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ARMANDE BÉJARD

En même temps, au milieu de vingt jets d'eau naturels, s'ouvrit cette coquille que tout le monde a vue ; et l'agréable naïade qui parut dedans s'avança au bord du théâtre.

Molière.

Les Fâcheux (Avertissement).

C'était dans cette fête donnée à Vaux pour le roi par M. Fouquet. Le théâtre où devait se jouer la comédie, paré de feuillage, éclairé de cent flambeaux, était dressé au bas de l'allée des Sapins ; et l'on peut penser que c'était du côté de ce Carré d'eau où M. de La Fontaine, en se penchant un peu, aperçut une fois un saumon et un esturgeon qui, jouant de leurs nageoires dans les profondeurs, lui faisaient des signes.

Ces poissons singuliers, venus de l'Océan jusque-là, par le cours de la Seine et celui* de l'Anqueuil, n'étaient autres — n'est-ce pas eux qui l'avouèrent? — que des « ambassadeurs envoyés à M. Fouquet par le dieu Neptune pour lui offrir, de sa part, tous les trésors de l'empire maritime, des morceaux pétrifiés, du corail de toutes sortes, des conques ».

De ces conques, il en était une, vraiment belle et vaste, miroitante, nacrée, plutôt coquille que conque, dont il fut fait usage dans le Divertissement préparé par Molière. A ce Divertissement prenaient part, au lever de la toile, des rochers, des termes et plusieurs jets d'eau. C'est au milieu de ces témoins muets de la nature que Molière

parut, au début tout à fait ; mais il n'avait pas dit deux mots que le machiniste Torelli, qui avait préparé le sortilège, actionna tout le théâtre. Aussitôt

Parut un rocher si bien fait Qu'on le crut rocher en effet.

Les hautbois, fifres et violons ne manquèrent pas d'attaquer pendant ce temps-là ; ils jouèrent des airs champêtres s'accordant à merveille au frisson des feuillages et à celui des eaux. D'abord c'était une sourdine, une caresse, arpège ou pizzicato, quelque chose comme un tremblement ou un murmure ; puis, ce murmure allait grandissant et cela semblait préluder à tout un éveil des éléments.

Il y eut une surprise, du côté du roi, des princes, marquis, maréchaux et dames à considérer que ce mouvement impulsif se propageait, à l'aide d'un mécanisme qu'on ne saisissait pas, à tous les plans du théâtre. Celuici, par l'effet occulte des ressorts, manifesta bientôt une agitation assez semblable à celle qui dut précéder la naissance du monde. C'était comme si les arbres eussent pris forme, que la terre se fût ouverte et les eaux dégagées du limon. Rien ne peut être comparé à ce spectacle si ingénieux ; mais, ce qui acheva de surprendre, ce fut le jeu du Rocher. Du roc qu'il était, insensible, moussu, sorti du chaos, une coquille marine naissait peu à peu. Il n'y avait pas à douter que cette coquille fût celle amenée de l'Océan par l'esturgeon et par le saumon à qui le poète avait parlé au bord du Carré d'eau. On l'eût pu aisément reconnaître à sa forme évasée, gracile, ample et comme voluptueuse ; mais, ce que l'on n'eût pu supposer jamais, c'était la surprise que cette coquille gardait aux yeux du public.

A peine fut-elle apparue, en effet, que ses valves s'ouvrirent comme des lèvres ; ses parois nacrées brillèrent

sous les lustres et voilà que, du fond de ce mystère exquis, diapré, rose et secret de la coquille, une nymphe jaillit.

D'abord, on ne vit d'elle que son corps. Il était souple, harmonieux, divers. Il se ployait à tous les pas, prenait tous les contours. On le voyait onduler puis frissonner, enfin tourner et baller, tantôt avec langueur, tantôt avec pétulance. De cette sorte on eût dit qu'au moyen d'un rythme, il marquait la naissance de la vie ; et, c'est bien en effet ainsi que la vie dut naître à l'aurore du monde. Alors tout n'était que joie, espérance, plaisir. Le jeu de cette nymphe trahissait ces splendeurs, il disait, cette quiétude, il affirmait l'étonnement ingénu d'Eve. Ellemême n'était point autre chose, dans ce poème, qu'une Eve éveillée, fraîche et surprise.

