CHAPITRE III
DIVISION DE L'OUVBÀOE.
Les géographes anciens ne paraissent pas avoir adopté de plan fixe dans les descriptions de l'Asie Mineure qui sont parvenues jusqu'à nous. Strabon commence par la province centrale de la Cappadoce, et marche de l'est à l'ouest sans s'attacher à un ordre méthodique. Scylax fait le tour de la presqu'île depuis le Pont jusqu'à la Cilicie ; nous le suivrons dans son périple. Pline et Mêla suivent une marche contraire. Les géographes modernes ont adopté plus volontiers, dans la description de la presqu'île d'Asie, Tordre des provinces du septentrion au midi ; c'est en effet ordinairement par la Bithynie que presque tous les voyageurs oui ont décrit le pays sont entrés dans lAsie Mineure; nous adopterons la même marche. Nous étudierons la Bithynie et les provinces centrales pour
revenir ensuite au bord de la mer dans la Mysie, FiEolide et la Carie.
La géographie pure exigerait que nous suivissions Tordre des bassins des fleuves; mais cette méthode a l'inconvénient de morceler l'histoire des provinces et de jeter le lecteur dans une sorte de confusion. Nous pensons qu'il vaut mieux étudier chaque province séparément ; les populations qui les ont successivement occupées ont formé des groupes distincts qui seront mieux saisis par cette méthode, et les caractères des monuments et des mœurs présenteront un tableau plus complet.
Entre les œuvres d'art des Grecs de l'Ionie, les monuments taillés dans le roc de la Lycie, et les grottes grossièrement ébauchées de la Cappadoce, entre les villes de marbre bâties par les Grecs et les constructions gigantesques des Lélèges et des Mèdes, la différence ne vient pas seulement des races qui les ont élevés, elle tient aussi à la formation du sol où vécurent ces différentes populations ; le caractère de l'architecture change avec la nature des matériaux que 1 on peut mettre en œuvre. Les premiers édifices en brique et en pisé furent bâtis dans les plaines de la Chaldée et de la Babylonie, et le défaut de bois de construction dut con« duire les habitants à inventer la voûu pour couvrir leurs monuments. Le* contrées montagneuses où la roche es tendre et facile à travailler offriren aux populations troglodytes des repaire:
commodes, et les grands rochers cal caires de la Perse et de laMédie faren
Îtris comme le livre impérissable oi es conquérants d'alors firent grave leurs exploits.
La fine et précise architecture de Grecs n'aurait jamais orné les ville et les colonies anciennes si d'inépui sables carrières de marbre n'eusseï fourni d'abondants et de riches mati riaux aux artistes d'Europe ou à* A sie. Si les vallées où coulent de granc fleuves ont souvent servi de frontière aux États, elles ont rarement arré l'essor des conquérants : la marche < l'histoire ne doit donc en tenir comp que dans le cas où elles ont réelt ment formé une barrière entre d races distinctes , comme fit le fleu
ASIE MWEORE.
fblys dans la haute antiquité asiati- «W, cotre les races européennes et 1er races sémitiques.
Les historiens aneiensr avaient dans leurs écrits implicitement démontré me « fleure partagea la population Je l'Asie en deux souches bien dis* Andes; mais cela ressort plutôt de la comparaison des documents qu'ils bobs ont laissés que d'un grand fait eenéialement reconnu et attesté par eux; nous avons cherché il y a longtemps (1) à faire ressortir tout ce que ce fait avait de saillant pour l'étude te la contrée, et nous voyons que èepuîs ce temps non-seulement aucune etatroverse ne s'est élevée sur ce sujet , te la part des auteurs qui l'ont traité; mis il est regardé aujourd'hui comme acquis à l'histoire (2) ; ce sont ces deux «menés, Tune, appelée par les anciens Leueo-Syriens ou Syriens blancs, issus des races sémitiques qui peuplèrent l'Asie occidentale jusqu'à ta Phénicie , et rntre connue sous le nom générique dt Bryges et de Mysiens émigrés dé b Thraee, et qui sont par conséquent te race européenne , ou comme d'autres Font démontré de race indo-ger- ■anwrae.
Voua donc une division naturelle dont nous devrons tenir compte, et qui peut s'établir de la manière sui-
Races indo-germaniques ou européennes :
Les Thraces; Les Mysiens ; LesLélèges; Les Bithyniens ; Les Phrygiens ; Les Papnlagoniens ; Les Grecs;
Races sémitiques :
Les Cappadociens ; Les Cibeiens , LssLyeaomens;
<i) Ane Mixture, 1839, introdnctlôn , p. 10.
(») roy. Vivien de Saint-Martin, Hue.
t's Jéc. $éagr^ etc., «te.
Les Cataoniens ; Les Cariens ; Les Lyciens.
Ces derniers se divisent en quatre branches qui sont :
Les Myliens :
Les Soiymes; Les Termites; Les Lyciens.
LB NOM n'ASDL
H n'est pas surprenant qu'une contrée qui fut morcelée par des populations si différentes de langue et d'origine n'ait jamais été désignée sous on nom unique. Le nom d'Asie ne fut d'abord appliqué qu'à la partie occidentale de la presqu'île, à celle que les Romains appelaient province d'Asie. Quant à l'origine de ce nom, qui de nos jours s'applique au vaste continent oriental, nous lisons dans Hérodote (1) : « On croit néanmoins , d'après ce que rapportent les Grecs, que rAsie fut ainsi nommée du nom de la femme de Prométhée.
