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L AGREABLE EN BEAUTE

La première représentation de Britannicus n'eut, à quelque dix mois de là — le vendredi 13 décembre 1669 — pas le même bonheur que celle d'Andromaque. D'abord cette date du vendredi 13 était fatidique, et puis, la concurrence d'un pendu ou plutôt d'un roué lui causa bien du tort. La raison n'en fut pas seulement que ce roué était gentilhomme, mais aussi que les machinations auxquelles il s'était livré contre M. d'Aulnoy, mari de madame d'Aulnoy, l'auteur de. l'Oiseau bleu, avaient occupé longtemps l'esprit public.

Ce gentilhomme s'appelait M. de Courboyer. L'arrêt du Châtelet le condamnait à périr en Grève ; il va de soi que c'était là, aux yeux de bien des gens, un spectacle à passer celui de l'Hôtel de Bourgogne ; et, comme l'exécution de M. de Courboyer et la première représentation de la tragédie de M. Racine avaient lieu à peu près le même jour et à la même heure, il en résulta une confusion pénible pour les comédiens. Ce n'étaient plus en effet Brécourt, la des Œillets ou la d'Ennebaut qu'on entendait applaudir dans cette sorte de copie des passions qu'est le théâtre ; mais, ce que la foule voulait connaître, c'était la passion même : c'est-à-dire un homme qui va mourir, et cet autre homme, le bourreau, dans la vérité et dans l'horreur de sa fonction.

Le bourreau, ce jour-là, dans son vrai rôle, fit la nique à Floridor dans celui de Néron ; et c'est Boursault, dans sa nouvelle précieuse d'Artémise et Poliante, qui veut bien nous dire que le théâtre de la Grève détourna, dans cette circonstance, des tréteaux de l'Hôtel de Bourgogne, tout ce que la rue Saint-Denis compte de marchands, le Pont

Neuf d'oisifs, et le Marrais de beau monde. Ce n'était partout, en effet, en ces trois points de Paris où sévissaient plus qu'en aucun autre le négoce, la malice et l'élégance, qu'une cohue de personnes tenant beaucoup par elles-mêmes à voir la tête que ferait M. de Courboyer avant de mourir.

Les carrosses des spectateurs, venus de ces quartiers à destination de la rue Mauconseil, ne pouvaient plus — dans cette foule — qu'avancer avec toutes sortes de peines. Et ce n'étaient partout, sur la voie publique, malgré le temps d'hiver, que marchands d'orviétan, montreurs de singes, vendeurs d'oubliés, de limonade, et jusqu'à des polissons grimpant sur les marchepieds et tirant la langue, tant, sans doute, pour se moquer des gens que pour contrefaire la grimace du condamné.

M. Boursault avait bien trop de finesse pour donner, en un pareil jour, la préférence au pendu sur le poète. Il était de ceux pour qui la première représentation d'une œuvre de M. Racine devenait un événement ; et, comme il était lui-même homme de comédie, nourri d'Ésope, d'esprit vif et même galant, « au risque d'avoir l'honneur d'être étouffé par la foule », il fut assez heureux pour forcer l'accès du théâtre. Il n'y fut pas plutôt qu'avec son instinct, à certains chuchotis, frissonnements et bruits sourds partis des points différents de la salle, il démêla bien vite qu'il y avait de la cabale dans l'air. D'abord la présence de M. Corneille, qu'il « aperçut tout seul dans une loge », lui donna à penser.

Encore qu'il fût homme fruste, paisible et tout débonnaire, il n'était pas possible que l'auteur de Sophonisbe fût venu là seulement pour applaudir. Il y avait, on s'en souvient, entre M. Racine et lui, un peu plus qu'un différend de théâtre. Le souvenir de mademoiselle du Parc était toujours présent à la mémoire du Normand, et le fait que cette actrice, malgré sa jeunesse, la force de son talent et l'éclat de sa beauté, fût morte dans l'année

même n'empêchait pas M. Corneille de conserver du ressentiment contre l'homme, triomphant et jeune, qui la lui avait prise ; et les « oh ! » et les « ah ! », toutes les sortes de mouvements auxquels se livrait ce spectateur considérable, aux passages de l'œuvre qui lui déplaisaient — et Dieu et Melpomène savent seuls s'ils étaient nombreux ! — ne trahissaient que trop la rancune et le dépit du vieil et vénéré poète.

