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CHAPITRE XI

MONT TÀUBUS.

Montagnes de la Lycie.

Nous avons déjà exposé un des caractères qui distinguent la presqu'île d'Asie des autres contrées de l'Europe ; mais il en est un plus frappant encore, c'est le haut relief de ses terres qui surgissent du sein des mers comme une pyramide tronquée dont le sommet forme les plateaux intérieurs. Ces hau-

iÀratvERS.

tes terres ne s'abaissent jamais à moins de six ou hait cents mètres au-dessus des mers, et forment , pour ainsi dire , le ni? eau moyen de l'Asie occidentale ; car l'Arménie et la Perse restent, dans leurs régions , à six cents métrés au* dessus de la mer.

Il y a peu d'années que l'invention du baromètre portatif a permis aux observateurs de mesurer a? ec une exactitude suffisante l'altitude des contrées qu'ils parcouraient, et les récits des premiers voyageurs furent accueillis avec la plus grande incrédulité. Nous ' ne saurions croire , disait un rédacteur du Journal de* Savants, que la ville d'Ertéroum soit aussi élevée que le col du petit Saint-Bernard. C'est pourtant ce qui a lieu, et les vérifications réitérées des mêmes altitudes , si elles ne concordent pas à quelques mètres près, offrent cependant un moyen de contrôle suffisant pour qu'on puisse dès aujourd'hui tracer le profil de toute cette partie du continent asiatique. On pourrait dire , non sans quelque apparence de raison , que l'Asie Mineure n est pas une contrée sillonnée par des chaînes de montagnes , mais qu'elle est à elle seule une montagne dont les chaînes ne sont que les dentelures. En effet, vues de la mer, les côtes se présentent comme une suite à peine interrompue de montagnes rocheuses et abruptes ; vues du coté delà terre, les sourcilleux sommets ne sont plus que des collines, dont l'ascension est des plus facile?.

Cette manière d'envisager la contrée n'est pas nouvelle; car le géographe Ératosthène estime la largeur de la chaîne du Taurus égale à celle de toute la presqu'île (1). Les anciens avaient déjà remarqué que la conséquence de cette conformation n'était pas des plus heureuses pour en faire une région homogène. Les eaux y sont trop dispersées, les rivières maigres et torrentueuses, les terres en pentes trop rapides; de là ces immenses alluvions dont nous avons tracé un tableau dans le chapitre précédent.

Cette forme du relief des terres qtfe révèle l'étude barométrique du continent d'Asie échappe en grande partie à

(i) Strabon, liv. XI, 490.

l'habitant, qui, s'en rapportant seulement au témoignage de ses yeux , voit de grandes montagnes dans ce qui n'est en réalité que les contreforts des terres élevées du centre. Mais toutes ces monta* gnes secondaires ont eu un nom qui se rattache à des événements historiques ; leurs ondulations ont formé les limites de provinces et de royaumes ; elles sont donc pour l'étude de la presqu'île aussi importantes à connaître sous le point de vue historique que sous celui de la géographie.

Du peu de mots une nous avons dit de la distribution des eaux sur cette partie du continent on ne doit rien conclure de défavorable à la contrée.

L'incomparable beauté du climat, la richesse de la végétation feront toujours de ce pays une terre privilégiée où le travail intelligent de l'homme recevrait au centuple la récompense de se* soins.

Du côté du sud le plateau central d< l'Asie Mineure est soutenu par uni

fronde chaîne qui suit les ondulation* e la côte et qui se prolonge dans touti la longueur de la presqu'île, Cetti chaîne, appelée par les anciens Taurus du mot syrien Tor (montagne) es une de celles qui ont été le mieux étu diées par les géographes anciens; iîi en faisaient la base de tout le système géographique de l'Asie.

Le mont Taurus est comparé pat Ératosthène à un baudrier qui cou

fierait le continent en deux parties 'une septentrionale,l'autre méridionale Ces deux parties sont, relativement au:

Grecs, en deçà et au delà du Taurus , e la chaîne elle-même était regardé comme la plus considérable de la terr habitée. Elle était considérée coram prenant naissance aux colonnes d'Hei cule, passant le détroit de Sicile , Ion géant les extrémités méridionales d Péloponnèse et de PAttique, et s'éten dant jusqu'à Rhodes et au golfe d'Issu: Du golfe d'Issus elle remonte vers I nord, va joindre la grande chaîne <j rimaûs dans l'Inde, et se prolonge ju qu'à la mer des Indes dans une lor gueur de quarante- cinq mille stadi soit 835 myriamètres. Mais dans toi ce parcours il change tant de fois < nom qu'on a peine à reconnaître

kSÊ. MINEURE.

