CHAPITRE IV
BOIS DE CÂPPADOCE.
Les rois de Cappadoce ont cependant joué un rôle, sinon brillant, du moins assez actif sous les successeurs d'Alexandre et pendant la guerre de Mithridate. C'est aux rapports constants de ce prince avec ce pays qu'ils doivent leur plus grande illustration, les alliances contractées avec les rois de Svrie, de Bithynie et de Pergame, ont tait paraître plusieurs princes cap- Hociens sur la scène politique, mais i ordinairement au second plan, et se présentant presque toujours comme des •mbtrras pour leurs alliés, qui se virent, dans plus d'une circonstance, réduits à ngretter une amitié onéreuse.
On a lieu de s'étonner que Strabon, qui mentionne plusieurs membres de n famille comme ayant pris une part
Bot ou moins directe aux affaires puigues, soit si laconique sur un pays fui l'avait vu naître. Tout ce que nous wons sur les rois de Cappadoce se Jrouve mêlé à l'histoire des successeurs d Alexandre ou des guerres de Mithridate; mais, en parcourant le pays, on ne
découvre pas une ville, pas un monument qui aide à rétablir quelque fait nouveau relatif au gouvernement de cette contrée.
Les premiers princes qui régnèrent, ou plutôt qui exercèrent un pouvoir souverain , reçurent leur autorité des rois de Perse, qui les établirent sous le nom de satrapes. Cyrus, pour récompenser les conjurés qui avaient tué le faux Smerdis, les éleva à la plus haute fortune; Anapha reçut le gouvernement de la Cappadoce , et ce pouvoir paraît être resté héréditaire dans sa famille jusqu'au moment où Alexandre s'empara de l'Asie Mineure (1).
Nous n'avons aucun document qui nous fasse connaître en quel lieu les satrapes faisaient leur résidence ; il est à croire que, comme le roi de Pont, ils menaient une vie presque errante, demeurant dans les nombreux châteaux qui couronnaient les sommets des rochers, se livraient à l'exercice de la chasse dans des parcs immenses, qui furent de tout temps un des grands luxes et en même temps le plaisir le
Çlus constant des seigneurs orientaux, but ce que nous pouvons discerner de cette époque, à travers les nuages de l'antiquité , nous montre ces princes vivant dans des habitations qui seraient plutôt à nos yeux des tentes fixes, c'està-dire des kiosques ouverts de toutes parts et défendus seulement de l'ardeur du soleil par des bosquets touffus. C'est ainsi que vit encore le roi de Perse, et les pachas de l'Asie Mineure regardent comme une cruelle sujétion, l'obligation de passer quelques mois dans des maisons closes, à l'abri de la neige.
On ignore complètement l'époque de la fondation de Mazaca, qui devint la capitale de la contrée. Quelques auteurs croient retrouver dans ce mot un souvenir du culte de la déesse de Comana ; d'autres, se fondant sur les chroniques arméniennes, prétendent que cette ville tut fondée par un roi d'Arménie nommé Mazach. Il est à croire que les rois du nom d'Ariarathe choisirent cette ville pour leur résidence or-
(i) Fréret, 3Iém. sur la Cappadoce, Mém. de F Académie, t. XIX, p. 4.
L'UNIVERS
dinaire; mais Tua d'eux eut aussi une demeure de plaisance dans l'Ile d'Élœussa (1), non loin de Séleucie.
Le premier prince du nom d'Ariaratbe fournit un contingent de troupes au roi de Perse , et l'accompagna dans son expédition d'Egypte; de retour dans son gouvernement, il termina tranquillement sa vie, et laissa le pouvoir à son fils. L'invasion d'Alexandre en Asie ne se fit point sentir dans ses États, qui se trouvaient loin du théâtre de la guerre ; mais la chute de Darius entraîna celle de tous les princes qui étaient ses tributaires , sinon ses lieutenants, car ils payaient à la Perse des impôts de différente nature. Indépendamment d'un faible tribut en argent, la Cappadoce fournissait chaque année au roi de Perse quinze cents chevaux, deux mille mulets et cinquante mille moutous (2).
