‹ Aspasie, Cléopatre, ThéodoraChapitre 81 sur 105 · Plutarque, Anton., XCIV. Cf. Dion, LI · texte numérisé non relu

Plutarque, Anton., XCIV. Cf. Dion, LI

pour compter parmi ces glorieux androgynes.

Si pendant vingt ans, elle conserva le trône et maintint l'Egypte indépendante, elle y réussit par les seuls moyens de la femme :

l'intrigue, la galanterie, la grâce et la faiblesse, qui est aussi une grâce. Pour régner, elle ne sut, en réalité, qu'être la maîtresse de César et la maîtresse de Marc-Anloine.

C'était l'épée romaine qui soutenait le trône de$ Lagides. Quand par la faute de Cleopâtre l'arme fut brisée, le trône s'écroula.

L'ambition, son unique vertu de souveraine, se serait bornée, si les circonstances ne l'avaient développée et exaltée, à l'exercice de la royauté héréditaire. Se sentant d'ailleurs sans force, sans génie et sans volonté, elle ne comptait que sur ses amants pour accomplir ses desseins. Encore arrivait-il à cette femme, fatale aux autres comme à elle-même, d'en retarder l'exécution, dominée par le désir impérieux de quelque fête ou de quelque amusement. Cette reine avait l'insouciance des courtisanes. Les filles galantes pourraient la revendiquer comme

une ancêtre augusle et tragique. Elle vécut pour l'amour, le faste et la superbe. Aussi, quand elle vit son amant tué, sa beauté flétrie, ses richesses perdues et sa couronne brisée, trouva-t-elle devant la mort le mâle courage qui lui avait manqué pendant la vie. Non, Cléopâtre ne fut pas une grande reine. Sans sa liaison avec Antoine, elle serait aussi oubliée qu'Arsinoë ou Bérénice. Si elle a une immortelle renommée, c'est qu'elle est l'héroïne du plus dramatique roman d'amour de l'antiquité.

Juin-septembie 1889.

ÏHÉODORA

A VICTORIEN SAHDOU.

A entendre Montesquieu et tous les historiens occidentaux s'indigner contre le despotisme, la dégradation, le « tissu de crimes et de perfidies » de l'empire d'Orient, on croirait que les peuples de TOccident avaient alors recouvré les vertus de l'âge d'or, sous le règne de la justice et de la liberté. Or, quel tableau présente l'Occident pendant ce vi® siècle où vécut Justinien? C'est la barbarie dans sa plus affreuse expression, la barbarie qui a perdu ses

mœurs simples et ses quelques vertus au contact des races qu'elle a vaincues. Ce sont tous les excès de l'état sauvage combinés avec tous les vices d'une civilisation finissante. C'est partout le désordre, l'arbitraire, la violence, la dissolution morale, la misère publique. Chacun tremble pour soi au milieu de cette anarchie, depuis le souverain jusqu'au dernier des vassaux. Les rois, sans autorité à Tégard de leurs chefs de guerre, dont ils craignent les conspirations ou la révolte, sont sans pitié pour leur peuple. Tandis que les leudes francs ne daignent s'astreindre qu'à des contributions volontaires et que les ecclésiastiques menacent le roi de la colère céleste s'il touche aux biens du Seigneur, la masse de la population, lites germains, colons romains, vassaux gaulois sont accablés d'impôts, de redevances, d'exactions. Quand Chilpéric donnait ses ordres aux agents du fisc, il avait coutume d'y ajouter cette recommandation : « Si quelqu'un contrevient aux ordonnances, qu'on lui arrache les yeux. »

Lorsque les rois et les leudes voyageaient avec leur suite, ils n'emportaient point de vivres. Les réquisitions, souvent le pillage, nourrissaient bêtes et gens. On enlevait les bestiaux, on brûlait les chaumières.

