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LES BELLES CRÉOLES DE L'HISTOIRE ET DES LETTRES

lorsqu'il fait chaud, et que je 6uis [songeuse et seule, Je pense à vous, Vous dont je ne sais rien, je' rêve, [ô mes aïeules, A vos yeux doux.

GÉRARD D'HOUVILLE.

(Stances aux daines créoles.)

Les belles créoles de lettres.

Je pense ici aux « vieilles dames aux gentilles manières un peu surannées » que Pierre Loti vit à Pondichéry et dont les aïeux vinrent, sur les flûtes du roi, il y a deux cents ans, aborder aux Indes, coquettes dames poudrées, vêtues de fins cachemires et dont l'air de France, aimable et désuet, a gardé une grâce tendre ! A Mahé, à Port-Louis de Maurice, aux Antilles et au Canada, à Nouvelle- Orléans, on peut les voir encore, au milieu des palmes — les bonnes et vieilles dames — vêtues de corsages à fleurs et de jupons d'indienne, aller à pas menus et songer au vieux temps. Auprès d'elles avancent sur le même chemin, à l'ombre des grandes lianes et sous des ombrelles, de claires jeunes filles à dents blanches et à rire de perles. Leur teint mat, avivé de fin corail, ressemble à celui du camélia ouvert ; elles sont belles, elles sont mutines et

elles sont folâtres ; une écharpe de mousseline vole autour de leur taille ; les colibris les suivent ; un parfum mêlé de « musc et de havane » émane de leurs gants et de leurs dentelles. Toutes sont charmantes et singulières. Comme la Gillette de Gérard d'Houville, enfant des Tropiques, elles « ont des yeux pleins de reflets et une peau dorée » ; « brunes à l'ombre, au soleil elles sont un peu rousses ». Ce sont des créoles. Et, il y en a ainsi un peu partout où se trouvent des petites Frances égarées dans le monde. Mais le charme exquis qui naissait de ces filles a été rompu. L'époque est lointaine où de jeunes et bouillants audacieux franchissaient les mers et venaient demander à la langueur des yeux, au profil ovale et au teint ambré de belles nonchalantes une récompense au courage et à la passion. Le moment est ancien, où l'une de ces créoles, Marie-Rose-Joséphine Tascher de la Pagerie, née aux Trois-Isiets, atteignait par la plus inouïe des fortunes au sceptre d'impératrice et reine. Et le temps n'est plus où une jeune Bonneuil, une Julie Bouchaud des Hérettes, l'une née à Bourbon, l'autre à Saint-Domingue, quittaient leur patrie pour venir, sous un ciel moins doux, inspirer Chénier et le grand Lamartine !...

Cela se passait au temps où Chardin visitait la Perse, où le bon Pierre Poivre et M. Le Gentil, montés sur de vieux vaisseaux de la Compagnie, passaient par le Cap et mettaient cinq mois pour atteindre aux Indes. En ce temps-là, malgré la rudesse des navires, l'audace des corsaires et l'inhospitalier accueil des peuplades, les jeunes hommes d'Europe ne craignaient ni les flots ni la mort. Ils allaient hardiment vers de belles conquêtes. A douze ans, le jeune M. de Saint-Pierre, avec l'un de ses oncles, partait à la Martinique sur un vaisseau de commerce. Au même âge, Léonard, l'auteur du Voyage aux Antilles, quittait la Guadeloupe. A dix ans et demi, un enfant, le petit Parny, accompagné de deux de ses frères, s'embarquait à Bourbon sur le Condé, vaisseau du roi de cinquante

canons, et venait en France. Plus tard, un jeune et brillant officier, François de Beauharnais, major des armées navales, gouverneur et lieutenant général de la Martinique, la Guadeloupe, Marie-Galande et les îles du Vent de l'Amérique, laissait tout en France, abordait aux Antilles et y trouvait femme.

Le père de M. de Chateaubriand avait possédé des navires ; il avait armé pour Terre-Neuve, la Guinée, Saint-Domingue et Bourbon, de solides vaisseaux : la Villegenie, le Vautour, Y Amaranthe, le Paquet d'Afrique et le Saint-René, tous grands et beaux voiliers, frégates, bricks et corvettes de fort et puissant tonnage. Et son fils René n'avait pas vingt-cinq ans, quand il revint en France, après un naufrage, rapportant, gravés dans son cœur, les traits de deux Indiennes très belles ressemblant « à des créoles de Saint-Domingue et de l'Ile de France, mais jaunes comme des femmes du Gange : Atala et Céluta •>.

Les femmes, au reste, dans ces beaux voyages, n'étaient pas les dernières, par l'audace et le courage, à égaler les hommes. Ici, je pense à Manon, qui vint périr en Louisiane, frêle et charmante et qui eut tant de courage jusqu'au moment de la mort ; à Virginie de Latour, noyée devant l'île d'Ambre ; à Mme de Duras, partie adolescente à la Martinique, et que Sainte-Beuve appelle une « belle âme ardente comme les climats des Tropiques, où avait mûri sa jeunesse ». Et je pense aussi à ces autres femmes, si belles et si courageuses : à Julie Bouchaud, exposée fillette, devant Saint-Domingue, aux flots et à la tempête ; à Indiana, enfant du génie de George Sand, éperdue et frêle, quittant Bourbon, sur le navire l'Eugène ; ou à la petite Marceline Desbordes, de retour de la Guadeloupe, où sa mère est morte, affrontant l'Océan, et, debout sur le pont, liée avec des cordes, défiant l'orage.

Toutes ne sont pas créoles ; toutes ne sont pas nées aux îles et n'ont pas, enfants, bu le lait des négresses ; mais,

toutes ont coiffé le madras ou le voile aérien, toutes ont ri sous les palmes et chanté sur la mer, toutes ont couru sur de beaux rivages et foulé les sables de leurs talons d'ambre. « Je suis née, dit Julie à Raphaël, près du pays de Virginie... vous devez le voir à la couleur de mes cheveux, à mon teint plus pâle que celui des femmes d'Europe, vous devez l'entendre à mon accent que je n'ai jamais pu effacer de mes lèvres... » Et, cet accent-là, c'est celui qu'André Chénier, défaillant d'amour, entendra vibrer dans la voix d'une Bonneuil, Parny, dans celle d'Éléonore, Maurice de Guérin, sur les lèvres pourpres de sa fiancée indienne, enfin Leconte de Lisle, dans le chant des dames du Cap et de Bourbon ! Cet accent-là, si musical, si sonore et si doux, cet accent créole a un charme indicible et frais, une limpidité, une joie tintante et cristalline à quoi ne peuvent pas résister les poètes. MmeVigée- Lebrun, qui avait entendu Mme de Bonneuil chanter du Grétry, et aussi du Rameau, dans les Indes galantes, a vanté le timbre exquis de cette voix pure ; Lamartine a dit, dans le récit de Raphaël, les belles lèvres de Julie, ses « dents de nacre, plutôt que d'ivoire », et ce chant plus passionné que celui de la Julie de Saint-Preux. Enfin n'est-ce point de si beaux accords, de mélodies si suaves et flottantes, que Leconte de Lisle et Baudelaire composèrent, l'un le Manchy et l'autre le parfait sonnet A une Dame créole, harmonieux de contour et si purs de musique ?

Les îles chaleureuses, la nature vierge et nue, la flore équatoriale avec ses palmiers, ses dattiers et ses orangers, les heureux rivages, le ciel sans défaut, la mer, communiquent à tous ceux qui les touchent leur langueur et leur volupté.

Anaïs Ségalas n'était créole que par sa mère ; Marceline Desbordes ne l'était devenue qu'au cours d'un hâtif voyage ; et pourtant, au rythme dénoué de maints de leurs poèmes, à ce bercement onduleux dans les strophes,

à ces rappels des cieux et des sites de lumière, on les sent, autant qu'une Bonneuil, une Julie Bouchaud ou une Indiana, touchées au cœur par les grands accords de ces forêts, séduites par la clarté, grisées par les fleurs et tendant, vers le soleil incandescent de ces contrées, leur front pâle et leurs mains frileuses.

En elles, le doux charme exotique a marqué à jamais. Elles savent qu'à la jeunesse et à la beauté il est bien de donner un contour vaporeux, une aérienne grâce, une parure flottante et une molle démarche. « Tu crois donc, Laurette, disait la mutine Pauline Leclerc, sœur de Bonaparte, à Mme Junot au moment de s'en aller à Saint- Domingue, tu crois donc que je serai jolie, plus jolie que je ne suis, avec un madras mis à la créole, un petit corset, une jupe de mousseline rayée? » Et c'est ce désir de grâce, ce sentiment de charme, cette coquetterie tendre qui, depuis deux cents ans, poussèrent tant de jeunes femmes à quitter le ciel brumeux de nos contrées, à tenter les voyages les plus périlleux et à porter partout sur la terre un peu du sourire et de la grâce de France.

Mademoiselle Aïssé, Ourika et Zilia.

C'était à l'époque des combats des Indes, au siècle de Dupleix, de la bégum Jeanne et du bailli de Suffren, au temps où un auteur dédiait une géographie à Mlle Crozat et où le goût chinois, admis par Watteau, repris par Boucher et Christophe Huet, envahissait l'art. Alors MM. de Voltaire et de Montesquieu imposaient l'Orient au roman français. Usbek et Zadig étaient chéris des femmes et des philosophes ; et, parfois, de belles ambassades asiatiques, amenées à Paris ou Versailles, ajoutaient

leur faste à tous ces récits dont le bon Galland avait enchanté les imaginations. En 1788, l'empereur Tipoo- Saïb, nabab de Mysore, envoyait au roi deux de ses officiers ; la personne de ces hommes était noble, élevée et fière ; leur front était cuivré et, de leurs mains dolentes , ils offraient des pâtes et des eaux de senteur. Le prince Camaralzaman, fils de Schahraman, dont la taille était svelte et pareille au bambou, ne dut jamais être plus aimé de Boudour que ces princes de l'Inde par les dames françaises. Mme de Bonneuil, que Mme Vigée-Lebrun appelle « la plus jolie femme de Paris » et qui devait au même temps de son sourire charmer le Grec Chénier, chanta devant eux Annette à l'âge de quinze ans ; Mme Vigée- Lebrun peignit leurs portraits. Ces princes fastueux étaient sensibles aux grâces. « Ah ! comme mon cœur pleure! » s'écria l'un d'eux en quittant de si belles dames. Et Mme Vigée-Lebrun avoue qu'elle trouva cela « fort oriental et fort tendre ».

Au même siècle, l'exemple du comte Pacha de Bonneval, marié à une petite Biron avec laquelle il ne vécut que dix jours et qu'il abandonna pour courir le monde et s'habiller en Turc, exalta les jeunes hommes vers les aventures. Enfin le souvenir d'une femme courageuse, Marie Petit, maîtresse du négociant Fabre envoyé en Perse, costumée en homme, partie à Téhéran présenter au Shah les présents du roi, n'avait cessé de vivre, avec son allure crâne, ses façons hardies et son joli air, au cœur des Français. Le jeune Montesquieu, qui avait quinze ans en 1704 et — à ce moment-là — se grisait de Galland, avait entendu parler de Marie Petit. En errant sur les quais de Bordeaux, devant les vaisseaux emplis des épices il rêvait à elle, à Shéhérazade, à Sindbad-le-marin, aux dames voilées des harems et à la belle esclave qu'un marchand persan vint vendre au roi de Bassora. «Alors, dit Michelet, on ne parlait que de l'Asie. » On en parlait dans les livres et dans les collèges, et le petit Montesquieu,

ébloui de lumière orientale, espérait toujours, sur les quais de sa ville, voir une tartane barbaresque aborder et, parmi les âniers, les calfats et les marchands arabes, dans un bruit de soie et de sequins, échappée du sérail d'Ispahan, Roxane parfumée paraître.

S'il est vrai que les corsaires au service d'Alger s'emparaient souvent, au bord de l'océan, de demoiselles françaises, les navigateurs et les diplomates ramenaient parfois avec eux, en Europe, des jeunes filles d'Asie ou des vierges de l'Afrique et de l'Amérique. Zilia, amie d'Aza, dont Mme de Gramgny récrivit les lettres d'un cœur tendre et d'une plume un peu lasse, arriva ainsi du Pérou. Ourika, dont Mme de Duras a dépeint les larmes, l'amour et la mort, fut achetée au Sénégal, contre un baril de rhum, par M. de Boufflers ; et M. de Nogent eut longtemps chez lui, et tout près de Paris, une belle esclave dont M. de Ferriol, ambassadeur à Constantinople, lui avait fait don. C'est M. de Ferriol, coutumier de ces rapts de belles proies, qui amena en France Mlle Aïssé.

Ici le regard hésite, l'œil se mouille, la main tremble. Aïssé, une Circassienne, si passive, si résignée, si tendre et dont la vie fut si ardemment pure, est bien plus touchante que toutes les Zaïre et les Roxane du temps. Comment la voir paraître, si chaste, si hésitante, vêtue de tant de pudeur, livrée à tant de perfidie et de corruption, sans la plaindre et l'aimer? « Il fallait, dit Sainte- Beuve, que cette Circassienne, sortie des bazars d'Asie, fût amenée dans ce monde de France pour y relever la statue de l'Amour fidèle et de la Pudeur repentante. » Pauvre petite ! Sa vie, qu'elle eût pu passer dans les jardins d'Asie, occupée de doux rêves, au chant des jets d'eau et dans l'odeur des roses, vint s'user sous le froid brouillard de nos pays. Enlevée à ses parents après un pillage, achetée quinze cents livres par M. de Ferriol, elle fut amenée à Paris et placée aux Nouvelles catholiques. A dix-sept ans elle était devenue une fort jolie fille, cul-

tivée, instruite, à pas lent et à voix tramante. « Ses beaux yeux d'Orient, avec sa grâce toute française, dit Michelet, c'était un contraste piquant, une chose singulière, unique, dont beaucoup étaient fous. » Esclave acquise au poids de l'or, elle fut, dès sa sortie des Nouvelles catholiques, reçue chez le président de Ferriol, frère de l'ambassadeur, et c'est pour ce dernier, vieux voluptueux habitué à vivre à la turque, que des mains de femmes parèrent, parfumèrent, embellirent Aïssé ! Ici il y a un moment honteux. Michelet, à peine, y peut croire. Qu'il y eût une esclave, une captive dans la maison d'un président, d'un magistrat français, cela l'indigne. Et, pourtant, cela fut. Ferriol revint de ses pays. Par sa pudeur, sa retenue, sa grâce, elle eût touché le plus monstrueux libertin. Mais Ferriol, violent, cruel et dur, ne sentit en lui aucune pitié naître. Aïssé comprit. Empourprée de honte ainsi qu'une rose d'Iran touchée par l'abeille, elle inclina sa tête, offrit sa grâce, sa jeunesse et ne sortit des bras de cet homme que blessée et pantelante. Encore n'est-ce point tout ; et, Mme de Ferriol avec la Tencin voulurent-elles la livrer à Philippe d'Orléans. Mais cela ne se fit pas ; elle résista trop et le Régent n'était pas, ainsi que M. de Ferriol, Français devenu Ottoman, accoutumé de contraindre à l'amour par la force. Aïssé, cette fois-là, fut sauve. Mais son destin a un autre orage. Le chevalier Biaise-Marie d'Aydie est aimé d'elle ; et, à son tour, il l'aime ! Haïdée, Aïssé, Aischa ! elle a un nom de musique ; et M. d'Aydie est à peu près ensorcelé par ce nom si doux, par cette belle jeune femme qu'a touchée le malheur. A la voir courir du côté d'Ablon, armée pour la chasse, animée, ardente, «hâlée et noire comme un corbeau », il est pris, a le vertige et voilà le roman devenu une idylle extrême, une passion effrénée, enfin peut-être ce qu'il y eut de meilleur et de plus beau comme amour dans ce temps-là. Les lettres déchirantes, toutes gonflées de tendresse, qu' Aïssé a laissées là-dessus, ont jailli du cœur. Le cœur

en elle était tout. L'excès du bonheur et des larmes la tua. Elle mourut comme les belles roses de son pays s'effeuillent, pétale à pétale, et comme si le sang, de son cœur à ses lèvres, eût monté et lentement, goutte à goutte, eût fui...

