RUINES DE CYZIQUE
Les ruines de Cyzique sont aujourd'hui tout à fait inhabitées ; au delà des murailles et sur la hauteur, il existe un village d'une douzaine de maisons, appelé Hammamli, qui possède en communal la totalité de l'enceinte de la ville. On peut suivre le pourtour des murailles depuis la grande tour octogone, située à l'angle sud-ouest, jusqu'à l'extrémité orientale, qui est très- voisine
(i) Fons Cupimdinis , Pline, liv. XXXI, ch. II.
L'UNIVERS
de l'isthme. Une source limpide et de très-bonne eau sort de dessous un mur antique ; un platane l'ombrage de ses rameaux vigoureux : c'est l'endroit que les indigènes appellent Bal-Kiz- Séraï (le Palais de la Fille du Miel ). Ce nom de Bal-Riz est fort répandu en Asie ; il paraît que les légendes musulmanes appellent ainsi la reine de Saba.
On le retrouve à Aspendus, à Sagalassus et dans d'autres lieux encore.
On reconnaît, près de la tour de Bal- Kiz, les vestiges d'une porte; toutes les murailles sont faites en grands blocs de granit posés alternativement de front et en parpaing, et ornés de bossages; les parpaings ne traversent
Sas toute la muraille. L'intervalle des eux parements est composé d'un blocage, de recoupes de granit, de sable marin, de chaux et de ciment; la hauteur des assises est de 0m52, et la longueur des blocs varie entre lm20 et lm28. On ne trouve aucune partie des murailles complètement conservée; mais on peut les suivre dans tout leur développement, et la plupart des soubassements sont intacts. Les tours sont carrées; elles sont placées à des espaces inégaux, qui varient de 80m à 50m ; elles ont 10m de front, et le mur 4m d'épaisseur. Il est hors de doute que cette même muraille a dû défendre Cyzique des attaques de l'armée de Mithridate, et qu'elle fut témoin des efforts désespérés du roi de Pont pour s'emparer de la clef de la Propontide. C'est le seul monument de l'Asie encore existant qui ait pesé d'une manière puissante et directe sur les destinées de ce noble ennemi des Romains; et, comme telles, ces vénérables ruines produisent sur le spectateur une impression profonde. L'isthme, qui rappelle un grand ouvrage d'Alexandre, a disparu sous les terrains récents. Ces vastes remises, où l'on renfermait les galères (Neoaotxoi), toutes les constructions maritimes qui pouvaient dater de la ville grecque , n'ont pas laissé de vestiges ; il faut nous en tenir à la description des monuments romains, ou Slutôt chercher à les retrouver dans les ébris informes qu'ils présentent aujourd'hui aux yeux attristés.
Le territoire de Cyzique fut dans l'origine habité par les Dolions, qui
s'étendaient jusqu'au fleuve £sepu l'île portait alors le nom de Dolionl Lorsaue les Argonautes y abord rent (l), Cyzicus en était roi ; il posa dait la contrée située entre les fleuvi i£sepus et Rnyndacus jusqu'au paj des Dascyliens. Ce prince avait dooj son nom a l'île et à ta ville ; il était fl de Cyzicus., venu de Thessalie (2), i avait épousé Jtaète, fille d'Euphoruj roi de Thrace. Cyzicus fut tué par U sou. Une autre tradition fait de G] zique une colonie de Milésiens ; elle a cifee avec Artace au nombre des villi fondées par les habitants de Milet (3) mais comme les auteurs anciens sontd'a cord pour admettre que les premiers haJ bitants furent des Pélasges, on doit croire que les Dolions appartenaient à cetterac^
Les Argonautes construisirent sur If mont Dindyme un temple à la grandi mère Idaîque, (ju'on adorait à Cyziqae comme à Pessinunte. Le Scythe An* charsis arriva à Cyzique au moment où l'on célébrait les mystères , et fit vœo, s'il retournait heureusement dans»
patrie , d'établir une veillée religieuse en l'honneur de la déesse Cybèle. Proserpine et Jupiter avaient aussi des autels à Cyzique ; d'après une tradition fabuleuse, ce dernier dieu passait pour avoir donné en dot à l'épouse de Plutoo la ville de Cyzique.
