ceux de la Chine. W. W. Rockhill était arrivé, en élaborant les données du dénombrement par familles de 1910, qui paraît plus sûr, à un total de 330 millions pour l'ensemble de l'Empire, de 311 millions pour les dixhuit provinces de la Chine propre. Ces chifïres sont bien inférieurs aux 400 millions que l'on attribue d'ordinaire à la Chine, mais non pas, semble-t-il, à la réalité. Cependant celui de 421 millions pour les dix-huit provinces a été donné en 1922 par le China Continuation Committee, dont les missionnaires ont contrôlé les documents fournis par les fonctionnaires provinciaux; vers la même époque, l'Administration des postes chinoises arrivait à un résultat analogue (411 millions). Le Comité lui-même reconnaît que ses évaluations sont un peu élevées; nous pensons, avec le Père Dugout, qu'elles le sont beaucoup 1, et nous préférons nous en tenir à celles de Rockhill : la population n'a pas dû augmenter, loin de là, depuis la Révolution de 1911.
Certes on s'attendrait à un rapide accroissement, du moins en temps normal. Dans une grande partie de la Chine, le sol produit par an deux récoltes. Le culte des ancêtres, pour assurer sa perpétuité, encourage la précocité des mariages et leur fécondité. Dans les plus petits hameaux bourdonnent des nuées d'enfants. Seulement, beaucoup disparaissent en bas âge; un médecin assurait qu'à Pékin la mortalité des enfants dépasse de beaucoup 50 p. 100 des nais-
1. Quelques recensements faits par des organisations privées, selon les méthodes modernes, ont trouvé dans plusieurs grandes villes des chifïres inférieurs de plus de moitié à ceux des statistiques officielles récentes. Pékin n'a que, soit 811 000, soit 836 000 habitants (le prétendu recensement de 1920 lui donnait 3 014 000 hab.); Canton n'a que 675 000 habitants, alors que le Comité indique de 1 500 000 à 2 millions. Ses chiffres sont supérieurs à ceux de tous les recensements chinois antérieurs ; or l'on ne peut admettre que la population se soit accrue depuis vingt ans, dans une période aussi troublée. Nous reconnaissons d'ailleurs que son enquête fournit de précieux renseignements démographiques.
LE PEUPLE ET l'ÉTAT CHINOIS.
sances. Celle des adultes est aussi très élevée, au moins dans le peuple : qu'on songe à la misère si fréquente dans les basses classes, au travail épuisant des coolies, au mépris de l'hygiène, à l'usage de l'opium, à l'efîrayante mortalité des femmes en couches; qu'on se rappelle comment la difficulté des transports empêche de lutter contre les famines, accompagnées des épidémies qui se propagent dans la promiscuité et la saleté des agglomérations chinoises. Al. Hosie a calculé que, de 620 à 1643, il n'y eut pas moins de cinq cent quatre-vingttrois années de sécheresses meurtrières, dans l'une ou l'autre des dix-huit provinces, particulièrement dans celles du Nord, qui sont à la limite de la mousson pluvieuse. Ainsi la mort décime ces fourmilières humaines, même en temps normal. Dans les chrétientés indigènes voisines de Changhaï, la moyenne de la vie ne dépasse pas vingt-sept ans et demi; le taux d'accroissement est bien inférieur à 1 p. 100 par an. Or il a chance de dépasser sensiblement celui des populations païennes, qui négligent et même suppriment souvent les fillettes, inutiles au culte des ancêtres; dans les grandes villes, il y a deux hommes pour une femme, et le nombre des hommes l'emporte de beaucoup même dans les campagnes : d'où réduction de la natalité. Ainsi, normalement, la population pourrait bien ne pas augmenter avec l'elîarante rapidité que l'on croit. Et, d'autre part, elle est exposée à de fréquentes calamités : typhons, séismes (celui du Kan-sou, en 1921, aurait tué 300 000 personnes), sécheresses, inondations (en 1888, le Fleuve Jaune en engloutit 2 millions dans le seul Ho-nan), et surtout ces troubles qui abondent dans l'histoire chinoise. Les révoltes des musulmans, qui ont désolé vers 1860 le Kan-sou, le Chan-si, le Yun-nan, ont coûté plus de 2 millions d'existences; les ravages des Tai-ping, au moins 30 millions, et ils ont transformé en broussailles pour de longues années quelques-uns des districts les plus plantureux du Fleuve Bleu. On comprend que, d'après Rockhill, la population de la Chine n'ait pas dû augmenter au cours du xix^ siècle. Or, depuis 191 1, les troubles de la Révolution ont réveillé la piraterie, comme dans chaque période de misère; les soldats mal payés pillent les campagnes, souvent même les grandes villes; les paysans affamés viennent grossir leurs bandes; on répare les enceintes des villages, les vieux fortins, comme aux pires époques du moyen âge.
