L'EMPIRE COLONIAL DU JAPON
Dès qu'il fut sorti de son isolement, le Japon eut une politique d'expansion coloniale, ardente et réfléchie. Non seulement le gouvernement de Meiji s'attacha à la mise en valeur de la grande île du Nord, Hokkaido, si longtemps négligée que, dans les troubles de la Révolution, les révoltés purent essayer d'y instaurer un État indépendant; mais aussi il poursuivit le règlement des questions territoriales qui pouvaient donner prise à l'immixtion des étrangers. L'archipel des Riou-kiou fut annexé; en 1875, ce fut le tour des Kouriles, cédées par la Russie en échange du condominium sur Sakhaline, Puis, après deux décades de reconstruction intérieure où il créa les instruments nécessaires à sa politique coloniale, une armée et une marine, le Japon sortit de la guerre contre la Chine avec la possession de Formose et le désir de châtier la Russie qui s'était approprié le meilleur de son butin (traité de Pékin, 1895). Les victoires de Moukden, de Tsoushima, la prise de Port- Arthur lui valurent, au traité de Portsmouth (1905), l'acquisition de Sakhaline jusqu'au 50^ parallèle, la reconnaissance de ses « intérêts prépondérants » en Corée qu'il devait annexer en 1910, le transfert du bail accordé par la Chine à la Russie pour le Sud de la péninsule du Leaotong. En même temps, la Russie lui cédait le tronçon Sud du Transmantchourien jusqu'à Chang-chun, à 740 kilomètres au Nord de Dairen, avec ses droits de police et d'occupation : c'était la possibilité d'exploiter, malgré les réclamations de Pékin, toute la moitié méridionale de la Mantchourie. Ainsi, en dix ans, le Japon avait reçu un territoire presque égal en étendue à celui de ses archipels. Ses acquisitions l'engageaient dans les affaires du continent, en même temps qu'elles lui livraient, sur presque toute leur longueur, les guirlandes insulaires de l'Asie, du 22® au 50® parallèle. La guerre mondiale lui permit de conquérir les possessions allemandes en Extrême-Orient, et la révolution russe, de devenir momentanément le maître de toute la Mantchourie, de la Transbaïkalie, du Nord de Sakhaline. Il dut rétrocéder ces dernières régions aux Soviets, et le Chantong, la Mantchourie à la Chine. Mais il conserve le mandat de la Société des Nations sur les anciennes possessions allemandes de la Micronésie : les Mariannes (sauf Guam), les Palaos, les Carolines, les Marshall. Et son bail sur la région voisine de Dairen, le Kouang-tong, a été porté à quatre-vingt-dix-neuf ans; grâce à la voie ferrée, il a gardé son influence dans le Sud de la riche Mantchourie (fig. 41).
Tout cet ensemble continue à graviter autour du vieux Nippon, qui en atteint facilement toutes les parties. Formose n'est qu'à deux jours de navi-
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gation de Yokohama, et Moukden, par le Transcoréen, à trois jours de Tokyo. C'est un empire colonial bien plus cohérent que celui des nations européennes, plus facile à dominer et à protéger, si les questions indigènes y sont çà et là plus redoutables encore.
En poursuivant cette politique d'expansion, si coûteuse pour un pays dont les forces productrices n'étaient pas encore pleinement développées, le gouvernement impérial eut-il pour but principal d'écouler le surplus de la population? Ce fut seulement, semble-t-il, dans certaines périodes de crise, pour se débarrasser des mécontents de la Rénovation ou des ouvriers en chômage. L'émigration n'a pas été spontanée; elle fut provoquée en 1886 par les encouragements officiels. Mais elle n'a jamais représenté un courant vraiment puissant, puisqu'elle ne dépassait guère le taux de celle de l'Allemagne vers 1910^. Sans doute, les vastes ambitions du Japon le poussent à assurer aux générations futures la possession d'immenses espaces qui puissent nourrir une forte population, capable de rivaliser avec celles des États-Unis, de l'Asie Russe, de la Chine. Il désire encore avoir des points d'appui pour toute intervention dans les affaires du Pacifique. Mais, avec un sens très juste des nécessités économiques, il tient peut-être surtout à son empire colonial comme à un marché privilégié, où il aura toujours des clients, même si le protectionnisme lui ferme les débouchés ordinaires de ses industries. Il veut aussi diminuer ses importations en tirant de ses colonies ce que le vieux Japon ne produit pas en quantité suffisante. Son but semble être de former un organisme économique capable de se suffire à lui-même, comme base d'un État fortement centralisé qui vise à la prépondérance en Extrême-Orient.