Il n'y avait pas plus de sécurité pour les personnes que pour les biens. Des ambassadeurs d'un Visigoth d'Espagne étant venus demander en mariage pour leur maître la fille d'un roi de Neustrie, celui-ci ordonna que la maison de la jeune princesse fût formée par réquisition. On arracha de leurs demeures un grand nombre de personnes. « On sépara le père du fils et la mère de la fille, dit Grégoire de Tours, et la désolation était si grande qu'on pouvait la comparer à celle de l'Egypte... Plusieurs individus se pendirent de désespoir, » Et l'on n'agit point ainsi, remarque le bon chroniqueur, seulement envers des gens de condition servile ; beaucoup des victimes de cette violence étaient de la meilleure naissance : multi vero meliores naiu.

A la façon dont étaient traités les hommes

22i TIIÉODORA.

libres, on peut juger de la condition des esclaves, encore nombreux à cette époque, Le divertissement favori de Raukhing, duc d'Austrasie, consistait à ceci : il forçait les esclaves, qui l'éclairaient pendant son souper avec des torches de résine, à éteindre ces torches en les serrant entre leurs cuisses nues ; les torches éteintes, il les faisait rallumer, puis éteindre de nouveau par le môme procédé. Deux amants s'étaient mariés sans le consentement de leur maître, le duc Ursio, et, à la prière d'un prêtre, celui-ci avait juré de ne les point séparer : il les fit enterrer vifs, tous les deux dans la même fosse. — Si un Grec du Bas-Empire eût ainsi tenu son serment, quelle occasion pour les historiens d'Occident de flétrir la cruauté et la subtile perfidie des Byzantins I

A qui demander justice? Les lois ne manquaient point : il y avait les lois romaines, les lois ou coutumes des Francs saliens, des Burgondes, des Visigoths, des Lombards.

Mais cette multitude de lois formaient un

TIIÉODORA. 225

chaos où les plus habiles jurisconsultes n'auraient pu faire la lumière . A plus forte raison, était-ce la confusion de la confusion pour les comtes ignorants qui rendaient la justice, et qui commençaient souvent les audiences en insultant et en frappant les plaignants. Les formes juridiques n'offraient nulle garantie. La culpabilité et l'innocence s'établissaient à la majorité des témoins (cojurateurs). Il s'agissait donc de produire le plus grand nombre de témoins; on les obtenait, cela va sans dire, à prix d'argent ou par menaces. La loi prononçait suivant la qualité des personnes. « Si un Franc a lésé un Romain, dit la loi salique, il paiera trente sous; si un Romain a lésé un Franc, il paiera soixante-deux sous. » A l'administration romaine a succédé le plus absolu désordre. Il y a cent chefs dans l'État, — tyrans sur leurs terres et brigands sur les grandes routes, — ou plutôt il n'y a plus d'État.

Partout la misère et l'ignorance. « On abandonne les lettres et les arts, s'écrie Grégoire de Tours. Toutes les sciences, tous les genres

d'instruction dépérissent. Les malheureux temps où nous vivons 1 »

L'état moral concorde avec l'état social.

Les rois donnent l'exemple de tous les crimes et de tous les vices. Leur politique, c'est le guet-apens ; leur diplomatie, c'est la trahison ; leurs finances, c'est l'exaction ; leur justice, c'est l'arbitraire; leurs mœurs privées, c'est le concubinat et la polygamie. Les chefs valent moins encore que les rois, efc nombre d'évêques ne valent pas mieux que les chefs. Papolus, évêque de Reims, se montra si oppressif que la majorité des habitants déserta le diocèse ; Fronton, évêque d'Angoulême, avait fait empoisonner son prédécesseur afin d'arriver plus vite à l'épiscopat; Cautinus s'enivrait du soir au matin. — On conçoit que cette occupation quotidienne l'empêchait de perdre son temps, comme les évêques d'Orient, en « de puériles discussions théologiques ». — Bagdégisile , Sagittarius , Droctégisile , Frodibert , d'autres prélats encore, sont cités pour leurs crimes et leurs débauches. Et ce n'est point

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une Histoire secrHe qui les accuse, c'est l'histoire publique; ce n'est point un Procope, c'est Grégoire de Tours.