Strabon, qui pourtant connaissait bien le pays (3), avait dit que la Cappadoce manquait de laine. Cette contradiction paraît encore plus grande quand on parcourt le pays. Les moutons de Cappadoce sont aujourd'hui renommés dans toute l'Asie; cette race est caractérisée par une queue énorme, qui est comme un appendice de toute la peau du dos , et qui forme un volume de graisse de six kilogrammes et quelquefois davantage. Or ce mouton est originaire d'Arabie : les moutons d'Arabie, dit Hérodote (4), portent une queue qui n'a pas moins de trois coudées de long ; les bergers les placent sur des petits chariots en bois. Cet usage est encore pratiqué dans quelques troupeaux pour des moutons a'une belle venue, j'en ai souvent observé aux environs de Ko ni eh. Ne serait-il pas étonnant qu'après les rapports constants qui ont existé entre la Syrie et la Cappadoce, les habitants de ce pays , qui faisaient consister les principales richesses en troupeaux, eussent négligé une branche aussi importante de revenu? On ne peut guère soupçonner
(i) Strabon, XIV, 675.
(a) Strabon, XI, 5a5.
(3) Vax. plus haut.
(.'») Slrahon.XIl, 54(>.
que ces moutons aient été transport en Cappadoce par les Musulmans, * les Seldjoukides arrivant en Asie 1 neure venaient de la Bactriaue et sud de la mer Caspienne. C'est sa doute à eux que l'on doit l'iotroductï du buffle en Asie Mineure ; mais il < plus naturel de penser qu'ils n'ont I qu'entretenir la race de moutons qii' ont trouvé à l'ouest de l'Eupbrate. Ge dernière race est répandue en Pen mais n'existe pas en Egypte; on pt regarder les moutons de Perse conru les descendants de ceux que les Capf doeiens envoyaient au grand roi : «Il tous les cas, la contradiction n'en est | moins réelle dans le texte de Strabd Jusqu'à la mort d'Alexandre, Aci ratbe II resta tranquille possesseur la province; mais il se vit bientôt a nacé par les successeurs de ce priai qui préludaient au partage de ses EU et convoitèrent la Cappadoce comi une portion de l'empire du grand r Obligé de résister à Perdiccas , oui 1 nait à la tête d'une armée nombre* réclamer au nom d'Eu mène le pavs q lui était échu, Ariarathe n'hésita" pa accepter la bataille. Vaincu et prisa nier, il fut mis à mort avec les pria
fiaux de la nation. Son fils, qui porli e même nom, s'était sauvé en Ans nie, où il attendit l'occasion de repre dre le pouvoir.
Le roi d'Arménie Ardoate, qui régni sans doute au même titre que les n de Cappadoce, puisque la Médîe Hj entière avait été, ainsi que I'Améal réduite sous la puissance des Persi craignant pour lui-même le sort i princes ses voisins, aida le prince m a rentrer dans ses États. Perdiccas éÊÉ mort, les autres généraux faisaient 4 guerre en Syrie; il n'eut pour enM a combattre qu'Arnynîâs,- générât * Macédoniens, dont "il demeura Tan queur. Mais pour ne pas rallumer <H guerres continuelles avec les prinei grecs, le roi de Cappadoce fit alliant avec Antiochus Théo*, roi de Syrie; al liance gui se resserra par la suite , Ion que Anamnès, fils et successeur d'Ali»
rathe, maria son fils à Srratoniee, fîft du roi.
