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II. — L'INDUSTRIE

Conditions de l'industrie japonaise. — Servie par les progrès des transports maritimes, l'industrie fut encore aidée par certains traits du milieu local, — du moins jusqu'ici, car peut-être vont-ils s'atténuer (fig. 38).

Le Bureau des Mines évalue les réserves houillères de l'Empire à 8 milliards de tonnes, soit 2933 millions pour Kiou-siou (mines de Miiké, Mitsoui), 2 675 millions pour Hokkaido (Youbari), 1 362 millions pour Sakhaline, 614 millions pour Hondo, 385 millions pour Formose, 81 millions pour la Corée. Actuellement, les trois quarts de l'extraction sont fournis par le Nord de Kiou-siou, qui semble devoir être le grand centre sidérurgique. En 1925, la production totale approcha de 31 500000 tonnes. Le Japon trouve donc sur place la plus grande partie du combustible nécessaire à ses usines, à sa marine, et celle-ci a le précieux avantage d'en exporter dans tout l'Extrême-Orient. Après un fléchissement, l'exportation s'est relevée à 2 695 000 tonnes en 1925, mais, en même temps, l'importation est passée de 308000 tonnes en 1912 à 1 741 000 en 1925. En effet, le vieux Japon n'a presque que des charbons gras; il doit acheter beaucoup d'anthracite et de charbon à coke, surtout en Chine. D'autre part, la consommation est encore assez faible : 0 t. 5 par habitant, moins du tiers de la moyenne française (1 t. 8); mais elle s'accroît rapidement, et l'on craint que, d'ici un siècle au plus, elle ne dépasse la production locale. Aussi le gouvernement multiplie-t-il les prospections; il engage les maîtres de forges à s'intéresser aux gisements chinois. Pour économiser le combustible, on recourt au pétrole (les bassins d'Akita et de Niigata ont livré, en 1925, 2956 000 hectolitres, ceux de Sakhaline paraissent riches) et à la houille blanche. Grâce à la pente et au débit

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LE JAPON

assez régulier des rivières montagnardes, le Japon possède 5 000 000 CV, dont 1 500 000 déjà aménagés; la force électrique, qui convient aux usines textiles, est de plus en plus utilisée et permet la diffusion de l'industrie dans les campagnes.

Si le Japon est assez riche en houille, de même qu'en cuivre et en manganèse, il est très pauvre en fer (ses réserves ne dépassent pas 40 millions de tonnes) : il doit en demander à la Corée et à la Chine ; pauvre aussi en coton, il s'adresse à l'Inde, aux États-Unis et surtout à la Corée où la métropole tâche de se fournir le plus possible. Par contre, il est le grand producteur de soie grège pour l'industrie mondiale. Ainsi une seule des principales matières premières se trouve sur place, et l'apport des colonies ne semble pouvoir combler qu'en partie ce déficit.

Les frais de ces achats lointains ont été jusqu'ici largement compensés par la faiblesse des salaires; ce fut peut-être la raison essentielle de l'expansion industrielle et commerciale. Il est vrai que le rendement d'un bon ouvrier étranger égale deux ou trois fois celui d'un Nippon; mais la main-d'œuvre abondait, conséquence peut-être du surpeuplement des campagnes japonaises et d'une crise agraire, peu connue, mais capitale : la culture ne suffisant pas à les nourrir, les paysans acceptent une tâche supplémentaire, même mal payée, ou viennent gagner un pécule à la ville ; beaucoup, accablés d'impôts et d'hypothèques, ont dû vendre leurs terres trop morcelées. Les revendications ouvrières furent longtemps timides et inefficaces. Le nombre des ouvriers s'est élevé de 422000 en 1900 à 854000 en 1914 et à 1 789000 en 1925; mais beaucoup d'entre eux travaillent encore dans de petits ateliers et sont restés des semiruraux sans cohésion; la classe ouvrière naît à peine. En outre, plus de la moitié sont des femmes, dont 221 000 de moins de seize ans, soit que la misère les oblige à compléter les bas salaires du mari, soit qu'elles aient été louées par leurs parents à des recruteurs qui, récemment encore, les cloîtraient pour cinq ans dans les usines où elles travaillaient douze à quatorze heures par jour. Un correspondant du Times écrivait en 1914 que le Japon sacrifiait beaucoup plus d'existences dans ses fabriques qu'il n'en a jamais perdu sur les champs de bataille. Ce gaspillage des forces nationales commence à être combattu par un début de législation du travail; les grèves, bien qu'énergiquement réprimées, ont eu pour conséquence un relèvement considérable des salaires (est-ce dans la proportion du prix des denrées?). De ce chef, les manufacturiers nippons ont vu diminuer l'avantage qu'ils avaient sur leurs rivaux. Et l'on peut penser que cet écart se réduira de plus en plus. A mesure que la classe ouvrière augmentera en nombre et prendra conscience de son rôle, il sera plus difficile, même si l'Etat reste aussi peu démocratique, de la maintenir dans cette misère, base fragile sur laquelle repose la grandeur du Japon moderne.