ehafbe. Pline (1> ne lui en demie pas moins de Vingt différents, •armi lesquels les phn connu* sont PI* mais, te Paroparafses^ le Pariadres, k Caucase. Strabon le divise en cinq pmk parmi lesquels if compte te m fifcros tle Wrie. Aramien Mereefe ci Paul Orosé 1ui: donnent cinq ■Dos qui drffinmt de cétfx-de* autres géographes. Ptdtiéméë ne loi en donne pas noms de Viftgt-déuxMsns retendue et son parcours et Pomponfus Mêle fit sagement * que tes Grecs avaient rk*tude «rappeler ces montagnes les aoats Géraumens.

Depuis que la géographie de ces contrées est mieux étudiée , on a reconnu f% cette longue suite de montagnes n'appartenait pas à \à même chaîne; ■ois pour les anciens c'était toujours te Taurus , c'est** dire le pays montapieux par excellence , et sous ce rap* port ils étaient dans le ? rai.

Pour le continent qui nous occupe, le mont Taurus prend naissance dans la «farinée de Lycie au sud ouest de l'A.» ne* c'est -à -dire dans le groupe deCragus fi domine la baie de Telmissus, et qui, «e nos Jours , porte le nom de Àkdagh flamitagne Blanche). LemontMasficjtBs s'élève à l'ouest de cette montagne et fait partie intégrante du groupe. Des va liées presque inextricables se croisent en fous sens dans ces hautes répons; la plus longue et la mieux dessinée est celle du fleure Xanthus que les habitants appellent Rodja tchaï, la mattresse rivière. On sait combien, dans «s régions , les nomenclatures géographimjts données par les habitants sont arbitraires et incertaines ; les montagnes changent de nom presque dans chaque district ; les fleuves dix tois dans leur parcours. Ce sont presque toujours des dénominations prises de la couleur des roches ou des eaux : la montagne blanche , rouge , jaune ; aucun souvenir des noms historiques n'est resté dans le pays ; et il n'est pas rare que les habitants d'un même village n'aient plumurs noms pour désigner la même montagne. Aussi serait-il à désirer que tes géographes européens conservassent autant que possible les dénomina-

tions anciennes qui ont. beaucoup plus de précision. Le nom même du Taurus est aujourd'hui complètement oublié, et chaque groupe porte tin nom particulier.

CEÀGTJS.

Ah dogh.

SA l'ouest de ta vaHêe du Xanthus s*6* lève le massif gigantesque del Akdagh* le Cragus, qui domine toute la Lycie et dont la hauteur atteint S,uuO mètre*. Son sommet est presque toujours couvert de neige et ses rameaux s'étendent dans une direction diagonale selon le nord-ouest et le sud-est; Au nord il fait sa jonction arec le mont Cadmus au moyen d'un plateau qui n'a pas moins de 600 mètres au-dessus du niveau de la mer. 11 se relie, à l'ouest, avec le mont Massicytus qui domine la baie de Tetniissus ou de Macri , et ses acrotères méridionaux forment les caps de Phinéca et de Chélidonia.

Pour bien classer ce groupe lycien d'après l'ancienne géographie, nous éprouvons une certaine dkiïcurté , précisément à cause des documents variés que nous ont laissés les géographes.

Ainsi Strabon (1), Pline (*) , Sénèque (S) n'hésitent pas à placer le mont Chimère dans le Cragqs même et dans le mont Solyme, qui en est proche.

D'après la description de Strabon, il faudrait donner le nom de Cragus à tout le massif qui est à l'est du fleuve Xanthus, et toutes les autres monta-

fnes qu'il ridmme ne seraient que des ifférentes régions du groupe principal.

Toute la région qui est a l'ouest du

Solfe de Macri appartenait aux Rhoiens ; c'est la région appelée Peraea et que Scylax appelle le pays des Aho»

aiens.

La ville et le mont Daedala appartenaient aux Rhodiens(4); mais la montagne faisait partie de la Lycie, c'est-àdire qu'elle est regardée comme appartenant au Taurus.

(x) Slraboii,XIV, 665.

(a) Pline , V; «7.

(3) Sénèque , ep. 79.

(4) Strab., XIV, 664.