Opprimée par sept colonies de pirates anglo-saxons, toujours en guerre entre elles, la Grande-Bretagne souffre les pires misères. La Germanie en est encore à l'état sauvage. Apparemment ce n'est point chez les Longobards, « plus barbares que la barbarie même j», chez les Avares ou chez les Alamans, qu'on trouverait des exemples de mœurs douces et d'administration régulière. A la vérité, les Visigoths qui occupent l'Espagne et le nord-ouest de la Gaule sont plus civilisés que les Francs. Pourtant chaque translation de pouvoir provoque des émeutes sanglantes dans le palais et dans les campSj et un roi visigoth, dont les paroles sont rapportées par Paul Orose, déplore « que ses sujets soient incapables d'obéissance aux lois, à cause de leur indisciplinable barbarie ». L'Italie trouve quelque calme sous la domination de Théodoric, roi des Ostrogoths. Mais son royaume, élevé

par la force, disparaîtra avec lui. Et quoiqu'il joue à l'empereur romain, Théodoric a les procédés de gouvernement d'un roi franc, témoin Odoacre qu'il convie à un festin pour l'y égorger de ses propres mains; il a les colères féroces d'un vrai Barbare, témoin le supplice de Boëce et de Symmaque morts sur la roue.

Quels sont donc, au vi« siècle, les héros de l'histoire? C'est Chilpéric, c'est Ghlotaire, c'est Théodoric, c'est Théodat, c'est Alboin ; ce sont encore Théodebert, Sighebert, Brunehaut, Frédégonde. Tous sont despotes, tous sont parjures, tous sont assassins.

Des royaumes de l'Occident passons à l'Empire. Constanlinople avait remplacé Rome.

C'était la capitale du monde. L'Empire, qui s'étendait des Alpes à l'Euphrate et du Danube aux déserts de l'Afrique, avait perdu de vastes territoires à louest et au nord, mais il en avait gagné au sud et à l'est.

A l'apogée de la puissance de Justinien, l'empire d'Orient comprenait soixante-quatre . gouvernements différents (éparchies) dont un des plus petits était la Sicile. Dans neuf

cent trente-cinq villes, on obéissait aux ordres de l'empereur. Alors que tous les peuples barbares vivaient dans un état quasi anarchique, l'Empire avait une organisation puissante et compliquée. Tous les services étaient centralisés, tous les fonctionnaires étaient hiérarchisés. Le gouvernement civil, séparé du commandement militaire et comprenant l'administration, la justice et les finances, appartenait aux éparques ou gouverneurs de province, qui relevaient des vicaires ou gouverneurs des diocèses, lesquels relevaient des deux Préfets des prétoires (on dirait aujourd'hui ministres de l'intérieur) résidant à Cîonstantinople. Chacun de ces magistrats avait un nombreux personnel sous ses ordres ; tel gouverneur d'une éparchîe d'Orient employait jusqu'à sept cents fonctionnaires et agents subalternes. L'effectif de l'armée comptait six cent quarante mille hommes. Les troupes stationnées dans chaque province étaient sous le commandement direct du duc ou du comte de la province. Ces généraux dépen-

daient du Maître de la Milice (ministre de la guerre). Pour les expéditions où il fallait réunir plusieurs corps d'armée, on nommait parmi les ducs ou les comtes un stratège (commandant d'armée) et quelquefois un stratélate (général en chef). Outre le Préfet des prétoires d'Orient, le Préfet des prétoires d'Occident et le Maître de la Milice, les grands officiers de la couronne étaient le Grand Chambellan, le Maître des Offices, qui dirigeait toute la maison impériale, le Questeur chargé de la rédaction des lois et décrets, le Comte des Largesses Sacrées, ou ministre des finances, le Comte du Domaine, chef des agents domaniaux. Ces différents officiers et magistrats qui portaient les titres de patrice, illustre, spectable, clarissime, perfectissime et egregius, formaient, sous la présidence de l'empereur, comme un conseil des ministres. Le préfet de Constantinople, le préfet de police, le patriarche et le commandant des gardes du palais y étaient souvent appelés.

Des institutions de la Rome républi-

^'2 TlIÉOnORA.

caine, il subsistait encore le Sénat et le Consulat.