Bientôt on sut son nom et qu'elle était de la troupe de Molière. On l'appelait la Béjart, non Madeleine ou Béjart l'aînée, mais Armande, une cadette, une parente de l'autre. N'ayant pas seize ans, elle touchait encore à l'enfance, et c'est bien ce que ses bras trahissaient, ses seins petits et fermes, son pas mal assuré, son tremblement et sa rougeur. Il s'en fallut de peu, tant elle avait de charme, qu'on l'applaudît avant que de l'avoir entendue. D'aucuns pensaient, à la considérer : « C'est une chose qu'un poète et une autre qu'une belle fille ; mais tout deux s'entendent quand la fille est belle et le garçon heureux... » Et Molière allait, d'un portant à l'autre ; il se tenait près du théâtre ; son souffle était oppressé, ses mains étaient brûlantes; ses pensées, sous son front, frappaient plus haut que les tambours et les fifres. Au milieu d'Alcidor, d'Orante et de Filinte, ces Fâcheux de sa façon, il était un fâcheux aussi ; et, les joueurs de mail du premier ballet qui — déjà — s'apprêtaient pour l'entrée, attendaient, sans qu'il daignât ni voir ni entendre, les conseils qu'il allait consentir à leur donner. Mais son cœur — ah ! son cœur... — comme il battait à ce moment la chamade et ne pesait pas plus, dans cette soudaine

tourmente, que ces pommes des pins que les écureuil de M. Fouquet, là-haut, dans les arbres, grignotaient à la lueur des lustres.

Il fallut bien pourtant que Mlle Béjart dît ce compliment adressé au roi et dont M. Pellisson était l'auteur. Elle y mit tout ce qui convenait à son âge et aux circonstances ; c'est-à-dire du respect, de la pudeur et beaucoup d'agrément. Au hochement des têtes, choc des épées, frissons de la soie et du satin montant çà et là du parterre, on avait le sentiment que ce public de princes était satisfait ; mais, il le fut bien davantage encore, au moment que Mlle Béjart, dans sa robe d'écaillés frissonnante, sous ses cheveux emmêlés de fleurs et sa ceinture de roses, eut commandé, au nom du roi :

Ces termes marcheront et, si Louis l'ordonne, Ces arbres parleront mieux que ceux de Dodone. Hôtesses de leurs troncs, moindres divinités, C'est Louis qui le veut, sortez, nymphes, sortez !

« C'est, a dit La Fontaine, mêlé à cette foule choisie et stupéfaite de tant de gloire, une fort plaisante chose que de voir accoucher un terme et danser l'enfant en venant au monde. » C'est pourtant ce qu'il advint. Il n'y eut pas, à ce commandement de la jeune nymphe, un arbre ou un rocher qui ne livrât aussitôt passage à un satyre, une dryade ou un faune. Ces singuliers êtres agitaient des thyrses et frappaient du talon ; les uns barbouillés de lie et les autres de roses, ils figuraient, en quelque manière, l'ivresse et la joie du printemps, le bonheur de l'été. Mlle Béjart était au milieu d'eux et semblait la fée qui ordonnait tout.

Eraste-Molière, encore qu'un peu troublé, était bien content d'elle. Si gracieuse, si jeune, Armande avait été son élève ; désormais ne serait-elle pas mieux encore : son espoir, sa vie, un peu son œuvre, et, de toutes les figures qu'il avait créées, la plus belle et la plus frémissa . ?

Ah ! que cette pièce des Fâcheux, dont cependant il était l'auteur, avec tous ses intermèdes, divertissements et jeux lui parut longue! Il lui semblait, tant il avait hâte de voir et de presser la belle nymphe, que jamais elle ne serait au bout de finir. Cette fin vint pourtant, précédée du ballet avec les bergers, bergères, les Suisses et les masques. Tout cela s'acheva dans le temps qu'on avait commencé le feu d'artifice. Alors le ciel ne fut plus qu'étoiles, soleils et fusées.

Ces fusées, rayonnantes, emplissaient l'espace au-dessus du théâtre. Mais Molière ne les voyait pas. Dans le brouhaha du départ, le long des canaux et des routes, il n'aperçut ni les nefs, ni les carrosses, et se retirant dans le triomphe, ni le roi, ni les mousquetaires ; mais seulement cette nymphe, qui était Armande et avait seize ans, occupait sa vue. Semblable à celle de Coysevox, il la voyait près du Carré d'eau, penchée sur la source, allongée sur la mousse, et, si souple, si fine, sa coquille près d'elle, qu'on eût dit dans la nuit, parmi les joncs et les iris, la Vénus marine. Et lui, vers cette Vénus, comme s'il eût été à la cérémonie, allait tout en mesure, un pas l'un devant l'autre, avec précaution. A ses façons timides, à son geste craintif et retenu, on eût dit que c'était un présent qu'il venait offrir ; mais, à ce moment même, il n'en avait pas d'autre, entre les mains, que son cœur.