L'UNIVERS

« Après le mont Dœdab vient l'Anti-Cragus, montagne coupée à pic, puis le mont Cragus avec ses huit cimes et une ville de même nom. C'est dans ces montagnes que la fable place la Chimère , et l'on voit à peu de distance une vallée nommée Chimaera et dont l'ouverture commence dès le rivage de la mer (t). » Cette description embrasse donc toute la largeur de la Lycie puisque nous sommes arrivés a la côte orientale. Strabon nomme en effet les Iles chélidoniennes qui terminent cette côte; ce qui ne l'empêche pas de mettre dans la même région le mont Olympus ou Phœnicus, et tout à fait au même endroit le mont Solyma (2) , près de Phasélis, dont la position est bien connue, et toujours dans la même région le mont Climax (éehelle), qu'Alexandre franchitavecdifficulté, etdans ce nombre nous devons encore trouver place pour le mont Massicytus (8), avec une ville du même nom. Pour faire concorder cette topographie avec l'état du pays il est clair que nous devons restreindre les différents groupes et les faire rentrer l'un dans l'autre. Aussi l'Anti-Cragus est la montagne qui s'élève à l'est du golfe de Macri, et qui projette sept promontoires dans la mer; on donne aujourd'hui à ce massif le nom turc de Yedi bourouu. Ce groupe est limité à Test par la vallée du Xanthus, Kodja tchaï. Le massif suivant, qui est limité à l'est par la courte et abrupte vallée de Phinéca, est le mont Massicytus, aujourd'hui Ak dagh. Il comprend un certain nombre de sommets notamment le Sousousdagh (montagne sans eau); ensuite vient la So- Ivma mons appelé tantôt Almaludagh du nom de la ville voisine, tantôt Yalynizdagh (montagne solitaire).

Le versant oriental du mont Solyma donne naissance à la vallée d'Alaghir tchaï , qui forme la limite entre la côte orientale et le dernier groupe; enfin la bande montagneuse comprise entre cette vallée et la mer est divisée en deux par le cap Avova. La région sud est le mont Olympus avec la ville du même

(f) Strabon, XIV, p. 665.

(a) Ibid., 666.

(3)PUn., V,a7.

nom. On l'appelle aujourd'hui Takta (montagne des planches), parce qu'il a une scierie pour débiter les bois.

La région nord, dont les cimes s'éch lonnent parallèlement à la mer, est mont Climax, qui descend jusqu'au i vage. Lorsque nu port d'Adalia on e témoin du coucher du soleil derriè ces montagnes , le spectacle est des pli majestueux. Chaque plan de montagn chaque sommet se dessine dans la vi peur bleue , et l'on peut à loisir compti les échelons du mont Climax , qui | présente comme un escalier gigai tesque pour atteindre .les hauteurs < la Lycie. Voilà selon nous le groupe qi doit porter les noms do Craçus et d'Aï ti-Cragus. Ce dernier était ainsi nomm parce qu'il se présentait d'abord au navigateurs qui venaient de l'ouest

Si nous reprenons les définitions d< auteurs grecs et latins, nous trouveron qu'elles sont toutes d'accord pour at tribuer le Cragus à la Lycie et noi la chaîne qui court plus vers l'est Etienne de Byzance le désigne comm montagne de Lycie qui prit son non d'un fils de Trémilus et de la nymphi Praxidice. Il s'y trouvait des grotte consacrées aux dieux champêtres. (Stenii Byz. v. Cragus). Ovide (1) nomme enseiq ble le Cragus, les villes de Xanthus e de Lymira, qui en étaient voisines Pline (2) ne mentionne le Cragus qui comme un promontoire ; mais il le me dans la Lycie près du mont Massycitus

Une seule autorité a pu porter quel ques géographes à supposer que le non de Cragus était donné à quelque chafn< de la Cilicie ; c'est la mention faite pai Ptolémée de la ville d'Antiochia ac Cragum qui appartenait à la Cilicie ; c< qui est confirmé par lès médailles. Mail Strabon donne l'explication de cette difficulté (3) en mentionnant sur la côt< de Cilicie un écueil qui avait aussi I< nom de Cragus. « Puis Cragus, rochei (Petra) voisin delà mer, escarpé de toui côtés. » On voit que ce n'est pas le nom d'une montagne. Selon Bochartle nom de Cragus serait, comme celui de Taurus, d'origine sémitique, et viendrait du

(i) Mfctam., IX, 645^

(*) Strab., XIV, 669.

■M Cne , qui en langue syriaque sipàÊt nae roche.