Cependant les Lydiens réclament pour eux l'honneur d'avoir donné le nom à l'Asie, et soutiennent qu'il vient non pas de la femme de Prométhée, mais drAsias, fils de Cotys et petit-fils de Manès, et que la tribu Asiade qui existe à Sardes tire le sien de la même origine. » Néanmoins ce nom d'Asie que se disputaient les peuples de la région occidentale s'est bientôt répandu au delà de ces limites; car Hérodote nous apprend que les régions situées à Test de l'Euphrate portèrent aussi le nom d' Asie : « Les Assyriens, dit-il y étaient maîtres de toute 1 Asie supérieure , depuis cinq cent vingt ans, lorsque les Mènes commencèrent les premiers à se soustraire à leur domination (2|. * On pourrait encore citer un grand nombre de passages où le nom d'Asie est applique à tout le continent, témoin ceux-ci : « Cyaxare% fils de Phraorte, soumit toute l'Asie au* dessus de l'Halys (1, 103). Les Scythes demeurèrent maîtres de l'Asie pendant vingt-huit ans (1, 106). Astyage fit passer sous le joug des Perses les Mèdes, qui avaient dominé sur l'Asie au delà du
(i) Hérod., IV, 45.
(»)Hérod.,I, 95.
fleuve Halys pendant cent vingt-huit ans, non compris le temps de l'invasion des Scythes (I, 130). Les Perses qui s'étaient soustraits à la puissance des Mèdes furent, depuis la défaite d'Astyage, les maîtres de l'Asie (ibid.). »
Ces mots, haute et basse Asie, sont employés par Hérodote (l) pour dési-
Sner les contrées situées à l'est et à l'ouest e l'Halys. En parlant des campagnes de Cyrus et d'Harpage dans le pays situé entre Sardes et la Lycie, il s'exprime ainsi : « Tandis qu'Barpage subjuguait l'Asie inférieure , Cyrus lui-même portait la guerre dans l'Asie supérieure. » La limite qui séparait ces deux contrées varia à différentes époques; elle fut Gxée d'abord au fleuve Sangarius, puis à l'Halys (2). Il ressort de toutes ces citations que si dans la très-haute antiquité la contrée appelée Asie avait porté un autre nom , cette tradition était comlétement effacée de la mémoire des ommes, et que déjà six ou sept cents ans avant notre ère ce nom était appliqué à toute la partie connue du continent. Cela ressort des vers du poète Mimnerme cité par Strabon (3). Cet auteur, parlant de l'expédition des jEoliens qui chassèrent les Lélèges du territoire d*Éphèse, s'exprime ainsi : « Après avoir quitté Pylos.... Nous arrivâmes par mer en Asie, objet de nos désirs » ; or le poète Mimnerme passe pour avoir été contemporain de Solon; il écrivait donc dans le septième siècle avant notre ère. Pausanias, racontant les circonstances du départ des Ioniens sous la conduite de Nilée, fils de Codrus, mentionne les diverses tribus grecques qui l'accompagnèrent ; — € ils se rendirent sur des vaisseaux en Asie » (4). — Ces événements se passaient dans le onzième siècle avant notre ère; or si à cette époque l'Asie eût porté un autre, nom, l'auteur n'eût pas manqué de le dire , comme il le dit pour les villes et les provinces.
Vouloir remonter plus haut dans les antiquités grecques serait se jeter dans des conjectures. 11 est possible que les nouveaux colons n'aient pas étendu ce
(x) Hérod., liv. IV, 45.
(a) Hérodote, I, 7a; VI, 43.
(4) Pausanias, I. VII, cil. a,
nom à la totalité de l'Asie actuelle) mais comme dans leurs connaissance
géographiques ils n'avaient aucune idél ien précise de ce que nous appelon un continent , ils ont étendu le non d'Asie de proche en proche à mesur qu'ils ont avancé dans l'intérieur. Le Lydiens le connaissaient déjà, et il probable qu'il leur était venu des peuple, de l'Asie moyenne; voilà pour le coati*) nent entier. Le nom d'Asie Mineur n'apparaît nulle part dans l'histoire ancienne ; sous l'empire romain cetfc m contrée est désignée sous le nom de) province d'Asie; elle comprend les paysjj situés au nord, c'est-à-dire en deçài du Taurus, mais elle n'avait pas d'appellation distincte. Strabon se contente de la nommer La Chersonnèse (1) en opposition avec tout le continent d'Asie. Le nom d'Asie Mineure n'apparaît dans Phistoire que sous les empereurs byzantins. On disait alors la petite Asie (2). Dans les divisions de cette province en thèmes l'empereur Constantin Porphyrogénète lui fait prendre la dénomination de Thème Anatolique, d'où est venu le nom d'Anatolie et par corruption de Natolie, qui se trouve sur plusieurs cartes. Ces deux derniers noms commencent à tomber en désuétude, et sa dénomination d'Asie Mineure est généralement adoptée pour désigner la Chersonnèse d'Asie.