Mue DE LA FORCE

... Celle que Vénus Gratifiait de maints beaux dons...

La Fontaine.

(Au Prince de Conti, sur Miie de La Force.)

Madame d'Aulnoy, qui enchanta le monde avec ses histoires de féerie, n'écrivit pas mieux qu'elle, ni d'une plume plus vive et originale. Cette conteuse, aussi pétulante et vivante que l'autre, composa un poème, dédié à la princesse de Conti, intitulé Château en Espagne. Et dans ce château, il y avait toutes sortes de lutins, de gnomes et de fées qui demeuraient, se livrant à des maléfices. MUe de La Force était là comme chez elle et, en réalité, elle était fée.

Elle était fée, non seulement par les contes qu'elle faisait et dans lesquels s'accomplissent des métamorphoses singulières comme de princesses en fleurs, d'amants en arbres et de petites noisettes en palais et en nefs; mais encore, elle était fée par elle-même, par sa nature vive, encline au plaisir, par son goût de l'amour et des aventures. Charles Perrault, le vieux maître, avait farci sa tête et nourri son imagination ; mais Vénus la belle avait pétri son cœur et, pour son corps, c'était un singulier chef-d'œuvre, non rigide et froid comme statue, mais animé, vivant, tout ivre et impatient d'aimer et d'être aimé.

Dans une société où il semblait que l'Amour, ainsi que dans YAstrée, fût toute fin et aboutissement, Mlle Charlotte-Rose de Caumont de La Force exerça une domination à laquelle l'avaient préparée ses talents. Elle fascinait encore plus qu'elle n'aimait et Tonne sut" jamais bien si cela ne tenait pas aux pratiques que les fées enseignent, plus encore qu'à tout ce qu'apprend Cupidon. Le fait est que, pour tout ce qui est de dominer les amants, les ensorceler et les convaincre, personne, là-dessus, ne passa La Force. Elle avait, à ce propos, plus de ruses en sa tête qu'il n'est de flèches au carquois du petit dieu : dans l'idée de mener à bien le dessein qu'elle avait conçu à l'endroit d'un homme, il n'est pas de malice à laquelle elle n'eût recours. Le jeune M. de Briou, qui avait vingt-cinq ans, était riche, beau, et était éperdûment tombé amoureux d'elle, l'éprouva un jour d'une façon aussi voluptueuse qu'imprévue. Il faut, pour l'entendement de cette histoire, connaître que le vieux président de Briou, homme autoritaire et de morgue bourgeoise, craignant que cette, passion ne finît en mariage, avait fait étroitement renfermer son fils; mais — n'est-ce pas? — il n'est rien que ne peuvent les fées, surtout quand, comme chez Mlle de La Force, elles prennent l'apparence d'une dame amoureuse. Et comme cette dame c'était elle, et qu'elle était en état de tout entreprendre pour revenir en la possession de cet amant sans pareil, voilà (d'après la plaisante princesse Palatine) ce qu'elle imagina : « La Force, écrit la princesse, qui a l'esprit inventif, gagna un musicien ambulant qui accompagne des ours dansants, et fit dire à son amant qu'il n'avait qu'à demander à voir danser les ours dans sa cour, et qu'elle viendrait cachée dans une peau de ces animaux. S'étant fait coudre, en effet, dans une peau d'ours, elle se fit conduire chez M. de Briou, dansa comme

les bêtes et, s'approchant du jeune homme, qui faisait semblant de jouer avec ces ours, eut le temps de s'entretenir avec lui et de convenir ce qu'ils allaient faire. »

Ce qu'ils allaient faire ne pouvait être que dans l'intérêt de leur amour ; mais, auparavant, c'est pour cet amour, c'est en son honneur, que M. de Briou eut le plaisir et le chagrin de voir sa maîtresse danser habillée en ourse.

Et comment, même vêtue ainsi, n'eût-elle pas dansé à la perfection celle qui avait fait cette tentative si hardie, cette fière et belle personne, qui se livrait, pour sauver son cœur-, au jeu le plus entreprenant qu'une fille eût osé jamais? D'abord, il faut dire qu'elle avait la danse aussi naturelle que les contes. C'était le même génie et la même grâce ; son déguisement, seul, l'obligeait à mener cette danse comme enchaînée. Cette toison était une entrave, et la peau du lion de Némée, qu'Omphale se plaisait à vêtir, n'eût pas été plus lourde à son dos et à ses épaules.