Tant le roawf lycien est composé de roche» qai se rapportent à l'âge du calafcjpis, c'est-à-dire de formation

La kast des montagnes qui entourent k fsoe de Telmissus est une brèche ofcnre tendre dans laquelle on a pu ftrihawat creuser les monuments dont a» parlerons dans la suite. Ce genre 4t conglomérat forme des montagnes ancres dans tout le pourtour de la Lfû. La masse des montagnes , même «i pios élevées est d'une formation cBitacée; c'est un calcaire blanc complète souvent marneux et dont l'âge ot déterminé par la présence de fossiles fc cette époque; mais généralement ces telles sont très-rares sur la côte de Lvcie; on rencontre seulement une fornauon assez poissante de nummulites sa port Tristomo, à l'Ile de Rakava.

La calcaire qui compose la plus grande partie des montagnes de la Lycie ot blanc de lait, sonore, très-facile à travailler et a tous les caractères d'une roebe métamorphique; c'est une question que les géologues auront à décider. Il reaarquable en ce qu'il présente sa contexture des sortes d'excavafoi ont souvent la forme de longs i; d'antres fois de géodes remplies de saMe rouge.

La vallée du Xanjhus, toute d'alluvîon, présente sur ses flancs quelques bues de grès vert, et surtout des dépdts d'eau douce; la vallée de Myra ca «Tune même époque géologique, et ses nenuments sont taillés dans une roehe blanche compacte et d'un travail fende. C*est l'abondance des roches ealeaires qui a porté le peuple de la Lycie à pratiquer un art dans lequel il a excellé à l'égal des Perses, l'art de taffler les monuments dans le roc.

Tontes ces montagnes sont encore anjeaitf bui couvertes d'épaisses form,et rien ne saurait peindre la* beauté de ces vallées inextricables au fond desf elles renient les eaux des torrents; mm la nature tendre de leur formata* et surtout les lits de marne qui aeat intercalés dans les bancs plus sortes sont des causes incessantes d'équi changent peu à peu la

forme des montagnes et des vallées.

Ce sont ces roches misées et entraînées dans les bas fonds par la fonte des neiges qui ont forme par la suite des siècles ces grandes collines de brèches et de conglomérats qui composent presque toute la ceinture de la Lycie. Nous avons déjà dit quelques mots de ce mouvement insensible des rivages manifesté par l'exhaussement ou l'enfoncement des monuments antiques ; on le reconnaît dans presque tout le pourtour de la Lycie. Le port de Caunus est aujourd'hui converti en un lac d'eau douce -qui s'épanche dans la mer, et les antiques constructions de la ville sont à trois kilomètres du rivage; leur niveau actuel indique un exhaussement successif du sol. Déjà dans l'antiquité le territoire de Caunus passait pour malsain. Strabon parle du teint hâve et maladif de ses habitants et rappelle le mot d'un plaisant qui disait : on ne saurait appeler malsain un endroit où les morts mêmes marchent (l) L'ensemble du massif lycien paraît être contemporain de la formation crétacée, oui se reconnaît dans toutes les îles de 1 archipel et sur la côte du Péloponnèse. Il v a donc peu d'espoir d'y trouver des dépôts métalliques, et, en effet, jamais il n'en a été fait mention dans la contrée. Plus au nord dans la province de Cibyratis les habitants étaient renommés par leur habileté à travailler le fer ; mais il ne paraît pas que ces mines aient jamais été très-considérables ; elles sont aujourd'hui complètement ignorées ou épuisées.

TAUBUS DE PAMPHYLIB ET DE CI- L1C1B.

Toute la côte orientale de la Lycie, qui se termine au cap Chélidonia par cino petites îles qu'on appelait les îles Chelidoniennes (des hy rondelles) forme, comme nous l'avons dit, une crête montagneuse qui se dirige au nord. Elle 3uitte le nord de la mer et remonte ans les terres en laissant sur la côte la grande plaine d'Adalia.

Ce massif montagneux dans lequel se trouvaient plusieurs villes anciennes se

(x) Stnbon, XIV, 65i.

^twrvttië "'

nomme Sodsous dàgh ; on* lui donnait autrefois le nom de Sagalassus. ^épaisseur de ce massif est d'environ quarante kilomètres; il forme le contrefort méridional du lac d'Egdir et s'ouvre pour laisser passer les eaux de la rivière Douden ; une des passes se trouve an sud d'Aglasoun (Sagalassus); c'est l'ancienne passe de Termessus qu'Alexandre a enlevée avec peine. Le caractère de ces montagnes se présente de la même manière dans tout le parcours de la côte. Du côté du sud, ce sont de hauteà teîmes qui s'élèvent de quinze cents à deux mille mètres au-dessus de la mer. Vues du côté du nord, ce né sont plus que des collines, tant le plateau intérieur conserve de hauteur, de huit à neuf cents mètres.

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