III. — LA MANTCHOURIE
En Mantchourie, le Japon n'administre que le Kouang-tong, la région prise à bail autour de Port-Arthur. Mais il exerce dans tout le Sud, jusqu'à la hauteur de Ghirin, une influence économique et même politique de premier
1. Voir ci-dessus p. 82 pour l'ensemble et pour la zone septentrionale de la Mantchourie. Carte économique, fig. 16, p. 89.
l'empire colonial du japon.
plan, grâce à la compagnie qu'il a créée pour le service du South Manchuria Railway (S. M. R.). Elle exploite la ligne principale du Transmantchourien, de Chang-chun à Port-Arthur, avec sa liaison vers la Corée, et les grands embranchements, déjà très avancés, qui doivent rayonner soit vers les régions pastorales de la Mongolie, soit autour de Ghirin dans des pays riches en soja, en blé, en bois. De Moukden à Dairen, la voie est double, fait à peu près unique en Extrême-Orient et qui atteste la prospérité de la Compagnie. En outre elle possède les mines de houille les plus importantes; elle a organisé des services de vapeurs vers le Japon et vers Changhaï; surtout, c'est elle qui continue les travaux gigantesques des Russes dans les ports du Leao-tong. Pour les Russes, Port-Arthur devait être le port militaire, bien protégé par les collines qui l'enserrent et par l'étroitesse de la passe; mais la rade était insuffisante pour abriter en même temps les navires de commerce. Aussi avaient-ils fait choix de la baie de Ta-lienwan pour y établir le port marchand, Dalny (l'Éloignée), auquel les Japonais ont donné le nom de Dairen (203 000 hab. en 1925, dont 60 000 Japonais). Selon un plan grandiose, les Russes avaient commencé à élever une ville modèle où le quartier des affaires fût distinct de celui des habitations européennes, et tous deux bien séparés de la ville chinoise. La compagnie du S. M. R. a repris leur œuvre, approfondi la rade, construit un môle pour abriter celle-ci des vents du Sud et de l'Est, auxquels elle est très exposée. Grâce à ces efforts, à la transformation en zone franche du Kouang-tong, le mouvement du port a dépassé celui de Nieou-tchouang, qui a l'avantage de posséder une voie fluviale, mais dont les sables et les glaces gênent l'accès. Tandis que Port- Arthur n'a plus aucune importance économique, Dairen est devenue vraiment la porte de la Mantchourie, le centre d'où rayonne l'activité japonaise en exploitant les richesses du pays et en développant ses exportations ^. Depuis 1920, elle est visitée régulièrement par de grandes lignes japonaises, américaines, anglaises. Pour cette raison et à cause de la situation politique, elle l'emporte de plus en plus sur Vladivostok, d'ailleurs gêné l'hiver par les glaces; aussi tend-elle à monopoliser le commerce de la Mantchourie septentrionale.
Comme dans le Nord, les principales cultures sont celles du millet, du blé (en proportion moins forte, il est vrai, que vers Kharbin) et surtout des légumineuses (pl. XVI, B). Ici encore, le soja est à la base de l'exportation et de l'industrie. Quelques rizières, dans les dépressions des montagnes orientales, où affluent les Coréens. Peu de coton, malgré les efïorts des Japonais, mais beaucoup de «soie sauvage ». De belles forêts sont exploitées vers le Yalou, mais celles qui entouraient les plaines ont déjà été dévastées par la hache du Chinois. Les mines ont beaucoup excité les convoitises des Japonais. L'or a été reconnu dans les filons du Kouang-tong, non loin de Dairen, et les orpailleurs chinois le recherchent depuis longtemps dans les alluvions. Plus intéressantes sont les mines de fer d'An-chan, au Sud de Moukden; on sait, en effet, combien le fer est rare dans l'Empire japonais. Il y a de nombreux gisements de houille, dont un au moins très important, celui de Fou-chouen, près de Moukden, au centre du champ de bataille. Ses couches d'anthracite sont connues pour leur épaisseur, qui atteint souvent 127 mètres au total, et pour leur exploitation à ciel ouvert; en outre, elles sont recouvertes
1. Exportations en 1923: 4 423 000 tonnes, dont 62 p. 100 vers le Japon ; constituées pour 50 p. 100 par les iiaricots et 30 p. 100 par le charbon.