Pour réaliser ces desseins, le Japon a quelques-unes des qualités qui font un peuple colonisateur, avec des défauts assez graves, mais naturels dans un mouvement qui débute. Il ne manque pas d'hommes énergiques, d'esprits avisés et aventureux, désireux de voir du nouveau, ayant profité de l'instruction si largement répandue, ambitieux pour eux comme pour leur pays, au point qu'un Allemand leur attribuait, — et il croyait leur faire un éloge, — « la soif de domination et l'absence de scrupules ». Absence parfois trop réelle : car, au début du moins, ce furent les pires éléments qui partirent, pour exploiter et piller les indigènes. Aujourd'hui, par contre, l'émigration est très surveillée. Mais un trop grand nombre de ceux qui y prennent part ne consentent pas à s'expatrier définitivement : leur désir est de faire vite fortune, ou du moins de gagner un pécule grâce auquel ils reviendront jouir d'une existence plus douce dans leurs îles aimées dont ils conservent trop fidèlement les habitudes. Plusieurs économistes leur reprochent de manquer de sobriété et de ténacité, à la différence des Chinois, et de ne pas avoir la faculté d'adaptation de ceux-ci. Peut-être aussi le colon nippon compte-t-il trop sur l'assistance du gouvernement. Ici, comme dans le développement économique de la métropole, l'État s'est réservé un rôle qui étonne parfois l'individualisme anglo-saxon. Il suscite et contrôle les initiatives privées, avec un soin jaloux de les subordonner à l'intérêt général. Aucune nation moderne ne s'est réservé un tel pouvoir directeur sur l'activité des siens à l'étranger : cette émigration, provoquée, conduite par l'État, rappelle les conditions de la colonisation dans l'ancienne Grèce et dans Rome. D'ailleurs,
1. Sur l'émigration japonaise, voir aussi la Conclusion générale, à la fin du deuxième volume.
l'iiot. B. KôUi.
A. L ÎLE nu DAIM, VUE DE FOU-SAi\ (cÔTE EST DE COREE).
Celle ile est une colline poi-phyrique détachée du continent. Le quartier japonais de Fou-san a été transformé depuis que le chemin de 1er venant de Séoul a atteint cette ville.
U. VUE DE SÉOUL (COREE).
Ancienne capitale de la Corée, aujourd'hui siège du gouvernement de Chosen, Séoul (Keijo) a été profondément transformé et modernisé. A l'arrière-plan, au pied des collines, le nouveau palais du gouvernement ; au premier plan, à gauche, le grand bâtiment occupé par la Banque de Chosen.
G. U.. I. IX, Pl.. XI.Vl.
l'empire colonial du japon.
tous reconnaissent la valeur des administrateurs coloniaux, soigneusement choisis et maintenus longtemps dans les mêmes fonctions, leur activité, leur habileté à profiter des écoles faites dans l'expansion des autres nations. La géographie doit signaler comment, dès la prise de possession définitive, ils ont réprimé le gaspillage des ressources naturelles et réglé l'exploitation de celles-là mêmes qui paraissaient illimitées, comme les pêcheries de Sakhaline et les forêts de Formose. On a l'impression d'une œuvre extrêmement méthodique et prudente : les lots de terre, pourtant bien plus exigus que dans la plupart des pays neufs, ne sont accordés qu'à des cultivateurs expérimentés et aisés, avec un luxe de garanties qui contraste avec les pratiques courantes en Amérique. Un autre mérite, c'est d'avoir, sans théories préconçues, appliqué à chaque possession les procédés qui lui conviennent et d'avoir laissé aux administrations locales toute liberté d'agir suivant la diversité des problèmes.
Ce qui avait entravé jusqu'ici la colonisation, c'était l'insuffisance des capitaux, parce que la métropole les retenait, soit pour ses préparatifs de guerre, soit pour la création de son outillage économique. Mais il s'est formé de puissantes compagnies financières et industrielles pour l'exploitation de ces nouveaux domaines, et cette politique ne peut manquer de se développer maintenant que la guerre a fait affluer l'or au Japon. En somme, son expansion étonne par sa rapidité, par son caractère artificiel, comme tout le développement moderne du Japon.
