Plutarque, Anton. ^LW
La vindicative Égyptienne en voulait aussi aux amis d'Antoine qui s'étaient joints à Domitius Ahénobarbus pour demander son départ. Sarcasmes, offenses, insultes, mauvais traitements, elle employa tout, si bien que Silanus, Dellius (son ancien amani, dit-on) et Plancus et Titius, tous deux personnages consulaires, abandonnèrent le parti d'Antoine. Autant pour se venger de leur ancien chef que pour se concilier leur nouveau maître, Plancus et Titius, de retour à Rome, révélèrent à Octave certaines clauses du testament d'Antoine, dont la divulgation devait achever de le perdre dans l'esprit du peuple. Antoine, reconnaissant Gésarion comme fils de César, partageait l'Orient romain entre ses autres enfants et la reine d'Egypte, et ordonnait que même s'il mourait à Rome, son corps fût transporté à Alexandrie et remis à Cléopâtre. Les deux consulaires ajoutèrent qu'ils étaient certains de ces dispositions, puisque euxmêmes, sur le désir d'Antoine, avaient lu ce testament, lavaient scellé de leur cachet
et l'avaient déposé au collège des Vestales.
Octave demanda le testament. Les Vestales déclarèrent qu'elles ne le lui remettraient pas, mais que s'il voulait le venir prendre lui-même elles ne pourraient l'en empêcher. Octave n'eut aucun scrupule. Il prit le testament et en donna lecture devant le Sénat. Les pères conscrits, il faut le reconnaître, ne furent pas moins indignés de la violation du testament d'Antoine que du contenu même de cette pièce. Mais Octave avait l'excuse d'agir pour le bien public. Cet habile et patient politique touchait enfin à son but. Il provoqua un sénatus-consulte par lequel Antoine était déposé du consulat, puis, le même jour, le l®"" janvier 31, il fit déclarer la guerre, non pas à Antoine, mais à la reine d'Egypte.
C'était un dernier ménagement envers l'opinion. Octave ne voulait point se donner l'odieux d'armer les Romains contre les Romains. Il savait qu'Antoine n'abandonnerait pas Cléopâtre. En menant ses liions au combat pour l'Égyptienne détestée, c'est
lui qui prendrait la responsabilité de la guerre civile *.
Antoine et Cléopâtre passèrent à Athènes Taulomne de 32 et une partie de l'hiver de 31. Tandis que leurs soldats épuisaient toutes les villes de la Grèce par d'énormes réquisitions et faisaient partout la presse pour compléter les équipages, arrachant les fils aux mères et les époux aux femmes, les deux amants menaient joyeuse vie. Toujours les spectacles, les jeux publics, les repas interminables, les orgies effrénées. Jalouse du souvenir qu'Octavie avait laissé à Athènes, où l'on parlait encore de sa beauté, Cléopâtre voulut l'effacer par son faste, ses flatteries et ses largesses au peuple. Les Athéniens peu ménagers des honneurs, déjà quelque peu surannés, dont ils pouvaient disposer, décidèrent que le droit de cité serait donné à Cléopâtre et qu'une statue lui serait érigée. Le décret lui fut apporté
1. Velléius Paterculus, H, 83; Plutarque, 4«/on., LXHl, LXIV, LXXlVI;Dion, L, 3,4.
CLÉOPATKE. 165
par des députés au milieu desquels figurait Antoine, en qualité de citoyen d'Athènes.
On en fit la lecture à la reine, après quoi on loua en d'éloquents discours ses vertus et ses mérites. La vanité de Cléopàtre était satisfaite, non pas sa haine. Elle exigea qu'Antoine répudiât Octavie, et que ce fût d'Athènes même, de cette ville où les époux avaient eu trois ans de bonheur, qu'il lui fît tenir, à Rome, Tordre de quitter sa maison. Octavie en sortit, vôtue de deuil, les yeux remplis de larmes, emmenant les enfants d'Antoine. La malheureuse l'aimait encore * .
1. Plotarque, Anton. y LXH, 15; Cf. Dion, L, 3. — Ce serait donc vraisemblablement dans Taulomnc de 3:2 qu'Antoine aurait épousé Cléopàtre. —Voir sur ce mariage Tappendice VUI.
Antoine n'avait pas renoncé à son premier projet, qui était de prévenir la concentration des forces d'Octave en portant la {guerre en Italie. Mais il avait perdu bien des jours. Au printemps de Tannée 31, ses troupes et ses escadres étant massées à Actium, à l'entrée du golfe d*Ambracie, il prenait ses dispositions pour le départ, lorsqu'il apprit que des vaisseaux romains rangeaient la côte d'Épire. Ce n*était que l'avant-garde de la flotte d'Agrippa, mais la
CLÊOPATRE. 167
présence de cette avant-garde dans les eaux grecques prouvait que les préparatifs d'Octave étaient très avancés, sinon terminés.
