IV. — LES PAYSAGES DU JAPON
Les voyageurs sont unanimes à reconnaître la beauté du Japon, au moins hors des villes qui sont parfois trop européanisées : une beauté infiniment diverse, parfois grandiose, parfois aussi menue à l'excès, mais d'ordinaire gracieuse comme l'art qu'elle inspira.
Le littoral. — Ce charme lui vient d'abord de la mer, de ses rivages aux aspects si variés, et partout bordés de ces pins piqués sur les grèves comme sur les rocs; les troncs et les branches se tordent, se renversent jusqu'aux vagues. On les admire, par exemple, à Ama-no-hashidate, près du port très commerçant de Miyatsou, sur la mer du Japon : entre une lagune toujours tranquille et les lames furieuses du large, s'allonge une mince flèche littorale fleurie de petits œillets roses, de buissons de camélias, sous l'ombre légère des pins (pl. XXXIX A). C'est l'un des San-kei, des « trois paysages » les plus visités, les plus célébrés par la poésie, les plus vraiment japonais. Le second est Matsoushima, l'archipel qui protège la baie de Sendaï. « On arrive à la mer sans s'en douter, sans que rien l'annonce comme souvent chez nous, déboisements, marais salins, falaises, dunes; elle est ici particulièrement intime, pénétrant profondément dans les terres, s'insinuant en de longs golfes compliqués, abritée des vents du Pacifique par ces centaines d'îles et d'îlots qui font à la terre une ceinture de hauts brisants où vient mourir la fureur du flot » (G. Migeon). Ces écueils de tufs volcaniques, surmontés de pins, sont évidés à leur base par les vagues, aiguisés en crocs, amincis en éperons; ils se hérissent sous un ciel gris, comme les « cailloux» voisins de Bréhat (pl. XXXIX, B). On a aussi une impression de Bretagne quand on traverse la Mer Intérieure pour aller voir, près de Hiroshima, l'île sainte de Miyajima, le plus fameux des San-kei. C'est le paysage exquis, doux et un peu languissant du Morbihan, ses eaux apaisées, son labyrinthe de promontoires, de baies, d'îles ramifiées et serrées ; on croirait qu'il y a à peine le passage du vapeur qui croise des multitudes de jonques massives, à l'arrière très relevé, aux voiles carrées faites de nattes jaunes. On circule surtout par eau entre les innombrables villages de cultivateurs et de pêcheurs, qui blottissent leurs chaumières dans chaque anse. Souvent, autour de ces bourgades, des rizières s'ordonnent en gradins, comme un théâtre antique; au-dessus de ces terrasses étagées, — dispc-
LA NATURE JAPONAISE
sition fréquente au Japon, — les champs de blé et d'orge parsèment de taches irrégulières le flanc des montagnes. On accède à Miyajima par un de ces torii, de ces portiques en bois aux cornes relevées, qui sont la préface ordinaire des temples. A marée haute, il est envahi par les vagues qui viennent baigner le temple shinto, bâti sur pilotis et peint en rouge vif (pl. XL, A). Les montagnes escarpées de l'île disparaissent sous les pins convulsés, les cryptomerias ; le vert sombre des conifères fait ressortir les fleurs des cerisiers ou, en automne, le feuillage embrasé des érables.
La variété du littoral japonais apparaît encore, avec quelques-uns des paysages classiques du pays, lorsqu'on suit le Tokaido, « la route orientale de la mer », qui s'étire durant 500 kilomètres entre Tokyo et Kyoto, sur la bande étroite laissée entre la base des montagnes et la mer. Une double rangée de grands pins et de cryptomerias encadre les dalles usées ; de chaque côté, des boutiques, des maisons de thé, des auberges, où jadis grouillait une vie bigarrée que nous représentent tant d'œuvres de Hokousaï et de Hiroshigé^. A deux ou trois journées de marche de Tokyo, on gravit le défilé de Hakoné entre de grands arbres et des rocs basaltiques tourmentés. Du faîte, on découvre la baie de Sourouga, ses côtes presque désertes, trop ouvertes aux houles du Pacifique pour abriter les pêcheurs, ses marécages, et les aspects accoutumés des rizières, leur ton d'un vert clair au printemps, d'un jaune fauve à l'automne, leur damier de diguettes, leurs touffes de bambous, les toits bas de leurs villages. Entre les premiers plans les plus divers, on voit la silhouette neigeuse du Fouji et la grâce pure de ses courbes symétriques. La vieille chaussée pierreuse unit les rades de ce littoral si finement ciselé : tantôt des lagunes, tantôt des criques rocheuses où l'on répare les filets, des promontoires qui terminent des montagnes brunes où s'érigent encore les forteresses féodales qui surveillaient la grande route. Enfin, après les montagnes d'Omi, on débouche sur la conque où le lac Biwa étale ses eaux bleues entre de pittoresques massifs boisés. De tout temps, le vieux Japon s'est arrêté sur ses bords pour admirer ses huit beautés traditionnelles : la lune d'automne vue de Ishiyama, la cloche du soir au temple de Miidéra, les bateaux rentrant de Yabasé, etc.
