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FORMATION DU PEUPLE ET DE L'ÉTAT JAPONAIS

Origine du peuple japonais, — C'est l'un des problèmes les plus délicats de l'anthropologie. Ce peuple, uni par un sentiment national si vif, est formé de races très diverses. Parmi les squelettes de l'âge de pierre, on trouve un type très proche de la race européenne de Cro-Magnon, et deux qui correspondent aux variétés actuelles de ces Aïnou aujourd'hui refoulés dans Hokkaido. Il semble établi que ceux-ci ont jadis occupé tout l'archipel, mais à côté de populations étrangères. Puis des invasions venues de la Corée apportèrent une culture supérieure, les métaux, la charrue. La masse des nouveaux venus était mongoloïde. Mais, parmi les peuples qui ont recouvert le substratum préhistorique, il y avait aussi des éléments divers. Il est de tradition de distinguer chez les Japonais deux éléments très différents. Celui que l'on rencontre dans l'aristocratie est fm, élancé; le visage est allongé, ovale, le front bombé, les pommettes peu saillantes, le nez fin et parfois busqué, la bouche mince, parfois enlaidie par le prognathisme. Dans le peuple prédomine un type plus petit et trapu, à la face ronde, au nez aplati (pl. XLIV, A). L'un et l'autre se retrouveraient en Chine, et l'on a supposé une double invasion de Mongoloïdes distincts. Mais d'autres pensent qu'ils se sont mêlés à des populations maritimes, malaises ou polynésiennes. Beaucoup de Nippons ressembleraient plutôt aux Javanais qu'aux Chinois. Si la grammaire paraît d'origine mongole, c'est à des populations plus méridionales que font songer bien des traits de mœurs, des conceptions religieuses très répandues encore, bien qu'ignorées du shintoïsme officiel, comme le culte de la fécondité sur les côtes méridionales. Certaines coutumes matrimoniales du moyen âge se retrouveraient à Formose. La barque nipponne, très légère, est plus proche du prahou malais que de la jonque chinoise. Beaucoup de faits peuvent traduire seulement des influences, mais si profondes qu'elles indiquent des rapports fréquents et anciens avec les archipels du Pacifique. Rien de plus naturel, si l'on songe aux migrations de ces insulaires, dont le Kouro-shiwo entraîne quelquefois les barques vers Kiou-siou. On a cherché, il est vrai, l'origine de cet élément méridional, dont l'importance est indéniable, parmi les populations qui occupaient le littoral de la Chine centrale et méridionale avant la conquête chinoise et qui eurent des thalassocraties capables de rayonner dans l'archipel. En tout cas, il semble avoir contribué à former ce tempérament du Japonais, si différent de ses plus proches voisins, le Coréen et le Chinois du

GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE

Asie dc3 Moussons, I.

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Nord, avec cette souple intelligence, cet amour de la nature, ce goût de la propreté si rare chez les Mongols du continent^. Mais ce caractère montre aussi l'influence de l'histoire, où la lutte contre les aborigènes développa l'esprit guerrier et fondit des races si diverses, tandis que la nation trouva dans l'isolement relatif de l'archipel le loisir de développer son originalité.

Histoire. — Sous les mythes par lesquels les Japonais ont divinisé leurs origines, on entrevoit ce que furent les débuts de leur expansion nationale. Le petit-fils de la divinité solaire, dont la dynastie impériale actuelle affirme descendre, s'établit sur le Kirishima-yama, dans le Sud-Est de Kiou-siou. C'est en effet par cette île, comme le montre l'archéologie, que les Mongols passèrent de la Corée dans l'archipel, vers le début de l'âge des métaux, et c'est là que commença le travail d'organisation qui donna son caractère au peuple en formation, peuple de pêcheurs, de riziculteurs, qui sans doute, dès cette époque lointaine, se concentrait sur les côtes. Au vii^ siècle avant l'ère chrétienne, le fondateur de la dynastie impériale, le premier « Roi du Ciel », quitta Kiou-siou pour venir, après une longue navigation dans la Mer Intérieure, comme une sorte de Viking, s'établir dans la région d'Osaka et au Sud-Est de celle-ci, dans la province du Yamato, qui porte le nom d'une des premières tribus vraiment japonaises. Bien plus tard fut définitivement soumise la grande plaine alluviale comprise entre la baie de Tokyo et les montagnes voisines de Nikko aux temples fameux. A cette époque (i^' siècle après J.-C), cette région était encore appelée Yéso, c'est-à-dire « le Pays sauvage ». Elle était habitée, d'après les récits japonais, par des outlaws et surtout par des sauvages à la chevelure inculte, sans doute les ancêtres des Aïnou. Ainsi cette race primitive occupait encore l'un des pays les plus fertiles de Hondo. Elle ne recula vers le Nord que très lentement. Longtemps elle inquiéta les colons nippons, les massacrant ou les réduisant en captivité; elle ne fut vraiment domptée, dans le Nord de Hondo, qu'à la fin du xi^ siècle.

