CHAPITRE XI
. PSiFECTOBV DB TYAîOTIS.
La physionomie générale de cette suite de plateaux parait d'autant plus singulière à un observateur européen, que par leur conformation les vallées ne graissent pas être la conséquence des soulèvements qui ont exhaussé le terrain à mille mètres au-dessus du niveau de la mer, mais semblent devoir leur origine à des cours d'eau formés par les pluies et les fontes des neiges. Ces torrents temporaires vont se perdre (bas une multitude de bassins particuliers, formant des lacs d'une étendue médiocre, sujets à diminuer, ou même à se dessécher complètement pendant
une partie de l'année. Aussi un lac voisin de Tyane, qui, par une cause naturelle, ne se trouve pas soumis à cette loi générale, a été chez les anciens regardé comme un bassin privilégié, et, comme tel, consacré à Jupiter.
Dans l'état normal , c'est-à-dire quand l'hiver n'a pas accumulé sur les monts une masse de ueige inaccoutumée, Jes petits ruisseaux sont à sec dès le mois d'août. Passé ce temps, les habitants n'ont plus que les ressources des citernes et des puits. ,
Plus on , approche, des montagnes du sud, plus on voit diminuer l'épaisseur de la couche terrestre qui recouvre la nappe d'eau souterraine. Les soixantesix mètres du puits de ÎVJéfcéhubi se réduisent à trois ou quatre aux approches deNigdé; aussi dans toute cette région le système usité pour puiser de l'eau estil le même que celui qui est employé daus les champs de France et d'Italie, une perche fixée sur un poteau de manière à former une bascule; la corde est remplacée par un long sarment de vigne. Cette diminution de la croûte terrestre indique que la prise d'eau, c'està-dire l'affleurement des couches perméables du sol, se trouve à la base du Taurus, et, si elle suit la conformation présumée des terrains, la nappe d'eau passe sous la couche volcanique, peutêtre sous le lit de l'Halys, et va se prolonger jusqu'à la ligne des terrains calcaires, dans le royaume de Pont, où elle donne naissance à une multitude de petits ruisseaux qui prennent leur cours vers l'Halys. Le lac près de Tyane, qui a un écoulement souterrain, joue le rôle d'un entonnoir avec un puits d'absorption. Ce système des eaux de la Cappadoce me semble si clair, que je ne saurais mettre en doute le succès du forage des puits artésiens dans toute cette contrée.
Quand même le terrain argileux qui forme des affleurements dans le nord, depuis Youzgatt jusqu'au delà de Songourlou, ne se prolongerait pas sous le sol dans toute l'étendue du plateau , nous avons vu combien les couches volcaniques sont coordonnées d'une manière régulière; tantôt des terrains tuffacés, tantôt des laves de fusion. En l'absence d'une couche irapertnéable
d'argile, les eaux souterraines n'éprouveraient aucun obstacle pour établir un courant entre ces couches vocaniques.
Mais tant d'obstacles s'opposent à 1 exécution de travaux si simples, que de longtemps encore les Capnadociens en seront réduits a l'eau de leurs citernes.
Cette partie de la Cappadoce a dans l'origine appartenu à la Cataonie ; elle en tut plus tard détachée sous le nom de Tyanitis, lorsqu'on subdivisa le pays en préfectures. La ville principale, ou plutôt la seule place diçne de ce nom, Tyane, occupait la partie méridionale, non loin des contre-forts septentrionaux du Taurus. Strabon cite avec Tyane les deux bourgs de Castabala et de Cybistra (1), dont la position concorde avec celle d'Érégli. La fertilité de cette partie de la Cataonie était renommée dans l'antiquité ; mais aujourd'hui elle ne produit plus que de l'orge et des pâturages. Les endroits susceptibles d'irrigation, et ils sont peu étendus, sont cependant plantés en jardins, qui donnent des fruits en abondance. Dans tout le reste du pays, les montagnes calcaires , dépouillées de terre végétale, indiquent les abords de cette province de Lycaonie, uniquement célèbre par l'aspect austère qu elle a de tout temps présenté au voyageur.
On voit de temps à autre des groupes de buttes carrées , et à demi enterrées ; ce sont des villages qui ne sont habités que pendant la saison d'hiver, lorsque la neige couvre la contrée. La plupart de ces villages sont tout à fait modernes; mais il en est quelques-uns qui conservent les traditions de l'époque byzantine : ce sont des chapelles renfermant des corps de martyrs. On cite saint Pacome et saint Constantin, partageant avec sainte Macrine les hommages de la population chrétienne, qui dans ces districts est assez nom breuse ; il est vrai que dans la saison d'été les Turcs vont a la montagne, et que les Grecs restent sédentaires.
Le village de Misthi (2) est un des
(x) Strabon, XII, 537.
