‹ Asie mineureChapitre 368 sur 428 · CHAPITRE XVn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVn

<YCA01fIE.— ISAUBIE. — GÉOGRAPHIE ANCIENNE.

Il faut croire que les aborigènes de es contrées, qui obéirent pendant pluleurs siècles aux royautés d'Assyrie

et de Perse , ont été complètement envahis par les peuples de sang grec, qui venaient des lies ou du continent s'établir sur les, côtes de l'Asie; car il ne reste aucune trace de leur nom primitif. Les premiers historiens les désignent sous la dénomination purement grecque qu'ils ont conservée , et la plus importante de leurs places , Iconium , portait déjà du temps de Xénophon ce nom , que l'on fait dériver d'une fable grecque. Il est possible de rattacher quelques lambeaux de l'histoire ou de la religion de cette contrée à la période phénicienne ou assyrienne; mais les Grecs et les Romains, se taisent sur les temps archaïques de ces provinces, et nous les laissent deviner comme le repaire inaccessible de tribus féroces et avides , qui ne connaissaient d'autre loi que le pillage. Les vastes espaces qui séparaient chaque bourg; les gorges du Taurus , qui offraient une retraite assurée en cas d'attaque, étaient des moyens de défense suffisants contre un pouvoir qui ne devenait actif que lorsque son autorité était mise en question.

Pu temps de Strabon , la Lycaonie et llsaurie avaient été réunies sous un seul et même gouvernement. Ces deux provinces sont géographiquement constituées de la même manière. Bornées l'une et l'autre au sud par les montagnes du Taurus, elles se fondent au nord dans la Galatie et la Cappadoee par des plaines sans fin.

La première de ces deux provinces , limitrophe de la préfecture de Tyanitis à l'est , s'étend au nord jusqu'aux frontières de la Galatie, et enveloppe au sud l'Isaurie , dont le territoire propre a beaucoup moins d'étendue , mais qui paraît, du temps des empereurs grecs, avoir absorbé une grande partie des provinces voisines.

Le peuple lycaonien n'a pas laissé dans Fhistoire une renommée com-

9 arable à celle des Isaures. Le pays, épouillé de végétation, et à peine ondulé par des montagnes de peu de hauteur, n'était pas propre à former un Etat indépendant. I*a seule occupation possible des Lycaoniens était l'élève du bétail. Les auteurs anciens recherchent en vain l'origine du nom Lycaonie. Les

L'UNIVERS

uns pensent que ces peuples l'ont pris du fleuve Lycus; d'autres prétendent qu'ils l'ont reçu de l'Arcadien Lycaon, qui conduisit une colonie dans ces contrées (l). 11 suffit de constater que déjà , pour les anciens , le nom de Lycaonien, qui est purement grec, se perdait dans la nuit des temps , et qu'il n'existait pas pour eux la moindre tradition qui mentionnât un peuple aborigène ou sémitique , «comme dans la Cappadoce. La première mention qui soit faite de la Lycaonie se trouve dans Xénophon (2); mais rien n'est déterminé sur ses frontières , jusqu'au temps des guerres entre les Romains et les rois grecs.

La Lycaonie fut alors incorporée à la province nommée par les Romains Asie propre , et dont Éphèse fut la métropole. Le traité signé avec Antiochus, qui cédait au peuple romain toutes les provinces situées en deçà du Taurus, depuis ses versants occidentaux jusqu au fleuve Halys, y comprenait la Lycaonie, qui fut ensuite cédée à Eumène , par suite de la paix signée avec Prusias , roi de Bithynie. Il reçut , en outre, les deux Phrygies, la Mysie, la Lydie , et le Milyas (3). L'Asie en deçà du Taurus , ayant sa limite déterminée par les crêtes des monts , comprenait naturellement tout le versant septentrional, les Lydiens les Cariens et les Lycaon iens. Dans ce cas, il est vrai , on ne fait pas mention de l'Isaurie , et Strabon ajoute à la confusion qui existe dans la détermination des deux territoires , quand il dit (4) : « On y voit « aussi deux lacs; le pi us grand est appelé « Coraiis, et l'autre Trogitis : » l'un des deux a conservé son nom de' Kéréli ; l'autre est le lac de Sidi chéri ; or, ils sont tous les deux au centre de l'Isaurie. La Lycaonie, touche à l'est à la Cappadoce ; au nord et au nord-ouest , à la Galatie et à la Phrygie; elle ne se trouve limitrophe du Taurus que dans son extrémité orientale , où l'on place les villes de Derbe et Laranda, c'est-àdire le district appelé aujourd'hui le

(i) Eustath. ad Dionys. Perieg., v. 857. (a) Exped. Cyr. liv., a.