Ourika, venue d'Afrique comme Aïssé d'Asie, n'eut pas un destin meilleur. M. le chevalier de Boumers, gouverneur du Sénégal pour le roi et qui achetait des nègres comme Candide avait acheté Cacambo, envoya cette petite en France, vers deux ou trois ans, avec d'autres négrillons, quelques singes et un perroquet. Mme la maréchale de Beauvau, tante de M. de Boufners, adopta Ourika. Aïssé, adoptée parMmedeFerriol, était brune; mais Ourika, recueillie par Mme de Beauvau, était noire. Ses beaux et grands yeux étaient caressants, ses dents étaient blanches et elle était fidèle. Devenue grande nlle, elle acquit une espèce de grâce qui n'était qu'à elle ; comme une fine perruche du Soudan, chantante et gaie, elle sema le rire dans la maison. Elle dansa la comba au foulard ; et tout, autour d'elle, était réchauffé, comme si le soleil de son Afrique natale eût jailli de sa jeune et pétulante grâce. Hélas ! il fallut que l'amour vînt pour elle, ainsi qu'il était venu pour Aïscha. Ces petites filles des beaux et chauds climats, ces oiselles tendres des douces régions enchantées périssent bien plus tôt que les autres de ce mal. Mme de Duras a laissé le récit navrant de cette fin inconsolée. Ourika avait seize ans alors ; son front crépu était beau sous le corail, son regard langoureux et « ce son de voix si touchant qui était un de ses charmes » enveloppait de caresse tout ce qu'elle exprimait. Comme toutes les filles d'Afrique, elle aimait les couleurs, les bijoux, les perles ; mais, quand elle eut compris que Charles (celui qu'elle aimait) ne l'aimait pas, elle eut horreur d'elle-même, elle maudit sa race. « J'avais, ditelle, ôté de ma chambre tous les miroirs ; je portais toujours des gants ; mes vêtements cachaient mon cou et

mes bras ; et j 'avais adopté pour sortir un grand chapeau avec un voile que souvent même je gardais dans la maison. Hélas ! je me trompais ainsi moi-même ! »

Pauvre mignonne Ourika ! Dès ce moment, c'en fut vite fait d'elle. Elle languit, maigrit, déclina ; elle poussa des plaintes : « Grand Dieu ! disait-elle, pourquoi avezvous donné la vie à la pauvre Ourika? Pourquoi n'est-elle pas morte sur le bâtiment négrier d'où elle fut arrachée, ou sur le sein de sa mère? Un peu de sable d'Afrique eût recouvert son corps et ce fardeau eût été bien léger. »

Quand Ourika mourut, elle avait seize ans. Jusqu'à la fin elle répéta doucement la même plainte. Elle pressait la main de Mme de Beauvau dans sa petite main noire et en même temps disait, d'un accent qui n'était plus qu'un souffle : « Amie, madame ; mon amie, madame ! » Mme la maréchale princesse de Beauvau a dit, dans ses Souvenirs, cette mort déchirante. Mme la duchesse de Duras en a fait un beau livre; et quand ce touchant écrit vit le jour, plus tard, les plus beaux yeux se mouillèrent au récit de la mort de la petite Africaine. Les peintres, les statuaires, les poètes vantèrent la vierge sénégalienne. La mode même s'en saisit et, dit M. de Lescure, « Ourika fut mise en pièces de théâtre, en collerettes et en bonnets montés ».

Zilia, arrachée de sa patrie par les Espagnols, conquise par les Français, ne subit pas moins de maux que ses cadettes plaintives ; mais Mme de Grafngny, qui était un petit bengali élevé chez Voltaire, apporta, dans ses Lettres d'une Péruvienne, un accent frivole et une âme moins haute que Mlle Aïssé dans ses Lettres ou que Mme de Duras dans son livre. Elle n'en charma pas moins une époque éprise de faste oriental. Après les Lettres persanes, celles de la religieuse portugaise Marianna et les billets de flamme où Aïssé soupire, on lira aussi les lettres de Zilia. Une âme moins violente, un cœur plus discret, parfumé comme quelque ancienne fougère des Andes séchée entre des pages, ont vibré sous la plume émue de

Mme de Graffigny dans ces épîtres tendres. Au reste une même tristesse, une mélancolie aussi grande étreignent, autant que l'Asiatique ou que l'Africaine, la petite Américaine. Le regret du site natal, des fleurs originelles et du ciel d'enfance est aussi vivace dans ces cœurs d'oiselles exilées ; les larmes ont le même sel sur les lèvres et, que le sein soit blanc, brun ou cuivré, il n'en soupire pas moins après la palme éclose, la grenade tendue ou la figue ouverte du jardin ardent.

Virginie dé la Tour et Madame Poivre.

A la fin du xvne siècle, écrit M. Anatole France dans une page sur l'abbé Prévost, « les Turcs mêmes étaient peu connus. C'est à peine si, dans les dernières années, les relations de Tavernier, de Bernier et de Chardin firent passer dans le public quelque idée de la Perse et de l'Inde ». Mais, dit-il plus loin, à l'époque où Prévost rédigeait son Histoire générale des voyages, « on se prit d'amour pour les sauvages ». Un Otaïtien, Tupia, s'était embarqué avec M. Cook ; un autre, Aotourou, avait accompagné M. de Bougainville et, pour les Chinois, dont le P. Foucquet avait amené le premier avec lui et que Voltaire avait portés sur le théâtre, ils se multiplièrent au point qu'au xvnie siècle on en vit beaucoup et que deux d'entre eux, Ko et Yang, étaient familiers avec M. Turgot. Les expéditions dans les mers australes, les herbiers abondants rapportés en Europe par Pitton de Tournefort, Pierre Poivre et le P. Receveur propageaient partout le goût des arbres rares, des épices et des plantes. Enfin, se produisit ce que Michelet appelle l'avènement dit, café. Une de nos terres, Bourbon, qui en cultiva des premières, en prit une

espèce de charme et de fascination. La vie de la France fut toute modifiée par ces petites graines vertes, de senteur exquise et que la torréfaction faisait si grisantes. A Bordeaux, Nantes, Marseille, le Havre, il se fit un trafic inouï de ces récoltes. Un homme, un grand homme, Diderot, était fou de café ; Buffon en buvait et Bernardin de Saint-Pierre, de retour d'Afrique, en -offrait le présent à Jean- Jacques. Mais, pour les femmes, le café arabe était le plus savoureux, le plus parfumé, le meilleur. •« Ces belles dames que vous voyez dans les modes de Bonnard humer leur petite tasse, écrit d'elles Michelet, elles y prennent l'arôme du très fin café d'Arabie. Et de quoi causent-elles? Du Sérail de Chardin, de la Coiffure à la Sultane, des Mille et une Nuits. »

Et puis, de quoi causent-elles encore, si ce n'est des' îles? Les isles ! comme on disait alors ; il y a toute une magie dans ces mots. Et les isles, ce n'étaient pas seulement Bourbon, Maurice, la grande Saint-Domingue ou l'infime Tabago ; c'étaient l'Inde, le Cap et aussi l'Amérique ! Aller aux isles, c'était d'abord comme une sorte de punition, de contrainte imposée à de jeunes turbulents. Après son escapade en Hollande avec Olympe ou plutôt Pimpette Dunoyer, Voltaire, de retour à Paris, avait été menacé, par Arouetle père, d'être expédié vers le Nouveau- Monde.

Cela, pour l'auteur futur d'Alzire ou les Américains, ne se produisit heureusement pas. Pour Hubert Gravelot, graveur et peintre, surtout graveur et l'un de ceux qui gravèrent le mieux justement pour Voltaire, son père, qui ne lui pardonnait pas quelque frasque, l'envoya pour tout de bon à Saint-Domingue. Mais, ceux que la volonté d'un père ne conduisait pas, par devoir, dans ces contrées, une passion contrariée, un amour malheureux les y jetait bien souvent avec une sorte de hâte et de folie. C'est ainsi que Diderot (Ceci n'est pas un conte) amena son héros, Tanié, vers les îles d'Amérique.

Tanié était ce garçon de Nancy, pauvre et résolu, qui adorait une jeune femme de Paris, Mme Reymer, pauvre également, mais très belle. Nombre de soupirants riches eussent fait la fortune de Mme Reymer. Mais il y avait Tanié, cet obstacle amoureux. Tanié le comprit vite. Il avait du cœur et voulut disparaître. « J'ai pris mon parti, dit-il, je m'en vais. — Vous vous en allez ! — Oui... — Et où allez- vous?... — Aux îles ! » Voilà ! les gens partaient, revenaient, s'en allaient ainsi, étaient des Robinsons ! Mais tous ne l'étaient pas aussi volontairement que Tanié. Pensez à des Grieux. Malheureux garçon ! Quand l'abbé Prévost rencontra dans Passy la voiture de police qui emmenait Manon, il était là, dans la petite hôtellerie, gémissant, pleurant, se tordant les mains de douleur. L'abbé le vit, avec son bon cœur alla tout de suite à lui, le questionna, s'enquit. Les sanglots étouffaient la voix du chevalier. Prévost n'en sut pas moins toute la triste histoire, et qu'on emmenait Manon en Louisiane avec les filles de joie. « Dût-elle aller au bout du monde, disait le malheureux, j'irai avec Manon. Je m'embarquerai avec elle. Je passerai en Amérique. » Il y passa, en effet ; et tout cela finit par une tombe étroite, creusée dans le sable avec l'épée, où il coucha celle que Prévost devait ressusciter en traits de flamme, plus tard, avec son cœur.

Ces voyages aux îles, par l'imprévu des rencontres maritimes, la beauté des rivages, l'enchantement des terres où l'on abordait avaient bien leur charme et leur volupté. Ils avaient bien leurs dangers aussi. Le récit de la catastrophe du vaisseau le Saint- Géran, choisi entre cent autres pareils, vient témoigner de tous les obstacles qui attendaient au loin les navigateurs.

Le vaisseau le Saint- Géran, appartenant à la Compagnie, avait quitté Lorient le 24 mars 1744, emmenant à son bord, parmi des passagers, MM. Villarmois, Guinée, de Belval (ingénieur), Gresle, de Brenhan, Dromar de Saumur, Mlles Caillou et Mallet ; et ce n'est que le

17 août, dans l'après-midi, après un voyage de près de cinq mois, qu'il se trouva en vue de l'île de France. Par suite d'une manœuvre maladroite, le navire qui gouvernait sur l'île Ronde obliqua du côté de l'île d'Ambre, et, au moment même de toucher la côte, donna sur les récifs. Le vaisseau toucha du fond sur les rocs, se pencha sur le flanc et commença de couler. Nombre de personnes périrent et, parmi elles, Mlles Mallet et Caillou. En vain MM. de Péramont et Longchamp de Montendre adjurèrent ces jeunes filles de se déshabiller pour entrer avec eux dans la mer ; elles s'y refusèrent ; et ces deux voyageurs, dans leur désespoir, résolurent de périr plutôt que de les quitter. Tous quatre disparurent peu après dans le craquement final de l'immense vaisseau englouti par la mer. Plus de vingt ans après, M. de Saint-Pierre, venu à l'île de France, recueillit ce récit et en fit son chef-d'œuvre. Mais, ainsi qu'on peut le voir, il y eut deux Virginies à l'île d'Ambre. Et ce n'est qu'en fondant les traits de ces deux filles, leur pudeur, leur beauté, leur jeunesse, et en les confondant dans une seule figure, que M. de Saint-Pierre créa Mlle de la Tour (1).

M. de Saint-Pierre, à ce moment de sa vie, était jeune, ardent, de bonne mine, plein de feu et de passion ; et il aimait beaucoup les femmes ! Celles de l'île de France avaient de quoi lui plaire. Les Françaises mêmes qui n'étaient pas créoles avaient acquis sous le soleil, au

(1) Bien des versions ont été données de l'origine authentique de l'idylle rapportée par Saint-Pierre. M. Maurice Souriau d'abord, qui a écrit sur Bernardin le meilleur des livre? : Bernardin de Saint- Pierre t 'aptes ses manuscrits ; M. Lanson ensuite (la Revue du mois, 1908) ont mis au point le travail préparatoire de Bernardin. Depuis, la Revue hebdomadaire (26 août 1916) a publié, sous la signature Margah d'Enis, une curieuse étude sur la formation en plein Rouergue, de la famille de La Tour. D'après l'auteur de cette étude, « Virginie est née à Saint- Igest, prés de Villefranche-de- Rouergue et non à l'île Maurice». Ce n'est qu'à l'£.ge de treize ans que la jeune fille, à la suite d'un drame de famille demeuré obscur, serait partie dans cette colonie.

milieu du cadre d'une verdure éclatante, dans l'accent, le ton et la parure, une façon de langueur, un reflet de beauté, toutes ces grâces naturelles à l'être, que les filles des îles apportent en naissant. L'une d'elles, Mme Le Normand, que les nécessités de la colonisation obligeaient de vivre avec son mari et ses enfants, dans un lieu désolé de Maurice, près du morne Brabant, apparut vraiment à ses yeux « une dame très jolie ». Il en a laissé, dans son Voyage à l'île de France, parmi les lataniers et les jamroses, une apparition chaude et claire, toute gaie et souriante.