Dans toutes les villes, il y a des écoles ; dans toutes les parties de TEmpire, les tribunaux rendent la justice d'après ces lois justinianéennes qui forment encore la base des législations modernes. Des routes entretenues à grands frais sillonnent les provinces, des relais de poste assurent la rapide transmission des dépêches gouvernementales et militaires. Des corps de troupes en station permanente, des forteresses élevées d'espace en espace, des lignes continues de fortifications protègent les frontières. Les pauvres trouvent des refuges et les malades des hôpitaux. Le commerce et l'industrie prospèrent, les arts créent un nouveau style, l'esclavage disparaît presque entièrement, les privilèges de la naissance sont inconnus, il n'y a ni castes ni fiefs, l'égalité et la liberté civiles existent pour tous.

Ainsi l'Empire contraste singulièrement avec les peuplades barbares qui l'entourent et le menacent. C'est encore le monde ro-

main, le monde cêsarien, mais christianisé.

De fait, Justinien n'est point un empereur d'Orient, un empereur grec : ce paysan slave se fait tout latin. Il réagit contre l'hellénisme de Théodose II et d'Anastase; il reconnaît la suprématie de l'évéque de Rome sur le patriarche de Constanlinople ; c'est en latin qu'il fait rédiger le Code, les Instituts, le Digeste. Il rêve la reconstitution de l'ancien empire romain, et c'est dans cette idée qu'il entreprend les guerres d'Italie, d'Orient et d'Afrique. Pour lui, le nom d'Hellène est synonyme de païen. Il persécute les Grecs et ferme les écoles d'Athènes. L'empire romain finit avec Justinien, l'empire grec ne commence qu'avec Héraclius. Justinien n'est pas un autocrator, c'est un César.

A regarder de près, il est vrai, on s'aperçoit que la grandeur du règne de Justinien tient du décor de théâtre. La prospérité de l'Empire est plus apparente que réelle. Cette administration perfectionnée profite surtout au despotisme, cette orthodoxie rigoureuse

engendre les persécutions, cette égalité n'est que la servitude pour tous, ces lois si sagement élaborées sont souvent injustement appliquées , ces magnifiques monuments épuisent le trésor, ruinent les populations qu'on accable d'impôts, détruisent l'armée qu'on ne peut plus payer. Le Consulat n'est désormais qu'un titre purement honorifique; le Sénat, réduit souvent au rôle d'un conseil municipal, n'a plus que peu de part à la conduite de l'État; le bon plaisir du souverain et de ses grands officiers se substitue à l'exercice de la justice. Les plaintes des sujets n'arrivent pas à l'empereur, les provinces souffrent, et le peuple de Constantinople se déclare content pourvu qu'il y ait des distributions de blé et des courses dans THippodrome.

Voilà ce qu'il faut dire, mais avant de condamner Byzance, il faut se rappeler la Rome des Césars. La plèbe romaine valaitelle mieux que le démos de Constantinople?

avait-elle des sentiments plus généreux?

méprisait-elle davantage le Panem et Circen-

ses? Quels étaient donc, au i*^' siècle, le pouvoir des consuls, l'autorité du Sénat, la liberté des citoyens? Le peuple de la capitale abdique dans la plus honteuse des servitudes, et les plaintes portées contre les proconsuls témoignent des souffrances des provinces. Le souverain respectait peu les formes juridiques, puisqu'il frappait par le poignard et par le poison. On ne compte guère moins de conspirations, de soulèvements tumultuaires, de meurtres d'empereurs à Rome qu'à Cîonstantinople, et ni les actes ni les mœurs des Tibère, des Caligula, des Messaline, des Néron et des Domitien ne sauraient être proposés en exemple. Ces règnes de sang et de boue, selon l'expression de Suétone, c'est pourtant ce que l'impar tiale histoire appelle le haut-empire, tandis qu'elle flétrit sous le nom de bas-empire les règnes des Justinien, des Héraclius, des Porphyrogénète, des Manuel Comnène, des Jean Zimiscès et des Constantin XIII, — ce dernier empereur grec qui, vaincu après avoir repoussé les Turcs dans quatre assauts,

s'écriait au moment de tomber mort d'un coup de cimeterre : « La ville est prise, et je vis encore 1 »

Ce qu'il faut dire aussi, c'est que ce gouvernement si corrupteur, ce peuple si cor rompu, cette administration si mauvaise, cette armée si misérable, ont fait durer l'Empire pendant plus de neuf cents ans, qu'ils ont résisté à vingt peuples, retardé de longs siècles l'invasion des Turcs, donné le* christianisme aux Slaves, la civilisation aux Arabes et à l'Occident le trésor des lettres grecques.