(3) Strabon, XII, 668.

(4) D'An ville, Asie Mineure,

Sanjak de Karaman. Elle a pour principale ville Iconium, place fort ancienne, mais de fondation grecque, et qui , dans l'antiquité , n'a jamais été qu'une forteresse de peu d'importance.

Toutes les autres places mentionnées dans la Notice d'Hiéroclès ont à peine laissé des vestiges. Ce pays était, à la vérité, le plus dénué de ressources pour tout ce qui touchait au culte des arts , et à la construction des monuments. Les Cappadociens avaient trouvé dans les roches tendres de leurs montagnes un vaste champ à exploiter, et ils avaient imaginé d'établir leurs monuments dans la carrière clle-màne.

Les Lycaoniens n'avaient pas mfoe cette ressource; les roches de leon montagnes sont composées de calcaire d'une mauvaise qualité, qu'il est impossible de travailler. L'usage d'elew des constructions en terre et en brique fut certainement usité chez eux; mais il n'acquit une certaine importance, il ne s'éleva au rang d'un art véritable, qu'entre les mains des peuples musulmans , qui avaient étudié sur le soi même de la Perse et de la Babylooie, et qui transportèrent en Asie l'art oriental , tout autre avec ses coupotes élancées , ses riches couleurs et « émaux merveilleux.

. Les laiues grossières, mais abonda*tes, des troupeaux étaient pourlesLycaoniens une source de revenu eonsifr rable, et composaient même uuefiart notable des biens du roi Amyntas(i); mais on ne dit pas que l'art de fabriquer des tissus de laine, des tapis* des étoffes , ait jamais prospéré ftf»

eux. Les témoignages do TaBU^ nous permettent de croire que d*1 eux la rapine et le brigandage n'éoïcat pas devenus uue habitude générale,^ en cela, ils se distinguent *MorJ* la petite peuplade , leur voisine, «** les rapines tinrent en sus|*ns tww les forces des royaumes civilisés dt l'antiquité; car depuis l'époque 0> lexanare jusqu'à la prise de Fte»*»

nous voyons les Isa u riens résistera toutes les tentatives faites P*"Jf soumettre ; renaître de leurs cendre, pour porter l'effroi dans tout Je cofr

(1) Strabon, XIT, 56t.

meree d'Asie ; ne souffrir, en un mot , aucune domination que celle des brigands qu'ils se donnaient pour chefs, et qu'ils assassinaient , pour peu que l'intérêt de leur vengeance ou de leur cupidité les portât à une trahison. Le tableau de ce petit peuple ne manque pas d'un certain intérêt dramatique; et quand on parcourt les contrées théâtre de sa résistance opiniâtre , on comprend que Rome même ait été embarrassée pour le soumettre.

Les Lycaoniens et les Isaures se distinguent des Cappadociens, en ce qu'ils ne paraissent pas attacher aux idées religieuses la même importance que ces derniers, qui prouvent, par là , leur pareoté avec les peuples de l'Asie orientale. Il est peu de villes importantes en Cappadoce qui n'aient à offrir au peuple la protection de quelque divinité plus ou moins célèbre. Chez les Lycaoniens et les Isaures, on ne voit rien que des châteaux -, le pillage , la guerre, voilà la vie des uns; l'agriculture et la soumission aux maîtres qu'on leur donne , voilà le type des autres.

Abstraction faite des idées religieuses, le caractère pillard des peuples isauriens pourrait faire supposer qu'ils appartenaient à cette race leuco-synenne qui avait euvahi le nord de la Ûliote. On doit les regarder comme foncièrement nomades; ils n'avaient des châteaux forts que pour conserver le produit de leurs rapines. Ils étaient pasteurs comme les Arabes , et , comme eux, disposés à souvent changer de chefs , qui étaient choisis par voie d'élection. Les Isaures ont aussi ces traits de ressemblance avec les Arabes , qu'ils ne craignent pas de s'adonner à la navigation ; en cela ils diffèrent de tous les peuples, Perses, Mèdes et Assyriens, qui ont toujours montré pour la mer une aversion profonde; caractère encore saillant chez les Arméniens et Persans modernes. Alliés aux pirates ùliciens , les Isaures devinrent le fléau les mers; Rome, à l'apogée de sa >nissance , est obligée de leur déclarer me guerre en règle, et leur défaite valut iu général Publius Servilius un surnom fui le plaçait à côté des vainqueurs de iarthage et de Numancc.