Mais, de toutes ces fines beautés insulaires, Mme Poivre, sans doute, une jolie Lyonnaise mariée à M. Poivre, intendant aux îles, le charma, le captiva, le retint plus que les autres dans le respect et l'admiration. Dans ce temps d'héroïsme et de guerres navales, à ce moment de l'histoire où une poignée de braves luttaient pied à pied à Mahé, Madras, Pondichéry, à Bourbon et Maurice contre l'ennemi anglais, M. Poivre a été admirable. Son nom si savoureux accuse sa bonhomie ; et, pour son courage, on apprend — en lisant sa vie étonnante — à en apprécier maintes fois la grandeur. M. Poivre n'avait pas que lutté sur les mers, gémi que dans les prisons, écrit sur les plantes et goûté les épices. Il s'était corps et âme employé à donner, par ses plantations et par sa bienfaisante administration, une véritable prospérité à l'île Maurice. Une femme admirable et gracieuse, active comme le sont les Françaises de Lyon, partageait, depuis peu d'années, sa vie aventureuse et l'avait suivi. Et c'était Mme Poivre. D'un pays de tisseurs, elle avait, même aux colonies, conservé sa raideur d'étoffes, sa rigide tenue de ménagère. Entre son mari et ses enfants, elle était, malgré le voluptueux ciel, les fleurs grisantes, les fruits ardents, la mer, demeurée stricte et droite. Très « Benedicite », très « maman laborieuse », elle était restée une manière de bourgeoise de Chardin, bonne et affectueuse, apte aux travaux d'aiguille et de cuisine ; et il fallait voir, comme

elle avait le don, dans cette maison-là, d'animer, de charmer, de parer, d'embellir tout, autour du bonhomme Poivre. M. Maurice Souriau, qui en parle si bien, l'appelle une « maman grondeuse ». Elle était prompte, sobre dé gestes, preste et vive ; et quand elle parlait on obéissait ! Au reste, un cœur d'or, digne de celui de son mari, très bon et très pitoyable. Et par-dessus tout, des petites mains blanches et sèches, des mains hardies d'honnête femme qui eussent bien volontiers souffleté les galants ; puis une mignonne figure comme on en a en France du côté du Rhône, avec un teint sobre, des yeux clairs, de belles dents ; enfin l'excitation, l'expression, et cette espèce de feu sourd que le ciel des Indes ajoute dans les yeux, dans le regard, dans la marche, aux meilleures épouses, aux plus pures des femmes, dans ces climats-là. Bernardin, garçon rêveur et sensible, las de travaux et de solitude, apprécia dès le début de son séjour à Port-Louis cette maison cordiale, où les hôtes étaient demeurés si avenants de manières et si Français de cœur. D'abord, il aima le mari : « Je vois souvent M. Poivre, écrit-il de Maurice en France à M. Hennin ; je l'aime et l'estime de tout mon cœur. » Et puis, il aima la femme ! Ici ce fut plus grave ; et ce devint pour l'ancien ami de la princesse Miesnick, pour l'époux futur de Mlles Pelleport etDidot, un tourment amer et charmant. Tout ce qu'un galant peut employer de ruses, tout ce qu'un soupirant, qui n'est ni Valmont ni Lovelace, mais déjà un fort bon enjôleur, peut mettre au service de sa passion, M. de Saint-Pierre eut le talent de l'essayer, mais vainement, contre Mme Poivre. D'abord ce fut par flatterie (et Dieu sait s'il flattait bien !) qu'il s'efforça de s'approcher d'elle. « Heureux, lui écrivait-il, en faisant allusion à l'intendant, celui qui a trouvé dans vous un ami sûr, une maîtresse aimable, une bonne mère de tamille. » Une autre fois, il lui dit que c'est une épouse comme elle qu'il a le dessein d'avoir. Et, après ces lettres-là, c'en est d'autres plus pressantes et

plus ouvertes. Mme Poivre s'en agace. Elle a un petit ton sec, à la Geoffrin, qui est très drôle. « Je vous souhaite le bonjour, répond-elle ; je vous souhaite aussi bonne santé, joie, gaîté et guérison de votre maladie d'écrire. » Mais, un homme comme Saint-Pierre se peut-il guérir de cela? Il écrit, il écrit, et il prête des livres. C'est le moment où l'on est fou, partout, de Richardson ; Bernardin envoie de ses écrits à Mme Poivre. Mais elle les lui retourne aussi sèchement que les épîtres. « J'ai lu Grandisson, dit-elle, et ce n'est pas mon héros. >> En effet, une femme comme elle ne pouvait pas aimer un puritain aussi fatigant que Grandisson, tout hypocrisie et tout sucre. Alors, ce que ni les lettres, ni les livres ne peuvent, l'amoureux le demande à la poésie. Et il envoie des vers; Mme Poivre n'y est pas plus sensible qu'au reste. « Je vous prie en grâce, écrit-elle nettement, de ne pas me chanter. » Mais Bernardin est pris. Il usera de toutes les maladresses, comme elle de toutes les rigueurs. Il se joua là, sous les pamplemousses, une espèce de comédie d'amour qui, bien que peu connue, est des plus piquantes. Ce duel tendre ne dura pas qu'un instant, un jour ou un mois dans la vie de Saint- Pierre ; il se prolongea tout le temps de son séjour à Maurice ; et ce fut un combat où la femme vertueuse eut constamment l'avantage et le galant la défaite. En vain Bernardin, qui était joli homme, spirituel et hardi, l' enveloppait-il de toute sa séduction amoureuse, elle fut tout le temps droite, inaccessible, honnête. Elle avait une espèce d'ironie piquante au moyen de quoi elle se défendait. « J'aime, I disait-elle, à Saint-Pierre, les gens qui ne se mettent point ( en peine de ce qui se passe dans mon cœur. » A la fin, comme il insistait et que son assiduité devenait gênante, elle le cingla de moqueries un peu plus fortes ; finalement, elle le mit dehors : « Si vous voulez, écrivait-elle, que je vous parle sincèrement, comme, dans ce pays-ci, je ne jouis presque jamais de la société de M. Poivre, je serais charmée de causer un peu avec lui, s'il vient dimanche, et

98 ASPECTS ET FIGURES t>E FEMMES.

je ne serais pas fâchée qu'il vînt seul. » Le coup était droit et sec ; il n'y avait point à y répliquer. Saint-Pierre le sentit bientôt ; et, dans son désespoir, supplia celle qui ne lui avait pas laissé prendre le plus petit droit sur elle de le marier afin d'apaiser sa douleur. Mme Poivre, épouse rigide mais bonne femme, allait s'y employer ; mais M. Poivre lui-même arrêta les choses. Ce fut la rupture. Aimé Martin s'en est expliqué plus tard d'une façon qui apparaît plaisante : M. de Saint-Pierre, dit-il, « s'aperçut d'un léger refroidissement dans l'amitié de M. Poivre ; sans doute, il était la victime de quelque calomnie (sic) ; il voulut s'en éclairer et fit plusieurs tentatives pour provoquer une explication, mais elles furent inutiles. M. Poivre n'opposa à ses plaintes qu'une politesse froide. » Quelque précaution que Bernardin de Saint-Pierre apportât toujours à cacher cet échec sentimental, le secret de cette froideur, enclos dans une liasse jaunie de lettres de Mme Poivre, est maintenant connu. Et nous ne pouvions pas ne pas la placer ici, au rang de ces créoles, cette spirituelle femme, cette prude si charmante, que le grand écrivain ne put qu'admirer et que nous évoquons, sous un ciel aussi pur que son cœur, — marchant — au chant des nègres et dans le vol des oiseaux — dans un chemin de goyaves et de girofliers, entre son honnête mari et ses deux filles : Sara et Julienne-Isle-de-France !

Valère, de Parny ; Camille, d'André Chénier.

A l'époque où vivait M. Poivre, où M. de Saint-Pierre soupirait si bien — mais si vainement, hélas! — sous les pamplemousses, le domaine de la France dans le monde avait bien diminué. Mais, si rétréci, si mesquin qu'il

apparût, il exerçait encore sa fascination. Moins on avait d'îles, plus on les aimait ; plus celles que les Anglais n'avaient pas encore conquises apparaissaient belles, parfumées, délicieuses, plus on y. accourait, dans une sorte de folie et de fureur coloniales, dans une ivresse que la guerre d'Amérique, les récits des marins, les revendications en faveur de la nature et le goût déjà marqué d'un naissant romantisme exaltaient encore dans les cœurs généreux, avides d'espace vierge et de liberté. Léonard, Parny, le chevalier Bertm ne sont ni de grands ni de profonds poètes ; mais ils ont une espèce d'agrément à eux ; c'est quand ils apportent, au milieu de leurs fadeurs, ce parfum impérissable où se trahit le souvenir d'enivrants rivages, de forêts profondes et ce chant d'oiseaux qui n'est pas d'Europe. En vain Léonard connaît-il Paris, sa folie galante, ses maisons, son ciel et le petit pays du côté d'Arpajon, c'est la Guadeloupe qu'il aime, c'est la côte natale, c'est V anse- à-la-bar que et, c'est, à l'ombre des hauts bambous des Antilles, la case où il revoit sa mère et les servantes noires s'assembler au tambour pour de petits concerts. A plusieurs reprises, l'oppression du souvenir est si forte en lui qu'il ne peut plus résister au désir de fouler à nouveau ce sol de feu, ce sol béni où il marcha enfant. Et, au moment de mourir, le voilà qui part tout d'un trait pour aller s'embarquer à Nantes ! C'est là-bas qu'il veut fermer ses yeux, sous les palétuviers. Mais la mort met plus de hâte encore que lui, le saisit, l'étreint, et ne permet pas au poète créole de revoir son île adorée surgir encore une fois pour lui du fond des mers, avec ses cimes bleutées, ses côtes claires et ses bois envahis d'oiseaux.

Bourbon, « notre île indienne où le café est transplanté, écrit Michelet, a tout à coup un bonheur inouï ». Les plantations y prennent un admirable essor. Aux tamarins, aux citronniers, aux manguiers, aux avocatiers et aux cannes à sucre, le caféier ajoute son puissanj; arôme. Les

négresses aux belles dents, aux foulards de soie et au.\ coquillages sertis dans l'oreille ne passent plus seulement au long des rizières en portant, dans de vastes corbeilles les mangues et les cocos, les dattes et les bananes. C'est dans les innombrables petits bois de caféiers que se répandent maintenant, par troupes gazouillantes, ces enfante d'Afrique au front crépu, au sein bronzé, au pas lent. Lee bengalis, les merles et les cardinaux pourpres, volant de cime en cime à travers la forêt, ne sont pas plus jaseurs ; les lianes — vers le Grand Brûlé — ne sont pas plus souples, que ces belles Cafrines ou que ces Malabaraises à la voix zézayante, aux dents blanches, au beau rire, allant par les longs chemins d'un bout de l'île à l'autre. L'une de ces négresses du côté de Saint-Paul de la Réunion — on le sait maintenant — a enchanté Parny. C'était une jeune fille du nom de Valère, qui vivait à Sainte-Marie, dans l'habitation d'une sœur même du poète, Mme Panon Duportail. Valère avait le caractère naïf, mobile et spontané de sa race. Le son de sa voix, le balancement de ses hanches fortes et de sa longue taille onduleuse, sa lasciveté et sa nonchalance enchantaient comme une sorte de spectacle heureux. Elle aimait les mangues, les fruits de Mozambique et les pâtes ; son rire était un chant de volière; et, elle était bien jolie en pagne blanc, en madras à fleurs, avec des anneaux à ses pieds et ses mains. Le chevalier Parny l'aima. Le gracieux poème

Oranger dont la voûte épaisse...

s'achevant par ces mots :

... Si l'on mourait de plaisir Je serais mort sous ton ombrage...

fut longtemps dédié à Eléonore. Mais Eléonore fut ici Valère. Le mot de M. de Chateaubriand à propos de Parny : « il ne lui fallait (pour chanter) que le ciel de

l'Inde, une fontaine, un palmier et une femme » n'est plus exact ici. Et le nouveau Tibulle eut plus d'une amante ! Eléonore était Mlle Esther T... Il y avait peu de jeunes filles aussi belles dans Bourbon. « Ses grands yeux bleus à l'expression pleine de douceur et de charme, sa bouche bien faite, sa taille élevée», enfin, «dans tous ses mouvements, cette nonchalance et ce négligé des Créoles » qui survécurent à sa jeunesse, faisaient l'enchantement de ceux qui la virent longtemps après (i). La fameuse pièce : Enfin, ma chère Eléonore... que Sainte-Beuve admirait, la plupart des Poésies et des Elégies ont été inspirées par cette muse aimable. Eléonore, ainsi que la Fanny de Chénier, que l'Elvire de Lamartine, a été créole ; mais créole, elle avait de la Bacchante indienne ! En elle, c'était « moins le cœur, moins l'amour que l'élan du plaisir » (2) qui communiquait, à la poésie de Parny, cette flamme sourde et chaude qui, malgré les années, l'ont gardée vivante. L'idéal d'Elvire, auprès de Lamartine, fut certes beaucoup plus pur, et le feu qui couve en Mme de Bonneuil, amie de Chénier, ne brûla jamais de la même ardeur impudique.

Mme de Bonneuil, que celui qui l'a chantée appelle :< une belle insulaire », ou Fanny, ou D. Z. et surtout Camille et, qui partage avec Clémentine, Caroline, Amélie, Rose et aussi Mme Lecoulteux, la faveur d'inspirer des ooèmes à Chénier, naquit sous les mêmes beaux cieux lu'Eléonore (3). Aussi rien au monde n'est-il plus cher, mx yeux de Chénier, que Bourbon « île charmante » :

Berceau délicieux des plus belles mortelles...

(1) P. -F. Tissot, Nott'e sur la vie et les ouvrages d'F-ariste °arny (1827).

(2) Michelitt, sur Famv (Louis XV et Louis XVI).

(3) Becq de Fouquières a retrouvé, sur le livre d'écrou de la prison le Sainte- Pélagie, prison où Mmo de Bonneuil fut enfermée sous la "erreur, l'île de Bourbon indiquée comme lieu de naissance de la ïune femme.

Mme de Bonneuil, dont son amie Mme Le Brun dit qu'elle « était fraîche comme une rose », caractérisait au plus haut point le type ardent de la créole. Ses yeux de jais aux longs cils arqués, sa taille flexueuse et ployante, ses dents de nacre étincelante habituées à mordre aux beaux fruits, son teint d'une pâleur sombre et carminée, sa bouche fine et pourpre enchantent qui les voit. Costumée à la Grecque, à ce fameux dîner de Mme Le Brun, présidé par M. de Vaudreuil, où elle prit place entre Mme Chalgrin et Mme Vigée, elle offre sous le bandeau de laine, une toison opulente et, sous le voile antique, un sein de brune chaude et belle où, dit le poète, « il est bien doux de vivre et bien doux de mourir ». Cette « bouche embaumée », ce « beau corps », ce « front délicat », ce petit pied,, cette taille longue et fine, enfin tout ce chef-d'œuvre qu'est Mme de Bonneuil a été pétri à Bourbon, sous les orangers. Aussi, au regard du poète, est-il peu de pays aussi parfaits, des cieux aussi purs, un lieu plus favorable que ce joyau des mers. Que sont, près de Bourbon, Gnide et Paphos?

Tes cieux ont plus d'éclat, ton sol plus de chaleurs Ton soleil est plus pur, plus suaves tes fleurs...

Byzance elle-même, où Chénier naquit du sein d'um belle Cypriote, aux portes de l'Asie, n'a point pour lu: cette langueur et cette vénusté, cette grâce et ce parfum

D. Z. reçut le jour sur tes heureux rivages...

Et, de cela, aux yeux du beau Grec, Bourbon est bénie Bourbon est enchantée, Bourbon est à jamais fleurie sui les mers :

Que toujours tes vaisseaux ignorent les naufrages, Que l'ouragan* jamais ne soulève tes mers, Que la terre en tremblant, l'orage, les éclairs N'épouvantent jamais la troupe au doux sourire Des vierges aux yeux noirs, reines de ton empire !..