Les Phéniciens , qui avaient ravagé ces côtes, ne se portèrent à aucune hostilité contre Cyzique , parce que, avant leur arrivée, les Cyzicéniens avaient traité des conditions de leur soumission avecOEbarès , fils de Mégabaze, satrape de Dascylium (4).
Dans les révolutions qui suivirent la bataille de Mycale et les désastres des Athéniens en Sicile, Cyzique partagea la bonne et la mauvaise fortune des villes de l'Hellespont , tantôt tributaire d'Athènes, tantôt soumise aux Lacédêmoniens ou aux Perses. Après la victoire du Granique, Alexandre s'empara de Cyzique , et joignit 111e à la terre fermé par deux ponts (5).
(i) Àppoliodore, liv. II.
(i) Pline, liv. V ; ch. xxxu.
(3) Strabon, XIV, C35.
(4) Hérodote, liv. VI, ch. xxxiv.
(5) Pline, liv. V, ch. xxxn.
Le gouvernement de cette ville était par les anciens on objet de constante «tainooo : le luxe de ses édifices , la riehtsR 4e ses ports la plaçaient au ïireimrrnne des métropoles de l'Asie.
CnifBe,!ifle noble par sa citadelle, «s «Mâles, son port et ses tours de mât, ait bonneur à la côte d'Asie:!). Son administration ressemblait i dk des Rhodiens et des Marseil- Jé; te soin de ses principaux bâti- MU était remis entre les mains de tne architectes qui avaient l'intenta» des armes , des machines et des flwers. Après la mort d'Alexandre , * tomba sous le pouvoir des rois de PïfflBc; mais elle conserva ses prijg» et son gouvernement, et lés «ira nombreux qui sont parvenus H?a nous nous font connaître en <™ tontes les magistratures qui composaient son administration. Le ?«raiement était entre les mains du watetdu peuple; et pour suivre les ««tas d'Athènes , première métro- Pjtedes Cyôcéniens , le peuple s'était ™ en six tribus, dont quatre por- ]s«t les noms des tribus athéniennes, teGéléontes, les OEnlopes, les Argades, «s Hoplètes , les 4£gicores et les Bores ; ™a parvenaient successivement, dans «* temps réglés, au gouvernement et à b Prytanie (2).
Dûs le principe , les habitants de unqoe supputèrent le temps d'après la«* ionienne, divisée en mois lu-
|£JJ* macédonienne , et finirent par «tyter Tannée solaire des Romains.
(* marque dans leurs mois plusieurs ^identiques avec les noms des ""«athéniens. On pense que Tannée *? wacs asiatiques commençait à Péf*** d'automne. L'année civile de LJ«qne était composée de mois io- ^, athéniens et macédoniens, et ;° jndques autres qui lui étaient paroliers.
Indépendamment des corps du sé- J».«t du penple , la ville de Cyzique a^t plusieurs magistrats dont les noms ^* communs avec plusieurs autres nçs oe l'Asie. Les restes se comparus, m, 5.
3)Caylw, martres de Cytl</ue, t. II, *4 r .
taient à partir de l'époque de leur entrée en charge ; ces magistrats étaient les Prytanes, dont le collège était de six cents membres élus à tour de rôle dans toutes les tribus qui, dans le cours de l'année , arrivaient successivement à la Prytanie. On sait , d'après une inscription, que cinquante Prytanes étaient en fonctions dans un mois. En sortant de ce collège, les Prytanes passaient dans celui des Callies, magistrature qui est particulière à la ville de Cyzique. Les Callies étaient aussi au nombre de six cents. Chaque collège était présidé par un archonte qui prenait le titre d'Épistate, et quelquefois de Boulargue, ainsi que le témoigne une inscription.
