Procope, de BeUo Pcrsic, I, xxiv. Cf. Théopharif, p. K^ë
Hèi TfliODORA.
nous pas tous voués à la mort dès notre naissance? Ceux qui ont porté la couronne ne doivent pas survivre à sa perte. Je prie Dieu qu'on ne me voie pas un seul jour sans la pourpre. Que la lumière s'é teigne pour moi lorsqu'on cessera de me saluer du nom d'impératrice! Pour toi, Aulocrator, si tu veux fuir, tu as des trésors, le vaisseau est prêt et la mer est libre; mais crains que l'amour de la vie ne t'expose à un exil misérable et à une mort honteuse. Moi, elle me plaît, cette antique parole, que la pourpre est un beau linceul*. »
L'éloquence virile de Théodora ranime les courages et enflamme les cœurs. Bélisaire retrouve son coup d'œil de capitaine.
Les rebelles se sont enfermés dans l'Hippodrome comme en une forteresse; ce sera leur tombeau. La pourpre d'Hypatius sera le sang de ses partisans. Trois mille hommes fidèles, Hérules de Mondon et vétérans de
1. 'E(jè yap xi; xa\ iraXati; àpéorxst X^yoç; e&ç xaXov Ivxdiçiov Yj ^aitXeta sirt. Procope, de Bello Perwo., 1,24.
THéODORA, 295
Bélisaire, cernent le cirque; les uns s'emparent des issues, les autres gagnent par les escaliers intérieurs les promenoirs qui régnent au-dessus des gradins. De cette position dominante, ils criblent de flèches les partisans d'Hypatius, qui se pressent dans l'arène. Les plus hardis des rebelles tentent plusieurs fois l'assaut; ils sont chaque fois repoussés. La foule veut fuir par les vomitoriay mais ce sont autant de défilés où dix hommes en valent mille, et ils sont gardés par les Hérules de Mondon. Les premiers rangs des fuyards tombent sous les piques : une muraille de morts obstrue chaque ouverture. La multitude affolée tournoie en désordre sous la grêle des traits jusqu'à ce qu'elle soit emprisonnée, immobilisée par ses propres cadavres. Les soldats descendent dans l'arène, les épées achèvent l'œuvre des flèches. Ce combat misérable se termine par regorgement. Le sang ruisselle en torrents*.
1. Procope, de Bello Persic., I, 24 ; Malala, p. 476 ; Chronique PascKale, p. 339; Théophane, p. 158; Zonare, XI V, 6.
i9G THÉODORA.
Le carnage continua jusque très avant dans la nuit. Ivres de sang, les soldats barbares tuèrent tint qu'il resta à tuer. Les jours suivants, il fallut enterrer trente mille morts ^ De tous ceux qui étaient dans l'Hippodrome, personne n'échappa, sauf Hypatius et son frère, que les soldats eurent la cruauté d'éparçner pour les traîner aux pieds de Juslinien. « — Trois fois Auguste, s'écrièrcnt-ils on se prosternant, c'est nous qui t'avons livré les ennemis, car c'est par nos ordres qu'ils se sont réunis dans le cirque. » Justinien, qui ne tremblait plus, avait recouvré sa présence d'esprit : « — C'est bien, répondit-il avec un cruel à-propos; mais puisque vous aviez tant d'autorité sur ces hommes, vous auriez bien dû en user avant qu'ils eussent brûlé ma ville. » Et il commanda de mener au supplice les deux neveux d'Anastase^.
1. Trente mille, selon Procope; trente-cinq mille, selon Malais et la Chronique Paschale; quarante mille, selon Zonare.
2. Chronique Paschale,p.3\0,C(, Procope, de BettoPernc., I, 2\ ; Malala,p. 476; Théophane, p. 158, et Zonare XIV, 6.
En ramenant Justinien et ses officiers aux résolutions énergiques commandées par hs circonstances, Théodora avait mérité dans le conseil de l'Empire la place que peut-être elle avait usurpée jusqu'alors. Si l'on croit, sur la foi de Procope, aux hontes de sa jeunesse, du moins doit-on reconnaître que l'ancienne funambule put désormais jouir, sans la même confusion, de tout le luxe, de toutes les adulations, de tous les honneurs dévolus à une impératrice d'Orient.
298 TBÉODORA.
Et qu'étaient-ce que ces monceaux d'or, de perles et de pierreries, ce merveilleux palais de la rive d'Asie (l'Héréon) où Théodora résidait pendant l'été, ces thermes magnifiques où elle se reposait de longues heures, cette foule de suivantes et de serviteurs? Qu'étaient-ce que ces hommages des grands de l'État et des ambassadeurs étrangers, qui n'approchaient l'impératrice qu'après s'être prosternés et lui avoir baisé les pieds? Qu'étaient-ce que ces statues érigées à sa gloire, ces six villes portant son nom : Théodorias, Théodora, Théodoropolis? Qu'étaient-ce que cette cour de patrices, de sénateurs, de magistrats, cette escorte de quatre mille gardes qui accompagnèrent Théodora aux eaux chaudes de Bithynie, ces arcs de triomphe élevés sur son passage, ces palais construits pour la recevoir*? Qu'étaient-ce que ces trésors,
1. NoveUœ, Vm, XXIX; Codex, VUI, 37, 3; Procope, Hist, arcan., Vm, IX,.X, XUI, XIX, de édifie., xi, IV, vi, VII, VI, V, Malala, p. 480; Théophane, p. 161, Âgathias, V, I.
ce faste, ces apotliéoses, auprès de la puissance souveraine?
Justinien ne cachait pas qu'il s'en référait sur toute chose à l'impératrice; il le publiait même dans ses lois, où il nommait Théodora : « la révérendissime épouse que Dieu nous a donnée* ». Paul le Silentiaire, dans la dédicace du poème sur Sainte-Sophie, rappelle à Justinien que la défunte impératrice a été pour lui « une fidèle collaboratrice ' ». Procope, Évagre, Zonare, la plupart des chroniqueurs byzantins, s'accordent à dire que Théodora était non pas seulement l'épouse de Justinien, mais une impératrice souveraine, qu'elle était aussi puissante que l'empereur, sinon davantage :
elfji^ xat [taXkof ^. Des faits nombreux confirment ces témoignages, et d'ailleurs l'Em-
1. ... et hic quoqtiô parlicipem consilii sumentes eam^ quœ a deo data est nobis reverendissimcmi conjugem. (Novellay VIIÏ.)
2. "Hv Côaav èî'xeç iMtreSri (yuvepYativ. Paul le Silentiaire, Sanctœ Sophiœ description t. 461 (Édition de Du Gange).