L'heure de le surprendre était passée.
Antoine se décida à attendre, pour adopter un nouveau parti, que Jes Romains eussent dessiné leur plan de campagne. La flotte et l'armée restèrent à Âctium. Comme le séjour en était ennuyeux et malsain, Antoine vint à Patras avec Cléopâtre*. Dans les premiers jours du mois d'août, il reçut la grave nouvelle que la flotte romaine venait de jeter l'ancre sur la côte d'Épire, que les troupes débarquaient et que déjà Octave était à Toryne. Antoine partit surle^hamp pour Actium, fort ému et fort mécontent que l'ennemi eût pris position si vite et si facilement. Pendant le trajet, Cléopâtre le plaisantait sur ses inquiétudes.
« Quel grand malheur, dit-elle, qu'Octave
1. Dion, L, 9. -— C'est vraisemblement alors que les Fa* tréens frappèrent la médaille à l'effigie de Cléopâtre que nous signalons dans l'appendice IV*
l<>« CLÉOPATRE.
soit assis sur une cuiller à potl * » En grec, Tonjne veut dire cuiller à pot.
L'armée d'Antoine, composée de dix-neuf légions, de douze mille chevaux et de nombreux auxiliaires ciliciens, paphlagoniens, cappadociens, juifs, mèdes, arabes, s'élevait à cent dix mille hommes. Sa flotte comptait près de cinq cents vaisseaux, à trois, cinq, huit et dix rangs. Ces derniers, construits en Egypte, étaient de véritables citadelles flottantes, surmontées de tours et munies de puissantes machines de guerre.
Octave avait quatre-vingt mille fantassins recrutés en Italie, en Sicile, en Espagne et dans les Gaules, dix mille cavaliers et seulement deux cent cinquante navires, tant trirèmes à éperon que liburnes légères. Si les armées de terres présentaient un efi'ectif à peu près égal, la disproportion était énorme entre les forces navales. Mais les navires d'Octave pouvaient compenser leur grande infériorité numérique par les qua-
i, Dion, L, 12; Plularque, Anlan., LXVUI.
CLÉOPATUE. I6y
lités manœuvrières et l'excellence des équipages, qui tous avaient fait, sous Agrippa, la longue guerre de Sicile. Au contraire, les gens de mer d'An loi ne n'étaient pas en nombre suffisant, et la plupart allaient combattre pour la première fois. Ses massifs vaisseaux évoluaient difficilement. « La mer, dit l'hyperbolique Florus, gémissait sous leur poids et le. vent s'épuisait à les mouvoir* ».
Les An Ioniens occupaient la pointe nord de l'Acarnanie, près du promontoire d'Aclium, avec un fort parti détaché sur la côte d'Épire, qui y faisait face. Solidement établis dans des retranchements élevés pendant l'hiver, ils commandaient la passe étroite du golfe Ambracique, où mouillait leur flotte.
Octave avait assis son camp en Épire, à peu de dislance du poste avancé de l'ennemi.
Antoine avait une excellente position défensive qui lui permettait de braver indéfîni-
1* Pluiarque, Anton., LXVU; Florus IV, 11. Florus porte â quatre cents les vaisseaux d'Octave.
170 OLBOPATRE.
ment les attaques des Romains, car la passe (l'Actium était inforçable; mais il se trouvait bloqué du côté de la mer d'où lui arrivaient presque tous les approvisionnements *. Les deux armées restèrent plusieurs jours en présence. Octave, désireux de livrer bataille, s'eflbrçait par toutes les démonstrations d'engager son adversaire dans une action sur terre ou sur mer. Antoine inquiet, troublé, indécis, ne pouvait se décider à prendre un parti. Il embarqua la plus grande partie de ses troupes et les fit passer sur la côte d'Épire, comme pour attaquer le camp romain, puis il se ravisa et les fit repasser en Acarnanie ^ Les officiers d'Antoine, augurant mal des qualités tactiques de ses monstrueux vaisseaux et pleins de confiance au contraire dans la valeur de leurs légionnaires, lui conseillaient de donner la bataille sur terre. C'était le désir des soldats. Dans une inspection, il
1. Paterculas, H, 84; Dion, L. iS-iS; Plutarque, Anton. LXVm-LXIX, Florus, VI, 11.