Au VI® siècle, le Franc, venu de Lulèce, qui se réduisait alors à la Cité et à quelques édifices épars sur la rive gauche; le GalloRomain, venu de Lyon ou d'Arles; le Goth, venu de Vérone ; le Latin, venu de Rome même, qui, saccagée par quatre invasions, dépouillée de ses plus précieuses œuvres d'art par les empereurs de Byzance, était déjà presque en ruines, et où l'on faisait communément de la chaux avec les statues mutiléas et les ornements d'architec-

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ture; tout étranger enfin qui arrivait à Gonstantinople était frappé d'étonnement et d'admiration.

Construite dans le plus beau site du monde, baignée de trois côtés par la mer, s'élevant comme un lis de marbre sur une nappe de lapis-lazuli, au milieu d'un horizon de prairies, de fleurs, d'arbres fruitiers et de collines boisées, Gonstantinople dépassait en superficie la Rome d'Auguste.

Les remparts, à assises de marbre, régnaient sur un périmètre de plus de quatre lieues, enserrant dans leur enceinte les sept collines où s'étendaient les treize quartiers de la ville. Chacune des poternes était flanquée de colonnes; les grandes portes avaient les proportions et la magnificence d'un arc de triomphe. Sur l'autre rive de la Corne d'or, on apercevait le quatorzième quartier de Constantinople : les Syques (ou Figuiers), aujourd'hui Galata. Une voie triomphale et quatre cents rues s'ouvraient dans la ville, où s'élevaient la grande basilique érigée par Constantin à la Sainte»Sage8se fAyta So^^ta,

dont on a fait Sainte-Sophie) et reconstruite après un incendie par Théodose II, les palais impériaux, les églises de Sainte- Irène, de Jean Stoudiès, de Saint-StéphaYic, de Sainte-Aquiline, et vingt autres encore, le grand Hippodrome, plusieurs amphithéâtres, cinquante portiques, huit grands thermes publics, cent cinquante bains particuliers, des fontaines monumentales, cinq greniers publics, un arsenal, de nombreux édifices pour le Sénat, les cours de justice, le trésor et les principales écoles, la Bibliothèque contenant cent vingt mille manuscrits, enfin quatre mille cinq cents palais et maisons dignes de remarque. Huit aqueducs et plusieurs sources, dont la citerne de Polyxène, d'une contenance de trois cent vingt-cinq mille mètres cubes, donnaient l'eau à profusion, et de vastes égouts souterrains, arrosés par le gros ruisseau du Lycus, desservaient toute la ville et allaient se* décharger dans la mer.

L'Augustéon et le Forum de Constantin étaient les deux principales places de Con^

210 TIlÉODOnA.

slantinople. Entouré de portiques diptères, l'Augustéon affectait la forme d'un rectangle; le milliaire d'or, grande arcade décorée de statues où aboutissaient toutes les routes de l'Empire, en occupait le centre. Un double hémicycle de portiques de marbre formait le forum de Constantin.

Au milieu, jaillissait une fontaine surmontée d'un groupe de bronze de proportion colossale, représentant Daniel et les lions. Près de la fontaine, s'élevait une colonne de porphyre de quatre-vingt-dix pieds de haut, non compris la base ni le chapiteau, où reposait une belle statue antique d'Apollon, qu'on avait baptisée du nom de Constantin.

