‹ Aspasie, Cléopatre, ThéodoraChapitre 36 sur 105 · Plutarque, Anton., XXVIU · texte numérisé non relu

Plutarque, Anton., XXVIU

Une curieuse ins'^ription, découverte à Alexandrie par M. G. Vescher, porte : 'AvxtSvtov [xl^av à[xt[nQTov..., Antoine le Grand, rinimitable... {BoUeiino dM Inslituto di Correspondenza Archeologica di Roma, septembre 1866.)

iii CLÉOPATRE.

cédaient aux fêtes, les festins aux festins, les parties de chasse aux promenades sur le Nil. Cléopâtre ne quittait Antoine ni jour ni nutt. Elle buvait avec lui, elle jouait avec lui, elle chassait avec lui, elle assistait avec lui aux exercices militaires quand par hasard cet homme de guerre, se rappelant qu'il était soldat, pensait à faire manœuvrer ses légions. Cléopâtre, disent-ils encore, inventait sans cesse quelque nouveau divertissement, quelque plaisir imprévu. Mais cette nomenclature est bien concise, cette ébauche de description est bien timide et bien incolore pour retracer les grandioses orçies, les voluptés effrénées et les prodigalités sans nom des Inimitables. Seul des Anciens, Pline les a résumées, peut-être à son insu, par la légende plus ou moins symbolique de la perle. Un jour, conte Pline, Antoine, s'extasiant sur le luxe et la profusion d'un festin, s'écria qu'aucun autre ne pourrait le surpasser. Cléopâtre, qui prétendait toujours reculer les limites du possible, riposta que ce repas était misérable et paria que le

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lendemain, elle en donnerait un où elle dépenserait dix millions de sesterces (deux millions cent mille francs). Antoine tint le pari. Le jour suivant, le festin, pour magnifique qu'il fût, n'avait rien qui le distinguât du précédent. Antoine avait beau jeu à railler Gléopâtre. « — Par Bacchus, s'écrie-t-il, » il n'y en a pas là pour dix millions de » sesterces I — Je le sais, répond la reine, » mais ce que tu vois n'est qu'accessoire. » C'est moi seule qui boirai les dix mily> lions. » Aussitôt Gléopâtre détache de ses oreilles une de ses perles, — les plus grosses et les plus parfaites que l'on eût jamais vues, — la jette au fond d'une coupe d'or où elle se dissout dans le vinaigre qui y était préparé, et boit d'un seul trait l'acide breuvage. Elle allait sacrifier la seconde perle, lorsque L. Plancus, juge du pari, arrêta son mouvement en déclarant qu'elle avait gagné *.

1. Pline, IX, 35; Macrobe, U, 13. — La légeude n'est peut-être pas aussi symbolique qu'elle paraît. Pline conte qu'Octave ayant trouvé la seconde perle dans le trésor de Gléopâtre, la fit scier en deux et en orna les oreilles de la Vénus du Panthéon.

116 cl£opatre.

Accumulez par la pensée les plus précieux matériaux, les marbres, les brèches, les granits, les bois de cèdre et d'ébène, le porphyre, le basalte, l'agate, l'onyx, le lapis, le bronze, l'aident, l'ivoire et Tor.

Inspirez-vous de la puissante architecture égyptienne et de la belle architecture grecque, pensez au Parthénon et au temple de Zeus Olympien, au pavillon de Rhamsès et aux ruines d'Apollinôpolis Magna. Relevez les palais royaux d'Alexandrie, qui, avec leurs dépendances, leurs jardins, leurs terrasses à étages superposés, occupent un tiers de la ville. Reconstruisez ces enceintes massives, ces doubles pylônes où aboutissent des avenues bordées de sphinx, ces obélisques, ces superbes propylées, ces salles hypostyles, larges de trois cents pieds, longues de cent cinquante, où s'élève une double rangée de colonnes qui ont dix mètres de circonférence et vingt mètres de hauteur et qui s'épanouissent en fleurs de lotos; ces sanctuaires aux parois lamées d'écaillé et d'or et constellées de gemmes ; ces longues pina-

cothèques, garnies des tableaux de Zeuxis, d'Apelles et de Protogène; ces thermes magnifiques, avec leurs chambres de sudation, leurs piscines d'eau chaude et d'eau froide, leurs exèdres de porphyre rouge, leurs portiques décorés de statues; ces gymnases, ces théâtres, ces hippodromes, ces stades sablés de poudre de safran ; ces tricUniums où les lits d'argent ciselé reposent sur les tapis de Babylone, ces atriums, dont le toit hypaèthre, soutenu par des colonnes corinthiennes à chapiteaux de bronze doré, s'ombrage, le jour, de velariums de pourpre, dont la soie vaut son pesant d'or, et s'ouvre la nuit sur le ciel plein d'étoiles. Faites éclore, en toute saison, dans les jardins les roses et les violettes, et jonchez de fleurs fraîches, quatre fois par jour, les pavages d'onyx et de mosaïques. Peuplez ce décor d'un monde d'esclaves, d'aulétrides, de psaltéristes, de joueuses de sambuques, de danseuses, d'atellanés, d'acrobates, de mimes, de gymnastes, de ballerines et de charmeurs de serpents. Surchargez ces tables d'huîtres