La Chine est donc dans la situation de l'Inde avant les Anglais : un pays où la mort pullule comme la vie, où celle-ci, précaire, gaspillée, n'a pas encore réalisé les conditions politiques et économiques qui lui assureraient un développement continu. Leclère remarquait qu'au Yun-nan « la population varie très rapidement selon la récolte, par le jeu d'une natalité et d'une mortalité très élevées ». On peut généraliser cette facilité extrême à fléchir et à se reconstituer.
En acceptant les chiffres de 311 millions d'habitants et de 4 044 800 kilomètres carrés pour la Chine propre, la densité serait de 76. Mais cette moyenne ne montre pas comment la population se concentre jusqu'à étouffer dans certaines régions et comment elle en laisse d'autres au désert (fig. 30). Il y a d'immenses espaces vides dès que le relief s'accidente, et, par contre, l'île de Tchongming, à l'embouchure du Fleuve Bleu (720 km^), n'a pas moins de 1 475 habitants au kilomètre carré, d'après les calculs très sûrs du Père Havret. Les cartes du China Continuation Committee montrent comme régions très denses : 1° le centre de la Grande Plaine vers le coude du Fleuve Jaune, avec des prolongements dans la cuvette de Si-ngan et le long de la voie ferrée Tsi-nan-Tsing-tao. Ici, comme dans
Géographie universelle. —
Asie des Moussons, I.
LA CHINE
les deux régions suivantes, la densité atteindrait 400 habitants au kilomètre carré. Mais le reste de la Grande Plaine a une densité modérée ou même faible : à côté des alluvions lœssiques, qui forment le meilleur sol, il y a des sols alcalins, des sables stériles, répandus par les divagations des fleuves. Vers le Houai, de vastes districts marécageux furent longtemps le refuge des barbares et sépa-
100» HO'E.Gp. 120°
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FiG. 30. — Densité de la population en Chine.
1, Villes comptant plus de 100 000 habitants; 2, Limite d'États; 3, Limite de provinces. — On s'est inspiré de la carte de ROXBY, mais les points ne correspondent pas à un nombre déterminé d'habitants. — Échelle, 1 : 20 000 000.
rent encore ce noyau du suivant. La région de forte densité est vraiment surpeuplée : la population est souvent dans la misère; dès l'annonce d'une mauvaise récolte, la famine la force à émigrer. De là viennent les coolies de Pékin, les colons et les travailleurs temporaires de la Mantchourie et de la Mongolie. — 2° Le delta du Fleuve Bleu en aval de Nankin, surtout à l'Est du Tai-hou. Ici, la population, quoique aussi nombreuse, est mieux en équilibre avec les ressources du pays. La mousson est moins aléatoire, les occupations plus diverses, car il y a plus de villes, et plus actives. Les usines attirent tout un prolétariat qui se détache des règles anciennes, de même qu'à Han-keou. — 3° Le delta de Canton,
LE PEUPLE ET L ETAT CHINOIS
où s'observe cette concentration de la population vers les voies d'eau, qui est si caractéristique de la Chine centrale et méridionale. — ■ 4° Le Bassin Rouge, qui contraste avec sa ceinture de montagnes par une population qui atteindrait 640 habitants au kilomètre carré dans la plaine irriguée de Tcheng-tou, sûrement 175 dans le reste de la cuvette. Cette région paraît « congestionnée »; elle est
FiG. 31. — Carte politique de la Chine.