Pour l'homme qui menait ces ours, en faisant du bruit et battant le tambour, il parlait un peu à ces animaux comme le maître à danser à M. Jourdain : « La, la, la, la, la. Haussez la tête. Tournez la pointe du pied en dehors. La, la, la. Dressez votre corps... »

Ces animaux sont assez dociles, ils écoutent la voix et vont à la mesure.

Au milieu d'eux, comme Mlle de la Force se dégage avec la hardiesse d'une bacchante, la fureur d'une dryade !

La Force a un pied charmant ; elle en frappe hardiment le sol. C'est comme un signal pour se rapprocher de celui qu'elle aime. Lui, M. de Briou, l'entend bien ainsi : il démêle le secret, aborde la belle Ourse ; mais elle, elle est nue sous la peau du fauve ; elle est nue, elle est belle ; et, sous ce manteau de forme épaisse, son corps délicat se couvre de moiteur. Mais l'amour est son maître. Beauchamps, le danseur fameux des cours, ne lui eût pas

enseigné mieux. C'est lui — cet amour — qui la soutient, l'inspire et lui montre le pas.

La voilà qui danse. Ah ! même sous l'enveloppe grossière, que sa danse est belle, qu'elle a de grâce, qu'elle enchante ! Tout le monde — M. de Briou le premier — en est interdit. Vit-on jamais belle Ourse baller mieux et plus librement, se tourner, glisser et bondir au son du tambour? C'est un spectacle à quoi beaucoup ne s'entendent pas. Plusieurs, à la dérobée, contemplent avec défiance le meneur de bêtes, Maure ou Castillan, qui, du fond des Espagnes, amena, la nourrissant de figues et de raisins, cette danseuse velue. Mais elle, la danseuse, qui connaît les contes et sait bien ce qu'il en est de la féerie, elle pense à Peau d'Ane, qui était si belle et si rayonnante. Comme Peau d'Ane, sa sœur, d'un mouvement discret et léger des épaules, elle ferait bien glisser sa vilaine peau d'ours. Alors, elle apparaîtrait ce qu'elle est réellement : la statue de Vénus vivante... Mais, en même temps, elle serait dans la honte et la confusion ; elle perdrait son amant. C'est cela qu'il ne faut d'aucune sorte. Aussi, voyez-la. Qu'elle est adroite ! Qu'elle est sage ! Elle sait contenir sa fougue. Elle s'apaise et, de la manière qu'il faut, en grognant un peu, et se faisant craintive sous la menace du noir musicien ambulant, elle se détourne, s'éloigne et, sur la route poudreuse, au long des chardons, n'est bientôt plus qu'une ourse au milieu des autres.

Le bonhomme Nisard, qui portait sous d'épaisses besicles et une vieille robe de panne verte, des yeux innocents et un cœur ingénu, ne pouvait pas lire — même à la lueur de la lampe d'Aladin — sans une inquiétude sourde, ces ravissants contes : Tourbillon, la Bonne Femme, V Enchanteur , Persinette , Vert et bleu et le Pays des

délices, qu'avait composés Mlle de La Force. C'est que ce pays des délices était bien cette même contrée imaginaire dans laquelle le jeune M. de Briou, après s'être enfui de chez son père, était venu retrouver Charlotte-Rose. Là, les fées, comme dans les contes, s'étaient entremises. Et, l'on sait ce qu'il en est du pouvoir de ces magiciennes ; il leur suffit d'une petite cerise pour avoir une maison. « Petite cerise, s'écrie Lirette dans le récit de la Bonne Femme, je voudrais avoir une belle maison de roses. »Ce n'est pas très difficile ; il suffit de le demander. Aussitôt, « en place de la maisonnette de la Bonne Femme, il en parut une, la plus charmante que l'on pût voir. Elle n'était pas très élevée, le toit en était tout de roses, aussi bien en hiver qu'en été. Ils y furent et entrèrent dedans... >> Il n'arriva pas mieux à Mlle de La Force quand, mariée enfin à M. de Briou, le roi les reçut à Versailles et consentit de les loger non en château d'Espagne, mais dans son palais. Alors, cette fille des fées n'était plus vêtue en belle Ourse ; mais, le visage découvert, reconnaissable au feu de son cœur qui brûlait dans ses yeux, elle était la fille au pas libre qui ballait et dansait, et ressemblait par sa pétulance à la folle bacchante dont le bras lève un thyrse et le pied foule des pampres. Et cette plume de conteuse et de frondeuse, qu'on voyait d'un trait de jais perçant sa chevelure, où dore, en ses voyages, l'avait-elle cueillie? A l'aile de Mère l'Oye ou à celle de l'Amour?

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