La politique d' Ariarathe III avait a»
sure à la Cappadoce de longues année]
le tranquillité , car, pendant les deux ^nes suivants, c'est-à-dire jusqu'à rarement du prince qu'on regarde mm le cinquième du nom , l'histoire l'a conservé aucun fait remarquable, fepoisla mort de Perdiccas, il s'était coulé cent vingt-cinq ans, pendant leenelsla Cappadoce resta stationnai™, /i autres États de l'Asie, la Bithynie, i Mysie et tous les gouvernements grecs 'étaient jetés avec ardeur dans la culare des lettres et des arts. C'était le wpa brillant de l'Asie Mineure. Les «nples brûlés par les Perses se releaieotde toutes parts; et Alexandre, «ht stimuler un si beau zèle, prenait ne part directe à la renaissance de tant e chefs-d'œuvre. Nous avons vu ce que lisaient les rois de Bithynie pour tenir «rs Etats au niveau de la civilisation nvelle. Au commencement du second ède avant l'ère chrétienne, he royaume tPerpame,à peine constitué, s'élevait i rang des plus florissants, et ses princes •lissaient moins rechercher la gloire a armes que le titre de protecteurs » beaux-arts. Les rois de Cappadoce, M5 d'amitié avec tous ces monarques, s paraissent donner aucune impulsion i génie de leurs sujets, qui demeurent, oyeux des autres Asiatiques, comme type de la stupidité, qu'on ne pouvait « marcher que par le bâton : Cap- «far eerberatuê meHor. Pendant que ' tontes parts on réunit les chefs- «we de l'esprit humain, on transcrit «ouvrages d'Arislote, d'Hippocrate et Hérodote; pendant qu'on restaure les ■Ito (TÉphèse et de Magnésie, que Jtotort les Cappadociens? Ils s'exer- «nt à supporter patiemment les •RNes de la question pour servir, dans jpâon, de faux témoins, sans que le w leur parût trop dur. Il ne faut •croire que les princes donnassent de *»'eurs exemples à leurs sujets. Aria- «* V, marié à la «lie d* Antiochus le pw, élève des enfants supposés, que « apporta sa femme stérile.
A)lié un moment avec son beau-père ntwehos, dans sa lutte contre Rome, narathe attend à peine que la victoire 4 «oit déclarée pour les Romains; il **oie à Rome des ambassadeurs pour *roander pardon, et consentit à payer ** somme énorme pour obtenir une
grâce demandée d'une manière si honteuse.
C'est sans doute pendant cette guerre
3 u' Antiochus assiégea la ville de Soanus , qui était une des places les plus fortes de la Cappadoce, et la plus difficile à enlever par un siège en forme, la nature ayant tait les frais de toutes les fortifications; et la place étant assise sur le roc, il était impossible de creuser un retranchement pour aborder les murailles : aussi le général eut-il recours à un stratagème qui nous a été conservé par Frontin (1). Antiochus ayant investi la citadelle de Soandus, s'empara des bétes de somme qui en étaient sorties pour chercher les provisions , et , ayant tué les conducteurs, il lit revêtir de leurs habits ses propres soldats, qui, sous ce déguisement et à la suite de ces bétes de somme chargées, entrèrent dans la citadeHe en trompant les gardes, et la livrèrent à Antiochus. Cette ville offre encore d'imposantes ruinée, dans une vallée qui porte le nom de Soanli déré. Nous nous y arrêterons en décrivant les places de la Cappadoce.
L'alliance d'Àntiochus avec Eu mène, beau-frère d' Ariarathe, avait éveillé des soupçons dans le sénat. On envoya un commissaire chargé de faire sur Euraène une enquête qui n'eut aucun résultat. Le sénat ayant envoyé l'année suivante T. Gracchos (2) , il fut reçu par les deux rois d'une manière qui oevait lever toute espèce de doute sur leurs intentions. Mais il était chargé en même temps d'examiner la conduite du roi de Cappadoce, qui avait secouru Antiochus. Une pareille démarche de la part du sénat ne troubla pas l'amitié que le prince cappadocien affectait pour le
Seuple romain; et, lorsque la guerre fut éclarée entre le Pont et la Cappadoce, les Romains s'empressèrent crenvoyer des secours à Ariarathe, car la monarchie qui s'était établie sur les bords de la mer Noire commençait à porter ombrage au sénat. Avec de pareils alliés, le roi de Cappadoce obtint des avantages continuels sur le roi Pharnace, et le força à demander la paix.
Ariarathe mourut tranquille posses-
(i) Stratagèmes, Hv. III, chap. a.