Comme le Bruchium des Ptolémées, le Palatin des Césars, le Vatican des papes, le Sérail des sultans, le Kremlin des tsars et la Ville- Rouge des empereurs de la Chine, le palais impérial contenait dans sa vaste enceinte fortifiée, qui avait près de trois mille mètres de tour, une multitude d'édifices :

palais, églises, chapelles, bains, stades, portiques, galeries, casernes pour les gardes,

demeures princières pour les grands officiers de la couronne. Des cours dallées de marbre, des parterres de fleurs, des bois de cyprès et de citronniers, des terrasses surplombant la mer, de magnifiques bassins, des cours d'eau artificiels, de larges escaliers découverts séparaient ou reliaient les diverses parties du palais. Au sud et à l'est, les jardins descendaient en pente douce jusqu'à la Propontide et au Bosphore. Au nord, le palais de la Daphné donnait sur les jardins ainsi que le Palais-Sacré, résidence des empereurs, où se trouvait la salle octogone du trône, nommée le Chrysotriclinium. Au nord, aussi, s'élevait le palais de la Chalcé, qui développait sa façade extérieure sur la place de l'Augustéon, vis-à-vis de Sainte- Sophie A l'est, d'autres constructions se projetaient, comme un bastion avancé, entre les thermes du Zeuxippe et l'Hippodrome; c'étaient l'église de Saint-Stéphanos et le Kathisma ou palais de la Tribune. Le Kathisma se composait d'un atrium, d'un triclinium, d'un salon de repos, et enfin de

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la tribune, qui dominait THippodrome. L'autocrator assistait aux courses et se montrait au peuple sans sortir de l'enceinte de son palais. L'architecte avait disposé la tribune en vue de la commodité de l'empereur et aussi de sa sécurité. A l'Hippodrome, le peuple avait toute liberté de paroles; il prenait parfois toute liberté d'action. Une émeute, un coup de main, étaient à redouter. Mais la tribune impériale pouvait défier les assauts. La terrasse du Kathisma s'élevait de plus de dix mètres au-dessus de l'arène, et le py, sorte de terre-plein en forme de x, qui se projetait en avant de la tribune, auquel n'accédait aucun escalier et où se tenaient les gardes, formait une première ligne de défense. Si l'on jetait des pierres, l'empereur se retirait dans le triclinium, dont les portes de bronze étaient incontinent fermées, et du Kathisma il rentrait, sans courir aucun risque, dans le Palais-Sacré.

Pour l'impératrice, elle ne paraissait pas dans la loge impériale. L'étiquette de la

cour, qui déjà se modelait sur les costumes de rOrient, ne permettait pas que l'épouse du souverain se montrât au peuple dans cette circonstance profane. C'étaient des catéchuménies de l'église de Saint-Stéphanos, qui avaient vue sur l'arène, que TAugusta assistait aux courses de l'Hippodrome.

Plus vaste que le Colisée, l'Hippodrome de Constantinople était décoré avec plus de magnificence. Présentant la figure d'un fer à cheval très allongé, il se terminait à sa base par le Kathisma et divers bâtiments qui contenaient, au-dessus des écuries, les loges du patriarche, des généraux, des personnages de la cour. Sur tout le reste de la circonférence, se développaient quarante rangs de gradins de marbre,au-dessus desquels régnait un vaste promenoir orné de portiques et peuplé de statues. L'une d'elles, véritable colosse, avait le pouce gros comme un homme. La petite rivière de l'Éripe, endiguée dans un lai^e fossé, coulait tout autour de l'arène.

Ce cours d'eau servait à deux fins : il pro-

tégeait les spectateurs contre les bonds des bêtes sauvages que Ton montrait parfois dans le cirque, et il empêchait l'arène d'être envahie par les spectateurs à l'issue d'une course de chars. Une longue et étroite plateforme, nommée la spina (l'épine), s'élevait dans l'axe de l'Hippodrome, divisant l'arène en une double piste. Sur la spina se dressaient l'obélisque apporté de la Haute-Egypte par Théodose et la colonne d'airain formée de trois serpents enlacés. Cette colonne, qui portait naguère à son sommet le trépied d'or d'Apollon, avait été érigée à Delphes par les Grecs alliés en commémoration de la défaite des Perses. — C'est avec une sainte émotion que nous nous sommes approché, dans l'At-Meïdan de Constantinople, de la Colonne Serpentine, cet antique monument qui rappelle la plus utile victoire qu'ait jamais remportée la civilisation sur la barbarie et qui marque la date de l'avènement du génie grec.

Parmi les autres merveilles de Byzance, il y avait les termes du Zeuxippe. Christo-

TIIÉODORA. ai*»

dore de Coplos a consacré un poème entier à la seule description des statues prises à Rome, à Athènes, à Olympie, à Corinthe, en Asie Mineure, qu'on y avait réunies.