Strabon semble vouloir faire de II-

saurie une partie de la province de Lettonie ; de son temps, en effet , c'était un parti convenu d'annuler, autant que possible, la province d'isaurie. PUne répare cette omission géographique, et mentionne en détail toutes les villes et les châteaux de la contrée : Cilicix Pamphyliam otnnes junxere neglecfa gente Isaurica, etc (1). Il cite les villes a'Isaure, Clibanum et Lalasis, reprochant aussi aux écrivains de son temps de passer sous silence la nation des Homonadiens , qui confinait à la nation isaurique, et 'nui avait pour capitale Homona , dans Viutérieur des terres.

Strabon (2) fait de l'Isaurieune annexe de la Lycaonie. « A la Lycaonie appartient encore l' Isaurique, située près du Taurus. »

Oes écrivains nous laissent ignorer l'origine du nom d'isaurie, qui parait être de souche grecque. Les anciens ont souvent donné aux peuples un nom tiré de leurs habitudes ou de leurs qualités; le nom d'Isaure ne viendrait-il pas de l'habileté que montraient ces montagnards dans le maniement du javelot *i Saupfo, jaculum ($).

Pline cite également une peuplade de Lycaonie , qu'il nomme Pelteni . de l'usage , sans doute , adopté par elle de porter un petit bouclier (pelta), contre l'habitude générale chez les peuples du sud de l'Asie , de porter des boucliers très-grands, ainsi que cela nous est attesté par les bas-reliefs. Une figure incrustée dans les murailles de Konieh, représente peut-être un de ces Pelteni lycaoniens (4). Il tenait en même temps le javelot isnurien. Zozime (5) dit que le peuple des Isaures demeure toujours daus les montagnes escarpées et inaccessibles du Taurus; mais Pline (6) étend leurs frontières jusqu'à la mer

(i) Pline, lib. V, chap. 37.

(a) Lib. XII, 568.

(3) Selon M. Kiepert le nom des Isaures est d'origine araméenne, et vient des Ietûri, mot prononcé par les Hébreux Ieschuri et par les Grecs Isauri; il signifie: un peuple qui habite les montagnes. Ri lier, Erdkunde, t IX, 4**.

(4) Voyez pi. 5 , bas-relief à Konieh.

(5) Zozime, liv. V, chap. a5.

(6) Pline, liv. V, chap. »7.

L'UNIVERS

de Cilicie , dans le voisinage d'Anemurium.

Il ne nomme aucun port appartenant à l'Isaurie ; c'est , sans doute , ce qui amena ces peuples pillards à taire alliance avec les Ciliciens.

Leur capitale, qui portait le nom d'Isaura, existait antérieurement à l'époque de l'invasion d'Alexandre (I); et déjà ils se signalaient par des actes qui mettaient en évidence leur courage indomptable. La révolte des Pixidiens, réunis aux Isaures, souleva contre ces peuples une réaction terrible de la part des princes grecs. Perdiccas et le roi Philippe résolurent de détruire les deux principales villes. Isaura fut investie, une défense acharnée repoussa l'armée grecque, après deux jours d'assauts mutiles. Mais la place ne recevant aucun secours du dehors , et les combattants voyant à chaque instant diminuer leurs forces et leur nombre, résolurent de s'ensevelir sous les ruines de leur ville. L'incendie ravagea tout , et les Grecs , en entrant dans les murs d'Isaura, ne trouvèrent qu'un monceau de cadavres et de cendres , sous lesquels ils allèrent chercher les trésors que les [sauriens avaient défendus jusqu'au dernier instant. La ville fut abandonnée; mais la nation ne fut point détruite.

Les longs soulèvements que suscita en Asie la lutte entre les Grecs et les Perses permirent aux Isaures de se livrer à leur instinct. Leur alliance avec les Ciliciens augmenta leur puissance , qui s'accrut encore par la protection, tacite que leur accorda Mithridate. Cependant, auand la puissance romaine se fut établie sur ces côtes ; quand les navires d'Ostie , qui venaient commercer avec les ports d'Asie, se virent assaillis par des corsaires , que l'impunité rendait de jour en jour plus redoutables, il fallut entreprendre contre eux une expédition en règle. Servius, a la tête d'une flotte , eut peine h remporter les premiers avantages ; mais il s'en vengea bientôt, en ruinant de fond en comble Phaselis et Olympus, deux grandes villes de la Lycie , et , franchissant le Taurus , il marcha conjtre la ville d'Isaura, qu'il prit après un siège difficile.

(i) Diodore Je Sicile, liv. XVIII, rhap. aa.

Cette campagne avait duré trois ans, et le trophée le plus important qu'en rapporta le général romain fut la défaite du peuple isaurien : car la pirater'» reparut bientôt, et ne fut complètement anéantie qu'après la campagne de Pompée.

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