Comme la main-d'œuvre rurale est toujours moins chère et plus docile, la concentration industrielle ne s'opère que lentement. Le gouvernement s'y oppose là où elle n'est pas indispensable, de crainte qu'elle ne précipite l'exode vers les villes et la transformation des mœurs. Aussi la principale industrie, celle de la soie, est encore dans l'ensemble une industrie familiale; dans le centre de Hondo, presque chaque ménage a son métier Même dans les villes, elle est répartie en une multitude de petits ateliers; Kyoto a son quartier de canuts, le Nishijin. Beaucoup des apprêts qu'exige l'industrie textile sont aussi dispersés;

1. Les économistes de l'Inde insistent sur cette vitalité de l'industrie domestique, alors que celleci est frappée à mort dans leur pays.

LA VIE MODERNE

de même les industries secondaires, comme les tresses de paille, le papier, la porcelaine, les boutons de nacre, la bonneterie dont les produits sont envoyés tout autour du Pacifique. Toutefois, la proportion des ateliers qui emploient une force motrice s'est beaucoup accrue, surtout grâce à la guerre. En 1900, il y avait 2 084 usines à vapeur, d'une puissance de 83 581 CV; les chiffres pour 1914 sont 5 745 et 428 520; pour 1925, 8 782 et 1 237 872. S'il n'y a guère de grandes usines pour la soie, ce sont au contraire des établissements considérables, occupant chacun plusieurs milliers d'ouvriers, qui prédominent dans la filature et le tissage du coton, la métallurgie, l'industrie chimique. A Osaka et Tokyo, dans les arsenaux de Yokosouka, Kouré, Sasebo, le Japon a déjà ses cités noires.

La guerre a précipité l'évolution industrielle du Japon, avec ses conséquences économiques et sociales. Il se vit délivré en Extrême-Orient et dans l'Inde de la concurrence européenne; la décroissance des importations européennes eut pour lui les mêmes effets toniques que pour les autres pays neufs; l'or qu'il reçut en abondance, au point de pouvoir en prêter à l'Angleterre, lui permit de compléter ou de moderniser son outillage. Puis survinrent la crise de 1920 et celle que provoqua le séisme de 1923. Elles éprouvèrent d'autant plus le Japon que son industrie ne s'était point corrigée, bien loin de là, de ses défauts traditionnels : direction inexpérimentée, défiance du technicien blanc; spéculation par trop audacieuse; mauvaise foi légendaire dans les procédés commerciaux; surtout, tendance à produire une camelote qui ferait regretter celle de l'Allemagne. Après les énormes progrès que le Japon dut à son abstention presque totale des hostilités, l'industrie est dans une période de tassement, et tout récemment encore elle fut éprouvée par de graves difficultés financières.

