Suétone, Ccetarf XI
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pas senti la morsure du serpent du Nil, comme l'appelle Shakespeare. Le œnsul n'eut garde de se souvenir des propositions de l'édile. Le premier acte de César, en rentrant à Alexandrie, fut de reconnaître solennellement Cléopâlre comme reine d'Egypte.
Toutefois, afin de ménager les sentiments des Égyptiens, il décida que Cléopâtre épouserait son second frère, Ptolémée Néoteros, et partagerait la souveraineté avec lui. Mais comme le remarque Dion, cette union et ce partage du trône étaient également illusoires. Le jeune prince, qui n'avait que quinze ans, ne pouvait être encore ni roi ni même époux de la reine. En apparence, Cléopâtre était la femme de son frère et son associée au trône ; en réalité, elle régnait seule et restait la maîtresse de César *.
Durant les huit mois de la guerre d'Alexandrie, César, enfermé dans le palais,
1. Plutarque, Cœsar, LV; Dion, XLII, 44; Porphyre, Fragm, Bistor, graec. HI, p. 724. — 11 y a môme des monnaies de Cléopâtre, frappées en 46, où ne figurent ni le profil ni le nom de Plolémée XIIL
n'avait guère quitté Cléopâtreque pour combattre. Cette longue lune de miel lui avait semblé courte; il aimait la belle reine autant et plus sans doute que dans les premiers jours, et il ne pouvait se résoudre à la quitter. En vain les plus graves intérêts l'appellent à Rome où le désordre règne, où le sang coule et où, depuis le 13 décembre de l'année précédente, on n'a pas reçu de lettres de lui*. En vain, en Asie, Pharnace, vainqueur des rois alliés de Rome et des légions de Domitius, s'empare du Pont, de la Cappadoce, de l'Arménie. En vain, en Afrique, Caton et les derniers Pompéiens concentrent à Utique une énorme armée :
quatorze légions, dix mille cavaliers numides, cent vingt éléphants de guerre. En vain, en Espagne, les esprits s'échauffent et la
1. Cicéron, Ad AtUcuuiy XI, 17. — Dans cette lettre, datée de Brindes, 14 juin 706, et dans la suivante (Brindes, 20 juin 706), Cicéron parle du long séjour de César à Alexandrie. « On croit, dit-il, qu'il y a bien de Tembarras : vcUde esse impedimentum. Cet impedimentuniy dont César ne se plaignait pas, c'était Cléopâtre.
révolte couve*. Devoir, intérêts, ambitions, dangers, César oublie tout dans les bras de Cléopâtre. Il se dispose à quitter Alexandrie, mais c'est pour entreprendre avec la belle reine un voyage d'agrément sur le Nil.
D'après les ordres de Cléopâtre, on a armé un de ces grands navires de plaisance à fond plat, en usage chez les Lagides pour naviguer sur le fleuve et appelés thalamègues. C'est un véritable palais flottant, long d'une demi-stade, haut de quarante coudées, à partir de la ligne de flottaison. Les étages s'y superposent, entourés de portiques et de galeries à jour, couronnées de belvédères qu'abritent les vélums de pourpre.
A l'intérieur, il y a de nombreuses chambres aménagées avec toutes les commodités et toutes les luxueuses coquetteries de la civilisation gréco - égyptienne, de vastes salles autour desquelles régnent des colonnades, un baccheion périptère à treize lits,
1. Cicéron, Ad AUicurriy Xf, 10 et passim. Cf. Hiriius et Appien.
dont le plafond cintré comme celui d'une grotleest une étincelante rocaille de jaspe, de lapis, de cornalines, d'albâtre, d'améthystes, d'aigues-marines et de topazes. Le navire est de cèdre et de cyprès, les voiles sont de byssus, les cordages sont teints en pourpre.
Partout, sculptés par d'habiles artistes, s'ouvrent les calices des lotos, se déroulent les volutes des acanthes et courent les guirlandes de feuilles de fèves et de fleurs de dattier; partout brillent les revêtements de marbre, de thuya, d'ivoire, d'onyx, les chapiteaux et les architraves de cuivre doré au feu. Des mimes, des acrobates, des musiciens, des troupeaux de danseuses et de joueuses de flûte sont à bord pour apporter dans l'austère solitude de la Thébaïde les divertissements et les luxures d'Alexandrie*.
César et Cléopâtre rêvent avec délices à ce voyage d'enchantements. Us vont promener leur jeune amour à travers les vieilles cités de l'Egypte, le long de ce « Nil
i. Suétone, Cœsar, LU; AUiénéo, V. 9. Cf. Dion, XLU,45.
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d'or » qu'ils remonteront jusqu'aux conlrées mystérieuses de l'Ethiopie. Mais à la veille du départ, les légionnaires s'indignent, murmurent, se mutinent. Leurs officiers parlent haut au consul. César recouvre la raison. Il pense un instant à emmener Cléopâtre à Rome; mais il doit ajourner ce projet. C'est en Arménie où le danger est le plus pressant; c'est en Arménie qu'il ira d'abord. César laisse deux légions à Cléopâtre, garde fidèle et redoutable qui assurera la tranquillité dans Alexandrie, et il s'embarque pour Antioche*.
Pendant les campagnes de César en Arménie et en Afrique (de juillet 47 à juin 46), Cléopâtre resta à Alexandrie.