LE JAPON
de schistes bitumineux que l'on commence à distiller pour le pétrole. Les Japonais, qui sont déj à plus de 3 000 à Fou-chouen, outre une foule de Coréens et de Chinois, y ont créé une ville toute moderne; ici ils ont su s'adapter au climat, abandonnant leurs cloisons légères pour des murs épais et des doubles fenêtres. En 1925, on a extrait 7028 000 tonnes dans l'ensemble de la Mantchourie. Ainsi le combustible est assuré pour la compagnie du S. M. R., qui possède cette mine et approvisionne en grande partie le réseau du Nord-Mantchourien, pour les vapeurs qui abordent à Dairen et pour les industries déjà florissantes. Les principales sont les usines métallurgiques de Moukden, les manufactures de coton, qui, grâce au bon marché de la main-d'œuvre, s'accroissent rapidement (filatures de Dairen, Moukden, Leao-yang), et surtout les moulins à blé et à huile, qui attirent même une partie des récoltes de la zone septentrionale.
Si la Mantchourie du Nord est déjà l'une des régions les plus prospères de l'Extrême-Orient, la Mantchourie du Sud la dépasse de beaucoup, sinon en possibilités, du moins en richesse acquise, en activité, en densité. Elle n'a pas souffert comme sa voisine des troubles et de la crise qui ont suivi la révolution russe; la compagnie ferroviaire qui est l'agent essentiel de son évolution, soutenue par le gouvernement de Tokyo, a pu mieux travailler. Les Japonais ont sans doute été les principaux bénéficiaires de cette transformation qu'ils ont puissamment aidée par leurs capitaux, leurs ingénieurs, leurs industriels, leurs négociants. Leurs entreprises s'étendent jusque dans la zone du Nord-Mantchourien, où ils ont pris des intérêts dans les usines et les concessions de forêts. Par contre, même autour du réseau qu'ils exploitent, ils n'ont pu créer la colonie de peuplement qu'ils rêvaient. Même dans le territoire affermé, ils n'étaient en 1926 que 91 000 contre 666 000 Chinois, et leur proportion est encore beaucoup plus faible dans les autres régions. Ils ne dépassent guère 200000 dans l'ensemble de la Mantchourie. Leurs tentatives de colonisation agricole ont complètement échoué devant la masse des paysans venus du Chan-tong et du Tche-li. Or ces immigrants sont souvent énergiques, d'esprit ouvert, disposés à imiter la technique des étrangers et à acheter leurs produits. Ils deviennent des rivaux dangereux pour les Japonais, non seulement dans l'exploitation du sol et le petit commerce, mais même dans le grand négoce. Nombre d'entreprises japonaises végètent, en partie parce qu'elles ont voulu se passer de l'intermédiaire des Chinois. Et, d'autre part, il faut tenir compte du soin jaloux avec lequel les États-Unis surveillent ce marché et veulent y maintenir pour leur métallurgie contre les empiétements du Japon le régime de « la porte ouverte ». La concurrence américaine est à craindre; voire même, pour certains produits, celle de l'Allemagne. Il n'en reste pas moins que le Japon accapare plus des deux tiers du commerce extérieur de la Mantchourie; il pourra encore fortifier sa situation, s'il sait remédier aux improvisations du début. Actuellement, il étudie « une gigantesque entreprise d'industrialisation japonaise de la Mantchourie », avec une meilleure direction technique et financière. Elle profiterait du bas prix de la main-d'œuvre, de l'abondance des matières premières, qu'elle ferait venir non seulement de cette région, mais encore de la Mongolie et de la Sibérie. Tout cet effort, il est vrai, dépend de la situation politique de la Mantchourie. Le Japon aura à lutter, pour maintenir sa position, contre la xénophobie de la Jeune Chine, la rivalité de la Russie soviétique et de l'Amérique.
l'empire colonial du japon.