‹ Aspasie, Cléopatre, ThéodoraChapitre 4 sur 105 · PRÉFACE. III · texte numérisé non relu

PRÉFACE. III

amis illustres : la première, à Leconte de Lisle, qui dans ses Poèmes antiqties a donné de la Grèce des visions si belles et si précises; — la seconde, à Alexandre Dumas, qui a peint Cléopâtre en ses avatars multiples, depuis Marguerite Gautier, morte de son amour, jusqu'à la Princesse de Bagdad baignant voluptueusement ses bras nus dans un monceau de pièc^ d'or; — la troisième, à Victorien Sardou, qui a exhumé Théodora de la poussière des chroniques pour la faire revivre dans Byzance relevé de ses ruines.

Paris, 6 octobre 1889.

A LEGONTE DE LISLE.

Aspasie, ce nom qui veut dire aimée et qui bruit à l'oreille comme l'écho d'un long baiser, évoque dans l'esprit le monde antique à son plus beau période, à l'heure du radieux épanouissement du génie grec.

La pensée se fait rêve, le rêve se fait vision. L'Athènes du v« siècle apparaît, étincelante de soleil, vivante et bruyante, tout en mouvement et en travail.

Sur l'Acropole, une armée d'ouvriers, obéissant à Ictinus, à Mnésiclès, à Callicrate,

achève les Propylées et commence l'Érechthéion. Phidias donne les derniers coups de ciseau au fronton oriental du Parthénon, tandis que Polygnote et Paenenos peignent les fresques de la Pœcile. Les applaudissements, les cris d'effroi, les éclats de rire de trente mille spectateurs retentissent tour à tour au théâtre de Bacchus : on y représente les tragédies de Sophocle et d'Euripide, on y joue les comédies de Cratinus et de Phérécratc. Dans TOdéon, dont la disposition architectonique rappelle la tente de Xerxès et où les mâts des trirèmes perses capturées à Salamine servent de solives, les concours de poésie et de musique alternent avec les lectures publiques qu'Hérodote fait des premiers livres de son Histoire. Un détachement d'hoplites, de retour de la manœuvre, se croise dans la rue des Hermès avec une théorie de viciées qui vont puiser l'eau lustrale à la fontaine Callirrhoë. Pendant que le cortège funèbre d'un des derniers combattants de Marathon se dirige vers la porte Dipyle, une troupe d'éphèbes, où

sont Aristophane, Thrasybule, Conon, passe près du Prytanée : le péripolarque qui les commande les mène devant l'autel d'Agraulc pour qu'ils y prêtent le serment civique.

L'agora, il y a quelques instants encore toute remplie de bavards et de curieux, arrêtés devant les tréteaux des marchands et sur le seuil des boutiques des barbiers, où discute Socrate et où Timon invective, est maintenant déserte. A la voix du héraut, à l'approche des archers de police, les citoyens courent au Pnyx entendre Thucydide, fils de Mélésias, et Périclès, fils de Xanthippos. Quelques heures plus tard, la foule se presse sur les quais du Pirée ; les ouvriers de l'arsenal interrompent leur travail; les matelots des navires de commerce cessent de décharger les outres de vin de Chios et de Lesbos, les tissus d'Asie Mineure, le goudron du Pont-Euxin, les blés de l'Eubée ; ils s'arrêtent de transporter à bord les armes, les cuirs, les poteries, les parfums, l'huile, le miel, les figues. Ils montent sur les tillacs, ils grimpent sur les vergues. Le

spectacle vaut qu'on le regarde. C'est une escadre victorieuse qui rentre dans le port militaire.

Le jour tombe, le soleil disparaît derrière le mont iEgaléos, jetant sur les montagnes de TAttique des reflets d'hyacinthe et de saphir. Les esclaves quittent en troupes les fabriques et les ateliers. Protagoras, Zenon, Damon congédient leurs élèves; Antiphon allume la lampe des veilles laborieuses; l'astronome Méton sort pour observer les astres. Les dictériades, un brin de myrte entre les lèvres, se montrent au seuil de leur maison ; les jeunes eupatrides et les pallaques et les joueuses de flûte envahissent les jardins du Céramique extérieur. Alcibiade, la tête couronnée de violettes, des cigales d'or dans les cheveux, le pallium traînant à terre, passe au milieu de l'agora, convié à un souper dont l'aurore ne verra pas la fin. Périclès, qui, dans la même journée, a harangué le peuple au Pnyx, présidé le conseil de guerre, élaboré au Sénat avec les Prytanes et le trésorier des re-

venus publics un projet de budget, revient au logis. Aspasîe est là, causant philosophie avec Ânaxagore, morale avec Socrate, politique avec Charinos, hygiène avec Hippocrate, esthétique avec Phidias. Périclès la baise au front comme il le fait chaque jour quand il sort et quand il rentre*.

Aspasie est « la Junon de Périclès Olympien » *. Elle règne à Athènes par la beauté et par l'esprit. Du gynécée antique elle fait le salon moderne. Aspasie a sa cour dans ce pays qui est une démocratie ; elle a sa liberté dans cette ville dont les lois et les mœurs imposent aux femmes une tutelle permanente ; elle préside aux destinées de cette cité où elle est étrangère.

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