LES ZONES DE VÉGÉTATION
Comme les zones climatiques, auxquelles elles correspondent dans une large mesure, les zones de végétation se distinguent par la température, mais aussi par la durée de la saison sèche, dont l'importance l'emporte sur celle du total annuel des pluies. Le repos de la végétation est déterminé bien moins souvent par le froid de l'hiver que par l'interruption des pluies; c'est d'elles surtout que dépend l'aspect du paysage.
La zone équatoriale. — La forêt équatoriale a la même extension que le type climatique de Malacca, avec ses chaleurs constantes, ses pluies supérieures à 1 m. 50 et (condition essentielle) sans aucun répit prolongé. Dans ces limites, la silve malaise est aussi dense, impénétrable, que celles du Congo et de l'Amazone. Tous les végétaux sont adaptés à l'influence continue d'une humidité abondante; les feuilles des arbres, tantôt petites et finement pennées, tantôt larges, coriaces et luisantes, sont persistantes. La taille moyenne des arbres supérieurs atteint 30 à 40 mètres, mais un certain nombre s'élèvent bien au-dessus. Leur couvert abrite un étagement de plantes amies de l'ombre, des arbres de 10 à 15 mètres, de grandes fougères, des bananiers, de petits palmiers. Quand le
LA VÉGÉTATION ET LES CULTURES
sol ne disparaît pas sous l'amoncellement des frondaisons tombées, on y trouve des herbes dicotylédones, des mousses, des plantes humicoles. Les arbres sont chargés d'une quantité d'épiphytes ligneux ou herbacés, c'est-à-dire de plantes qui leur demandent un support, mais sans se nourrir aux dépens de leur hôte comme le font les parasites. Telles sont les orchidées, la famille la plus riche en espèces dans la péninsule malaise où les « chasseurs de plantes » viennent chercher ces fleurs étrangement contournées et colorées, beaucoup d'aroïdées, des fougères et même quelques palmiers. Les palmiers grimpants (rotang) relient les troncs par des cordages épineux qui dépassent quelquefois 200 mètres et que le coupe-coupe tranche à grand'peine. Nombre de grosses lianes s'enlacent aux branches pour venir épanouir en pleine lumière leurs corolles souvent éclatantes. La superposition de quatre ou cinq étages de végétation, l'enchevêtrement des plantes basses, grimpantes et des racines aériennes donnent aux ténèbres moites du sous-bois un aspect d'exubérance désordonnée, de grandeur chaotique et hostile. L'uniformité du milieu favorise également une multitude d'espèces qui peuvent par suite se remplacer mutuellement. Aussi est-ce un trait distinctif de la forêt équatoriale que l'infinie variété des espèces arborescentes. Alors que chacune des futaies européennes se compose de quelques essences seulement, on voit côte à côte en Malaisie les arbres les plus divers. Cependant certaines familles, largement représentées, presque confinées à la zone équatoriale du moins sous forme arborescente, peuvent servir à définir la flore équatoriale. Parmi la foule des monocotylédones, citons d'abord les palmiers. Bien qu'ils atteignent 35° latitude Nord au Japon, ils n'ont tout leur épanouissement que dans les régions équatoriales et himalayennes. Dans la forêt malaise, ce sont le plus souvent des individus isolés, dominant la futaie de leur taille élancée; ou bien ils se groupent au bord des rivières, et alors ils étalent au-dessus d'un tronc fort court de vastes rosettes pennées; ou bien encore ils se mêlent au peuple du sous-bois. Les Pandanus portent une ou plusieurs couronnes de feuilles étroites qui rappellent celles de graminées géantes. Les scitaminées comprennent, parmi leurs genres les plus connus, les bananiers et diverses de ces plantes à épices si recherchées jadis par les conquistadores, aujourd'hui encore par les Chinois : le gingembre, le cardamome, etc. Si les bambous vont loin vers le Nord, c'est seulement près de l'équateur qu'ils se développent dans toute leur puissance, en épais fourrés de tiges hautes de 30 à 40 mètres. Les fougères comptent beaucoup d'espèces, les unes épiphytes, les autres arborescentes, mais qui ne jouent jamais le rôle principal, ni par le nombre des individus, ni par leur taille. Ce sont peut-être ces familles qui donnent la note la plus originale dans l'ensemble de cette flore. Mais la masse de la forêt est constituée par des arbres dicotylédones. Les familles les plus représentées en Malaisie, après les orchidées, ce sont les légumineuses, qui ont nombre de tribus étrangères aux pays européens et de formes ligneuses, les euphorbiacées, remarquables souvent par leur hauteur et leur latex, les rubiacées, parmi lesquelles le caféier et le Cinchona (quinquina), les anonacées, les mélastomacées, les pipéracées, les urticacées, dont YArtocarpus incisa ou arbre à pain, et le gros contingent des Ficus, dont souvent les racines aériennes font tout un bosquet autour de la souche originelle (le banyan ou figuier des pagodes), les lauracées (cannellier), les guttifères {Garcinia), les nombreuses diptérocarpées qui dominent parfois et donnent une grande partie des bois commerciaux (pl. V, A).
l'asie des moussons.