Les montagnes. — Les montagnes n'inspirent guère moins de vénération que les sites du littoral et les sanctuaires des villes anciennes, Kyoto, Kamakoura, Nara. On y apporte le souvenir des mille légendes populaires qui s'attachent aux sommets, aux volcans surtout; on honore les divinités bouddhistes qui y siègent ou les forces dont il faut prévenir le réveil par la prière, et en même temps on sent le désir profane de voir de belles choses. Les montagnes japonaises, sauf au Nord de Hondo, sont, d'après Rein, moins grandioses et sauvages que gracieuses, verdoyantes, riches en détails heureux (pl. XL, B). Sans doute, elles ont leurs chaos de pierrailles, leurs cratères souvent ébréchés, leurs solfatares et leurs murailles de cendres. Sans doute aussi, Richthofen a pu noter, au Nord du Kisogawa, le romantisme de ces sommets boisés, de ces canons, de ces entassements de blocs énormes, de cette verdure parsemée de chalets semblables à ceux de la Suisse; on se croirait dans les Alpes bavaroises, disait-il, et jamais ces souvenirs
1. Depuis la construction de la voie ferrée, beaucoup de ces petites villes périclitaient; la route d'automobiles, qui s'achève, va sans doute les ranimer.
LE JAPON
d'Europe ne s'imposent à l'esprit dans les montagnes si dénudées de la Chine. Mais ce sont des Alpes sans glaciers, sans neiges éternelles, dont peu de sommets dépassent 2 500 mètres. En dehors des districts volcaniques ou de quelques sierras, dominent les aspects de la moyenne montagne, des faîtes aplatis entre les sillons profonds creusés par l'érosion. C'est dans ces rainures qu'il faut chercher le pittoresque : les rivières grondantes à la saison des pluies, dévalant en rapides où se heurtent les trains de bois; les cascades et les lacs si fréquents dus au volcanisme, les parois à pic où les arbres se suspendent sur les précipices. Mais la grande beauté de ces montagnes semble être leurs vastes forêts où les essences les plus diverses se mêlent dans un fouillis de plantes grimpantes. Le relief chaotique des régions volcaniques voit sa rudesse atténuée par le manteau des forêts dont se dégagent seules quelques cimes noirâtres. Les jolis lacs qui s'égrènent au pied du Fouji sont frangés de silves épaisses qui viennent mourir à leur bord, et les troncs d'arbres se désagrègent à la place même où la vieillesse les a renversés (pl. XXXVI, B).
L'une des originalités du Japon est précisément ce respect de l'arbre, qui contraste si heureusement avec les dévastations barbares de la Chine et même avec les habitudes des paysans d'Europe. Nul peuple au monde n'a éprouvé à ce point l'amour de la forêt, n'en a tellement imprégné son art, non seulement par le choix des motifs picturaux, mais aussi en incorporant son architecture aux futaies. Les tombeaux des shogoun à Nikko, les monastères du Koya-san, perdus dans les montagnes du Yamato, n'étonnent point par le caractère imposant ou original de leurs constructions, loin de là; mais leurs perspectives s'harmonisent avec celles d'arbres centenaires, de cyprès, de cèdres, surtout de ces superbes cryptomerias aux fûts droits qui dressent des nefs de verdure sombres et muettes. Dans les provinces les plus peuplées, les temples s'entourent d'un bois sacré; souvent on y accède par de larges escaliers monumentaux, des files de torii rouges, des avenues qui percent une futaie où la religion a conservé la flore primitive. Au premier plan de l'ensemble architectural, c'est un paysage ordonné, parfois aussi important, pour l'impression produite, que les constructions mêmes ; souvent celles-ci paraissent minuscules au milieu de ces arbres géants, dont les racines soulèvent les pierres des escaliers et des tombeaux, attestant la puissance de la végétation (pl. I et XLIII, B).
A une hauteur variable, de 300 à 1 500 mètres, les forêts ont souvent cédé la place à des prés-bois, où les arbrisseaux et les touffes de plantes se détachent çà et là sur un tapis de graminées légères (pl. XXXVIII, B). C'est dans ce « grand champ de fleurs «, comme les Japonais appellent quelquefois cette zone, que se déploie dans toute sa splendeur la richesse de la flore. On y reconnaît quelques espèces semblables à celles d'Europe, les violettes, les campanules, les gentianes, beaucoup de composées, les anémones aux teintes discrètes. Mais, sur ce fond familier aux Européens, les azalées mettent leurs taches rouges, les deutzias et les patrinies leur blancheur. Jusqu'à 1 000 mètres, les lis du pays ouvrent leurs immenses corolles blanches, bleues, roses, orangées, diaprées. Aux arbres se fixent les orchidées, les lianes tropicales aux fleurs éclatantes et bizarres, les glycines qui laissent tomber, de 20 à 30 mètres de hauteur, leurs draperies violettes. Ces merveilles ont valu aux fleurs une particulière dévotion. Il y a un art des bouquets, un art des jardins, régis par un code compliqué, et que les Japonais égalent à la peinture ou à la sculpture (pl. XLIII, A). Les fêtes vraiment popu-
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