Et Bourbon toujours vivra dans son cœur ! Que les années passent, que l'orage révolutionnaire éclate et que la mort approche à pas lents de Chénier, toujours celui-ci pensera à sa terre créole, à son rayonnement et même, à la veille des plus graves tourments, on le verra — notamment dans son Discours sur les Sociétés patriotiques publié en 1792 — se souvenir, pour les plaindre et les admirer, « de nos belles colonies des îles de France et de Bourbon ».

Le retentissement de ce pieux souvenir ne s'éteindra pas au cœur des créoles. Bourbon prédestinée verra longtemps encore « au pas rythmé des Hindous », de belles jeunes femmes à la peau délicate, venir «à la ville en manchy de rotin » et, dans les vieilles cités de Saint-Denis et Saint-Paul, éveiller le lyrisme au cœur des poètes. Leconte de Lisle d'abord, Léon Dierx plus tard seront, dans des temps plus contemporains, les continuateur; du divin André. Dans cette belle jeune fille vêtue de «claire mousseline » que portent sur un « lit aux nattes de Manille » deux hardis Telingas, et dans le frais regard de Nyssia surprise, l'un et l'autre de ces maîtres auront tous deux montré l'enchantement des créoles. Que sont la petite Lanux de Leconte de Lisle, Nyssia de Léon Dierx, au frais regard de source, et aussi Indiana qu'a créée George Sand, toutes trois filles de Bourbon, sinon de mutines, belles et chaleureuses sœurs de Mme de Bonneuil et d'Eléonore? Et que sont donc Lola, Dorothée et la Malabaraise, qu'est donc Jeanne Duval, Vénus noire fixée dans les Fleurs du mal, sinon de petites filles de Valère?

En conflit avec sa famille, Charles Baudelaire fut envoyé — on s'en souvient — « très loin » par celle-ci. « Embarqué sur un vaisseau et recommandé au capitaine (1), il parcourut avec lui, écrit Théophile Gautier,

(1) Nous avons su — depuis — que c'était le navire Paquebot des mers du Sud, capitaine Salis. L'embarquement du poète eut lieu à Bordeaux, le 20 octobre 184 1, et c'est à Port-I.ouis d'Ile Maurice, que Baudelaire composa, en l'honneur de M"1' Autard de Bragard, l'admirable sonnet

les mers de l'Inde, vit l'île Maurice, l'île Bourbon, Madagascar, Ceylan peut-être, quelques points de la presqu'île du Gange. » L'admirable passage :

Une île paresseuse où la nature donne

Des arbres singuliers et des fruits savoureux...

ne peut que s'appliquer à la Réunion où à l'île de France. La case de Dorothée n'est pas loin de la maison de Domingue ; la même brise parfumée l'embaume, les mêmes lianes l'enlacent et le goût du citron, des cédrats, des fruits du cocotier plaît à la sensuelle fille des Tropiques. Mais la Malabaraise, mieux que Dorothée encore, a les traits de Valère. Ces pieds fins, cette large hanche, ces grands yeux de velours « plus noirs que la chair », ces rêves flottants « pleins de colibris » ne trahissent-ils point la libre enfant brune, que Charles Baudelaire, après le chevalier Parny, aima toute sa vie avec une dévotion, un goût d'exotisme et un emportement, qui donnent à ces filles sauvages une sorte de sombre et fatale grandeur?

D'Atala et Géluta a Joséphine.

Nul, plus que Chénier n'a, parmi tant de nobles inspirés des vers, subi l'enchantement exotique. Certes, l'œuvre si pur de ce poète, d'un modelé si beau et si ferme, de contours si suaves, est bien de nos molles vallées de Paris, de Luciennes et Versailles, ces cités de son cœur. Et pourtant , par sa mère qui est née à Chypre, par sa sœur Hélène,

A une dame créole [voir Dr G. Baschet, Intermédiaire des chercheurs et des curieux (1917) ; Id ■ Les Fleurs du mal, édition revue par Ad. Van Bever (1919)].

mariée (à Maurice) à M. de Saint-Igest, enfin par son amie de Bourbon, Mme de Bonneuil, il touche à trois îles très belles et très parfumées. Sa mère surtout, exquise Levantine élevée dans les lettres et dans la musique, est de ces Grecques charmantes habituées de filer la laine à l'ombre ; un turban la coiffe, elle est vêtue à la turque d'une robe enveloppante ; et, dans le cou flexueux, le regard mi-voilé, l'allure d'abandon de ses mains et de son corps, la Hellade paraît toute fraîche de jeunesse et bruissante d'abeilles. Longtemps, Mme de Chénier vécut dans le goût des modes orientales, des lettres grecques et des roses. Le tableau de Cazes le fils, exposé au musée de Carcassonne, nous enseigne qu'elle porta, bien avant Mmes de Staël et de Duras, le turban oriental. Son exotisme — plus que celui de la fille de Necker — touchait encore au vieux temps ; il avait une manière de charme effacé, que n'aura pas celui des belles dames qui écouteront M. de Volney parler sur l'Egypte ou M. le vicomte de Chateaubriand sur les grands déserts du Nord américain. Avec Mme de Chénier, Mmes de Bonneuil et de Saint-Igest, ces trois belles insulaires qui bercèrent de tendresse et d'amour un poète, il semble bien que c'en soit fait, pour un temps du moins, de ce naïf attachement aux vieilles modes, à la marine royale et à ces terres si belles et déjà si françaises : Bourbon, Maurice et l'Inde, où de jeunes créoles rêvaient, en berçant leurs beaux corps sous les palmes, aux jardins réguliers de Touraine, aux allées de Bellevue et de Meudon. M. de Voltaire, en écrivant à Mme de Chénier le galant billet où il lui baise les mains et « souhaite si passionnément d'avoir le bonheur de lui faire sa cour », ne trahit-il point le touchant adieu d'une époque à ce charme de la Perse, à ce chant du sérail et à ce féerique Orient des sultanes, dont Zadig, Usbeck et M. Galland avaient enivré tout un monde d'hommes délicats et de femmes sensibles? Les vaisseaux au hardi pavillon tricolore qui sillonnent désormais les mers ne

portent plus les lys royaux aux peuples polynésiens. Les expéditions d'Estaing, La Pérouse et d'Entrecasteaux dans le Nord du Nouveau-Monde avaient ouvert une voie que la guerre d'Indépendance avait rendue plus large et plus fréquentée. Ce fut du côté de Saint-Domingue et du Canada, des Etats-Unis et des Antilles que se porta tout le vaste effort maritime. Les chemins nouveaux que de hardis capitaines anglais et français avaient tenté de forcer au delà du Canada étaient à peine indiqués aux vaisseaux que, déjà, des audacieux entreprenaient de les poursuivre encore plus avant du côté du pôle. On a tendance à croire assez volontiers que le dessein d'entreprendre un voyage agréable et de découvrir des motifs à des descriptions agrestes encore inédites avait poussé seul M. de Chateaubriand à se rendre en Amérique. Mais, le but que le jeune navigateur breton se proposait d'atteindre au début de son voyage était bien différent de ce que sont trop enclins à le penser ses admirateurs. Dans différentes notes de l'Essai historique, d'Atala et dans l'Introduction de son Voyage en Amérique, M. de .Chateaubriand a expliqué lui-même qu'il « ne prétendait à rien moins alors qu'à découvrir le passage au nord-ouest de l'Amérique, en retrouvant la mer Polaire ». Les grandes expéditions tentées par Hearne et Mackenzie et poursuivies plus tard par sir John Franklin occupaient seulement l'imagination de René. Elles n'étaient certes pas trop démesurées pour l'ambition et l'orgueil d'un homme aussi intrépide et aussi hautain que celui-là. Mais les ressources matérielles faisaient le plus grand défaut dans l'accomplissement d'une tâche aussi vaste. Il fallut que M. de Chateaubriand se résignât à des découvertes moins insurmontables. Celles qu'il entreprit dans les vastes territoires de la Floride et de la Louisiane ne sont pas moins capitales que celles qu'il eût pu poursuivre dans l'Océan polaire. M. de Chateaubriand, qui ne pouvait pas découvrir les Esquimaux de nouvelles régions groënlen-

daises, parcourut de magnifiques régions chez les sauvages. Le retentissement d'avoir pu parvenir jusqu'aux tribus guerrières des Natchez et des Siminoles dépassa alors tout ce que le même auteur aurait pu tenter, à la suite de Mackenzie et de Hearne, vers le monde des glaces. Le seul fait d'avoir su douer de vie et de beauté, d'amour et de douleur, à ce moment des lettres, deux créatures aussi étrangement neuves, aussi hardiment belles que Céluta et qu'Atala vint changer tout un vaste courant littéraire. Entièrement modifiée, la littérature créole emprunta à ces Floridiennes un attrait grisant, une volupté forte et inconnue encore. « Le premier, dans son temps, a-t-on pu justement écrire à ce propos, Chateaubriand infusa, il fit fermenter l'exotisme dans la poésie et il composa un poison nouveau que la jeunesse du siècle but avec délices (1). » Ce poison avait une autre violence et une autre fureur que celui que Bernardin de Saint- Pierre avait si gracieusement apporté avec lui des Tropiques, dans un petit roman. Il émanait du flanc souple et chaud, du sein empourpré et des lèvres vermeilles de deux vierges entièrement différentes de toutes celles des climats connus. Les Otaïtiennes elles-mêmes, dont M. de Bougainville avait vanté la taille, l'excellence du corps et la beauté des traits, pouvaient-elles rivaliser, dans la grâce troublante et le charme dominateur, avec ces mâles guerrières des tribus des Natchez et des Muscogulges? Quoi de comparable aux danses de ces filles dans les jeux funèbres ? « Deux vierges cherchent à arracher une baguette de saule. Les boutons de leurs seins viennent se

(1) M. Anatole France. Et Jules Lemaître, tout en suspectant dans les détails (mais M. Victor Giraud ne l'a-t-il par- suspecté depuis bien davantage'1 Chateaubriand au point de vue de la véracité de son récit, n'ajoutet-il pas, à propos de l'étonnante fortune littéraire d'Atala : « De même, par exemple, qu'Andromaque, en 1668, exprima tout à coup les passions de l'amour comme on ne l'avait pas fait encore : ainsi, en 1801, Atala se trouva exprimer les formes et les couleurs avec une sensualité mêlée de rêve, comme on ne les avait pas encore exprimées. »

toucher, leurs mains voltigent sur la baguette qu'elles élèvent au-dessus de leurs têtes. Leurs beaux pieds nus s'entrelacent, leurs bouches.se rencontrent, leurs douces haleines se confondent ; elles se penchent et mêlent leurs chevelures ; elles regardent leurs mères, rougissent : on applaudit. » Et ne croirait-on pas, à lire ce noble et charmant passage, que ce sont Céluta et Nélida qui dansent ; mais ce n'est ni chez les Natchez, ni chez les Illinois que M. de Chateaubriand fut chercher sa plus belle amante. Atala au front couronné de jasmins, dansant sous les érables et sous les hêtres pourpres, est bien plus belle encore que les belles guerrières. Certes, ses jours ont grandi à travers les savanes, dans les longs cris de la guerre et le bruit des tomahawks ! Mais elle n'est pas Indienne autant que Céluta et elle n'est pas idolâtre ainsi que Nélida. Le sachem des Muscogulges n'est que son père adoptif ; sa mère seule est de la tribu peinte et le sang espagnol dont son père l'a douée se trahit dans son teint de magnolia, dans sa taille gracile, dans l'ardeur des mains, dans le chant des paroles et jusque dans les regards d'une vivacité pudique et voluptueuse. A peine vêtue de peaux de chèvre et de bison, le sein et les pieds nus, coiffée de nonpareilles, le front empourpré de désir et de crainte, ah ! qu'Atala est belle !

En la peignant si bien, en peignant Céluta et Néluda, les Floridiennes, M. de Chateaubriand n'a-t-il pas ajouté, à toute la gracieuse lignée d'Ourika, dAïssé, de Valère, de Zilia et de toutes les belles enfants insulaires, un couple exquis et tendre? A peine a-t-il pu se défendre, en un moment d'aveu, d'une faiblesse pour elles. « Camoëns, écrit-il, à l'un des plus émouvants passages de ses Mémoires, n'avait-il pas aimé, dans les Indes, une esclave noire de Barbarie et moi ne pouvais-je pas, en Amérique, offrir des hommages à deux jeunes sultanes jonquilles? »

Entre Manon Lescaut, pauvre jolie fille accourue d'Europe pour sauver son amour, et Atala que la^mort frappe

pour l'éloigner du sien, il n'y eut même plus, du jour où M. de Chateaubriand vint, la distance des tombes. Et c'est dans la même terre, sous les mêmes érables, les mêmes tulipiers et les mêmes lilas que la brise embaumée et les chants d'oiseaux endormirent d'un même rythme et d'un même oubli ces deux sœurs de deux patries différentes !

Le succès û'Atala (M. Anatole France l'a bien dit) avait enivré l'Europe. Le goût de l'Amérique s'en trouva augmenté au détriment de celui qu'avait témoigné jusquelà, pour l'Asie et l'Afrique, un siècle avide de science et de découvertes. Le général Bonaparte, en associant son destin à celui d'une créole de la Martinique, accentua encore l'attrait irrésistible. Certes, il fallut tout le talent, le modelé, le poétique et gracieux pinceau de Prudhon, pour donner à cette femme qui n'était pas belle et qui n'était plus jeune, une espèce de charme et de séduction. Le tableau adorable et flou, éclairé de cette sorte de jour argenté qui était propre au maître, a montré Joséphine accoudée avec langueur dans le parc de la Malmaison ; une écharpe l'enlace, ses bras et son cou nus sont d'une courbe charmante ; un bandeau serre son front et un autre ses seins ; tout le corps onduleux a une molle souplesse ; et, dans le teint de cette femme, à l'apprêt de sa toilette, à son abandon, à sa pose, on sent la créole ! En vérité, dans cette œuvre toute pénétrée (comme M. Henri de Régnier l'a dit) de « grâce joséphinienne », de cette grâce faite de mollesse et d'élégance, Prud'hon a été le confident de cette femme inquiète, sensible et comme frileuse. A quoi pense-t-elle, allongée et penchée de la sorte? « Peut-être à l'île chaude et parfumée au milieu des mers, à cette Martinique où elle est née, où elle est retournée une seule fois pour n'y plus revenir (1). » Certes, voilà bien sans doute, dans ce portrait inimitable, à quoi pense Joséphine. Elle

(1) Henri de Régnier, Sujets et paysages, Souvenir des îles (1906).

pense à sa destinée, cette destinée unique, merveilleuse, trop belle même et dont les suites l'effrayent.