/. — HOKKAIDO (Y^SO)i ET LES ILES DU NORD
HoKKAiDO. — • Baignée l'hiver par un courant polaire qui entraîne des banquises jusque près de ses rivages orientaux, exposée en cette saison aux vents glacés du continent, Hokkaido a un climat semblable à celui de Terre- Neuve, avec d'épaisses nuées froides sur les côtes. Au Nord, le littoral disparaît tout l'hiver sous 1 mètre à 1 m. 50 de neige. Le climat de l'intérieur est singulièrement extrême pour une île : à Kamikawa, la moyenne d'août est de 20°, celle de janvier, de — ■ 11°, et le minimum absolu, de — 41o. La végétation se repose six mois. Elle ne se réveille qu'en mai; elle se développe alors si rapidement que les cultures de la zone tempérée réussissent dans une grande partie de Hokkaido, surtout sur la côte occidentale qui est réchauffée en été par une branche du Kouro-shiwo. Cependant ce climat convient surtout à la forêt; elle est composée de conifères et principalement de chênes, de châtaigniers, de peupliers, d'aulnes, de saules, avec des ombellifères arborescentes comme dans le Kamtchatka, avec le même fléau, les myriades de moustiques. Ces immenses futaies sont relativement faciles à exploiter. Si les rivières ne sont pas navigables, beaucoup permettent de faire flotter les troncs jusqu'à la mer; le poisson y abonde, saumons, truites, de même que les côtes sont visitées par des bancs pressés de morues et de harengs : autre ressemblance avec Terre-Neuve.
C'était de la pêche que vivaient jadis les aborigènes, négligeant presque totalement la culture sur cette île oîi « l'eau était l'élément nourricier, et non la terre ». Quand les Aïnou furent chassés du vrai Japon, ils se réfugièrent dans
1. Le nom de Yéso.qui signifie « le pays sauvage », a été abandonné par les Japonais pour celui de Hokkaido, « le pays du Nord », depuis qu'ils mettent l'île en valeur. Administra tivement, elle fait partie du Japon proprement dit.
O^lOCaAPUIE UNIVERSELLE. —
Asie des Moussons, I.
LE JAPON
Hokkaido et exterminèrent une population plus ancienne, parente des Esquimaux. Dès le xii^ siècle, ils virent apparaître les Japonais, des exilés, des armées vaincues dans les luttes féodales. A la fm du xvi^ siècle s'installa un gouvernement régulier, mais dont l'organisation atteste la faible importance qu'atta- | chaient alors les Japonais à la mise en valeur de cette région dont ils ignoraient presque tout. Hokkaido fut soumis à un daïmyo feudataire du shogoun. Bien loin d'appeler des colons, ce prince ne laissait venir que des marchands peu nombreux, seuls autorisés à entrer en relations avec les Aïnou et seulement pour leur acheter les produits de leur pêche. Défense était faite de s'établir parmi eux et surtout de les encourager à la culture, de peur que les aborigènes ne négligeassent la pêche, sur laquelle le daïmyo percevait des redevances. C'était donc un État fondé uniquement sur l'exploitation des primitifs. Il en fut ainsi jusqu'à la fin du xviii^ siècle, lorsque le shogoun, inquiété par les entreprises des Russes aux Kouriles et à Sakhaline, prit en mains l'administration directe de l'île. Sa politique indigène fut infiniment plus humaine, plus rationnelle, et le mikado n'eut qu'à la continuer. Il s'efforça de faire accéder les Aïnou à la civilisation japonaise en les instruisant, en leur donnant les moyens de cultiver le sol. On comptait ainsi sur eux pour le défrichement de l'île. Ce fut une déception. Apathiques, routiniers, ils continuèrent à mener une vie de pêcheurs et de chasseurs, devenue bien précaire depuis que l'île s'est peuplée. Aussi leur disparition est-elle à craindre; aujourd'hui, ils ne sont plus guère que 17 000.
