‹ Aspects & figures de femmesChapitre 13 sur 18 · MANON LE CLER. JJ · texte numérisé non relu

MANON LE CLER. JJ

En 1760, Manon Le Cler occupait un petit rôle aux ballets de l'Opéra :

Chez les filles de l'Opéra On danse un joli bransle,

chantaient les galants du temps ; et, c'est pour avoir vu Mlle Le Cler danser allègrement une Badine, une Allemande ou une petite Viennoise, à côté de Mlle Miré, son amie, que M. le baron Grimm, philosophe et ministre plénipotentiaire de Saxe-Gotha auprès du roi, commença de soupirer et de se montrer ému.

On sait ce qu'était M. le baron Grimm dans ce tempslà. « Aussi fat qu'il était vain, nous dit Jean- Jacques Rousseau, qui ne l'a pas flatté, avec ses gros yeux troubles et sa figure dégingandée, il avait des prétentions près des femmes. » Ne s'était-il pas avisé, une fois, de vouloir mourir des rigueurs de Mlle Fel ? Jean- Jacques, qui l'a soigné au moment, avec l'abbé Raynal, nous dit que, dans cette maladie, « Grimm passait les j ours et les nuits dans une continuelle léthargie, les yeux bien ouverts, le pouls bien battant, mais sans parler, sans manger, sans bouger, paraissant quelquefois entendre, mais ne répondant jamais, pas même par signe ». Une telle farce, ajoute Jean- Jacques, avec lequel Grimm eut lieu de se fâcher un peu plus tard, avait mis l'Allemand à la mode. Bientôt, il passa auprès des femmes, surtout des femmes de théâtre, pour un homme à grands sentiments. La naïve figurante n'échappa pas à cette séduction : avec son habit bien galonné à la française, son bicorne élégant, sa fine perruque et sa physionomie à moitié peinte, l'envoyé de Saxe-Gotha eut tôt fait cette facile conquête. Et les lettres pleines de cœur et sans orthographe, que d'aucuns ont dites apocryphes (1), mais qui furent publiées un peu

(1) Selon Maurice Tourneux, le reeretté éditeur de la Correspondance littéraire, philosophique et critique de Grimm, Diderot, etc.. ces lettres passent pour supposées.

partout, attestent à quel point la petite Manon Le Cler eut à souffrir de cette séduction exercée sur elle par l'astucieux drôle. « Je suis, disait Manon, dans un style emprunté à Babet et à Fanchon, trais sansible à votre ressouvenue, je né le sttis pas moins de vous avoir pour mon cher amant, aianz appris que vous étiais fort savant, je ne doute pas de votre constance, car zon di que vous ete plein de centimens. » Et, un peu plus loin, Manon ajoutait : « J'attens votre réponse et votre excellense cette nuit, au bal de l'Opéra. »

M. le ministre plénipotentiaire, ainsi qu'on le pense bien d'un homme qui avait failli mourir d'amour pour Mlle Fel, arriva donc vers minuit dans cette Académie, moitié paradis et moitié enfer, où M. le maréchal prince de Soubise avait son gouvernement. Il fut pressant, il fut éloquent, il fut beau ; il fit le coquet et le délicat. « Mon cher ministe ! mon cher filosofe ! » disait la petite niaise, en le contemplant, les mains jointes, avec adoration.

Et elle se laissa aller !

Quelqu'un qui avait bien raison, c'était la mère de Manon, qui écrivit, de sa province, à M. Grimm, quand elle sut cela : « Quan que Ion ma dit que ma fille était au zopera, allé, monsieur, j'ai bien pleuré... »

Ce fut d'abord un joli amour, un de ces amours comme on les voit peints dans les panneaux du temps, avec toutes leo fanfreluches et tous les plaisirs. Et ce furent des lettres, des lettres, des billets attendrissants et doux : « Monsieur et cher ministe, l'intérêt ni les honneurs n'ont jamais flatté ta maîtresse; ce n'est point une robe traînant qu'elle ambitionne, c'est son cher ministe, tendre, élevé, charmant et sans cesse enchanté : oui, âme de ma vie, charme de mon cœur, Saxon 'sans pareil, ta petitte qui ne veut que toi pour toi t'attend cette nuit au bal, après le bal, toujours

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