Ah ! que voilà bien une terre captivante, une terre de féerie, cette Martinique lointaine ! Les Français n'ontils point pour habitude d'y veiùr chercher des reines? Car, enfin, ce fut bien une presque reine, une souveraine, cette Françoise d'Aubigné, devenue marquise de Maintenon, qui fit, dans son enfance, un séjour à la Martinique et qui resta, de ce fait, baptisée longtemps la jeune Indienne (i). Qu'une perle de cette sorte, la plus nacrée, la plus jolie du monde fût, dans ce temps-là, arrivée des Antilles sur un vaisseau du roi, voilà bien ce qui enchantait Scarron, le premier épouseur de la belle. Mais un bossu, un stropiat tout paralysé, perclus et qui ne vit plus que par l'esprit, était-ce là un parti pour une fille si rare? Mlle d'Aubigné ne le pensait pas ; et, pour la jeune Indienne, ce fut par une sorte de gradation habile, et de séduction (cette séduction contenue, froide et comme pudique) qu'elle sut s'élever jusqu'au roi même. Et voilà qu'à moins de cent années de là, elle aussi, jeune Indienne des nouveaux temps, Mme Bonaparte s'était approchée de l'empereur fabuleux. A son tour, comme Françoise d'Aubigné de retour des Antilles, elle avait retenu le regard du maître futur des rois et des peuples ; et voilà que, sous le mouchoir à la créole (2), avec l'enlaçante grâce, l'agaçante langueur qu'on a dans ces pays-là, elle l'avait conquis.

Et, maintenant, toujours avec cette souplesse de liane, cet abandon mol et paresseux que Prud'hon lui a donné, elle rêve et soupire au fond du parc de la Malmaison. Ah ! ce parc de Malmaison, qui sera son Trianon à elle, comme elle l'aime à cause des ombrages, à cause des allées et

(1) Comte d'Haussonville, introduction aux Souvenirs de M"e d'Aumale.

(2) Bonaparte à Joséphine : Lettre du 22 novembre 1796, dans laquelle il lui parle amoureusement de la « petite mine » qu'elle a, « avec le mouchoir à la créole ».

aussi à cause des serres et des parterres où elle a voulu qu'on mît toutes les espèces des arbres et des plantes qui poussent aux Antilles. Martinique, Sainte- Lucie, Fortde-France et Saint-Pierre, les indigotiers et les caféiers, le bruit des navires et le chant des mulâtres, comme tout cela est resté en elle ! Elle a froid souvent, l'Impératrice et reine, comme les créoles ont froid dans nos climats gris. Elle a besoin de couleurs, besoin de soleil et besoin d'oiseaux. Alors Napoléon lui envoie des étoffes lumineuses comme on n'en a que sous le ciel américain, des cages pleines de perruches et de colibris, des bouquets des plantes les plus embaumées des îles. De celles-ci, Ventenat, le jardinier de Malmaison, prend un soin spécial. La passion des fleurs de ces climats devient pour Joséphine, à certains moments, une espèce de mobile de vivre. L'Empereur, les princes, les princesses, tout le monde le sait, s'en procure pour elle, aux prix les plus élevés ; les Anglais euxmêmes, devant ce caprice de femme, si joli et si respectable, furent un moment séduits, firent une trêve galante aux dures lois de la guerre et le lord amiral donna aux vaisseaux britanniques des ordres formels pour que leurs équipages ne saisissent pas en mer les corbeilles de fleurs envoyées des îles à Mme Bonaparte. Au reste, les fleurs, les oiseaux mêmes ne suffirent pas toujours à la créole ; elle voulut aussi des animaux, des cerfs, des bisons et jusqu'à des espèces de moutons de son pays. Les liqueurs, le sucre, le café dont elle use sont de sa contrée. Sa petite table à écrire est en bois de la Guadeloupe ; et, un beau jour, voilà qu'on la voit aux Tuileries avec une espèce de jeune mulâtresse en madras, parée de corail et de foulard et qui lui ressemble tant qu'on va jusqu'à dire tout bas que c'est sa sœur et que M. de la Pagerie l'a eue jadis d'une négresse !

Jusqu'au bout, jusqu'à l'extrême d'un long et douloureux veuvage, l'Impératrice garda, gravés dans son cœur, ces souvenirs colorés de l'enfance. Prudhon, qui

avait de la volupté, du tour et du charme des créoles, l'a su exprimer mieux que quiconque en son œuvre, puisqu'en ce front las, ce souffrant visage, ce regard triste et tendre qu'il a si bien peints, il a marqué un peu de cette mélancolie dont le regret indicible accompagne partout, dans les autres patries, les enfants des cieux et des sites de lumière.

De Joséphine a Pauline Bonaparte.

La flûte du roi l'Ile de France, escortée de la frégate la Pomone, avait, pour la première fois, amené des Antilles en France la jeune Joséphine. Au second voyage, celle-ci prit place à bord de la Sensible. C'était à l'issue de ce second voyage que la créole, alors si gaie et si rieuse, devait rencontrer, aimer et choisir, entre tant de soupirants, le général Bonaparte. Ce grand conquérant, Corse fidèle à son berceau, adorait les îles (les îles dans sa vie : Corse, île d'Elbe, Sainte-Hélène, ont joué un si grand rôle !). Et comme il avait pris une gracieuse épouse à l'Amérique, il voulait rendre, à cette terre de féerie, en manière d'échange, une autre jeune et belle femme. En effet, le 23 frimaire an IX, au moment où l'escadre française, aux ordres de l'amiral Villaret- Joyeuse, allait lever l'ancre à Brest à destination de Saint-Domingue, une lente litière entra dans le vieux port et se dirigea vers le vaisseau l'Océan où le général Leclerc, commandant en chef de l'expédition, reçut dans ses bras son épouse chérie, la sœur même du prochain Consul, Pauline Bonaparte.

Pauline, à ce moment de sa vie, avait déjà son indolence fascinatrice ; avide de joie et de plaisir, adulée pour son nom et pour ses charmes, elle transforma le voyage en une sorte de fête. « Couchée sur le pont du

vaisseau l'Océan, dans tout l'éclat de sa beauté, rappelant la Galathée des Grecs, la Vénus maritime », écrit d'elle Norvins, qui était du voyage, Pauline accomplit cette pénible traversée, au milieu des soldats, avec le calme heureux d'une déesse des flots.

Quelque mélancolie se mêlait bien en elle au souvenir de tout ce qu'elle avait qmtté : ces jardins odorants de Neuilly et de Mortefontaine ; ces plaisirs de Paris et ces divertissements où elle prenait part ; ce frère charmant et redoutable de qui toute fortune et toute gloire lui devaient venir. Mais, devant l'horizon de cette mer uniforme et radieuse, entourée d'une cour d'officiers qui ne cessaient de l'enivrer de louanges, elle se prenait à sourire : à sourire en pensant à ce Lafon, de la Comédie-Française, qu'on lui avait donné comme adorateur et qui n'était resté rien moins qu'un soupirant ; à sourire à Fréron qui l'avait aimée et l'accompagnait, au souvenir de Duphot, qu'elle avait perdu, à Leclerc, qui était là, près d'elle, l'entourant d'une chaude et discrète tendresse, au petit Dermide, le seul enfant qu'elle ait eu de son mari et pour le baptême duquel avaient grondé, dans Milan, tout comme pour un fils d'Empereur, les sons du tambour et le bruit de l'artillerie ; à sourire à tout et à tous, aux marins, aux passagers, aux formes lointaines de l'horizon : la Barbade, Sainte- Lucie, Saint- Vincent, Tabago, la Grenade et les Grenadilles...

Cap Haïtien domine la mer, du fond de son golfe ombreux, comme un bel oiseau. Sa baie commode et sa plage protégée de récifs dessinent, devant les flots de l'Océan, l'un des plus beaux ports de Saint-Domingue. A l'odeur des forêts, des tafias et des caféiers, se confond la brise douce de la vague bleue ; et le vent plein des senteurs de la mer Caraïbe rejoint, à l'heure du reflux, celui venu des voisines Antilles. Ces sites sont beaux et purs ; mais les hommes y ont une âme farouche, un cœur indomptable et d'une prompte violence. Au moment où

Pauline Leclerc, son mari et toute l'armée de France abordaient au Cap, les généraux noirs, Toussaint-Louverture, Dessalines et Christophe, appelaient secrètement les Haïtiens à l'insurrection.

Au milieu de la guerre acharnée et sanglante, où la fièvre venait ajouter le danger de ses coups, Pauline, si paresseuse et si nonchalante, pour qui la vie couchée était la seule vraie, se montra grande et forte. A Leclerc qui la suppliait pour qu'elle repartît en France : « Ici, répondait-elle, je règne comme Joséphine, je suis la première » ; et, aux dames du Cap qui se lamentaient sur l'issue de tant de désastres : « Vous pouvez pleurer, vous autres, vous n'êfes pas, comme moi, sœur de Bonaparte. » Car, même au loin, exilée, sous un climat de feu, dans les pires dangers, c'est à lui qu'elle rêve, à lui que vont ses pensées, pour lui qu'elle assemble, en des coffres de thuya et de bambou, ces produits des îles: mirobolandys, figues, bananes, oranges et citrons géants, anis, absinthe, mélisse à l'odeur grisante, dont elle lui fait don avec tout son coeur.

Enfin, elle revient, mais après tous les malheurs ! Et quand Latouche-Tréville va l'embarquer à bord du Swiftsure, à l'île de la Tortue, elle n'a plus auprès d'elle Fréron, «son cher Stanislas» des journées de Marseille. Elle n'a plus Leclerc ; tous deux sont morts. Amante autant qu'épouse, Pauline est frappée deux fois ; mais, auprès d'elle, dans le vaisseau, elle ramène la dépouille embaumée de Leclerc ; dans une urne d'or fin elle a fait placer le cœur de son mari ; « Pauline Bonaparte, mariée au général Leclerc, le 20 prairial an V, a-t-elle fait graver sur ce précieux vase, a enfermé dans cette urne son amour auprès du cœur de son époux, dont elle a partagé les dangers et la gloire. »

La jeune veuve demeura à jamais blessée de ce cruel séjour aux Antilles. Sans croire Fouché qui alla, plus tard, jusqu'à dresser contre elle un libelle ignoble, il faut penser

que les excès de la nature ébranlèrent chez Pauline un organisme faible. A dater de ce séjour à Saint-Domingue, et même plus tard, fêtée, consolée, heureuse et remariée à un prince, elle montra, dans sa grâce, une paresse plus molle encore, une pâleur plus mate, une beauté plus souffrante. Le mal créole l'avait prise ; le regret et l'ennui fanaient ses moments les plus beaux. Elle aima plus que jamais à rester étendue. Et c'est dans ce voluptueux allongement d'elle-même qu'elle apparaît encore aux souvenirs.

A la villa Borghèse, son beau corps montré, par la main de Canova, sur des coussins de marbre, repose comme timide et comme apaisé. Par les croisées vastes montent jusqu'à sa forme exquise les parfums des jardins Giustiniani. Sans doute lui rappellent-ils les vergers du Cap ; et ce fruit victorieux, rond et mûr, qu'elle tient dans ses doigts, qu'est-ce encore? sinon son propre cœur, ce cœur divers, changeant et passionné, que grisèrent d'effluves tendres et de chauds parfums les soirs de Saint-Domingue.

Saint-Domingue est une terre de fleurs, de sucre et de miel. Le gingembre, le gommier, le figuier, le pistachier, les bois d'acajou et de camphre y prospèrent; le dividivi, r le gaïac, le pin de lord Weymouth, le chêne des Antilles et le liège des Indes, y dressent leurs ombrages. Les baies sont vastes et chaudes, pleines de tortues et de coquillages ; le ciel est bleu au-dessus des rivières ; les champs bruissent d'abeilles et les bois de perroquets ; le café, le cacao et le sucre des cannes embaument dans les plantations ; et, de la plaine du Nord à la Grande Rivière, de l'île de la Gonave à l'Artibonite, un climat doux et chaud éveille partout les végétations, sature l'air d'odeurs et donne à toute l'île un aspect de calme heureux, une quiétude trompeuse et une paix mensongère. Car, sur cette terre, où tout paraît beau et lumineux, les reptiles pullulent au fond des ravins ; l'homme blanc ne domine

Il6 ASPECTS ET FIGURES DE FEMMES.

que par l'esclavage et l'homme noir, meurtri et haineux, ne grandit que dans l'idée de la vengeance.

Madame de Talleyrand, madame Hamelin.

Ce qu'un auteur bien voluptueux, plein de talent et mort trop jeune, le regretté Hugues Rebell, appelait les « nuits chaudes du Cap français », c'étaient ces nuits de Saint-Domingue, vécues par les soldats de Leclerc et qu'enchantait la beauté des mulâtresses et des créoles. Mais, tandis que la séduction des mulâtresses ne dépassait pas ces nocturnes instants du plaisir, le charme de la jeunesse créole achevait de s'imposer dans le cœur des Français. A la vérité, cette sorte de domination, née de la rêverie et de la langueur comme blessée de ces filles, s'exerçait, depuis longtemps déjà, sur ceux de nos nationaux que la sensibilité du xvme siècle avait préparés si bien à tout admirer et à tout chérir.

Depuis longtemps déjà, et selon M. Lanzac de Laborie, * les planteurs les plus riches de Saint-Domingue avaient pris le sage et habile parti d'envoyer de bonne heure leurs filles « terminer leur éducation dans les couvents réputés de la métropole ». Il était résulté de cet usage, à la fin de l'Ancien régime et dès le premier moment de la guerre d'Amérique, une sorte de rapprochement, de fusion intime entre les races. A la suite de ce séjour obligé dans nos climats, beaucoup de mariages entre Français et jeunes créoles avaient eu lieu. Et c'est ce qui fait qu'à la veille même de la Révolution, les représentants des planteurs de la grande Antille pouvaient écrire au roi Louis XVI, en lui exprimant les vœux de leur attachement : « Sire, toute votre cour est devenue créole par

alliance ; les liens du sang, ces liens que rien ne saurait rompre, ont pour jamais uni votre noblesse avec Saint- Domingue. » M. Lanzac de Laborie ajoute (comme pour montrer combien ces liens des deux races étaient devenus étroits) que les « descendantes des créoles furent nombreuses à parer de leur grâce la cour de Marie-Antoinette, nombreuses aussi à illuminer de leur vaillance les prisons de la Terreur et les pauvres taudis de l'émigration» (1).

A peine le grand bouleversement social de la fin du siècle se fut-il apaisé pour s'achever en un empire, que les gracieuses créoles, les jolies Indiennes, méconnues par des temps farouches, reparurent aussi recherchées et aussi fêtées qu'au temps de Louis XVI et de son ministre Verge nnes. Mme Vigée- Lebrun a peint, dès cette époque, le portrait de Catherine Worlée, devenue princesse de Talleyrand, née dans l'Etat indien de Madras, puis venue séjourner à Pondichéry. Ce portrait, d'un abandon un peu apprêté mais si charmant, suffit à témoigner à quel point, depuis Mme de Bonneuil, l'amie de Chénier née à Bourbon, il vivait toujours sous une peau duvetée et fine et dans un regard limpide avivé de lumière, ce beau sang des tropiques, si passionné, si pétulant et dont s'empourpraient tout à coup, à l'approche du plaisir ou de l'amour, les joues et le front pur de ces enfants d'Asie.

Au temps où elle habitait encore à Calcutta, Catherine Worlée, née d'un père français et d'une mère indienne, n'avait pas encore atteint à l'épanouissement de beauté qu'elle connut plus tard ; cependant c'était déjà une sorte d'admirable créature. « Elle éblouissait par la transparence de son teint, par l'incarnat de ses lèvres, par la blancheur nacrée de ses dents incomparables (2). » Grâce à ce prestige, à ce rayonnement de l'exotisme, enfin par

(1) De Lanzac de Laborie : Saint-Domingue et la vie créole sous l'ancien régime (!a Revue hebdomadaire, 1909).

