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L'ŒILLET DE DIEU

S'en alla-t-elle comme Molière devait le faire un jour, sans prières, la nuit, entre quatre flambeaux? Cela n'est pas tout à fait à croire. Mademoiselle des Œillets avait des camarades; ses amis l'estimaient, et ses filles — car elle avait deux filles — n'eussent point permis qu'on portât sans égards, vers le champ des morts, cette mère douloureuse.

Charles Robinet, continuateur de Loret, l'auteur de la Muse historique, écrit sur cette mort, laquelle se produisit le 25 octobre 1670, ce quatrain funèbre :

Mais quoi I La scène de l'Hôtel Se voit, par un destin cruel Dont elle est toute désolée, De la des Œillets dépouillée...

L'inhumation se fit — selon Jal — en l'église de Saint- Leu-Saint-Gilles, sa paroisse, non loin des Halles et près du cul-de-sac Saint-Magloire. On ne dit pas si, de même que pour mademoiselle Béjart, décédée à deux ans de là et portée à Saint-Paul, on la plaça sous les charniers ; mais il y a tout lieu de croire que cet enterrement de la comédienne se passa avec décence et le mieux du monde.

A vrai dire, les préjugés contre les personnes de théâtre ne sévissaient point en ce temps-là dans le public, avec autant de force qu'on l'a prétendu. « Quoique la profession de comédien, écrit Chappuzeau à cette occasion, les

oblige de représenter incessamment des intrigues d'amour, de rire et de folâtrer sur le théâtre, de retour chez eux, ce ne sont plus les mêmes (i)... » C'est dire assez que le public n'était pas sans considération pour les acteurs de mérite, et que des garçons du théâtre du Pont-Neuf jouant avec Brioché aux artistes de la troupe royale, il savait apprécier la différence.

A cela près que mademoiselle des Œillets n'avait jamais ri et folâtré sur le théâtre, l'on peut dire, avec Chappuzeau, qu'elle y avait représenté constamment « les intrigues de l'amour ». Et, quelles intrigues c'étaient, traversées des fureurs de la jalousie et de la passion, que celles de ces tragédies où Pierre et Thomas Corneille, où M. Racine avaient livré le meilleur de leur génie ! Tour à tour Sophonisbe, Axiane (d'Alexandre), Hermione, Agrippine et Laodice (de Thomas Corneille), mademoiselle des Œillets avait prodigué, à tous ces ouvrages, le meilleur de son talent. Et voilà que, maintenant, malgré tous les succès, les applaudissements et les triomphes, après bien des années, elle n'était plus qu'une petite pincée de cendres !

Pauvre œillet de poète, elle avait, dans ce parterre de la tragédie française embelli de tant de fleurs rares et merveilleuses, passé elle aussi — telle madame Henriette — « comme l'herbe des champs ». Et l'on ne sait même pas si, en ce grand jour de son départ, ses premiers, ses anciens amis, MM. Pierre et Thomas Corneille, si l'abbé de Pure étaient dans le cortège ! L'histoire n'a point noté non plus si — de même que pour la du Parc — Racine, «à demi trépassé» (Robinet), suivait derrière le cercueil ! Robinet écrit que les obsèques se firent « le jour qu'on fait des saints la fête universelle », c'est-à-dire le dimanche Ier novembre 1670.

De Saint-Sauveur à Saint- Josse, de Sainte-Opportune

(1) Chappuzeau, Le Théâtre-Français : de la conduite des comédiens.

MADEMOISELLE DES ŒILLETS. 6l

à Saint- Julien-des-Ménétriers ce n'étaient partout, en ce jour funèbre, que plaintes des pénitents, lamento des cloches, chants de requiem ; et, dans tout ce concert, mademoiselle des Œillets, pas plus lourde à porter qu'un enfant, au pas lent de deux chevaux, s'en allait, sous le reflet d'un soleil pâle d'hiver, vers le caveau froid de Saint-Leu-Saint-Gilles.

La royale troupe éplorée, Dimanche accompagna son corps Jusqu'en son gîte chez les morts,

relate Robinet dans sa Gazette. Cela laisse assez entendre qu'il y avait là Poisson, La Fleur, Brécourt, du côté de messieurs de l'Hôtel ; et, du côté de mesdames : mesdemoiselles Beauchâteau, d'Ennebaut,. Beauval, peut-être bien aussi, par pitié, la Champmeslé! Et, graves, vêtus de noir, se couvrant la bouche de leurs gants pour ne point qu'on les entendît gémir et pleurer : M. le chevalier de Nantouillet, Boileau-Despréaux, voire Antoine Furetière.

Parmi le concours du petit peuple, le mouvement de la rue, les psaumes des dévots, la dépouille de la des Œillets pénétra dans Saint-Leu-Saint-Gilles. Bientôt, cette femme exquise, fêtée, célèbre, dont le nom avait 'été sur toutes les lèvres, qu'avaient applaudie le roi, la reine et les princes, se trouva confondue avec tous les morts qu'on fêtait dans ce saint jour. Et c'était comme si beaucoup de ceux qui suivaient, parmi ces hommes et ces femmes de théâtre, eussent — chantant le Dies irœ — mené là quelque chose de leur talent, conduit un peu de leur amour.

Mais, suivant la dépouille fragile de la des Œillets, il n'y avait pas — ce jour-là — que des auteurs, des comédiens et des comédiennes. Il y avait aussi ses filles. La mort si chrétienne de leur mère avait produit sur elles l'impression d'un miracle. A dater de ce jour, elles n'eurent, l'une et l'autre, d'autre pensée au monde que

Dieu, d'autre désir que le cloître. Leur mère, l'actrice des Œillets, avait orgueilleusement porté sur le théâtre le costume de Sophonisbe, le manteau d'Agrippine et l'habit d'Hermione ; mais, c'était sous le voile des ordres qu'aspiraient à vivre ces sœurs religieuses. La preuve de cette résolution éclate tout entière dans une lettre qu'à six années de là, madame de Sévigné adressait, de Paris, à sa fille, madame de Grignan, et dans laquelle cette grande dame, après avoir loué les Essais de Nicole, en arrive à écrire, à propos de dévotion : «... Il est vrai que la Grâce est bien triomphante en ces deux filles de la des Œillets : il faut qu'elles aient été bien appelées (i)... »

Cet « appel », c'était celui que, du fond d'un monde meilleur et sans passion, mademoiselle des Œillets avait adressé à ses deux filles. Son image, reflétée désormais à travers la leur, ne semblait plus rien garder des formes du théâtre ; elle avait dépouillé toute mondanité, tout aspect frivole ; et le prestige exquis des beaux vers, la séduction de la tendresse, l'amour des sens ne l'animaient plus. Seulement, dans le cœur si chaste et si pur de ses filles, elle éclatait et rayonnait ainsi — sur le pré d'azur d'un vitrail — qu'un œillet de Dieu, un œillet céleste.

(i) Lettre du mercredi 22 avril 1676.

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