(i) Misthi est placé dans les tables parmi les villes de Lycaonie.
plus considérables de ce groupe; il est habité par des familles grecques chargées de l'exploitation de certaines Bines de plomb qui existent dans un etdroit appelé Courchoum-Madea (b mine de plomb); c'est une mine de plomb sulfuré, contenant sans doste quelques parcelles d'argent, comme celui de Gumuch hané ; mais la connaissance de la métallurgie dans cet contrées est encore trop peu développée pour qu'on songe à en tirer profit. Il se trouve d'ailleurs à quelques lieues de a un gisement plus riche en métal d'argent qui est en voie d'exploitation. La mine de plomb est à dix lieues est de Misthi ; elle est affermée par le gouvernement soixante-quinze mille oies de métal ( 93,000 kil. ) ; cependant la rareté du combustible y cause det chômages fréquents. La mine d'argent ( plomb sulfuré argentifère ) est affermée trois cents okes (450 kil.) de métal : le produit ne couvrant pas les frais, les fermiers Pavaient abandonnée récemment (1834), et le gouvernemeti les tenait pour le moment quittes delew redevance.
Un autre petit village, nommé Sementra, jouit aussi du privilège (font exploitation. Les collines qui borner l'horizon à Test, et qui contiennent ces mines, se prolongent jusqu'à la route tracée entre Nemcnehër et Nigdé; elles fournissent quelques ruisseaux dont le bords se couvrent immédiatement de verdure. Le village de Bounarluefa est bâti sur la source du ruisseau <p passe à Nigdé, mais il est bientôt tari par les irrigations. Dans le voisini^, on remarque le village de Oulofl agatch (le grand arbre), et un hameau, qui a conservé le nom «TAatoval ; précieux document pour la géographie ancienne; car cette localité est mentionnée dans YlHnéraire (T> tonin, et sert par sa position à contrôler plusieurs villes du voisinage. Le géographe ancien a ajouté une note qœ apprend que le riche éleveur de chevaux Pampalus avait là sa maison « campagne. « Ibi est villa Panip « undè veniunt equi curules. » Cet* en effet, ce canton de la topfnoVwqw était en possession de fournir te a* vaux les plus estimés. Aujourd'hui, *
ASIE MINEtftE.
bétail est encore nombreux ; mais refera des chevaux exige trop de soins et tannées pour que lies habitants puis- Rut se livrer à cette branche de l'indus-
î agricole.
Les eaux de toutes les sources réulen un seul cours forment le ruis-
■n qui passe à K igdé, capitale du sand-
\ ou district du même nom.
I CHAPITRE XLT.
I NIGDÉ.
Kigdé a été longtemps regardée comme lot succédé à l'ancienne Tyane. La tonce entre ces deux villes estseunent de 12 kilomètres; on compte f les cartes anciennes seize milles Andavilis à Tyane. Nigdé est à trois files sud-ouest de la première de ces Mes. On n'observe dans l'enceinte iKigdé aucun débris d'architecture ■tique , tandis que les monuments mu- Imans y sont nombreux , et d'après le fie on peut les regarder comme conaiporains de ceux que nous avons dé- <ws, c'est-à-dire de la période du treipme au quinzième siècle.
L Un château , aujourd'hui en ruine , ■Mronne une éminence autour de la- Klle la ville est bâtie. Toutes les natations sont groupées sur les bords on ruisseau et entourées de jardins.
Iwieurs faubourgs , qui sont comptés tome des villages séparés, occupent » collines environnantes. L'un d'eux, H*lé Kaïabachi (tête du rocher), R renommé par des sépultures seld- "wides, qui offreut un grand intérêt Jne mélange d'art arménien et arabe.
ten* rinténeur de la ville, j'ai égalait observé les ruines d'une mosquée jûnzième siècle de notre ère, et un récé qui aurait mérité une descrip» détaillée ; mais la saison avançait, :* urne circonstances, au nombre des- Wles je dois bien compter les fati- Çj* et les privations que j'éprouvais *P«w huit mois, me forçaient de songer fme approcher des pays plus pratica-
k médrécé est bâti sur le même P™ que tous les édifices de ce genre; ^«t remarquable, en ce que la façade *l ornée, au premier étage, d'une loge
ou portique, avee des colonnes de marbre blanc et des chapiteaux arabes, supportant des arcades mauresques. La porte, disposée comme celle de la mosquée de Césarée , est surmontée d'une niche en pendentif, couronnée d'encorbellements ornés de coques. L'intérieur est occupé par une cour carrée ayant sur chacun de ses côtés un portique de trois arcades qui communiquent à autant de chambres pour les softas. La décoration intérieure se compose de méandres ou bâtons rompus, comme le couronnement du tombeau de Houcn.
Une frise d'ornements très-élégants règne sous le portique, au rez-dechaussée et au premier étage.
