LE JAPON. LA VIE MODERNE
L'un des effets de la retraite où le Japon avait été maintenu par ses gouvernants, c'est qu'il n'avait aucune idée de la force des étrangers; cette ignorance risqua de lui devenir funeste. Depuis l'annexion de la Californie, les États-Unis, ayant pris pied sur les rives du Pacifique, commençaient à connaître et à désirer exploiter les richesses de l'Extrême-Orient. En 1853, ils envoyèrent l'escadre du commodore Perry dans la baie de Yedo pour demander l'ouverture du marché japonais. Le gouvernement du shogoun, incapable de résister, accepta. Mais alors tout ce qui comptait au Japon ressentit vivement cette offense à la fierté nationale; on rendit le régime du shogounat responsable de cette humiliation et de la faiblesse qui l'avait rendue possible. Dans cette effervescence, le rôle décisif fut joué par les clans du Sud, qui conservaient mieux le vieil esprit samouraï. Ils prirent l'ascendant sur le nouvel empereur, Moutsouhito, et combattirent sous son nom les partisans de l'ancien régime en même temps que les clans du Nord. Vainqueur des troupes du shogoun, le mikado supprima le shogounat, transféra la capitale de Kyoto, la ville du passé, à Yedo qui prit le nom de Tokyo, la « Capitale de l'Est » (1868). Alors commence l'ère nouvelle, celle de Meiji, qui signifie « clarté », « gouvernement éclairé », pendant laquelle devait s'opérer, sous le règne de Moutsou-hito, la rénovation du Japon.
La révolution, qui avait été suscitée par une explosion de nationalisme xénophobe, se continua par l'ouverture du Japon à l'étranger, et cela sans abdication aucune. Quand le mikado décida de détruire « les coutumes contraires à la civilisation» et d'emprunter au monde entier les réformes indispensables, au point que le continuateur de la dynastie solaire promit un gouvernement représentatif, ses conseillers, les genrô, qui ont vraiment dirigé le Japon jusqu'à ces derniers temps, avaient une vue nette de ce que devaient être le but et les limites de cette révolution : il fallait prendre beaucoup aux étrangers, mais pour se mettre en état de leur imposer respect. Le Japon nouveau, pas plus que l'ancien, ne croyait à la supériorité de leur culture morale, mais il avait dû reconnaître la supériorité de leur civilisation matérielle, et c'est celle-ci seulement qu'il voulait imiter. Il lui fallait, pour assurer contre eux son indépendance, une armée, une flotte de guerre ; donc, il lui fallait s'enrichir en exploitant ses ressources par les mêmes moyens que l'Europe. Ce que le Japon a pris à l'Europe, ce n'est point son idéal, mais sa technique.
La transformation économique de Meiji consista d'abord dans la destruc-
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tion des entraves qu'y opposait l'ancien régime, le système féodal, les guildes, etc. Tous reçurent le droit d'acheter le sol, d'exercer toutes les professions, de commercer librement. Mais, loin d'abandonner à elles-mêmes ces libertés nouvelles.
Riz \
Soie l
Coton 1
250 Km.
FiG. 38. — Carte économique du Japon.
1, Grande production du riz; 2, Grande production de la soie; 3, Grande production du coton; 4, Grande production du riz et du colon; 5, Bassins houillers: 6, Lignes de navigation. — Échelle, 1 : 12 000 000.
l'État en prit la direction, comme il était nécessaire dans un pays encombré de préjugés et de routines. Il créa de toutes pièces les institutions économiques selon un plan systématique : sociétés commerciales de type moderne, bourses de com-
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merce, banques, syndicats de producteurs, qu'il rendit parfois obligatoires afin de pouvoir veiller à la qualité des produits vendus à l'étranger. Dans la grande industrie, tout était à créer, et d'abord ce fut l'État qui fit tout : il fonda les usines nécessaires aux services publics (arsenaux, hôtels des monnaies, poudreries, etc.), puis des filatures et des tissages; il établit les premières fabriques d'acier, de machines, de ciment, de verre, de papier. Puis, vers 1880, il céda la majeure partie de ces entreprises pour laisser agir l'industrie privée. L'impulsion qu'il avait donnée était suivie. Les progrès, d'abord ralentis par l'absence de capital, s'accélérèrent lorsque les premiers succès économiques et l'indemnité chinoise produisirent ce capital; ils se précipitèrent pendant la guerre mondiale, dont le Japon fut l'un des principaux bénéficiaires (fig. 38).