La soumission des Yéso fut tardive, parce qu'ils tenaient les montagnes, où les Japonais durent s'avancer avec peine, comme aujourd'hui les Chinois aux confins du Tibet. On imagine les conquérants progressant le long des côtes, prenant pied dans les presqu'îles, dans les plaines qu'ils durent dessécher, puis cernant les montagnes et, semble-t-il, protégeant parfois leurs conquêtes par des barrières analogues à la Grande Muraille. Les sauvages soumis recevaient des terres à cultiver; les mikado paraissent avoir pratiqué à leur égard une politique de large assimilation. Ils laissèrent leur marque dans la population de tout le Japon, et nombre de samouraï, aux traits peu mongols, descendent des Aïnou enrôlés.

Le véritable centre du pays nippon, ce que l'on appelle les cinq provinces originelles, le berceau de la nationalité japonaise, c'est le pourtour de la baie d'Osaka et les montagnes boisées qui forment, vers l'Est, le Yamato, l'un des coins restés les plus archaïques, celui où Lafcadio Hearn recueillit la plupart de ses charmantes légendes : région pittoresque et fertile, en relations commodes avec le bassin du lac Biwa et le littoral occidental, surtout toute proche de cette Mer Intérieure dont les côtes riches et découpées conviaient à la culture comme à la navigation. C'est dans ces provinces que les Rois du Ciel établirent leurs

1. D'après les mensurations d'Al. Matsumura, les Japonais diffèrent sensiblement des Coréens et des Aïnou; ils s'apparenteraient surtout aux peuples de la Sibérie orientale, du Sud de la Chine, de l'Indochine.

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capitales successives. Les Annales n'en comptent pas moins de soixante. Jadis la place où était mort un homme paraissait funeste, et ses fils construisaient une nouvelle maison; de même, l'héritier du mikado défunt créait une nouvelle capitale. Mais cette coutume disparut au voie siècle, peut-être parce que l'accroissement de la population laissait moins de terres vacantes. Après avoir séjourné à Nara, où les architectes japonais apprirent de leurs confrères coréens à bâtir de merveilleux temples bouddhiques, près d'une aristocratie éprise d'art et d'élégance luxueuse, la cour du mikado se fixa à Kyoto en 794 : elle devait y rester jusqu'en 1868.

Il est curieux de constater combien cette brillante civilisation doit à l'étranger et combien les Japonais furent longtemps en retard sur leurs voisins : ils ignoraient encore l'écriture au iv^ siècle de l'ère chrétienne! Sa position insulaire à l'extrémité du monde asiatique préservait le Japon des invasions et de leurs ravages; il échappa à la domination chinoise et à la conquête mongole; mais, en même temps, elle faisait de lui l' Ultima Thule de toute culture. Celle qui fit sa beauté qui est venue de la Chine, par l'intermédiaire de la Corée. Divisée en principautés rivales aux premiers siècles de l'ère chrétienne, la péninsule offrait de fréquents prétextes d'intervention, dont profitèrent les souverains de Kiou-siou. A plusieurs reprises, des Coréens vaincus ou exilés vinrent s'établir au Nippon, qui attirait volontiers ce flot précieux d'immigrants et joua ainsi le rôle de refuge souvent dévolu aux îles. Au iii^ siècle, on fit venir des métallurgistes et des tisserands. Au iv^ siècle, débuta la sériciculture; jusque-là les vêtements étaient faits de chanvre ou d'écorce de mûrier; le véritable bombyx et l'espèce de mûrier qui le nourrit ne sont pas indigènes ici. Alors aussi les mikado favorisèrent l'introduction du Confucianisme, la religion ou plutôt la philosophie chinoise qui recommande l'obéissance au souverain; ils en profitèrent pour chercher à imposer à leur peuple une monarchie centralisée comme celle de la Chine. Au vii^ siècle, le bouddhisme se propagea, et, avec lui, ce fut tout un apport, non seulement d'idées et de formes d'art, mais de civilisation matérielle. Des bonzes coréens apprirent aux Japonais à préparer le papier, l'encre de Chine, à construire des moulins. La culture du riz semble originaire de la péninsule plutôt que de la Chine; elle se fait, non avec le buffle, mais avec un bœuf identique à celui de la Corée. Le thé semble avoir été introduit vers l'an 800 par un saint bouddhiste, et sa culture ne prit vraiment d'extension que lorsqu'un abbé bouddhiste, au xiie siècle, fit venir des semences de la Chine. Alors aussi apparut le coton, qui ne devait, il est vrai, se répandre que beaucoup plus tard. On devine l'étendue de la transformation qui s'opéra dans les cultures et les genres de vie. Et presque toujours, à l'origine de ces progrès, on trouve la Corée aujourd'hui si endormie. Sa possession ne fut jamais sûre; elle fut toujours disputée au Japon, jusqu'au moment où la Chine la lui ravit (1598). Mais ces luttes contribuèrent à unifier la nationalité japonaise. Et ces relations incessantes firent pénétrer dans un peuple resté longtemps barbare la culture de la Chine et, par delà, celle de l'Inde.