Les forêts subéquatoriales couvrent les premières pentes de certaines montagnes où les pluies sont très abondantes, mais s'interrompent pendant plusieurs semaines. Ainsi le Malabar, la côte birmane, probablement les massifs littoraux du Cambodge et de l'Annam, une partie des Philippines. C'est également dans cette catégorie que nous rangerons, jusqu'à 1 500 mètres, le Sikkim et les chaînes himalayennes voisines, avec cette différence que, si les pluies sont mieux réparties, la latitude introduit des hivers assez froids. Les descriptions de ces pays indiquent, en les exagérant peut-être, les ressemblances avec la silve malaise, la densité de la végétation parfois impénétrable, l'étagement des arbres chargés d'épiphytes et de lianes. Mais déjà dans le type le plus humide, au Pégou, les arbres les plus hauts perdent en partie leurs feuilles à la saison sèche; les arbres toujours verts ne forment que les étages inférieurs moins exposés à l'évaporation. La flore proprement équatoriale y perd nombre de ses représentants. Si l'on dresse le tableau des familles qui comptent le plus d'espèces dans chaque région, on voit que les orchidées arrivent en tête, comme dans la péninsule de Malacca, mais que deux familles des plus importantes dans celle-ci, les anonacées et les mélastomacées, ne figurent pas ailleurs dans ce tableau. Les euphorbiacées tiennent le troisième rang en Malaisie, le cinquième en Birmanie, le sixième au Malabar, le dixième au Sikkim, et il semble que cet ordre soit bien celui de l'appauvrissement général. Les palmiers dépassent de beaucoup cent cinquante espèces en Malaisie; or il n'y en a que vingt au Malabar et dix-huit au Sikkim. Les diptérocarpées, si caractéristiques de la Malaisie avec soixante-treize espèces, se réduisent à vingt-six en Birmanie, à douze au Malabar. Par contre l'importance des graminées s'accroît, et en particulier des bambous, trois fois plus nombreux au Pégou que vers Singapour.
La zone tropicale. — Les forêts tropicales correspondent à des régions où la saison sèche s'allonge et s'aggrave. Les plus proches de la forêt équatoriale sont les forêts de teck dont le bois imputrescible est très recherché pour les constructions navales. Mêlé à d'autres essences, le teck se trouve dans l'Est de Java (nuance sèche du type du Malabar), dans le haut Laos, la Birmanie septentrionale et le Nord-Est du Deccan (type de Calcutta). Il est loin d'égaler les géants de la silve équatoriale, par la grosseur du tronc, par sa taille qui atteint à peine 25 mètres. Pendant la saison sèche, il perd toutes ses feuilles, de même que la très grande majorité des arbres qui l'accompagnent : voilà un trait qui marque le contraste avec la Malaisie dès la variété la plus humide de la forêt tropicale. Un autre est la moindre densité de la végétation. Les lianes sont moins nombreuses et plus minces; les épiphytes, rarement ligneux, se retirent vers les cimes; les arbustes sont peu touffus, et, sauf dans les fourrésde bambous, la forêt offre peu d'obstacles à la circulation. Les graminées associées au teck forment rarement un tapis continu; le sol apparaît souvent : ainsi c'est déjà une « association ouverte », par opposition à l'association fermée de la silve malaise. La plupart des plantes herbacées meurent ou entrent en vie ralentie quand finissent les pluies; elles fleurissent en général à leur retour, et, dans l'ensemble, il y a plus de fleurs que dans la forêt équatoriale, parce qu'il y a plus de lumière.
A mesure que les pluies deviennent moins abondantes et plus courtes, la végétation tropicale doit se transformer pour s'adapter à la sécheresse : elle
l'Iiiil. Iiitlif III Bcdil.
A. l OIiÈT liQl ATOlilAI.E A DELI (sI'MATIîa).
Hautoui- des pluies : :{ mètres. Aiiemi mois sec.
l'Iiiil. I'liili|i|pine liiueau ol' Seioiieo.
li. I.\TKI!Ii;i li l,A .MAN(;ilOVIi A MI.NUOliO ( l'Il I I.I l>l'I \ P.s) .