A défaut de main-d'œuvre indigène, il fallut provoquer l'immigration japonaise. De là, après la révolution de Meiji, de multiples tentatives de colonisation officielle, longtemps infructueuses. C'est ainsi que, à Sapporo, l'on essaya de fonder une ville de toutes pièces, en y transportant les habitants de provinces révoltées; que l'on voulut créer, avec les pauvres samouraï du Nord de Hondo, une milice de soldats-laboureurs analogues aux Cosaques. Mais Sapporo resta longtemps une ville morte, malgré sa situation dans la plaine la plus propice à la culture, et cette milice coûtait fort cher. D'autre part, la colonisation privée rencontrait de graves difficultés. La majorité des nouveaux venus n'avait aucune ressource, si bien qu'au début l'État dut leur donner le prix du voyage, du riz, du sel, de quoi subsister pendant les premières années. Surtout ils ne savaient pas s'adapter à ce nouveau milieu si différent du Japon semi-tropical. Comme le riz est à la base de la culture et de l'alimentation japonaises, les colons se préoccupèrent de semer du riz et de creuser des canaux d'irrigation. Or, si, dans les dépressions intérieures, le riz peut mûrir et s'il s'étend aujourd'hui grâce à la chaleur de l'été, il est là pourtant à son extrême limite, et d'autres cultures conviendraient mieux à cette latitude. De même, les prairies pourraient nourrir beaucoup de bétail; déjà la remonte de la cavalerie japonaise se fait presque uniquement à Hokkaido. Mais le paysan japonais n'est pas accoutumé à l'élevage; il le soigne peu et n'apprend pas à le combiner avec la culture. Autre exemple. Dans ce pays où l'hiver est si rude, il est rare qu'on bâtisse en pierre; même beaucoup de constructions officielles sont en bois; nombre d'habitations sont encore en roseaux ou en paille tressée. Il est curieux de voir avec quelle obstination les Japonais ont cherché à y maintenir leur genre de vie traditionnel. Aujourd'hui seulement ,on commence à profiter d'une expérience chèrement payée; on étudie ce qu'ont fait les Russes et les Américains dans des pays analogues; on adopte parfois le type de constructions du Canada; et peu à
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peu on exploite de façon plus rationnelle les vraies ressources de Hokkaido (pl. XLV, C).
Les pêcheries n'emploient plus que 10 à 20 p. 100 de la population; mais, grâce aux usines de conserves, elles continuent à former le gros de l'exportation. Dans toutes les rivières sont tendus des filets pour les saumons. Les villages de la côte ne vivent que de la pêche; souvent on reconnaît leur approche, ou celle des campements établis l'été par des pêcheurs qui retournent l'hiver dans le Sud, à l'odeur du poisson sec, que l'on expédie en quantité à la métropole, ou à celle des algues, du « chou de mer », dont on prépare une sorte de gelée pour les Chinois. Les produits du sol sont en majeure partie consommés sur place. Les colons se décident enfin à remplacer le riz par les pommes de terre, surtout par les haricots, les pois, les céréales de la zone tempérée, que l'on exporte déjà. Ils ont de beaux vergers dont les fruits se vendent jusqu'en Chine. Le chanvre est soyeux et renommé. Le gouvernement encourage puissamment la culture de la betterave sucrière, de même que dans le Nord de Hondo, en Corée et en Mantchourie. Mais la culture reste souvent primitive, faute de capitaux; elle est encore restreinte aux abords des fleuves et des voies ferrées, déjà très développées il est vrai. Quand on va dans l'intérieur, c'est encore la forêt sans routes, où il faut parfois se frayer un chemin avec la hache. Le défrichement est très pénible; aussi, le plus souvent, on met le feu à la forêt, et l'on sème dans l'intervalle des souches qui pourrissent lentement (pl. XLV, D). Mais on risque ainsi d'incendier des centaines d'hectares de ces superbes futaies qu'il est temps de protéger contre ces procédés dignes de l'Afrique centrale. Il y a d'importants gisements de houille^, surtout à l'Est de Sapporo, la capitale politique et intellectuelle. Très peu de fer. Pourtant les sables ferrugineux de la baie des Volcans, joints aux minerais chinois, ont permis la création d'une aciérie anglo-japonaise à Mororan. Les principales industries sont restées celles de la pêche, des conserves et celles du bois : de grandes scieries, des fabriques importantes de papier, d'allumettes dont la préparation est terminée à Osaka. Elles ont fait naître un mouvement déjà actif dans les trois ports pourvus d'un outillage moderne : Mororan, Otarou, au débouché de la plaine la mieux cultivée, Hakodaté, la principale ville de l'île (fig. 38, p. 223).