L'UNIVERS
seur de son loyaume, et eut pour successeur un fils qui régna sous le nom d'Ariarathe Philopator. Mais il ne sut pas conserver son royaume intact : une intrigue du roi de Syrie Démetrius lui suscita comme compétiteur Holopherne, qui réclama l'assistance des Romains , obtint le gouvernement d'une partie de la Cappadoce , et l'opprima d une manière cruelle. Les biens des hommes les plus puissants furent confisqués, le temple de Jupiter (sans doute celui oui était près de ïyane) fut impitoyablement pillé; et, "pour mettre bps trésors à l'abri d'un .revers , Holopherne les confia , sous le sceau du serment , aux habitants de Priène , qui refusèrent de les remettre à Ariarathe vainqueur, quoique ce prince eût réclamé Le secours d'Attale pour rentrer dans tous ses biens. Ce prince était fils de Stratonice, sœur du roi Ariarathe; une si étroite parenté l'unissait d'intérêts avec le roi de Cappadoce; il déclara la guerre à Holopherne , le chassa de ses États , et rétablit Ariarathe sur le trône. Quel-
3ues années plus tard , il eut occasion e recevoir Je son oncle un semblable service. Chassé de son royaume par Aristonicus, Attale, à son tour, implora le secours des Romains. Ariarathe prit une part active à cette guerre et y fut tué. Un de ses fils, le seul qui échappa à la cruelle ambition de sa mère Laodice, régna sous le nom d'Ariarathe VII. La conduite de son père lui mérita l'amitié du peuple romain. Grâce à ces puissants alliés, il n'eut rien à redouter de la vengeance de taodice , qui ne tarda pas à recevoir le prix de ses forfaits. Les provinces de Cilicie et de Lycaonie furent ajoutées à la Cappadoce , et doublèrent ainsi son étendue et ses richesses. Mais ce royaume était constamment convoité par les rois de Pergame , de Pont et de Bithynie. Toute l'histoire de l'Asie, à cette époque , n'est qu'un tissu d'intrigues ourdies par les alliés de la Cappadoce, pour s'introduire dans son gouvernement et acquérir des droits à la couronne.
Mithridate, comme le plus puissant et le plus voisin , pesa d'une manière bien plus directe sur les destinées du pays dont le sort était déjà arrêté ; car, en peu d'années , ces quatre royaumes
devaient devenir la proie du peuple w main. Sa politique tut invariable a^ tous les princes asiatiques : secourir plus faible pour affaiblir le plus pui sant, telle était la marche qui était sb vie à l'égard des autres États. Il fa dire que les crimes de tout genre, 1 agressions injustes dont chacun dco rois se rendait coupable, donnaient ai Romains le beau rôle, celui de proie teur de l'opprimé.
Mithridate Eupator, qui régnait aie sur le royaume de Pont, pensa que mort d Ariarathe serait pour lui une a casion d'ajouter la Cappadoce à i États. Sa sœur Laodice avait en d épousé Ariarathe, et en avait eu de enfants. La régence arrivant naturel ment à la mère, d'après l'usage desû padociens, Mithridate espérait qw sœur favoriserait ses desseins ulténe* mais les événements trompèrent sodj tente. Laodice épousa Nicomcde, i de Bithynie , qui envoya sur-Mui des garnisons pour occuper les efàm de la Cappadoce. C'était le monwil plus brillant du royaume de la Bit!
nie; une partie de la Phrygie était »
mise à ses lois : les deux competiw Mithridate et Nicomède, se trou*»
donc en mesure de s'opposer des for égales. Mais l'ambition de Mithrtf commençait à se développer, et s génie le poussait à réunir sous un mè sceptre , tous les royaumes de l'Asti neure, qui, trop faibles et trop jâh pour vivre séparément , tendaient % à un esclavage commun, la soomisa à la puissance de Rome.
11 se manifestait alors en Asie ta\ qui s'est renouvelé depuis dans tout Etats composés de peuples d'origine verses: chacun préféra le joug étraaj la domination d'un de ses rivau* ■ s'il eût été possible à un prince à&U Mineure de réunir dans une seule a tant d'éléments disparates, Mithrn était le seul qui pouvait accomplir eep jet héroïque. Les temps n'étaient pt*, nus, et la monarchie d'Orient, abat par Alexandre, ne devait sertleve'* sur les débris de l'empire romain, * la faveur de dissensions non moins' lentes que celles qui éclataient à Fëpol dont nous traçons le tableau.