Furetière, le chevalier de Nantouillet et les autres amis de l'auteur s'efforçaient bien, par le bruit qu'ils menaient en faveur de Britannicus, d'apporter un certain désarroi chez les fâcheux ; et, pour M. Despréaux, « admirateur de tous les nobles vers de M. Racine », Boursault nous dit bien qu'il « fit tout ce qu'un véritable ami peut faire pour contribuer au succès de son ouvrage ». Pourtant, cet appui si chaleureux, la faveur dont jouissait dans le public le nom de Racine, les déclarations même de Boursault affirmant qu'il y a, dans cette tragédie, « d'aussi beaux vers qu'on en puisse faire », ne désarmèrent pas les cabaleurs.

Beaucoup allaient partout, se donnant le ridicule de juger. C'était surtout dans Tacite que M. Racine avait emprunté les traits principaux de ses personnages. Mais, les spectateurs — et M. Corneille d'abord — se moquaient bien de cette fidélité de l'auteur à Tacite ! Ils déclaraient tout cela outré, plein d'enflure, insupportable à la scène, et soutinrent que c'était une gageure, dans un temps où le bourreau donnait la mort à M. de Courboyer, d'apitoyer — par de petits moyens — sur celle de Britannicus ; enfin, autant de sottises que de mots, moins de jugement que de critique et la partialité la plus évidente.

M. Racine, à ce moment difficile, sentit que le public, son fidèle et puissant public, n'était pas dans la salle et que c'était devant des ennemis — non des spectateurs — que jouaient les comédiens. Dans une extrémité aussi pénible, le poète éprouva du moins, comme un capitaine

qui va perdre la bataille, la consolation de sentir que sa troupe, c'est-à-dire ses interprètes, fidèles à sa fortune, se maintenaient jusqu'au bout dans leur rôle et, malgré tout le bruit, le tumulte et les quolibets, ne se démentaient pas un moment de bien jouer.

Quoi qu'aient insinué les malveillants, il n'était pas dans les moyens de M. Corneille de nuire tout un soir à une personne pour laquelle il avait eu de la gratitude et gardait de l'intérêt. En reconnaissance de ce que mademoiselle des Œillets avait été Sophonisbe, la reine Viriate et quelques autres héroïnes de son -théâtre, ce grand homme, vers le milieu de la représentation, apporta quelque tempérament à son humeur. La pièce se releva — de ce fait — un peu vers la fin, et M. Racine s'en montra si touché qu'il n'est pas d'amitié dont il ne témoignât dès lors pour la des Œillets.

Cette pauvre fille vécut là quelques divines heures. On peut dire que, malgré la brûlure de sa poitrine, la fièvre du mal qui l'épuisait, d'un bout à l'autre de l'ouvrage, inspirée, soutenue par ce regain de douceur et de bonté, elle fut admirable. Au reste, Boursault, qui l'a vue, le proclame hautement : « La des Œillets, qui ouvre la scène en qualité de mère de Néron, et qui a coutume de charmer tous ceux devant qui elle paraît, fait mieux qu'elle n'a jamais fait jusqu'à présent (i). » Et cela était si juste, cette perfection était accomplie à un point tel qu'ému lui-même par la grandeur d'un tel effort, Racine (contrairement à ce qu'il avait accoutumé de faire du vivant de la du Parc) ne voulut pas, d'un moment, laisser la comédienne.

L'empressement dont il témoigna dans cette circonstance, la douceur de sa voix, la caresse même de son regard communiquèrent une sorte de puissance et de jeunesse nouvelle à la des Œillets. Il faut dire que, malgré

Xi) Boursault : Artémise et Poliante, nouvelle (Paris, iô^o).

des souffrances qu'elle eut la volonté de faire taire pour n'être plus entièrement qu'à son rôle, cette rare comédienne soutint jusqu'au bout le personnage si tragique d'Agrippine.