Les Phylarques , présidents de tribus ; l'Asiarque, chargé de présider aux jeux communs de l'Asie; le Grammateus ou chancelier, étaient des charges crue Pon retrouve dans les monuments -de la plupart des villes asiatiques.
Mais ici les souvenirs d'Athènes sont plus nombreux que dans aucune autre colonie. Tel était le système d'administration au moment où éclata la guerre de Mithridate.
Ce prince attachait une importance extrême à se rendre maître d'une ville et d'un port qui commandaient l'Hellespont et tout le pays mysien. Il arriva à 1 improviste devant la ville avec une armée de cent cinquante mille fantassins et une nombreuse cavalerie, et occupa d'abord la montagne Adrastée, située en face de la ville, là où est situé le temple d' Adrastée (1). Ce monument est également mentionné par Strabon (2), et d'après ses paroles on pourrait croire qu'il était, sinon dans la ville même, du moins dans le faubourg.
Il est probable que Mithridate occupa les collines qui s'étendent parallèlement à la côte sur le continent.
Les Grecs avaient déjà perdu trois mille hommes et dix galères dans une rencontre qu'ils avaient eue devant Chalcédoine (3). Mithridate , voulant profiter de sa victoire, divisa son armée en dix camps, et bloqua la ville par terre et par mer. C'est alors que Lucul-
(i) Plutarch. in Lucullo, (*) Xin, a58.
(3) Voy. page 73.
LTJNIVERS.
lus transporta des barques du lac Dascylitis dans la Propontide, et parvint à faire entrer quelques soldats dans la ville pour soutenir le courage des assiégés. Mithridate avait fait construire des batistes et des tours mobiles pour attaquer les remparts. Les péripéties de ce siège ont une ressemblance frappante avec celui que soutint Nicée dix siècles plus tard.
Une violente tempête s'étant élevée , détruisit tous les apprêts de l'assaut, et notamment une tour de cent coudées de hauteur, qui était l'ouvrage d'un Thessalien nommé Niconides : néanmoins ces pertes ne décidèrent pas Mithridate à lever le siège. On chercha à pratiquer des mines , dans Tune desquelles Mithridate lui-même faillit périr. La prévoyance de Lucullus parait à toutes les éventualités : son armée était bien approvisionnée , tandis que la famine exerçait ses ravages dans celle de Mithridate. Plusieurs tentatives malheureuses finirent par épuiser sa patience , et Lucullus le força de lever le siège et de se retirer dans le royaume de Pont.
La conséquence de ces événements fut une alliance durable et sincère entre les Romains et les habitants de Cyzique. Tous les monuments qui sont parvenus jusqu'à nous attestent que pas une ville de l'Asie ne reçut de la part des empereurs des marques plus constantes d'amitié et de protection.
Elle conserva sa liberté et son autonomie , et reçut dans le continent une adjonction importante de territoire, non-seulement une partie de ce lac Dascylitis dont il est si souvent fait mention dans l'histoire de cette ville , mais encore une portion considérable de la Troade et du pays mysien , jusqu'au lac de Milétopolis (Manyas) et Apolloniatis (1). Dans ce passage de Strabon, le lac Dascylitis est nommé encore une fois avec les deux autres lacs de la Bitbynie. Ou il faut supposer que le premier a disparu, ou qu'il y a quelque grave erreur chez les .géographes anciens touchant ces lacs. Nous avons déjà traité cette question plus haut.
(i) Strabon,* H, 57«.