Il sembla, au xvi^ siècle, que la culture de l'Europe allait s'implanter avec la même facilité. Attirés par la réputation de prodigieux Eldorado que Marco Polo avait faite à Cipangu, les Européens avaient abordé sur ses côtes en 1542. Les seigneurs du Sud avaient encouragé leur commerce, pour se procurer les armes perfectionnées qui leur donneraient l'avantage dans leurs querelles; plu-

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sieurs s'étaient convertis au christianisme, qui fit de très nombreux adeptes dans Kiou-siou. Puis les shogoun qui mirent fm à l'anarchie féodale firent bon accueil aux Espagnols. Ceux-ci s'intéressaient forcément à l'archipel, et pour ses richesses légendaires, et parce que leurs navires partis de Manille et emportés par le Kouro-shiwo passaient en vue de Hondo avant de se lancer dans le Grand Océan vers le Mexique. Les shogoun voulurent rendre plus étroites ces relations; ils appelèrent des mineurs de la Nouvelle-Espagne et tâchèrent de créer un commerce régulier. Dès la fin du xvi^ siècle, des Japonais prenaient part au trafic du Pacifique. On put croire que les civilisations de l'Europe et de l'Extrême-Orient allaient se fondre dans le pays du Soleil Levant.

Toutes ces espérances furent ruinées par le zèle maladroit de missionnaires ; ils donnèrent à penser que leur prédication préludait à une conquête qui asservirait les Japonais, comme les Philippins et les Péruviens. Pour prévenir ce danger, les shogoun prirent une mesure extrême : séparer absolument leurs sujets du reste du monde. En 1621, il fut interdit de quitter le Nippon et même de posséder des barques capables de longs voyages. Ainsi fut détourné de la mer un peuple qui semblait fait pour elle. De très bonne heure, les Japonais avaient été des marins audacieux, à l'occasion des pirates, si bien que, dans les légendes de la Chine, même de la Chine du Sud, le corsaire japonais joue encore le rôle de Croquemitaine; pendant quelque temps, les Chinois durent laisser sur les côtes une bande de terre déserte, comme une marche protectrice. En 1624, le sol japonais fut interdit à tous les étrangers, sauf aux Chinois et aux Hollandais : encore ces Européens privilégiés étaient-ils confinés dans un îlot minuscule voisin de Nagasaki et n'en sortaient que pour des ambassades solennelles. Le Japon devenait terre fermée, et il resta tel jusqu'en 1868. Sans doute, cette rigoureuse réclusion n'empêchait pas totalement les relations intellectuelles ; elle n'arrêta pas l'influence des philosophes et des artistes chinois, ni même celle de certains savants hollandais ou allemands. Mais elle atteignit son but politique : le Japon échappa aux convoitises de l'Europe. Pendant plus de deux siècles, son isolement lui permit de poursuivre son développement comme si le monde extérieur n'existait pas. Ainsi fut préservée jusqu'à nos jours, dans toute son originalité, l'une des civilisations les plus séduisantes que la terre ait portées.