Il n'avait pas manqué de prétextes
ôod
bi de Pont pour colorer sa rupture r ftkomède. Le fils de sa sœur, le Ariaratbe, s'était retiré dans le ddela Cappadoce. Mithridate le rep sur le troue de Mazaca; mais ce lit que pour un temps, et bientôt idéar d'être maître de la Gappadoee nant plus impérieux que jamais , il nrda lui-même le fantôme de roi avait tiré de sa retraite. Une telle * suscita dans le pays un soulève* universel. Les Cappadociens monftt enfio que le désespoir peut tenir de courage, les lieutenants de Midate furent chassés, et le frère du roi fut établi sur le trône. Les atins voyaient sans déplaisir ces pe- Etats s'épuiser par des guerres robes. Mithridate, aux prises avec la çnteetla Cappadoce, se sentait enhapable de résister à un autre en- Chasse de nouveau de son trône, oe Ariaratbe disparaît, et Nicose trouve seul en présence de son stable rival. Mais , pendant que la » se préparait, Nicomède ne néglit pas l'intrigue et la ruse. Un enfant duu fut présenté comme le succès- 'légitime des deux frères infortunés ; t roi de Bithynie appela les Rots pour prononcer sur le différend.
i reine Laodice était allée à Rome uner la royauté pour son fils supi Mais tant de peines et tant d'inia n'eurent qu un résultat négatif f Ricoroède. Mithridate reçut Tordre taoncer à la Cappadoce. Nicomède légalement exclu , et les Romains wnt vainement de constituer en réunie un État qui ne pouvait exister monarchie. Les Cappadociens optèrent pas l'offre qui leur était i et leurs ambassadeurs allèrent à e montrer au sénat l'étrange spèctfun peuple qui refuse le don de la fté(i). H *
»*t alors que le sénat élut Ariobar- ■(ft prince d'origine cappadocienne ; !. l'appui de Rome ne le mit pas à i dts attaques réitérées de 1* ennemi «b actif de la Cappadoce. Mithri- *atait acquis un nouvel allié dans résonne de Tigrane, roi d'Arménie,
(' SlraUn, XII, 54o.
i», Justin , lib. XXXVIII, cap. a.
monarque riche et puissant, et qui, par son orgueil, continuait les rois de Perse. H avait pris le titre de Chaton-Chah (roi des rois), se laissa facilement persuader que la Cappadoce n'était qu une province distraite de son royaume (1) , qu'il fallait rappeler à l'obéissance.
Ariobarzane avait été deux fois détrôné, et s'était vu rappelé au pouvoir par la protection des Romains , lorsque Tigrane envahit son royaume. Jusque-là les habitants avaient été comme les témoins de l'instabilité de leur monarchie, car les rois étaient renversés presque sans coup férir ; mais l'invasion de l'armée arménienne fut pour eux le signal de malheurs sans nombre. Indépendamment des tributs considérables qui furent exigés, Tigrane fit transporter en Arménie une multitude de familles, et les habitants de Mazaca furent spécialement destinés à aller peupler la nouvelle ville de Tigranocerte (2). C'est ainsi qu'en ont toujours usé les vainqueurs asiatiques, sans que la différence des temps ait modifié des usages qui ravalent à nos yeux la dignité de l'homme, en l'assimilant au bétail, que le caprice du maître transporte d'un bout a l'autre de ses possessions.
Les princes byzantins en usèrent de même à l'égard de la population de cette province : lorsque Constantin Copronyme eut démoli la ville de Malatia, il transporta à Constantinople les habitants arméniens et géorgiens . Dans le moyen âge, les vainqueurs musulmans, pour augmenter le nombre des habitants de la capitale , réduit par la guerre et la peste , transportèrent en bloc les habitants de la ville de Ak-Seraï (l'ancienne Archelaïs), et les établirent dans le quartier de Constantinople qui porte depuis ce temps le nom de Jk-Seraî. Les siècles passent sur ces contrées, et les usages restent invariables. 11 n'y a pas de meilleur livre pour lire dans le passé que l'étude des habitants actuels: industrie, commerce, usages, tout est stationnaire. Si le roi Schah-Abbas transporte en Perse la population de la ville de Djoulfa pour peupler sa capitale, ne
(i) Yov. Fréu't, Vent, de rjcad. des lasc, t. XIX.
(*) Appien, de liAl. Vitrliidot., cap. 67.
MO
L'UNIVERS
voyons-nous pas de nos jours des milliers de familles arméniennes suivre les armées russes et aller peupler sur les frontières de la Turquie, la ville de Geumri, créé© comme par enchantement à la voix de Pempereur de Russie?