Lr;s îJi-bres ;i liicincs (lécnii vei-tes soiil des Hlilzophoia cujijiigata. Hauteiii- des pluies : -S mètres.
\ . I. IX. Pl.. V.
l'Iiiit, \\\ II. .l(iiiL'>. i.op. t . iil Cliica^'o l'rc-
A. I)KSF,I1T l)H TU A H I li AD.Il'OUTAN A ) .
Manieur ilfs pluies ; 2(1(1 a .'{OU ui i lli luél ros. Dix nii>is .secs.
G. V.. I. l'i. VI.
LA VÉGÉTATION ET LES CULTURES
devient plus xérophile. La forêt-savane prédomine dans les régions tropicales où la période sèche dure de cinq à huit mois. Elle doit son nom à ce que les arbres, isolés ou en bouquets, parsèment le tapis de hautes graminées. Ils se rapetissent à bien moins de 20 mètres; les troncs et les branches deviennent souvent massifs et noueux; le sous-bois est très réduit, ainsi que les lianes. On voit apparaître des xérophytes, plantes grasses ou épineuses, tandis que les hygrophytes sont confinés aux stations où le sol est toujours humide. Ici l'influence du sol intervient en effet davantage que vers l'équateur. La xérophilie s'accuse plus encore dans les sols trop perméables, les graviers, les calcaires, surtout sur cette roche si poreuse et stérile qu'est la latérite. Ainsi en Birmanie les forêts d'eng (Dipterocarpus tuberculatus) se rencontrent sur la latérite, parfois sur les cailloutis et les sables. Le tronc a l'écorce fendillée, écaillée, les branches noueuses et tortueuses; les lianes sont rares et peu grimpantes : autant de caractères xérophiles. Entre les eng croissent des bambous, des fourrés maigres et bas, beaucoup de graminées et de cypéracées entremêlées de nombreuses plantes à fleurs. Sur les alluvions profondes et proches des rivières, l'aspect et la composition de la végétation sont bien différents. Les arbres, qui appartiennent souvent aux mêmes espèces que ceux des forêts tropicales humides, ne dépassent guère la hauteur de r « herbe à éléphant » qui couvre le sol; le feuillage s'étale en couronne aplatie. Dans les régions de la Birmanie où les inondations se répandent chaque année, c'est la forêt marécageuse'^. De grands arbres, hauts de 20 mètres, en dominent d'autres beaucoup plus petits, chargés de nombreuses lianes, qui ne dépassent pas le niveau maximum de l'eau et émettent une foule de rameaux extrêmement longs, sinueux, enchevêtrés. Peu d'herbes, sauf des carex, mais beaucoup d'épiphytes (orchidées, fougères, mousses); çà et là, des clairières couvertes en saison sèche de graminées à tiges molles, qui forment des prairies flottantes lors des crues. Les grands deltas tropicaux semblent avoir eu à l'origine une végétation mixte, des savanes à côté de forêts de ce type. Les forêts-clairières, si vastes sur les plateaux gréseux du Laos, rappellent les forêts d'eng, mais en plus sec, avec des résineux très espacés, presque sans ombre.
Une formation plus xérophile encore est la forêt épineuse. Les arbres, hauts de 15 à 20 mètres, ne verdissent que pendant les pluies; les feuilles se réduisent, et beaucoup deviennent des aiguillons. L'arbre caractéristique, avec les mimosées, est l'acacia, par son port, sa fréquence, ses nombreuses espèces : V Acacia catechu (khair), VAcacia arabica (babul) donnent la note dominante au paysage dans les parties les plus arides de la haute Birmanie et du Deccan. Presque pas d'épiphytes, peu de plantes herbacées, mais un sous-bois épais où s'enlacent une nmltitude de lianes épineuses. Un maquis de ce genre se rencontrait jadis sur les croupes du Pendjab. La plaine gangétique, en amont du Bengale, conservait encore au temps du Bouddha d'assez grandes forêts qui séparaient les clans. D'après les arbres qui entourent les villages, il semble que ce furent des forêtssavanes; pourtant, les fourrés de rosiers, si fréquents et si drus dans les terrains abandonnés, feraient penser aux forêts épineuses.
Ces forêts clairsemées passent insensiblement aux formations herbacées des zones chaudes. La savane, où des graminées hautes de 2 à 3 mètres, souvent entièrement desséchées et calcinées la moitié de l'année, sont mêlées çà et là à