Boursault ajoute que la représentation ne finit qu'à « sept heures sonnées » ; mais il ne parle apparemment que de celle de Britannicus, car, pour celle de la reconnaissance et de la tendresse, entre le poète et son interprète, elle durait encore qu'il y avait longtemps que M. de Courboyer, sur un autre théâtre, avait été mis en état d'être pendu...

«Agrippine, a dit quelqu'un (M. Lemaître), est une femme belle et encore jeune. » Et ce fut là le miracle de la des Œillets, durant une saison, de donner au public — par son art et par son amour — l'illusion qu'elle était toujours, malgré les années, l'actrice la plus capable d'animer la figure de cette héroïne. « C'est elle que je me suis surtout efforcé de bien exprimer (i) », écrit Racine, de la mère de Néron. Mais, cette expression n'eût jamais pu prendre corps au théâtre ; elle ne se fût jamais réalisée avec grandeur si mademoiselle des Œillets n'eût prêté, à cette création, quelque chosede l'ardeur qui la consumait. Cette ardeur, à vrai dire, ne tenait pas tant à l'âme qu'au corps et, pour peu qu'on examinât un peu la des Œillets, l'on voyait bien que cette pauvre comédienne, comme un astre qui va s'éteindre, jetait là ses derniers feux.

En vain, MM. Boileau, Furetière et de Nantouillet, M. Racine lui-même conseillèrent-ils à la veuve de Nicolas Devintz de se rendre aux eaux de Forges, de quitter, pour une saison, l'Hôtel de Bourgogne : il n'y avait rien qui pût éloigner cette actrice d'un métier qu'elle aimait, d'une scène pour laquelle elle était faite et d'un rôle qu'elle avait créé.

Cet excès de travail, ce dévouement tout exclusif

(i) Britannicus, seconde préface.

envers un art qu'elle adorait ne furent pas suffisants à dominer cette nature volontaire. Il fallut encore, pour achever d'abattre une résistance qui semblait vouloir grandir avec le mal, autre chose que le mal même ; et c'est bien ce que donne à penser M. Anatole France quand, dans sa Vie de Racine, il écrit qu' « à la rentrée de Pâques 1670, une comédienne qui n'était à Paris que depuis un an, et qui venait d'être engagée à l'Hôtel de Bourgogne, doubla — dans le rôle d'Hermione — la des Œillets malade et près de sa fin. C'était Marie Desmares, femme du comédien Champmeslé. »

Par un effort de résistance qui n'appartient qu'aux grandes âmes et par un défi même à la douleur, mademoiselle des Œillets, que son mal tenait depuis peu de temps éloignée de la scène de la rue Mauconseil, voulut se donner le plaisir amer de venir assister à la répétition — par une autre comédienne — de ce rôle d'Hermione dans lequel elle avait si souvent triomphé. Il faut dire toutefois que, durant la semaine sainte de 1670, son état avait empiré encore. Le jour de la reprise d'Andromaque, quand elle parvint au seuil du théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, il fallut pour ainsi dire que ses camarades, émus de sa faiblesse, la reçussent dans leurs bras et la conduisissent dans une loge où ils retendirent ; mais, aux mains de Floridor, de la d'Ennebaut et de M. de la Fleur, c'était déjà un fardeau léger que la pauvre malade !

Seuls, les grands et beaux yeux, pleins de fièvre et d'exaltation, étincelaient encore comme si tout ce qui restait de vie dans ce corps souffrant se fût concentré dans le regard ; mais, pour l'œillet de la bouche, les œillets des joues, le mal en avait fané la jeunesse, éteint les couleurs ! Des longues manches de marli, sortaient encore les mains, mais ces mains étaient d'une maigreur à ne pas croire ; et pour le corps il en était de même, si bien qu'il apparut, aux yeux de beaucoup de ceux qui la

reconnurent, que c'était moins la des Œillets que l'ombre même de celle-ci qui apparaissait dans cette maison pour venir assister au succès d'une rivale.