Les principales industries. — • La principale industrie est restée celle des textiles, qui occupent 52 p. 100 de la main-d'œuvre. A elle seule, la filature de la soie, dispersée dans presque toutes les provinces, emploie 326 000 ouvriers. Malgré l'usage croissant du coton et de la laine, l'habillement indigène réclame encore beaucoup de soieries. Les tissages sont maintenant outillés pour satisfaire à cette demande. L'intérêt du pays serait de travailler toute la soie qu'il produit, au lieu d'en envoyer la majeure partie en Europe comme soie grège. Il en est loin. Sauf pour certaines spécialités comme les pongées, les étoffes sont étroitement adaptées au goût japonais et ne peuvent guère suivre les variations de la mode européenne.

L'industrie du coton, de développement beaucoup plus récent, porte moins la marque du pays. Elle n'utilise guère les fibres indigènes, trop courtes et trop jaunes; elle travaille en grande partie pour l'exportation, surtout quant aux filés; c'est le type de la grande industrie capitaliste. En 1926,1e Japon possédait 5 573 000 broches, et se classait aussitôt après les États-Unis et l'Angleterre; tandis que la consommation de l'Europe était seulement les deux tiers de celle d'avant-guerre, la consommation du Japon s'était augmentée de 129 p. 100. L'industrie de la laine est l'une de celles qui ont le plus progressé pendant la guerre. Les usines textiles exercent une influence considérable sur le peuple et sur le gouvernement : « dans le Japon moderne, ce sont souvent les filateurs qui ont remplacé les daïmyo ».

Le milieu local était moins favorable à la métallurgie, en dehors même de la rareté du fer : l'ouvrier n'était pas habitué aux gros efforts musculaires qu'elle

LE JAPON

exige, ni préparé, comme le tisserand, par ses occupations antérieures. L'industrie de l'acier dut être créée de toutes pièces par l'État, et ses progrès furent lents jusqu'à l'essor subit qu'elle prit pendant la guerre. La production de la fonte fut presque quadruplée; celle de l'acier augmenta plus encore : 15 000 tonnes en 1914, 370 000 en 1917. Depuis, elle a baissé, loin d'atteindre les 5 millions escomptés par l'État-Major. En effet, la fm de la guerre, la convention de Washington ont ralenti l'activité des chantiers de construction navale, qui s'étaient multipliés après 1914; l'industrie est obligée d'importer, non seulement des minerais chinois et coréens, mais beaucoup de fonte des États-Unis, de l'Angleterre, de la Chine. Elle tend à concentrer son effort sur les aciéries, pour économiser le combustible, et à construire les usines nouvelles près des minerais qui l'alimentent, en Corée, en Mantchourie, en Chine. Malgré ces difficultés, elle exporte plus d'acier en Chine que la Grande-Bretagne; elle fabrique une grande partie du matériel de chemin de fer, des machines à tisser, des moteurs électriques qu'elle exporte jusqu'en Indochine et en Australie. Peut-être son avenir est-il dans l'union de la fonderie continentale et de l'usine de transformation insulaire.

L'industrie chimique n'était jadis représentée que par le camphre, spécialité de Formose, et les allumettes, si répandues de Port-Saïd à la Californie, grâce aux forêts et au soufre des volcans. La guerre l'obligea à s'ingénier pour fabriquer les produits dont l'Allemagne avait le monopole : colorants, produits pharmaceutiques, engrais, etc.

La pêche est devenue une véritable industrie, comme en Norvège. De temps immémorial, le poisson formait une part importante de l'alimentation, mais les pêcheurs ne s'éloignaient guère des côtes sur leurs petites barques non pontées. Les procédés anciens ne suffisent plus, car la facilité des communications a permis de vendre le poisson dans tout l'intérieur et même à l'étranger. Aussi la flottille comprend, à côté d'un demi-million de barques à voiles, plus d'un millier de barques à moteur. Elles vont jusqu'aux Philippines, au Tonkin et dans l'extrême Nord, si poissonneux, du Pacifique. Leurs prises sont si abondantes que jusqu'ici une grande partie servait seulement comme engrais; aujourd'hui prospère l'industrie des conserves à destination de l'Europe et de l'Amérique. Deux millions de Japonais vivent de la pêche, seule ou combinée avec la culture.

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