Toute la Grèce antique revivait là dans les marbres et dans les bronzes des grands maîtres : la religion, avec Apollon, Athènè, Zeus et la radieuse théorie des Olympiens; la légende, avec Hélène, Achille, Andromaque, Calchas, Amphiaraos; la politique et la guerre, avec Thémistocle, Périclès, Alcibiade, Alexandre; l'éloquence et l'histoire, avec Eschine, Démosthène, Hérodote, Thucydide; la poésie et la philosophie, avec Homère, Pindare, Pythagore, Platon et Aristote*.

Constantinople alliait au brillant d'une ville neuve les grands souvenirs des antiques cités. Les mosaïques, les émaux, les ivoires.

1. Sur la topographie et les monuments de Constantinople, Cf. Procope, de jEâifiCfi; Paul le Silentiaire, Sanclœ Sophiœ descripHo; Anfhologia GrœcOy I, p. 26, sq. ; Banduri, Imperium. Orientaley passim; Labarte, Le Palais de Constantinople] Paspathis, Ta pvaavTtvà 'AvdtxTofia.

les plaques d'or, les porphyres, les lazulites, les gemmes, les pierres précieuses qui forment l'éblouissante décoration des monuments bysantins, y servaient de cadre aux plus beaux chefs-d'œuvre de l'art grec.

D'autres constrastes frappaient le regard quand on détournait les yeux des édifices et des statues pour les porter sur la foule qui emplissait les rues, sénateurs drapés dans la toge antique et ducs des confins militaires portant l'ample chlamyde et la tunique de soie brochée de figures, cataphractaires tout couverts de mailles de fer et scholaires de la garde cuirassés d'or, clarissimes en lacernes à franges et à médaillons brodés, et artisans ayant encore, comme aux temps des républiques d'Athènes et de Rome, la tunique brune sans manches. Aussi peuplée que l'avait été Rome, Constantinople avait, outre son immense population indigène, une population flottante considérable.

Le monde entier affluait à Byzance. De toutes les parties de l'Empire, de l'Europe, de l'Asie, de rAfrique, accouraient les marins, les

marchands, les mercenaires, les manœuvres, les solliciteurs, les plaideurs, les curieux, les jeunes gens en quête d'engagement militaire. On voyait tous les costumes et tous les types ethniques : la longue candys du Parthe, la casaque de peaux de rats du Hérule, le sagum rayé du Goth, le burnous de poils de chameau du Numide, la chevelure flottante du Sicambre, la barbe calamistrée du Perse, la face blonde du Chérusque, le masque de bronze du Mauritanien.

C'est sur cet empire si vaste, sur cette ville si magnifique, sur ces peuples si nombreux qu'une destinée extraordinaire fit régner Théodora.

Théodora, à écouter Procope, naquit dans la loge d'un gardien de bêtes féroces de Tamphithéâlre des Verts. Son père Acacios mourut peu de temps après sa naissance, c'est-à-dire dans les dernières années du \® siècle, sous le règne d'Anastase. La femme d'Acacios devint l'épouse ou la

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maîtresse de l'homme qui avait remplacé son mari comme arctotrophe (nourrisseur d'ours). Mais, séduit par une offre d'argent, le directeur des jeux donna bientôt cet emploi à un autre individu. La pauvre femme, réduite à la misère, s'avisa d'un touchant stratagème. Un jour de courses à l'Hippodrome, elle fit entrer Théodora et ses deux autres petites dans l'arène. Voilées, la tête couverte de bandelettes comme des victimes consacrées, elles s'agenouillèrent et tendirent leurs petites mains vers les spectateurs. Les Verts ne firent que rire de ces larmes et de ces supplications, mais les Bleus en furent émus. Ils profitèrent do l'occasion pour donner une leçon d'humanité à la faction adverse. Le gardien de leur cirque venait de mourir, ils nommèrent à sa placo le beau-père des trois petites suppliantes.

La famille passa ainsi de l'amphithéâtre des Verls dans celui des Bleus ^ Ces amphithéâtres, que chaque faction

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