A vrai dire, il n'était pas de bruit qu'on ne fît autour de la Desmares. Le fils de Jean Racine a écrit, plus tard, comme pour excuser la passion de son père pour la Champmeslé, que « cette femme n'était point née actrice. La nature ne lui avait donné que la beauté, la voix et la mémoire ». Mais, ne sont-ce pas là justement des qualités de séduction à toucher les plus difficiles? La du Parc n'avait pas régné, sur le théâtre et sur les cœurs, par d'autres moyens que ceux-là. Quand mademoiselle Desmares, conduite par son benêt de mari, le comédien Champmeslé, fit son entrée à Paris, à peu près avec autant de pittoresque que les comédiens du Roman comique dans la ville du Mans, les plus petits habitués de l'Hôtel connaissaient déjà que la nouvelle venue possédait ces dons de la voix, de la mémoire et de la beauté avoués, un peu plus tard, par Racine le fils ; et, comme c'est une chose mobile qu'un public, que les sentiments en sont prompts et changeants, la curiosité toujours en éveil, le goût et les préférences d'une humeur fantasque, il n'était pas de fête que le parterre ne se préparât à faire à la Champmeslé.

Certes, Racine éprouvait bien quelque appréhension. De M. Despréaux à M. Furetière, et de Brossette à Robinet, accourus pour l'assister dans les soins que nécessitait cette reprise, le poète allait, disant que c'était son malheur que mademoiselle du Parc fût morte et mademoiselle des Œillets malade. Aucune autre comédienne ne se pouvait, selon lui, trouver dans la ville, pas plus au théâtre de la rue Guénégaud qu'à celui de l'Hôtel, qui fût en état d'égaler la séduction de la première dans Andromaque, d'atteindre à la puissance et la sensibilité de la seconde dans le rôle d'Hermione. MM. Furetière et de Nantouillet étaient venus redire, un moment avant

que le spectacle commençât, ces propos à la des Œillets; et c'était une sorte de joie fébrile, de plaisir maladif et cruel que la pauvre femme se donnait à elle-même, évoquant le jour si lointain de Versailles où le succès de son jeu l'obligea de reparaître, pour remercier le roi et les princes, jusqu'à deux et même trois fois sur le théâtre...

Cependant, dans la salle de la rue Mauconseil, l'on entendait comme un brouhaha ; l'on devinait, cette fois, aux mouvements du parterre, les dispositions d'un public acquis par avance au spectacle. Il n'y avait pas, il est vrai, en ce jour de printemps, de gentilhomme à voir pendre et rouer en Grève, et c'était quelque chose de plus plaisant à considérer que le minois piquant et joli de la Desmares !

Madame de Se vigne devait avouer, en un jour d'humeur contre la comédienne, que Desmares était « laide de près » ; et la belle Ninon, en un moment de jalousie, que mademoiselle de Champmeslé avait la peau du plus beau « brun du monde ». Mais, il faut dire que madame de Sévigné était la mère du marquis de Sévigné, Ninon de Lenclos sa maîtresse, et que l'une et l'autre enrageaient de dépit à la pensée que la nouvelle Hermione leur avait proprement enlevé, à l'une son fils, à l'autre son amant.

Sans doute, en ce jour de la reprise d'Androniaque, le galant marquis ne se trouvait pas avoir avancé aussi bien ses affaires. Et ce garçon au « cœur de citrouille », comme disait méchamment Ninon, en était encore à compter les baisers sur le bout des doigts qu'il venait, jusque sur le théâtre, dérober à son idole. Pour celle-ci, bien qu'elle n'eût pas atteint encore au succès auquel elle devait prétendre plus tard, elle exerçait déjà une espèce d'empire. C'était une mutine, une coquette, la «jeune merveille», la « petite Chimène », disait d'elle, avec moquerie, madame de Sévigné ; et, pour le marquis de ce nom, il avait l'esprit si féru de la Desmares qu'il n'y eut pas — ce jour-là — d'éclat qu'il ne fît dans la

salle pour bien disposer les uns et les autres en faveur de la Champmeslé. A cet effet, il voulut prendre place sur le théâtre. Il y avait là tout le « bel air », c'est-à-dire des muguets comme lui, tous en feutres à plumes, rhingraves, manteaux de soie et de satin, l'épée au côté et ceintures de couleur comme des mousquetaires. Racine, à cette vue, pesta bien un peu ; car, ce sont encore des fâcheux que des amis qui font du bruit ! Mais, à tout prendre, cela valait mieux que des gens menant la cabale, poussant des « oh ! » et des « ah ! » comme M. Corneille, ou, comme M. Boursault, venant, jusque dans la coulisse, mêler — au récit des acteurs — celui du bourreau pendant et rouant un homme !

