‹ Aspects & figures de femmesChapitre 12 sur 18 · HISTOIRE D'UNE DANSEUSE · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'UNE DANSEUSE

Je vous jure qu'une fille d'Opéra

peut aimer d'amour et, si vous en

doutez, vous n'êtespas digne de vivre.

Eugène Marsan.

(Deux histoires shoking.)

Quand on les voit, avec leur museau tout frotté de fard comme par le pastel d'un La Tour, ces gracieuses filles d'Opéra, dont le xvine siècle a aimé le sourire, le pas svelte et la danse, on croit assister à un lever d'astres, à un lever de pâles petites étoiles sous un ciel de lustres. Voyez Mlle de Camargo, croquée par Lancret, avec sa mine de mignonne souris, comme elle a un joli air ! Voyez Mlle Guimard, toute pomponnée de dentelles et de rubans, toute craquante de soie et de satin, comme Fragonard a su l'idéaliser ! Et cette Fel, aux longs yeux en amandes, au visage ovale et en toque orientale, a-t-elle, ailleurs que dans La Tour, un regard plus hardi, une bouche plus provocante, un plus fin visage? Et Mlle Olivier, qui a la pâle beauté anglaise ; et Mlle Camille, à qui le chevalier de Florian a baisé les mains avant d'aller à la guerre ! Et tant d'autres ! Tant d'autres, qui ont d'abord été des petits lève-nez de magasins de mode, des filles de boutique, des vendeuses et des ravaudeuses ! Voyez-les maintenant dans Armide ou dans les Indes galantes. Elles dansent un

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pas agréable, elles chantent un air harmonieux ; elles sont belles, elles sont jeunes et elles sont aimées ; en les voyant arriver à l'Opéra ou aux Italiens dans leur chaise que traînent deux valets picards, dans le feu des diamants et dans l'air de la poudre, avec le négrillon qui porte leur drageoir, leur carlin et leur éventail, les badauds de la rue dont les bas sont troués, le bicorne usé ou ceux qui — comme le Neveu de Rameau — portent un habit râpé, pensent que voilà les plus heureuses des filles du monde.

Hélas ! Cela n'est pas toujours aussi vrai que le permet de penser l'apparence. Il en est, de ces femmes, qui mêlèrent, plus d'une fois, des larmes à leurs perles sur leur cou charmant ; il en est plus d'une qui chanta ou dansa avec le deuil au coeur ; il en est plus d'une qui se para pour la mort. Ici, je pense à la petite Mazé, «autrefois fille d'Opéra, fort jolie », ruinée par le Système, qui se noya en plein jour, à la Grenouillère, «en rouge et en mouches, nous dit Mathieu Marais, en bas de soie couleur de chair, et d'aller à la mort comme à une noce!» Je pense à la petite Le Cler, « danseuse figurante », à qui il arriva de mourir, non pas noyée comme Mlle Mazé, en mignonne Ophélie arrangée par Wattcau, mais de langueur et de douleur et dans le fond d'un grand lit tel que ceux que Frago a peuplés d'amours.

Une mutine frimousse toute passée au blanc et au rose, des yeux obliques à la chinoise, un nez fin et droit un peu friand, une jolie bouche, un cou svelte où retombent les boucles folles des cheveux, l'air languissant et doux, voilà cette petite Le Cler. Comme l'amante de des Grieux, elle s'appelait Manon ; ainsi que Manon, elle avait un teint de « la composition de l'amour », une nature pétulante, une grande mobilité d'expression et de caractère.

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