Grâce à ses pêcheries, à ses forêts, à la fécondité du sol dans les plaines où, selon les agronomes officiels, l'accumulation séculaire des détritus a créé un sol bien plus fertile que celui de Hondo, cette terre, toute barbare il y a un demi-siècle encore, a déjà récompensé les efforts des Japonais. Mais il leur faudra s'adapter mieux à cette nature nouvelle pour eux, et, par exemple, se nourrir de blé, au lieu du riz qu'on doit importer. Il leur faudra aussi mettre un terme à cette culture extensive qui abuse de la fertilité d'un sol vierge. A ces conditions, Hokkaido pourra devenir une colonie de peuplement, du moins pour les éléments les plus énergiques du Japon, surtout pour les habitants du Nord de Hondo pour lesquels la transition est plus aisée; on a remarqué que les nouveaux venus, obligés de reprendre ce travail de défrichement oublié du vieux Japon, ont un peu la mentalité des immigrants du Far West américain. De 58 000 âmes en 1869, la population a passé à 843 615 en 1903, 1650000 en 1913, 2500000 en 1925, soit une densité de 28 au kilomètre carré. Selon un économiste japonais,
1 . En 1925, Hokkaido a produit 3 471 000 tonnes de houille, dont 1 113 600 à Youbari.
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Hokkaido peut nourrir de trois à cinq fois plus d'habitants. Mais déjà les progrès réalisés prouvent que le Japon sait coloniser, même dans des conditions difficiles.
Sakhaline. — Par son climat et sa végétation, l'île de Sakhaline (en japonais, Karafouto) se rattache bien plutôt à la Sibérie qu'à l'archipel japonais. Elle présente des conditions de vie presque polaires. Même à Korsakowsk, dans l'extrême Sud, la température moyenne annuelle atteint à peine 3°, avec une moyenne de — 12° en janvier. Nulle part au monde, la toundra n'arrive aussi bas vers le Sud que dans cette île, où les Tongouses élèvent des rennes à la latitude de Venise. Elle s'étend largement sur les côtes peu échancrées et dans les larges vallées longitudinales, mal drainées, où la tourbe atteint des épaisseurs de 15 mètres. Par suite de l'inversion de température, qui est constante l'hiver, on trouve sur les pentes des espèces japonaises subtropicales, des bambous de la taille d'un homme. Plus haut, ce sont d'immenses forêts de conifères, avec des sousbois presque impénétrables. Elles couvrent les deux chaînes (altitude maximum, 1 200 m.) qui forment l'ossature de l'île et laissent entre elles une vaste dépression médiane; de Susuy à Poronai, 70 p. 100 de la surface disparaissent sous ces forêts, à l'exploitation desquelles les Japonais attachent une grande importance. En 1926, des usines de pâte à papier fonctionnaient déjà dans sept localités, et ce sera sans doute l'une des principales industries. Les terres arables et les prairies sont plus vastes qu'on ne le croirait d'abord; les agronomes de l'État les évaluent à 430 000 hectares, et, en 1926, 8 755 familles de colons étaient déjà établies, cultivant 17 990 hectares (froment, orge, pommes de terre, beaucoup d'élevage). Mais on peut se demander si le défrichement de cette terre presque arctique tentera jamais beaucoup de Japonais, malgré les subventions officielles. Ce qui peut les attirer davantage, ce sont, avec l'industrie du bois, les affleurements de houille qui paraissent étendus, mais dont la qualité est très inférieure à celle de la partie russe où se trouvent les meilleurs charbons à coke de tout le Pacifique; ce sont aussi les gisements de pétrole, les sables aurifères, les pyrites de fer, surtout la chasse aux cétacés, la fabrication des conserves de crabes, la pêche du saumon, de la truite, d'une sorte de hareng si abondant que jusqu'ici on l'utilisait seulement comme tourteaux. Les Giliak ne vivent que de poisson, sans autre animal domestique que le chien. Avec les pâtres tongouses, les Aïnou du Sud, quelques hordes de chasseurs, le nombre des indigènes ne s'élève guère qu'à 2 000 ou 3 000 âmes. L'immigration japonaise est assez active : 9 834 en 1906, 65 000 en 1917. Mais la colonisation débute à peine, et on ne peut préjuger de ses résultats dans ce pays de toundras et de taïgas^.
Les Kouriles. — L'archipel des Kouriles (en japonais Chi-shima) relie le Nord-Est de Hokkaido au Kamtchatka par une suite d'îles allongées qui bordent une fosse profonde de 8 000 à 9 000 mètres. Plusieurs volcans dressent à 1 500 et 2 000 mètres leurs cratères encore actifs sous les sombres forêts de pins et les neiges éternelles. Les côtes sont peuplées d'Aïnou, que visitent l'été les pêcheurs nippons de la mer d'Okhotsk.
1. Les Japonais, qui avaient occupé en 1920 la partie Nord de l'île, l'ont rétrocédée en 1925 à la Russie; mais celle-ci leur a concédé le droit d'y mettre en valeur la totalité des houillères et la moitié des nappes de pétrole, qui paraissent abondantes.
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