Quelques mois après le départ du dictateur, elle accoucha d'un fils. (César l'avait laissée enceinte.) Elle nomma ce fils Ptolémée-Césarion, proclamant ainsi ses relations intimes avec César, qui d'ailleurs
i. Plutarque, Cœsar, LV; Suétone, Cœsar^ LU ; Dion, XLII, 45-48.
n'étaient pas un secret pour les Alexandrins *•
Quand César, l'armée de Gaton écrasée sous Thapsus, fut au moment de rentrer dans Rome, il écrivit à Cléopâtre de l'y venir rejoindre. Vraisemblablement elle arriva vers le milieu de l'été de l'année 46, à l'époque de la célébration des quatre triomphes de César. Dans le second, le triomphe d'Egypte, Cléopâtre put voir figurer, en tête du cortège des captifs, sa sœur Arsinoé qui, au début de la guerre d'Alexandrie, s'était jointe à ses ennemis. La reine avait amené avec elle son fils Césarion,son pseudo-mari, le jeune Ptolémée, et une suite nombreuse de courtisans et d'officiers. César donna comme résidence à Cléopâtre et à sa cour sa magnifique villa de la rive droite du Tibre \
1. Plutarquc, CœsaVj LV; Suétone, Cœsar^ LU; Dion XLIX, 41 et passim,
2. Suétone, Cœsar, LU ; Dion, XLOI, 27. — La villa de César, entourée de vastes jardins, s'élevait à peu près sur remplacement actuel de la villa Panfili. C'est cette villa et
Officiellement, si l'on peut employer ce mot très nouveau pour exprimer une chose très ancienne, Cléopâtre fut bien reçue à Rome. Elle était reine d'un grand pays, allié de la République, et elle était l'hôte de César, alors tout-puissant. Mais sous les hommages rendus à Cléopâtre perçaient le mépris et la haine. Ce n'était pas que la société romaine s'offensât de sa liaison avec César. Depuis un demi-siècle, la Rome républicaine, aux mœurs chastes et aux principes sévères, avait pris une autre figure. Morale publique, morale privée, tout s'était transformé. Les électeurs vendaient leurs votes, et les élus se servaient de leur magistrature pour rentrer dans les frais de leur élection et pour subvenir- aux dépenses d'une réélection; ils trafiquaient des alliances, prévariquaient, pillaient, rançonnaient, s'en tendant avec les publicains pour pressurer les provinces. A Rome, dans les
ses jardins que César devait plus tard léguer au peuple romaio. Qunot au dictateur^ il habitait un des bâtiments publics de la Voie Sacrée,
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derniers temps de la République, la politique est l'école du crime; le théâtre, où, contrairement à l'usage grec, les femmes peuvent assister aux comédies et aux jeux obscènes des mimes et des funambules, est l'école de la débauche. Le poète à la mode, c'est le licencieux Catulle. Le maître des élégances, en même temps que l'élève, le client et l'ami de Cicéron, c'est Caelius, ambitieux sans scrupule et libertin sans frein. L'assassinat devient un moyen de gouverner, l'empoisonnement un moyen d'hériter. Depuis les proscriptions de Sylla, la vie semble précaire; il faut se hâter d'en jouir.
« Vivons et aimons, dit Catulle. Les soleils peuvent mourir et renaître, mais nous, quand notre courte lumière est une fois éteinte, il nous faut dormir une nuit sans réveil. » Le temps n'est plus où la matrone romaine gardait la maison et filait de la laine. Elle court les aventures, intrigue, se donne ou se vend. La galanterie grecque et la volupté orientale ont gagné Rome où elles se sont transformées en sen-
sualisme grossier. La multiplicité des divorces a détruit la sainteté de la famille ; l'amour du luxe, l'ambition, les passions éveillées et surexcitées ont ruiné l'honneur du foyer. Ce sont les premières d'entre les patriciennes qui sont les plus ardentes dans cette course à l'adultère. Ce sont Valéria, sœur d'Hortensius, Sempronia, femme de Junius Brutus, Clodia, femme de LucuUus, et l'autre Clodia, femme de Quintus Métellus Celer. C'est encore Junie, la femme de Lépide; c'est Posthumia, la femme de Sulpicius; c'est Lollia, la femme de Gabinius; c'est Tertulla, la femme de Crassus; c'est Mucia, la femme du grand Pompée ; c'est Servilia, la mère de Brutus.
Dans cette ville de l'adultère et de la prostitution, on ne pouvait donc s'offusquer que César trompât sa femme avec une maîtresse ou même avec plusieurs. Mais au milieu de ses débauches et tout en perdant nombre de ses antiques vertus, Rome avait gardé l'orgueil du nom romain. Ces vainqueurs du monde regardaient les autres peuples
comme de race servile et d'humanité inférieure. On ne s'était pas inquiété des passagères amours de César avec Eunoé, reine de Mauritanie, et l'on n'aurait pas trouvé plus mauvais que Cléopâtre lui eût servi à occuper ses loisirs pendant la guerre d'Alexandrie. Mais en faisant venir cette femme dans la ville aux sept collines, en la reconnaissant publiquement comme sa maltresse, en imposant à tous les yeux le spectacle inouï d'un citoyen romain, cinq fois consul et trois fois dictateur, amant d'une Égyptienne, il semblait, selon les idées du temps, que César outrageât Rome*. Qu'on s'ima* gine, a dit justement Merivale, l'effet qu'eût produit, au xv® siècle, le mariage d'un pair d'Angleterre ou d'un grand d'Espagne avec une juive, et l'on aura l'idée de l'impression faite sur les Romains par la liaison de César et de Cléopâtre ^.
César avait reçu le pouvoir souverain et l'apothéose. Il était dictateur pour dix ans