Cependant Cyzique eut a pas quelques moments terribles sous règne de Tibère. Ayant négligé le s< vice du temple d'Auguste, et condatn aux ceps quelques citoyens romain elle fut dépouillée de ses privilèges (] mais sous le règne suivant, ils lui fure restitués; elle fut nommée Néocc Hadrienne Olympienne, et les grain jeux de l'Asie furent célébrés dans se enceinte. Le titre de Néocore n'app raît pas sur les monuments de Cyziqi avant le règne d'Hadrien : une inscrij tion de 1 hyatire fait mention d'un Ai guotus, néocore de la très-iliusti métropole de Cyzique. Le second né< corat lui fut oécerné par Pemperei Marc-Aurèle Antonin Caracalla; e) prit alors le titre de Philosébaste. L ville était dotée d'un prytanée , d'u gymnase, d'un théâtre, de plusieui temples, parmi lesquels s élevait I temple bâti en l'honneur de l'erapereu Hadrien , et qui passait pour un d^t plus vastes temples de l'Asie ; les ce Tonnes avaient quatre aunes de circuil et cinquante de liauteur (2) ; il portai' pour inscription : Au dieu Hadrien ;ei est mentionné sur les marbres sous I< nom de Nabç ?% 'Ao(aç. Xiphilin le de crit comme le plus beau de tous lti temples ; ses colonnes étaient d'un seul bloc de marbre. On ne sait pas précisément comment finit cet édifice : les uns prétendent qu'il fut renversé par un tremblement de terre sous Je règne d'Antonin Pie; suivant Malala, le tremblement de terre arriva sous l« règne d'Hadrien , avant la construction du temple. Le rhéteur Aristide en parle comme d'un monument prodigieux, qui, par sa hauteur, servait de phare aux pilotes qui voulaient aborder à Cyzique. Ceci prouve que, l'an lfo de J.-C, le monument existait encore.
11 est probable que les colonnes mentionnées par les historiens ont été trans; portées à Constantinople pour servira l'édification de la mosquée du sultan Soliman , en 1515.
Parmi les monuments qui sont eucoi-' conservés, on distingue un vaste amphithéâtre, monument très-rare en
(i) Tacit., J/utaI.f\i\. IV, rh. 36.
(aN Dion Cas?ius, Fie cT Hadrien.
isf, 01 les peuples se piquaient d'ain»r les jeux plus littéraires. Ii n'existe que dem amphithéâtres en Asie , l'un aCynqw, et l'antre à Pergame. Marc- ArtoiBf iasaitexercer dans la première enrôles une troupe de gladiateurs qiïï * flattait d'offrir en spectacle à &« ara jeux de la victoire. Après la iktoin d'Octave, ces gladiateurs restait attachés au parti d'Antoine ; ils «retirèrent en Syrie, où ils périrent tee -I). Diverses inscriptions mentwmeirt des troupes de gladiateurs qui eeobattaient dans les jeux de Cyfif« (2). Nous savons que de semblante fêtes furent célébrées à la dédicace k temple d'Auguste à Ancyre.
5<ms voyons bientôt ces usages dis»
paraître par l'introduction du christiamot. Constantin, en arrivant à Bynoce, fait enlever de Cyzique la statue de n Mère des dieux, et la fait transporter dans le Forum de Constantinopk, pour être livrée à la risée des owrieaux chrétiens. Des éditsde Théo- *» et de Justinien ordonnaient la «aoBtion des temples du paganisme.
&W le règne de Gallien, les Hérules $èreot Cyzique; plus tard, les Scy- «s et les* Goths y exercèrent leurs ratages.
Après la division des grandes pro- ™**% faite par Dioctétien , Cyzique an métropole de la province d'Helles- Wqui comprenait trente-trois villes, k* empereurs de Constantinople y rtatëreot un hôtel et une fabrique de ^«fflàps. Mais en 943 elle fut prespotierement détruite par un trem- WaneDt de terre. Cependant elle conféra encore un certain nombre d'ha-
U fils du sultan Orkhan, gouverneur J 1* province de Karast, l'ancienne J'ysie, fot saisi d'admiration à l'aspect J*s ruines de Cyzique. Les colonnes l^s, les marbres épars sur le gazon ai rappelèrent Jes débris du palais de *ï«ne de Saba, Bal-Kiz (3), élevé par tolomon, et les restes d'Istakar et de Tadnior. S'étant endormi dans
ces
(0 Dioo Cauiui, lib, IX, p. 447 M Cijlm, Antiquités, tome II, (3) Haumer, Histoire de temp *■»» tom. I.
vire otto*
ruines, il eut un songe à la suite duquel il se décida à entreprendre une campagne en Europe.