L'État japonais. — ■ Cette civilisation était devenue, lors de l'intrusion européenne, celle d'un État fortement centralisé, arraché à l'anarchie féodale par ses nouveaux maîtres. Vers le xiii^ siècle, le mikado, toujours vénéré comme un dieu, avait été privé de tout pouvoir réel par le shogoun, sorte de maire du palais, qui avait d'abord établi sa résidence à Kamakoura (au Sud de Yokohama; pl. I), puis, après l'incendie qui anéantit cette énorme cité de plus d'un million d'habitants, à Yedo, le Tokyo d'aujourd'hui. Ainsi le centre politique du Japon n'était plus dans les vieilles provinces.

Autour de la capitale des shogoun s'étendait le Kouanto, le « Pays à l'Est » par rapport à la passe de Hakoné que domine le cône élancé du Fouji : plaine fertile, protégée vers l'Ouest par des massifs épais et escarpés, accessibles seulement par des cols rares et faciles à surveiller. Des routes, dont certaines auraient été construites dès les iii^ et iv® siècles de l'ère chrétienne, assuraient l'autorité des souverains, du Nord de Hondo au Sud de Kiou-siou. Elles étaient pourvues de services de courriers officiels, de maisons de poste où l'on changeait de chevaux

LA VIE TRADITIONNELLE

ou de porteurs, d'hôtelleries destinées aux cortèges pompeux des grands seigneurs, les dàimyo : toute une organisation semblable à celles que créèrent, dans un même but d'unité politique, les empereurs de la Perse et de la Chine, la République romaine et la royauté française. Les daïmyo possédaient toujours leurs fiefs et leurs châteaux. Ceux-ci étaient souvent édifiés sur les éminences, aux passes qu'ils surveillaient ou rançonnaient. Entourée de larges fossés pleins d'eau, une haute muraille cyclopéenne supportait, sur un étagement de terrasses, leurs maisons de bois. Tout autour, c'étaient les demeures des samouraï, les nobles de classe inférieure, qui vivaient au service des daïmyo; en dehors des fossés étaient relégués les quartiers des commerçants et des artisans attirés par cette cour. A Kagoshima, une cité officielle avoisinait ainsi le château; ses rues, larges de 12 à 15 mètres, tracées en damier, étaient bordées de jardins et très propres; un pont conduisait dans la ville plébéienne, au contraire laide et sale. Le paysage japonais portait donc l'empreinte féodale. Mais cette féodalité était assujettie par une habile politique dont un trait nous intéresse, puisqu'il explique l'un des aspects du vieux Tokyo. Le shogoun, dès le xviii^ siècle, força tous les daïmyo à y demeurer une année sur deux, et à y laisser, l'autre année, une partie de leur famille en otage. Ainsi le palais du prince était entouré par les hôtels et les parcs des daïmyo, comme la résidence de ceux-ci par les maisons des samouraï. Ces fréquents voyages assurèrent l'unité du Japon, en rapprochant, du moins par leur aristocratie, les habitants des diverses provinces. En outre, d'innombrables pèlerins visitaient les sanctuaires et les sites fameux de tout l'archipel (pl. XLIII, B).

Sans doute, chacune de ces régions maintenait son originalité, parfois encore très marquée, d'autant plus nette que jusqu'à nos jours se sont perpétués certains clans locaux. Au Sud-Ouest de Kiou-siou, la province de Satsouma, avec sa population de samouraï très nombreux, fortement enracinés au sol, dressés à suivre toutes les règles de leur ascétisme militaire, a joué dans l'histoire contemporaine un rôle hors de proportion avec sa faible étendue; même après la révolution, son particularisme résista au mouvement unitaire moderne. Mais, dans l'ensemble, celui-ci était préparé par la centralisation des shogoun. Résultat d'autant plus remarquable que, au jugement de certains Japonais, le relief chaotique de leur pays semblait l'incliner vers le morcellement. La mer, qui les isola longtemps du monde extérieur, reliait les régions les plus peuplées et les plus influentes. Une civilisation uniforme put se répandre de Kiou-siou au Xord de Hondo, et fut sans doute l'un des principes d'une conscience nationale. Ce peuple, où s'amalgamèrent des éléments ethniques si divers, est pourtant devenu une nation, orgueilleuse de son passé et de son pays, possédant un trésor commun de souvenirs et d'ambitions. Par là il se rapproche de l'Europe et diffère profondément de la Chine, de l'Inde où le sentiment de la solidarité nationale naît à peine dans une minorité d'intellectuels; jusqu'ici, c'est le seul peuple asiatique qui se soit créé une patrie.

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