Enfin, comme à l'ordinaire, Baptiste acheva de moucher les mèches, un autre de planter le décor ; celui-ci représentait toujours ce palais de Pyrrhus et ce lointain de la mer avec des vaisseaux que connaissait si bien la des Œillets, et sur le fond duquel cette comédienne s'était si souvent montrée dans son personnage. Au moment où Floridor parut, offrant, sur cette toile peinte, en un costume assez éclatant, la figure de Pyrrhus, il s'établit une manière de silence ; mais ce silence — déjà tout solennel — se fit plus recueilli à l'entrée de la Desmares. Si le bonhomme d'abbé de Pure eût été là — et sans doute qu'il y était ! — il se fût rappelé, en voyant marcher, se plaindre et déclamer cette actrice aux gestes pleins de mesure, au ton de voix si doux et qui tirait les larmes, du jardin des œillets où, jadis, près de Rouen, il aimait à se rendre avec M. Corneille ; et, sans doute qu'il eût trouvé que c'était là la Princesse aimable, ou cette autre espèce encore de ces fleurs: l'Agréable en beauté, cette rare comédienne dont le talent ne cessait, même aux endroits tragiques, de montrer comme un air de grâce.

Au bout d'un acte ou deux, l'auditoire, séduit par le jeu, la voix et l'exaltation que la Desmares apportait à tenir son rôle, éclata en applaudissements ; mais, où

cette manière de triomphe approcha du délire, ce fut vers la fin, quand la fille d'Hélène — se portant vers Oreste — lui déclare avec l'accent du courroux :

... tu me fais horreur.

Barbare, qu'as-tu fait? Avec quelle furie As-tu tranché le cours d'une si belle vie?...

De toutes les parties du théâtre, il s'éleva un murmure de louanges. M. de Sévigné ne se tenait plus d'aise, et le bruit qu'il fit en frappant dans ses mains, provoqua tant d'approbation que le public entier, soulevé de joie admirative, se dressa pour mêler ses bravos aux siens. Le succès de la Desmares était le plus grand auquel pût aspirer une débutante ; ce succès avait même quelque chose de si magnifique et de si complet qu'il semblait que ce fût déjà comme dans cette lettre de La Fontaine où le fabuliste écrit à la comédienne que tout est « au roi de France et à mademoiselle de Champmeslé ».

Du fond de sa loge, cependant, mademoiselle des Œillets, étendue dans le mal et dans la souffrance, avait tout vu, tout entendu et tout compris. Pareille à une reine à qui le peuple farouche ose arracher le diadème, elle avait assisté à cette sorte de sacre que le public, son public favori de l'Hôtel de Bourgogne, venait de donner à la Desmares. Alors, ce fut comme si la vie, tout à coup, eût commencé de s'en aller d'elle. Défaillante aux bras de ceux qui l'emmenaient hors du théâtre, elle comprit, à cette heure déchirante, que c'en était fait de son talent, de sa réputation, de sa vie même. Avec un accent de douleur à toucher les moins sensibles, elle eut — au moment de se séparer de ses amis — un mot triste et doux, un mot qu'a recueilli la légende : « Il n'y a plus de des Œillets ! », et ce mot même était si vrai, cette plainte avait tant de raison, qu'il n'y avait pas, tandis que péniblement elle montait dans sa chaise, jusqu'aux valets

picards, aux garçons des boutiques et aux gamins des rues qui ne sussent déjà ce que c'était que la Desmares et qui ne fissent une sorte de gloire à son nom.

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