(2) Vicomte de Re'set : Catherine Worlée, princesse de Talleyrand (la Revue hebdomadaire, 12 nov. 1910).

Il8 ASPECTS ET FIGURES DE FEMMES.

cette sorte de charme enfantin qu'elle accentuait encore en zézayant comme font les créoles, elle ensorcela à peu près Talleyrand. « C'est une véritable Indienne, écrivait celui-ci à Barras, dès qu'il la vit ; elle est bien belle, bien paresseuse, et c'est la plus désoccupée de toutes les femmes que j'aie jamais rencontrées. »

Toute sa vie, Mrae de Talleyrand demeura, même au milieu des pires revers, des sautes les plus brusques de gloire et de fortune, également belle et insouciante. A ses côtés, dans le cortège des femmes exquises et libres de cette époque, mais formant contraste par la mobilité de sa personne autant que par l'activité de son esprit toujours occupé de projets, d'intrigues, souvent de passions, se place la femme du fournisseur aux armées Antoine Hamelin. Créole née à Saint-Domingue et que les bouleversements de la Révolution avaient amenée en France et jetée dans la société du Consulat, Mme Hamelin, au contraire de l'indolente Mme de Talleyrand, ne cessa jamais de témoigner dans les affaires d'un génie complexe, et dans le plaisir lui-même, si fougueux en ce temps de guerre et d'amour, d'une puissance et d'une diversité extraordinaires.

Mme Jaubert, la bonne marraine d'Alfred de Musset, qui connut Mme Hamelin beaucoup plus tard, au déclin de sa vie brillante, alors que la femme du fournisseur n'était plus que l'ombre de la triomphatrice du Consulat, écrit qu'à ce moment même et malgré les années (on était en 1837, Mme Hamelin était née en 1776), « ses yeux noirs ardents n'avaient rien perdu de leur éclat créole ». Ces grands yeux mis à part, Mme Hamelin, Fortunée Hamelin (puisqu'elle s'appelait aussi Fortunée et que c'était bien un nom qui convenait à une femme aussi adulée qu'elle !) n'était pas — à la façon de Mme de Talleyrand — l'une de ces beautés en qui tous les traits se complètent, toutes les perfections s'harmonisent. En réalité, Mme Hamelin était plus originale, plus piquante que jolie ; son meilleur

biographe, M. André Gayot, dit même qu'on l'appelait la jolie laide ; mais M. Arthur Chuquet, qui s'est aussi occupé d'elle, assure que, si elle « avait le teint brun sans doute et des lèvres épaisses », son type créole fortement accentué lui communiquait un véritable rayonnement, l'enveloppait d'un étrange et mystérieux charme. « Une taille de nymphe, des mains et des pieds d'enfant» ajoutaient — selon lui — à la séduction de toute sa personne ardente, affinée, aux nerfs tendus et délicats. C'est avec ces petits pieds-là, déliés, infiniment adroits et souples qu'au milieu des autres beautés du Directoire, elle se signala par son art à bien danser la gavotte, la monaco, le pas du châle. Avec cela un esprit à facettes, primesautier, preste, enjoué, plein de diversité, d'adresse et qui, par sa mobilité même, rappelait ce glissement des écureuils, ce vol des colibris dans les forêts du Nouveau-Monde. Hortense Allart, la belle Muse qui se trouva si souvent placée auprès d'elle, dans les salons naissants du romantisme, assure, de Mme Hamelin, que sa conversation « était la plus brillante et la plus gracieuse du monde ». Le fait est qu'elle avait de l'esprit, du plus spontané et du plus vif et que son naturel, sa malice, autant que sa grâce même, enlevèrent bien des suffrages.

Avec cela, Mme Hamelin, que n'embarrassait pas trop son ambitieux et facile mari, grisée encore des succès qui avaient fait d'elle, au temps du Directoire, une rivale de Mmea Tallien et Récamier, ne laissait pas d'être sensible à toutes les actions belliqueuses, élevées ou nobles des hommes de ce temps-là. Son admiration pour M. de Chateaubriand tenait, à cet égard, de l'idolâtrie ; et cependant elle avait — par contraste — voué à Napoléon une sorte d'attachement fanatique. Enfin, comme dans le fond de son cœur, elle était dévouée, serviable et qu'elle ne pensait jamais qu'au bien de ses amis, elle entreprit, la jolie laide, la Créole exquise aux manières libres, cette tâche extraordinaire de rapprocher l'un de l'autre et malgré

tous les obstacles, ces deux ennemis irréductibles : le grand écrivain et le grand empereur. Il semblait que l'audace d'une telle tentative ne pût venir à l'idée de personne d'autre qu'à elle. Cependant Mme Hamelin était une intermédiaire trop fragile, une trop faible femme pour aboutir dans une démarche inouïe, si folle et dont le péril, pour elle, n'était que trop évident. Quoi qu'entreprît une intermédiaire aussi adroite, aux ruses félines et calculées, Napoléon demeura cassant, plein de morgue et de hauteur envers son ennemi ; de son côté, l'auteur du Génie du christianisme, n'abdiqua rien de sa fierté, ne fit pas un instant fléchir son opposition devant l'homme tout-puissant qui avait fait fusiller, après le duc d'Enghien, son cousin Armand de Chateaubriand.

Rebutée des deux parts, Mme Hamelin dut abandonner l'espoir de rapprocher l'un de l'autre l'empereur et l'écrivain. Il sembla même que, du moment de cette tentative, le ressentiment de Napoléon envers Chateaubriand ne fît que s'aggraver ; et bientôt ce furent la liberté, jusqu'à la vie du poète des Martyrs qui se trouvèrent menacées de la façon la plus grave par les menées de Fouché, les complots de police, enfin par la haine même que Bonaparte avait vouée à tout ce qui rappelait ou défendait la monarchie. A ce suprême moment, il appartint à Mme Hamelin d'intervenir encore ; elle le fit avec cette bravoure que rien ne pouvait vaincre et que René, malgré le silence jaloux de Mme Récamier, a reconnue dans la lettre suivante, écrite deux ans après la mort même de l'empereur et douze ans après ce moment cruel de 1811. «Paris, le 9 février 1823. Je n'oublierai jamais, Madame, les services que vous m'avez rendus. C'est à l'intérêt que vous avez bien voulu me témoigner que je dois de n'avoir pas été fusillé ou enfermé à Vincennes par Buonaparte. Ainsi, Madame, si je puis vous être utile, je suis prêt à payer ma dette de reconnaissance... »

Ce billet, qui fait bien de l'honneur à M. de Château-

briand, n'en fait pas beaucoup à Napoléon. Quoi qu'il en soit, ce demeure une chose assez inattendue et assez piquante de penser que celui qui avait rendu par la création de ses figures si suaves de Céluta et d'Atala tant d'hommage à la beauté indienne dût peut-être, un jour, d'avoir la vie sauve à cette Créole accourue des îles et dont l'enfance heureuse s'était, comme celle de Joséphine, passée sous les cieux ardents des Tropiques, parmi les papillons et les oiseaux de la grande île de Saint- Domingue.

Julie Bouchaud, madame Charles ou l' « Elvire » de Lamartine.

De Saint-Domingue, patrie fugace de Pauline Leclerc, berceau d'enfance de Fortunée Hamelin, arriva également en Europe, au début du siècle, une autre tendre et douce femme, cette Julie Bouchaud, devenue plus tard Mme Charles, enfin Elvire, et que l'un de nos poètes les plus grands élut pour sa Muse.

D'origine nantaise, le père de Julie, Raymond Bouchaud, possédait de petits biens à Saint-Domingue ; et le trafic des teintures, des épices et des graines y sollicitait son activité. Lors du fameux soulèvement des noirs de 1790, Raymond Bouchaud était revenu à Nantes ; mais Mme des Hérettes, sa femme, était restée à Port-de-Paix avec ses deux filles : Julie-Françoise et Marie-Chantal. La petite Julie, à ce moment, n'avait que six ans ; elle eut le courage de s'enfuir devant la révolte qui ensanglantait l'île et de gagner le large en chaloupe avec sa mère et sa sœur. Un coup de lame emporta le frêle esquif ; Mme des Hérettes périt, mais le flot ramena les enfants au rivage. Julie, recueillie par une bonne négresse, nourrie et soignée

par elle, demeura à Saint-Domingue. Peu après son père la ramena à Nantes. Ce père était déplorable ; et M. Charles lui-même, devenu l'époux de Julie, le compare volontiers à M. Western, «ce squire ivrogne que Fielding a peint si vivement dans le roman de Tom Jones ».

M. Charles, physicien, aéronaute et ami du fameux Robert l'ascensionniste, était un homme d'âge et un grand savant. On a insinué que Julie en l'épousant ne fit que changer de père et ne gagna qu'en douceur la tendresse qu'elle perdait chez M. Bouchaud. M. Anatole France, qui a consacré une longue étude à la vie de Mme Charles, n'en est pas si sûr. « On voit, d'après Lamartine, écrit-il volontiers, (qu'à ce moment de sa vie) Julie était grande, brune, pâle de la pâleur créole, qu'elle avait des yeux couleur de mer claire sous des cils noirs, le front petit et le nez droit des statues antiques, les lèvres minces, des dents de nacre et l'ovale du visage aminci par la souffrance. » La séduction d'une telle femme était bien tentante ; M. Charles n'avait pas de trop de sa science et du poids des ans pour y résister. Mais M. de Lamartine, qui était jeune et beau, et que ses courtes amours avec une cigarière de Naples, l'air de Sorrente et le ciel d'Italie avaient fait beaucoup plus voluptueux, n'y résista pas. On sait qu'il la vit à Aix.sur les bords du lac du Bourget.en 1816. Julie était à ce moment dans le plein épanouissement de sa beauté. L'alanguissement de la créole ajoutait en elle à la discrétion de son charme fin et élégant, prêtait un plus capiteux et plus mol attrait à sa grâce. Le poète l'aperçut pour la première fois à travers le feuillage d'une treille, roulant « négligemment (dans ses doigts) un de ces œillets rouges sauvages, qui fleurissent dans les montagnes sous la neige et qu'on appelle l'œillet-poète. » Ah ! ce jour-là que Julie était agréable à contempler ! Que ses mains, tenant la fleur, avaient d'indolence ; que son front était beau et que ses yeux, sous leurs cils frangés, empruntaient del'éner-

gie même à la langueur et quelque chose de sauvage à la volupté !

On sait maintenant que le Lac, l'Immortalité, le Temple, le Crucifix et le roman entier deRaphaël sont nés de ce front pur, de cette taille longue et ployante, de ces yeux et de ces mains de Julie. Il n'est pas possible — après MM. Anatole France, Léon Séché et tant d'autres — d'étudier le cœur et le roman de Mme Charles. M. Léon Séché a soutenu que Julie resta sage et M. Doumic a voulu qu'elle faillît. Nous tenons surtout à montrer ici que, faible ou forte, sage ou passionnée, Julie ne mentit jamais à son ciel natal, à son air d'Amérique et à son chant des Antilles ; toujours elle fut ardente ; toujours elle fut créole ! Avec de tels yeux, un accent de bengali, une bouche petite et vermeille et une voix de musique, Mme Charles avait un cœur qui mettait autour d'elle tout un raj^onnement amoureux. Et les lettres, les rares lettres qu'on a retrouvées d'elle et qui touchent, tant l'accent en est beau et surnaturel, à la mysticité dans l'amour, trahissent quel éclat du feu originel couvait dans son cœur tourmenté d'amante. Tant que Julie n'avait connu que M. Charles, Julie avait respecté et aimé M. Charles ; mais le jour où Lamartine prit possession de son être et régna sur elle, elle n'aima plus, elle n'adora plus que Lamartine. « Pour vous prouver que je vous aime par-dessus tout, injuste enfant (lui écrivait-elle à un moment de reproche), je serais capable de tout quitter dans le monde, d'aller me jeter à vos pieds et de vous dire : Disposez de moi, je suis votre esclave. Je me perds, mais je suis heureuse. Je vous ai tout sacrifié : réputation, honneur, état, que m'importe ? Je vous prouve que j e vous adore. Vous n'en pouvez plus douter. C'est un assez beau sort de mourir pour vous à tout ce que je chérissais avant vous. » Durant toute sa vie de passion et de douleur et jusqu'au moment suprême où la religion vint envelopper son cœur d'une sorte de doux voile de consolation, Julie aima avec le même feu son poète.

Et, quand elle aima Dieu — même devant M. de Bonald qui en était le ministre auprès d'elle — elle ne cessa jamais de mêler le nom de Lamartine à son nouveau culte. Elle expira brisée de foi et d'amour. Son souvenir, aussi persistant que le bruit du vent ou que le chant des mouettes de son ciel d'enfance, survécut toujours au cœur de celui qui l'avait chérie. En 1840, au moment où les revers politiques les plus douloureux et les plus injustes jetaient le grand poète à bas du pouvoir, on put voir Lamartine évoquer Julie, et chercher, en pensant à son origine, le refuge à'

... une île où le sort aurait moins de rigueur.

Tout ce qui touchait à Saint-Domingue lui resta cher. Et ce n'est pas seulement dans un grand élan de pitié et de bonté qu'il composa le drame où il salue, avec un respect ému, Toussaint-Louverture. C'est dans un élan spontané du cœur que ce décor ardent de l'Antille brûlante éblouit ses yeux. Au delà du général noir et de ses troupes vaillantes c'est, malgré le bruit de la guerre, un décor de paix et de bonheur qui renaît pour lui du fond du passé : ce sont les arbres heureux, les lianes parfumées, les oiseaux vermeils, la nourrice mulâtre et Julie qui passe, en habit de créole, avec son front mat, ses longs cils soyeux, ses joues animées de fièvre et ses mains qui froissent, au vent américain, un œillet-poète...

La comtesse Merlin, Mme Desbordes et Indiana.