L'histoire de Nigdé se rattache à celle de la plupart des petites villes de ces cantons, qui formaient le chef- lieu des possessions de tous ces émirs, tantôt révoltés et indépendants, tantôt soumis aux sultans turcs ou seldjoukides. Le château offrait un refuge assuré aux chefs qui cherchaient à se soustraire à l'autorité des sultans. En 1460, lssak Pacha, gouverneur de la Caramaoie.
pour Mahomet II, fit construire les murailles de la ville, et tenta d'établir un gouvernement indépendant. Les projets du sultan attiraient toute son attention vers les affaires de Koumélie, Constantinople était tombé entre ses mains depuis quelques années; il fit peu d'attention a la révolte d'un vassal, qu'il devait réduire à la première tentative. Issak Pacha conserva le pouvoir pendant plusieurs années , et finit par payer un tribut au sultan.
La révolte des pachas résidant aux extrémités de l'empire ne se manifeste jamais par des actes d'une hostilité ouverte ; ils cherchent d'abord à se créer des partisans parmi les délégués de la Porte qui exercent des fonctions autour d'eux, retiennent une partis des impôts sous prétexte de les employer à des ouvrages indispensables , et peu à peu lèvent des troupes, fabriquent des armes; c'est alors que la Porte commence à soupçonner l'esprit de rébellion. Les fonctionnaires étant soumis directement au pacha, qui exerce un pouvoir militaire et civil, toute espèce de contrôle est impossible au gouvernement de la Porte ; dans le cas de
L*DOTVERS.
non obéissance , il est obligé d'envoyer des délégués, qui arrivent rarement , et pour cause , ou qui finissent par entrer dans les intérêts du pacha. Les guerres des émirs n'avaient pas d'autre motif
3u'un refus d'impôt; aussi voyons-sous ans l'histoire ottomane un grand nombre de pachas révoltés pendant plusieurs années, faire leur soumission à la Porte, et vivre ensuite tranquillement, soit dans leur gouvernement, soit paisibles ridjals à Constantinople. La révolte de Daoud , pacha de Bagdad, en 1825, et celle de Mohammed, pacha de Mossoul, en 1840, se sont terminées de la manière la plus pacifique. Le 8 rentier s'était cependant arrogé un des roits dont les sultans sont le plus jaloux : celui de taire battre monnaie.
Chez les princes seldjoukides, chez les sultans mamelouks et turcs, c'est le signe imprescriptible de leur souveraineté. II fut exercé par quelques princes de la Caramanie , qui s'en prévalurent comme d'un droit héréditaire.
La défaite du sultan Bayazid, vaincu par Timour, avait, pour ainsi dire, rendu la liberté à tous ces petits princes issus du démembrement de l'empire seldjoukide. Nigdé , éloignée de toutes les grandes villes , resta comme la capitale de ce district, et les monuments musulmans qu'elle renferme indiquent que les sciences y furent cultivées ; car les médrécés , à cette époque florissante de l'islamisme, n'étaient pas de pauvres établissements, dont les écoliers, dotés de 20 paras par jour (12 centimes et demi), vont épeler le Coran, pour le redire ensuite sur les tombes des grands, seule fonction dont la plupart des softas soient aujourd'hui capables. Les plus savants d entre les docteurs étaient ap* pelés des extrémités de l'Islam ; Bokara, Kacban, Bagdad, envoyaient dans les provinces occidentales des oulémas qui venaient expliquer la loi, et dont la parole ardente savait prédire la victoire.
Aujourd'hui , dans tout l'empire ottoman , on ne cite pas un seul homme auquel la science donne la moindre autorité. Le corps des oulémas, sapé par le sultan Mahmoud , ne se maintient plus que par cette force d'inertie cfui soutient toute ruine. Cest sa destruction complète qui peut seule ouvrir une voie
nouvelle à l'Orient, par le commerce plus intime avec les nations européennes ; relations qui ne peuvent s'établir que le jour où l'Européen pourra devenir en Turquie propriétaire foncier.
Ce sont les oulémas oui seront toujours le plus grand obstacle à cette innovation , jaloux qu'ils sont d'acquérir par le moyen des wakoufs la totalité de la terre cultivable.
Aujourd'hui Nigdé est sous ta dépendance d'un simple mutzellim , soumis au pacha de Césarée. La distance entre ces deux villes est de cinquante-quatre heures de caravane ou 324 kilométra.
De tous les monuments que renferme le village de Kaïa bachi , celui qui attire le plus l'attention a reçu, selon l'opinion des habitants, les cendres d'une fille du sultan Achmet F, qui mourut en cette ville vers Tan 1610, pendant le pèlerinage de la Mecque qu'elle accomplissait , se rendant à Selefké , dans le but de s'embarquer pour la Syrie. Cette princesse était très-soperstitieuse; il existe à la Bibliothèque impériale, au supplément arabe et Saint- Gtrmain des Prés, un manuscrit contenant des instructions de maçit et de chiromancie , avec des figures coloriées, qui faisait partie de sa bibliothèque.