1, Limite d'Etats; 2, Limite delà Chine propre; 3, Limite de provinces; 4, Capitales de provinces; 5, Voies ferrées; e, Canaux; 7, Grande Muraille. — Les noms des ports ouverts sont soulignés. — Échelle, 1 : 20 000 000.
moins exposée aux famines que le Nord, mais elle n'est point soulagée par l'émigration. — 5° Les cuvettes des Hou et du Kiang-si, avec des bandes de forte densité le long du Han, du Siang et du Kan-kiang. — 6° Sur la côte du Yang au Sikiang, une frange étroite, discontinue, bien délimitée par les collines souvent peu peuplées de la Chine méridionale. Il y a sursaturation, surtout dans le Fou-kien; de là et de Canton partent en foule les émigrants vers l'Indochine et l'Insulinde. Il faut remarquer la faible densité des plateaux lœssiques^; le Chan-si n'a
1. Les chiffres qui suivent sont donnés par M. H. Brenier, d'après RockhiU; M. Grenard les juge trop élevés, et déclare que ces régions sont moins peuplées, moins prospères que la haute Asie Mineure.
LA CHINE
que 45, le Chen-si que 33 habitants au kilomètre carré. Sans doute il faut se rappeler l'étendue qu'y occupent les montagnes et les ravages de l'insurrection musulmane. Mais les plateaux eux-mêmes sont peu habités et d'ordinaire misérables : la culture y dépend de puits, souvent profonds et cependant quelquefois taris; elle est exposée à des trombes de poussière dévastatrices; aussi la population se rassemble plutôt dans les vallées, où le lœss se prête à l'aménagement de terrasses irriguées, et surtout dans les cuvettes lœssiques; remarquons la faible influence qu'exercent les bassins houillers.
La Chine méridionale a un peuplement d'oasis, assez fort dans quelques vallées, insignifiant sur les hauteurs, et très peu élevé dans l'ensemble : Kouangsi, densité, 25; Yun-nan, 20. La faute en est évidemment au relief, mais aussi à des facteurs historiques. Le Sud du Ngan-houei est moins habité que le Nord, pourtant moins fécond, car la richesse accumulée dans les cités du Fleuve Bleu a valu au Sud d'être plus dévasté par les Tai-ping. Dans les régions de frontières, la piraterie est endémique. Le Yun-nan était sensiblement plus habité avant les massacres de la rébellion islamique. Et, si tout le Sud de la Chine est relativement vide, l'une des causes en est qu'il fut atteint beaucoup plus tard par l'expansion chinoise.
Quand on répète que la Chine est très peuplée, ou même surpeuplée, ce n'est donc vrai que de quelques plaines, sur une étendue assez vaste sans doute. Des paysans munis de la technique européenne trouveraient largement à s'établir en exploitant les hauteurs, ou même les dépressions par un meilleur aménagement des eaux fluviales. Les Chinois qui émigrent laissent derrière eux, parce qu'ils se refusent à modifier leur technique, une œuvre colossale et fructueuse de colonisation intérieure. D'autre part, des dizaines de millions d'hommes pourraient s'employer dans une industrie qui disposerait de tant.de matières premières et de force motrice. Un nombre égal serait sauvé chaque année par le moindre souci de l'hygiène. La population de la Chine, si considérable soit-elle, peut augmenter sur place dans d'énormes proportions, mais à condition d'avoir la paix et le désir des réformes nécessaires; sinon, il n'est pas invraisemblable qu'elle reste stationnaire, ou même qu'elle décline par des hécatombes semblables à celles de la Soviétie.