« Que les voyageurs revenant des Antilles ne me fassent pas grief de mes erreurs ou de mes folies, écrit en préface au Séducteur, l'enfant de Santiago de Cuba, Mme Gérard

d'Houville ; mon île à moi est située non seulement dans l'espace, mais aussi dans le temps, et le voyage que j'ai accompli pour pouvoir poser mon pied de vivante (i) sur l'ombre de son rivage est très fantastique et très long. » Et, cette même jeune vivante, auréolée du souvenir de la grande île cubaine où son père est né, de nous faire le don de cette île avec tout son cœur. « La voici — dit-elle — telle qu'elle respirait dans ma mémoire la plus profonde, cette mémoire léguée par les ancêtres ; la voici toute embaumée et de par moi, vivante, recréée pour un jour, par moi, ' née de son sol. La voici telle que je l'ai imaginée, avec sa race à la fois naïve, intrépide et passionnée... »

La voici, cette île de la séduction, ce paradis de fleurs et d'épices, cette magique contrée à l'ardente végétation que nous fait voir la fille de Heredia ; la voici avec ses jardins, son odeur de Havane, avec ses enfants au sang vermeil. Céluta, Atala, Joséphine et Julie Bouchaud ne sont pas les seules filles du Nouveau- Monde ; ou, plutôt, ce n'en sont que les plus connues. Mais il en est bien d'autres, jusqu'à Gérard d'Houville, dont l'enfance a grandi entre la Guadeloupe et la Jamaïque, Curaçao et Cuba, au milieu des mers. Dans les senteurs de l'alcool exhalé des rhumeries, dans le parfum des grains du café grillé, des liqueurs et du sucre, ont vécu ces filles. Comme Atala elles ont, qui bat dans leurs veines, du rouge sang espagnol, ou comme Mme Charles ou comme Joséphine, qui rougit leurs joues ou colore leurs lèvres, du sang pourpre de France. Habillées de mousseline et de flottants voiles, elles ont un rire gai et une âme limpide ; et le chant des négresses qui les a bercées n'a pas tout à fait étouffé en elles l'accent européen ; mais le ciel torride, le vent de fièvre et l'arôme des bois ont pétri leur chair et bruni leur sein, affiné leurs

(i) « Jose-Maria de Heredia nous laisse un chef-d'œuvre immortel, et toute une famille d'artistes où, sous les traits d'une jeune vivante, chacun croit voir la Poésie. » (M. Barrés, Discours de réception à V Académie, 17 janvier 1907).

mains et leurs pieds mignons, velouté leurs regards et donné à leur corps ce rythme indolent des tiges dont la lasciveté est si enveloppante. Admirez-les, marchant au milieu des bambous, dans le vol des lucioles, sous l'aile des éventails, dans un parfum de musc et un bruit de musique; un camélia meurt sur leur sein pâmé ; un collier les pare, une écharpe les suit ; et leur pas est lent dans la longue allée ! Les pompadouras ne sont pas parfumés plus qu'elles et le magnolia, quand il est en fleurs, n'est pas plus pâle et plus rose ensemble ! Si leur âme est' vive au fond de leurs regards, leur voix est fléchissante, et quand elles écrivent une prose alanguie, on sent leur main, comme une aile, effleurer à peine.

Et c'est la comtesse Merlin, née à La Havane, enfant «desclimatsoù la terre est pétrie d'une meilleure argile» (i) et dont les Souvenirs sont si attrayants; c'est Mme Ravinet, née à Port-au-Prince, auteur de Mémoires vécus à Saint- Domingue ; c'est Anaïs Ségalas, dont la mère était des Antilles et qui a dépeint dans des proses chantantes, dans des vers limpides, les enfants des planteurs, le mulâtre huilé et la belle créole dont

Tout un peuple noir suit les pas...

Enfin, au-dessus de toutes, les dominant de son génie, c'est Mme Desbordes.

Mme Desbordes, fille du Nord, n'est pas née aux îles. Elle n'est qu'une créole adoptive ; enfin, elle ne fit que toucher aux Antilles; mais, quand elle les toucha, le chagrin l'avait déjà mûrie et avait fait d'elle une précoce enfant. Mme Desbordes connut la nature en même temps que la douleur ; mais cette nature était une nature tropicale excessive ; elle en reçut l'empreinte jusqu'à l'intime de l'être. Et cette mélancolie dont beaucoup de ses chants

(i) Sainte-Beuve,

sont voilés, cet attrait de la mer, cet amour des navires, des ports et des voyages, qu'elle exalta tant plus tard dans ses livres, remontent à ce fatal voyage à la Guadeloupe où elle partit avec tant d'espoir, d'où elle revint, pauvre et abandonnée, mais riche de souvenirs, trempée pour la passion et pour la douleur (1).

La comtesse Merlin et Mmes Ravinet, Anaïs Ségalas et Desbordes- Valmore, filles élevées à Cuba, Saint-Domingue ou à la Guadeloupe, sont les dernières des belles créoles américaines. Ce sont les descendantes de vieilles familles de commerçants, de planteurs et d'officiers émigrés làbas ; les mêmes que ces belles aïeules espagnoles ou françaises que Gérard d'Houville — leur petite-cousine — en de souples stances, a fait voir

petites filles Aux longs cheveux, Dans une sucrerie, en un coin des Antilles Voluptueux...

Mais, à côté d'elles, il y a les créoles africaines, les mêmes que Baudelaire et Leconte de Lisle connurent, tout jeunes, à Bourbon et Maurice. Celles-là ne sont plus tout à fait les mêmes; elles ont une grâce plus vive et plus pétulante ; leur nature n'est pas aussi accablée ; et, dans leurs yeux, elles portent un défit.

De toutes ces femmes sensuelles et tentantes, au visage mobile, à la peau tiède et à la voix chaude, Indiana est bien la plus romantique. George Sand, qui a fait d'elle une

(1) « Arrivée en Amérique, a écrit Mme Valmore, ma mère trouva ma cousine veuve, chassée par les nègres de son habitation, la colonie révoltée, la fièvre jaune dans toute son horreur... Ma mère ne para pas ce coup. Son réveil ce fut de mourir à quarante et un ans. On m'emmena en deuil hors de cette île dépeuplée en partie par la mort, et, de vaisseau en vaisseau, je fus rapportée au milieu de ma famille désolée et devenue tout à fait pauvre.» (Lucien Descaves, La vie douloureuse de Marceline Des bordes-Valmore) .

fille révoltée de son génie, a nommé elle-même Indiana une « créole passionnée ». Aucune fille des îles n'a, plus que cette jeune femme, souffert de l'exil dans nos bois, sous notre ciel de brume et dans nos contrées. Aucune ne regretta, plus que cette frêle épouse, la patrie absente. Au-dessus de son petit lit, dans sa chambre frileuse, Indiana avait placé des gravures « qui représentaient les pastorales amours de Paul et Virginie, les cimes de l'île Bourbon et les rivages bleus de Saint-Paul ». Et auprès d' Indiana, il y avait Noun, une jeune fille que Mme Delmare avait amenée de Bourbon avec elle, plus amie que servante, « grande, forte, brillante de santé, vive, alerte » et que George Sand montre animée, autant que sa maîtresse, du sang ardent des créoles. Hélas ! ce sang ardent, cette vivacité et cette pétulance amenèrent le malheur des deux insulaires ! Noun et Indiana aimèrent le même homme. Indiana le sut et manqua d'en mourir ; de douleur la pauvre Noùn mit fin à ses jours et, pour Indiana, triste et anéantie, elle vint s'embarquer à Bordeaux sur le brick Coraly. Revenue à Bourbon pour expier, auprès de son mari, son fatal amour, une mélancolie incurable l'usa. Elle regretta la France ; et, tandis que tombait la nuit au-dessus des rizières, son regard accablé n'avait plus de plaisir et de consolation qu'à suivre le long vol des pétrels, des foulques et de ces paille-en-queue qui s'en vont le soir coucher du côté de l'île Rodrigue, au delà des mers.

George Sand, en faisant de l'île Bourbon le berceau, le refuge et le tombeau d'Indiana, a mis une grande force à peindre cette nature avec laquelle elle n'avait pris contact qu'à travers Bernardin de Saint-Pierre et le naturaliste Maillard. Sans doute ce paysage, extrêmement différent du nôtre et surtout du Berry, était loin de la toucher aussi directement que ses sites de France, ses bois et ses labours ; mais l'ardeur aiguë de la végétation, l'excès de sa beauté et de sa luxuriance avaient de quoi lui plaire. Et en peignant Bourbon elle flatta son goût aventureux, enrichit

son style, séduisit son imagination et fut, un moment au moins, à travers Indiana, une dame créole.

Madame de Nièvres (de Dominique).

Par le fait qu'il est dédié à George Sand par Eugène Fromentin, Dominique a sa place marquée ici, à côté d' Indiana. « Tel qu'il est, écrivait Fromentin à sa grande amie en lui adressant le présent de son beau livre, tel qu'il est, me pardonnerez- vous, Madame, comme au plus humble de vos amis, de le placer sous la protection d'un nom qui, déjà, m'a servi de sauvegarde, et pour lequel j'ai autant d'admiration que de gratitude et de respect? » Il était bien que la créole qu'est Mme de Nièvres vînt, en ces termes choisis, se placer auprès de la créole que fut Indiana.

Indiana était née à Bourbon ; mais c'est de l'île Maurice, patrie de Virginie, qu'est venue Mme de Nièvres. Le père de Madeleine, nous dit M. Pierre Blanchon dans une étude sur la Jeunesse de Fromentin, était capitaine au long cours ; sa mère était de sang créole ; de quatre ans plus âgée qu'Eugène, Madeleine vivait à La Rochelle, auprès de ses parents. Grâce au rapprochement des deux familles, «les enfants furent, pendant une partie au moins de chaque année, élevés ensemble >>. Le roman de Bernardin de Saint-Pierre, transporté sous le ciel de France, à deux pas de l'Océan, recommençait de cette façon à s'offrir à nous ; mais, comme le couple décrit par Fromentin, touché par le mal romantique, ouvert aux impressions les plus secrètes du cœur, aux impulsions les plus vives de l'âme, se faisait voir, en ces heures junéviles, déjà différent de celui dont Bernardin a retracé l'idylle, montré l'aventure !

Tandis, en effet, qu'Eugène était un adolescent « de petite taille, fluet, nerveux, à l'air délicat, aussi brun de chevelure que son frère Charles était blond », Madeleine, « de sang créole par sa mère, était très brune, avec une blanche carnation et un teint mat ». Dans le récit, tout animé du secret amour qu'il avait voué à cette fille des Iles, Dominique a laissé, de Madeleine, une image frémissante et comme animée de ce sang chaleureux qui lui venait des aïeules. La voix de Madeleine était « nette, aérienne », dit-il ; elle avait ce timbre chantant du monde harmonieux où elle était née ; une sorte d'« illumination s sourde montait de sa personne ; aussi bien, la limpide lumière de son regard répandait cemme un « rayon d( vrai soleil ». Et c'était dans ce soleil fascinant, au milieu de ce prestige d'un jour oriental que Dominique ne cessait d'imaginer Madeleine vivante, animée et si parfaitement belle et fascinatrice. Il n'y avait pas jusqu'à son teint « ranimé par un hâle léger », à ses yeux agrandis « par l'habitude d'embrasser de grands horizons », à sa voix «toujours caressante et timbrée pour mieux prononcea des mots tendres » qui ne fussent autant de motifs d'admi rer et de chérir Madeleine.

Ainsi que toutes les créoles, Madeleine aimait à envelopper sa taille d'une aérienne écharpe de mousseline, enfin à se vêtir de bleu, de ce bleu si doux « qui faisait valoir avec tant d'éclat sa blancheur sans trouble ». « Je trouvai, dit Dominique, pleine de grâce l'habitude un peu négligét qu'elle avait de tordre ses cheveux en arrière et de leï porter relevés sur la nuque et liés par le milieu comme un< gerbe noire. » Il n'y avait pas «jusqu'à l'odeur exotique qui émanait d'elle qui n'évoquât, dans le cœur désordonm de Dominique, le souvenir et le nom de ce paradis vierg< où la jeune femme avait vu le jour. Ce parfum de sa contrée, cette odeur d'insulaire, d'un arôme si subtil et don Baudelaire devait parler un jour avec des accents si pun et si sensuels, Madeleine le portait en elle ainsi que le par

fum caché, comme l'aveu muet du coupable amour dont il semblait qu'elle fût, par moments, elle aussi, possédée.

Parmi tant de scènes fiévreuses ou désespérées au milieu desquelles se poursuit l'aventure de Madeleine et de Dominique, qu'on se rappelle le passage où Dominique est venu se placer, au théâtre, dans la loge de Mme de Nièvres. « Madeleine, écrit Fromentin, écoutait haletante. J'étais assis derrière elle, aussi près que le permettait le dossier de son fauteuil, où je m'appuyais. Elle s'y renversait aussi de temps en temps, au point que ses cheveux me balayaient les lèvres. Elle ne pouvait pas faire un geste de mon côté que je ne sentisse aussitôt son souffle inégal, et je le respirais comme une ardeur de plus. » De cette haleine de la Créole, de ce souffle brûlant de Mme de Nièvres, il semblait que la jeunesse de Fromentin dût rester pour toujours consumée. «Il n'y a pas un jour, durant que se joue tout ce drame secret de deux êtres, qui ne soit — ■ écrit l'auteur de Dominique — marqué par une tentation petite ou grande, pas une minute qui n'ait eu son battement de cœur, son frisson, son espérance ou son dépit. »

De tant de tourments voluptueux, d'angoisses cachées et chères dont souffrait son héros, Eugène Fromentin, avec ce même art q*u'il apportait ailleurs à peindre par fines touches ses tableaux du désert, a fixé dans son livre toutes les nuances de la passion chimérique et profonde dont il souffrit lui-même, et dès sa jeunesse, pour la belle et fantasque enfant de l'île Maurice. La vérité, dans le récit romanesque autant que dans la vie du parfait artiste que fut Fromentin, apparaît dans l'un et l'autre cas semblable. L'écrivain n'a que peu modifié le caractère de son personnage. Seul le travail, un travail acharné de peintre et de voyageur, fut assez puissant pour détourner, du chemin désespéré où il s'engageait, ce parfait amant.

Madeleine, de son côté, ne trouva que dans le mariage

un apaisement à sa tentation et à ses souffrances ; mais, unie même à un autre, la Créole séduisante ne cessa d'occuper la pensée de Dominique. Fromentin (puisqu'aussi bien Fromentin, c'est Dominique) la voyait toujours lui apparaître et cela, pendant longtemps entre eux, conserva un tel accent de tristesse accablée et de fidélité sombre qu'Eugène ne semblait pas devoir s'affranchir jamais de l'oppression du souvenir. « Pendant quatre ou cinq ans, dit Horace Blanchon, Fromentin vécut littéralement de cet amour. Sa jeunesse et son talent s'orientèrent tumultueusement vers l'adoration d'une femme, de la femme. » Qui sait si, plus tard même, devenu le maître des couleurs, le magicien des tons, celui que le talent le plus grand de peindre avait rendu célèbre, Fromentin, durant ses voyages dans le Sahel ou dans le Sahara, sous des cieux de clarté pure, au seuil du désert, n'éprouva pas comme une sorte de joie morne, d'amer et cruel délice à fouler ce sol africain au rivage duquel était née Madeleine, où Madeleine avait grandi et dont le prestige et l'illumination s'étaient communiqués à la bea uté même de cette fille étrange.

De Jeanne Duvala Zeynak.

Le rêve de l'Orient, des terres belles et fabuleuses qui hanta toujours Fromentin, qui hanta Delacroix, qui tourmenta Ingres et Chassériau (i), enfin qui amena

(i) Théodore Chassériau était ué à Saraana. dans l'île de Saint- Domingue, le 20 septembre 1819. fa célèbre toile : les Deux saurs, l'un des chefs-d'œuvre de l'école française, exposée en 1900, à la Centenhale, et maintenant au Louvre, exprime bien, dans les effigies dp deux charmantes jeunes filles, tout l'accent de la beauté créole.