de Tarente, de murènes au garum, de bonites cuites sur des feuilles de figuier, de merles roses, de cailles, de faisans, de cygnes, de foies de canards, de bouillies de cervelles d'oiseaux, de lièvres saignants saupoudrés de coriandre, de truflfes grosses comme le poing, qui passaient pour tombées du ciel, ainsi que des aérolithes, de gâteaux de miel et de fleur de farine et des plus beaux fruits du bassin méditerranéen.

Que dans lès cuisines, au feu d'immenses foyers, rôtissent, pour quinze convives, douze sangliers, embrochés successivement à trois minutes d'intervalle, afin que, selon la durée du repas , il y ait un de ces animaux cuit tout juste à point au moment où il le faudra servir. Rafraîchissez dans la neige le vieux cecube, le falerne de vingt ans, les vins de Phlionte, de Chio, d'Issa, le vin capiteux de Lesbos, le vin cuit de Rhodes, le vin sucré de Mitylène, le saprias qui sent la violette et le thasos « qui éveille l'amour endormi ». Allumez les flambeaux, les torches et les lustres, enroulez autour

des colonnes les rubans de feu. Faites jaillir des bouches de bronze des colosses l'eau glacée qui rafraîchit l'atmosphère et des mamelles des Isis l'eau odorante qui la parfume. Appelez les chœurs de chanteuses qui s'accompagnent sur la cythare et la harpe et les troupes de saltatrices qui dansent nues, avec des crotales d'or aux mains.

Multipliez les représentations des comédiens, les farces des mimes, les exercices des jongleurs, les fantasmagories des magiciens. Donnez des naumachies dans le grand port et dans l'hippodrome des courses de quadriges et des combats de lions. Évoquez les mascarades et les cortèges où figurent autour des chars d'or de Bacchus et de Cypris quinze cents satyres, un millier d'amours et huit cents belles esclaves costumées en nymphes et en mimai lones*. Enfin imaginez tout ce que la pompe asiatique, la grandeur égyptienne, la délicatesse et la

1. Lucain, X, v. 120-180; Pétrone, Aulu-Gelle et Athénée, pcissim.

dépravation grecques, la force et la licence romaines, réunies dans une seule femme, sensuelle et magnifique, affolées de jouissances et de somptuosités, peuvent faire avec de pareils éléments, et vous aurez l'idée, bien faible et bien vague encore, de la Vie inimitable.

Parfois Antoine et Cléopâlre se donnaient des plaisirs plus vulgaires. Déguisés, elle en servante de taverne, lui en portefaix ou en matelot, ils couraient pendant la nuit les rues d'Alexandrie, frappant aux portes, injuriant les passants attardés, entrant dans les bouges, se querellant avec les ivrognes. A la grande joie d'Antoine, ces équipées se terminaient généralement par des pugilats. Malgré sa force et son adresse, le Romain n'y avait pas toujours le dessus, et Cléopâtre attrapait bien quelques éclaboussures. Mais vainqueurs ou bâtonnés, les deux amants rentraient joyeux au palais, tout prêts à recommencer ces aventureuses expéditions. Le secret s'en répandit et, dès lors, on ménagea da-

vantage le couple royal, sans cependant lui épargner tout a fait les coups*.

Ces folies n'indisposaient point les Alexandrins contre le triumvir autant qu'on le pourrait croire. S'ils ne l'estimaient guère, ils l'aimaient assez à cause de son accueil facile et de sa bonne humeur. « Antoine, se plaisaient-ils à dire, porte pour les Romains un masque tragique, mais il le quitte ici et prend pour nous le masque de la comédie 2. » Les familiers et les capitaines d'Antoine, qui partagaient sans scrupule cette existence voluptueuse et effrénée, pensaient moins encore que les Alexandrins à s'en indigner. Comme Antoine lui-même,

1. Plutarque, Anton.y XXX.— Une autre historiette, rapportée aussi par Plutarque, nous apprend qu*Antoine se délassait des excès de la vie inimitable par des plaisirs plus tranquilles, comme la pêche à la ligne. Fort glorieux même dans les plus petites choses et humilié de ne rien prendre, il s'avisa de faire attacher sous Peau, par un plongeur, des poissons à son hameçon. Le stratagème n'échappa pas à Cléopâtre. Le lendemain, elle fit attacher à Fhameçon un poisson salé que le triumvir retira gravement de Teau, au milieu des éclats de rire. Du coup, Antoine renonça à la pèche.

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