IL — LA DÉGRADATION DE LA NATURE
Dans bien des régions où la culture n'a pas pris possession, définitive du sol, la végétation a cependant été appauvrie et détériorée par l'intervention imprévoyante de l'homme. Les défrichements temporaires, les feux de brousse ont abouti trop souvent à une dégradation progressive de la forêt, même dans les régions tropicales les plus favorisées. Le premier terme est le passage de la silve originelle à la « forêt secondaire ». Pour leurs écobuages, les populations primitives savent choisir les cantons les plus fertiles, qui leur sont désignés par les précieuses essences à bois dur. Une fois abattues, celles-ci ne recouvrent que très lentement le sol abandonné; leur croissance est peu rapide; les diptérocarpées, par exemple, sont mal armées pour se disséminer. Or les formations herbacées se substituent aisément à la forêt amoindrie, sous le climat des moussons. Les graminées du genre Imperata (appelées « herbe à paillotte » en Indochine, lalang en Malaisie) ont « un pouvoir envahissant extraordinaire; c'est un des fléaux de l'agriculture et des forêts dans tous les pays tropicaux » (Aug. Chevalier). Elles sont aidées par la légèreté de leurs graines à aigrettes, par leurs puissants rhizomes qui résistent aux feux de brousse. Aucun obstacle ne peut les arrêter, sinon un épais couvert forestier. Si le feu cesse quelques années, un grand nombre d'espèces ligneuses réussissent à s'implanter, et leur ombre tue l'herbe à paillotte. Seulement ce sont des essences à bois tendre, bien moins utiles, mais beaucoup plus rapides dans leur croissance que les bois durs de la silve primitive ; les bois de valeur disparaissent. Si le sol est ingrat, la végétation secondaire prend l'aspect de la forêt-clairière : de petits arbres espacés, entre lesquels croissent des graminées consumées chaque printemps. Souvent le mal est plus grave encore : sauf dans les massifs reculés, la forêt tonkinoise a cédé la place à des landes de graminées et de fougères, piquetées de loin en loin par de chétifs
LA VÉGÉTATION ET LES CULTURES
arbustes qui se ramifient au ras du sol. Le dernier terme de la dévastation est la steppe, qui ne présente plus d'arbrisseaux parmi ses herbes courtes; ce sont les nui-troch, les « montagnes nues », si vastes dans le haut Tonkin; le reboisement y est très difficile, et la plupart sont condamnées à une éternelle stérilité. Les grandes bambouseraies des chaînes birmanes succèdent souvent à des forêts épuisées par l'écobuage. Au Deccan, la forêt à feuilles caduques, qui représente la végétation originelle, a été généralement remplacée en dehors des cultures par des fourrés de buissons épineux. Même en Malaisie, les botanistes, déplorent la dégradation de la superbe végétation de jadis. Ces dévastations sont anciennes; mais elles se sont beaucoup étendues depuis trois à quatre décades. De vastes coupes ont été faites pour les plantations européennes, les travaux publics, les villes. A mesure de la pacification, les tribus sauvages ont défriché les marches boisées qu'elles laissaient intactes autour de leurs territoires. La forêt disparaît avec une rapidité vertigineuse en Indochine; aussi le régime torrentiel des rivières s'accroît, au grand dam des cultures et des ports deltaïques.
Il en est de même en Chine. Partout où les Chinois se sont établis éclate cette haine de l'arbre, qui est presque un trait ethnique. Souvent la forêt est anéantie; les broussailles mêmes qui tendent à la remplacer sont détruites, soit pour leurs feuilles qui servent d'engrais, soit pour leur bois d'autant plus recherché que le combustible se raréfie (pl. XVII, B). La végétation résiste mieux dans le Midi plus humide, mais ici encore l'approche d'un village s'annonce par la ruine de toute végétation spontanée. Le Japon se distingue heureusement par le respect de celle-ci, dont il sait utiliser toutes les ressources avec une ingéniosité qui contraste avec l'incurie chinoise; pourtant, de nombreuses futaies ont déjà été converties en forêts secondaires.