Gauguin à se retirer plus tard à Otaïti, nul — pour en avoir un instant approché — n'en conserva, plus que Baudelaire, le souvenir durable, l'âpre et persistante nostalgie. Le poème baudelairien — qu'il soit en prose ou en vers — est bien, de tous les poèmes, celui dont le suc secret, la sève intérieure nourris du soleil des Tropiques, mûris pnr la nature vierge, exprime avec le plus de force le regret et l'admiration dont se trouvent à jamais possédés les voyageurs épris de ces terres lointaines. « Au bord de la mer, une belle case en bois, enveloppée de tous ces arbres bizarres et luisants dont j'ai oublié les noms (chante Baudelaire dans l'un de ses plus parfaits poèmes) (i)... au bord de la mer..., dans l'atmosphère, une odeur enivrante, indéfinissable..., dans la case un puissant parfum de rose et de musc..., plus loin, derrière notre petit domaine, des bouts de mâts balancés par la houle..., autour de nous, au delà de la chambre éclairée d'une lumière rose tamisée par les stores, décorée de nattes fraîches et de fleurs capiteuses, avec de rares sièges d'un rococo portugais, d'un bois lourd et ténébreux (où elle reposerait si calme, si bien éventée, fumant le tabac légèrement opiacé !), au delà de la varangue, le tapage des oiseaux ivres de lumière, et le jacassement des petites négresses..., et, la nuit, pour servir d'accompagnement à mes songes, le chant plaintif des arbres à musique, des mélancoliques ftlaos ! Oui, en vérité, c'est bien là le décor que je cherchais... »

Ce décor, dont parle ici Baudelaire, certains l'ont découvert après maints voyages, témoin Gauguin qui alla jusqu'à Taïti, vivre, se marier et mourir ; témoin Lafcadio Hearn, ce vagabond de lettres frère par le talent du grand Stevenson, qui toute sa vie chercha — de même que Baudelaire — à découvrir la contrée heureuse et qui finit par la trouver à la Nouvelle-Orléans, cette cité de

(i) Le Spleen de Paris: tes Projets.

Louisiane demeurée française de cœur et restée, dans certains de ses quartiers de jadis, si finement, si doucement créole, « Son âme de gipsy, dit l'un des biographes de Hearn (i), n'avait jamais encore été à pareille fête. Il adora ce pays de lunes magiques, de sorciers et de sorcières, dont les nègres l'attiraient par leurs bizarreries... Passionné pour la musique créole, il tâchait d'y surprendre, sous les fioritures françaises, les échos primitifs du vaste continent noir. » Mais ce « vaste continent noir » auquel devaient aborder plus tard des voyageurs de la qualité d'Arthur Rimbaud, de Paul Gauguin et de Laicadio Hearn, au sein duquel un frémissant poète, impeccable et pur, de la veine la plus baudelairienne, M. Pierre Camo s'attacha de nos jours, Baudelaire, le grand Baudelaire, ne le connut en réalité que peu de semaines ; cependant, c'es^jyi, toujours lui, ce continent des palmes, ce paradis ailé des pigeons-bayadères et des perroquets pourpres auquel l'auteur des Fleurs du mal ne cessa de rêver, que (revenu vivre en Europe) il ne put retrouver jamais que dans la chevelure fauve d'une femme créole.

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique, Tout un monde lointain, absent, presque défunt, Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique...

Tout le monde sait aujourd'hui que la beauté de couleur, la maîtresse exotique, célébrée par Baudelaire avec tant d'art, était cette Jeanne Duval, née comme Mme Hamelin et Sophie Bouchaud à l'île de Saint-Domingue, et que le poète — dit-on — connut, vers 1843, à son retour des Indes et de Bourbon.

Théodore de Banville, à qui tout ce qui touchait Baudelaire était précieux, a laissé de Jeanne Duval, ce modèle

(i; André Bellessort, I*e Nouveau Japon.

adoré du poète, un portrait qui convient à cette fille étrange : « C'était, dit-il, une fille de couleur, d'une très haute taille, qui portait bien sa brune tête ingénue et superbe ; couronnée d'une chevelure violemment crespelée, et dont la démarche de reine, pleine d'une grâce farouche, avait quelque chose à la fois de divin et de bestial... >>. « Coiffée d'un petit bonnet de velours qui lui seyait à ravir, et vêtue d'une robe faite d'une épaisse laine d'un bleu foncé et ornée d'un galon d'or », elle apparut à Baudelaire, dans tout ce qu'elle pouvait présenter de fatal et d'insolite, comme la personnification même de cette Vénus d'Afrique vers laquelle sa passion de l'exotisme et son amour du beau ne cessaient de le ramener.

Gérard de Nerval, qui aima l'Afrique et l'Egypte, berceaux de vieille race et de vieux mythes, les aima — comme Baudelaire — surtout à travers leurs femmes : Zeynab, Saléma, des Abyssiniennes à peau blanche, des négresses de Sennaar et ces belles rieuses du marché du Caire au regard si frais à travers le voile ! Mais, Zeynab surtout eut son cœur ; c'était une naïve esclave à teint d'ambre que le poète faillit bien épouser. Un peu plus, nous avions, grâce à Nerval, dans le Paris moderne et dans nos rues grises, une autre Aïssé ! Mais cela ne se fit pas. « La beauté de Zeynab avait besoin de l'Orient pour cadre, a écrit à ce propos et joliment Gautier ; en la transplantant, elle perdait tout son charme et devenait ridicule. » Gérard s'en aperçut assez tôt pour elle et pour lui. Il ne ramena pas Zeynab en France ; il la laissa au frais harem oriental ; et le mal d'Aïssé, celui dont Ourika mourut, ne vint point brûler de sa fièvre et briser de sa toux une autre exilée...

Zeynab, d'ailleurs, était peu Africaine ; « prise toute jeune dans l'archipel indien par des corsaires de l'iman de Mascate », elle appartenait aux races à teint jaune et aux yeux obliques ; elle était de Java et savait des danses.

Les grandes Indes, en lissant de leur soleil les cheveux bruns et la peau dorée de Zeynab, avaient préparé cette femme enfantine à Gérard. Et, sous le même ciel de feu et de lumière, au seuil de la jungle fauve, au milieu des perruches et des tourterelles, avait grandi, pâle et brune, dans l'incandescence et le rayonnement d'un soleil féerique, cette jeune créole aimée, puis épousée un jour par Maurice de Guérin. « Il y a aujourd'hui dix-neuf ans, écrivait le 6 avril 1838 Eugénie de Guérin dans son Journal, naquit sur les bords du Gange une frêle petite enfant qui fut appelée Caroline. » Et Eugénie disait, en parlant à Maurice : « Elle vient, grandit, s'embellit, et charmante jeune fille, elle est ta fiancée à présent. J'admire ton bonheur, mon ami, et comme Dieu en a pris soin dans la compagne qu'il te donne, dans cette Eve sortie de l'Orient avec tant de grâces et de charmes ! »

Hélas ! Eugénie s'était bien trompée. Le bonheur et Maurice ne pouvaient point habiter ensemble. Le poète appartenait trop à un monde étranger au nôtre. « Heureux d'un mariage tout récent avec une jolie créole, écrit Sainte-Beuve alors, il fut pris d'un mal réel, qui n'accusa que trop les sources de ses habituelles faiblesses. » Le temps qui précéda sa mort, et que l'enfant asiatique adoucit de sa présence et réchauffa de tout le soleil de ses yeux, fut pourtant le meilleur. Le noble évocateur des âges bénis du monde et de ces temps antiques aimés par les centaures ne trouva vraiment de repos, écrit Eugénie, sa sœur, « que dans cette maison indienne, auprès d'une compagne faite pour son bonheur, ange d'amour et de soins, donnée de Dieu aux derniers jours de Maurice. » Il était bien que celui qui avait animé en une prose sonore le galop éperdu du dieu primitif et qui rêvait d'écrire un jour Bacchus dans l'Inde expirât auprès de cette belle créole aux mains pâles envoyée d'Asie comme pour former avec ses. doigts d'ambre ces yeux éblouis d'avoir vu les dieux.

Dès lors, et depuis Zeynab jusqu'à Rarahu, les filles du vieux monde extrême-oriental ont moins rayonné à travers nos lettres. La fièvre des grandes îles anime moins nos rêves ; le sourire créole a pâli un peu. Les Françaises quittent, moins que dans les vieux âges, le climat léger, le ciel doux et gris des campagnes et des villes ; il y a moins de poésie au départ. On s'en va plus loin et plus commodément sur les grands steamers que sur les vieilles goélettes et les flûtes royales : mais on est de retour bien plus vite ; on oublie les mirages ; et le chant colonial est moins brûlant dans les cœurs ! Peut-être que Mme Tastu, qui vécut longtemps à Bagdad et à Chypre et y cueillit un réséda charmant, ou Henriette Renan, éblouie de la vue des beaux cyclamens de la Syrie, sont les deux der: nières voyageuses.passionnées ! Depuis, les jeunes femmes n'ont plus passé les mers avec autant de courage et autant d'enthousiasme que jadis. Et, quand on veut les revoir, nos aïeules charmantes, riant sous les palmes ou rêvant à l'ombre, éventant leur sein qui bat sous la mousseline ou cueillant des fruits dans un bel Orient, c'est à Mme Poivre et à Virginie, à Mmes de Duras et de Bonneuil, c'est à Julie Bouchaud aussitôt qu'on pense...

Ce n'est pas en vain que Stendhal servit en Italie, comme sous-lieutenant au 6e régiment de dragons. L'auteur de la Chartreuse et de Rouge et Noir accorda beaucoup à la- cavalerie. Plusieurs de ses héros les plus célèbres, Fabrice del Dongo, Lucien Leuwen, étaient fort enclins à chérir cette arme ; lui-même faisait suivre de son titre « officier de cavalerie » la signature de son livre Rome, Naples et Florence ; et, parce qu'il était un peu bretteur, aimant à donner parfois « un bon coup de sabre », nous ne sommes pas sans penser que beaucoup de ses pages les plus libres furent, comme le veut Paul Bourget, dans bien des circonstances, « écrites comme au bivouac, sur le coin du genou ».

Au nombre de ces pages, d'un impromptu toujours aisé, d'une hardiesse toujours française et composées, si l'on peut dire, à la diable et au jour le jour, par un homme au tempérament vif et voluptueux, il en est peu d'aussi attachantes que celles où Stendhal étudie les femmes des divers pays où il fait la guerre. Et « faire la guerre », pour l'auteur de tant d'anecdotes savoureuses, ce n'était pas seulement se jeter dans la mêlée, un sabre à la main, comme cela lui advint au moins deux fois : la première à Brunswick dans une émeute de bourgeois et la seconde, lors de la retraite de Russie, quand il sauva des mains des Cosaques un convoi de voitures ; mais « faire la guerre »,

pour Beyle, autant que jadis pour les héros charmants d'Hamilton, c'était se livrer encore, dans tous les pays parcourus, à cette étude savante des belles oeuvres et des belles femmes qui ne contribua pas que peu, dans tous les endroits où il passa, à laisser de lui l'image du parfait amant et du meilleur touriste.

Encore que l'Italie, avec la merveille de ses beaux-arts, la facilité de ses mœurs et la beauté de ses filles lui eût à peu près tourné la tête, il ne dédaigna pas, pour cela, dans la suite de ses voyages tout militaires, de porter chez les autres peuples cette curiosité passionnée, cet esprit de recherche et ce sentiment de l'amour et du respect de la femme qui ne l'abandonna dans aucun des moments de sa vie. Certes, l'on sait bien, parmi ces pays, lesquels avaient sa préférence, et que c'étaient Rome, Florence, Bologne, Venise, les bords heureux du lac de Garde, mais surtout Milan, la cité fantasque peuplée pour lui des ombres les plus tendres. Là, parmi tant de merveilles du génie humain, nourri de l'air de la gloire, à la suite du premier capitaine du monde, et reçu dans la société la mieux préparée pour plaire, Henry Beyle éprouva le plus grand bonheur. Aussi cette période italienne, cette période latine de sa vie est-elle bien la plus heureuse, la plus féconde, la plus libre. Là, dans la Lombardie, celui qui demandait qu'on gravât plus tard, sur son tombeau, les mots fameux : Arrigo Beyle, Milanese, éprouva ce rare plaisir, cette haute jouissance et ce sentiment de la perfection qui donne à l'amour, même le plus terrestre, quelque chose de supérieur.

Mais, quelque attrayant que soit, dans la vie de l'auteur de la Chartreuse, de VA bbesse de Castro et de Vanina Vanini, ce séjour italien, il ne doit pas nous faire oublier les années que l'ancien aide de camp du général Michaud, le futur adjoint au commissaire des guerres vécut, par la suite, en Prusse, en Autriche et en Silésie. Certes, la période latine, la période italienne, dans l'existence autant

que dans l'œuvre même de Beyle, est bien la plus éblouissante, la plus complète, la plus ample et celle qui nous retient, en raison même de son développement, avec le plus de force et de raison. Mais, en regard de cette période attachante, la plus romanesque de l'amoureuse et guerrière épopée beyliste, il y a la période allemande, la période gothique, si l'on peut dire. Cette période-làj au point de vue des grandes créations littéraires de Stendhal, ne comporte pas de travaux très développés, des réalisations vraiment vastes et magnifiques du genre de la Chartreuse ; mais, cette présence de Beyle, à plusieurs reprises et dans plusieurs contrées, sur la terre allemande, n'a pas été tout à fait inutile à la formation de ce génie singulier. Elle a aidé ce sagace observateur à voir mieux et plus loin dans le domaine des mœurs et des sentiments ; elle a permis, à ce cœur bien français, mais nourri d'italianisme et d'espagnolisme, de s'émouvoir pour des formes languissantes et nouvelles de la passion ; enfin, elle n'a pas été étrangère à la conception de certains des passages du traité de Y Amour, le Rameau de Salzbourg notamment, dont il faut bien dire que c'est là, sinon le plus parfait, au moins le plus précieux de l'œuvre de Beyle. Et, quand nous aurons, avec toute la piété désirable, relu quelques chapitres de Henri Brulard, parcouru l'étonnant Séjour à Brunswick ; enfin, quand nous aurons, dans Mina de Wangel, contemplé une fois de plus le portrait romanesque et déconcertant que Stendhal a tracé de la femme allemande, de la femme prussienne livrée au démon de l'amour, nous verrons qu'elle ne fut pas tout à fait inutile — cette période — et que, par contraste, elle vient excellemment compléter la période française et latine d'une œuvre touffue, variée, diverse, mais — dans son ensemble — parfaitement nette et claire.

La première fois que nous voyons Beyle écrire un nom très allemand dans sa Correspondance, c'est en 1805, dans une lettre à sa sœur Pauline. Alors il est à Marseille avec cette Mélanie Guilbert qu'il « adore avec fureur ». Et, vers la fin de cette lettre où il n'est question que de ces « fureurs » de l'amour, l'ancien sous-lieutenant écrit, l'on ne sait trop pourquoi : « L'Europe vient de perdre un grand poète, Schiller. » Beyle ne nomme pas encore Goethe pour lequel il éprouve peu de dilection ; quant aux savants « châteaux de cartes » qu'édifient dans leur métaphysique Schelling et Emmanuel Kant, un garçcn bien vivant, de tête solide et d'âme prompte à la façon de ce Français, n'en a vraiment que faire.

Il en est de l'Allemagne alors comme des autres pays de l'Europe : ce sont des champs pour la gloire ; et, quand Goethe, dans une lettre à Zelter citée par Eckermann, nous dit que M. Stendhal, officier de cavalerie, appartient au nombre de ces hommes qui « ont été poussés çà et là par le balai de la guerre », il ne fait que résumer, en deux ou trois mots, les circonstances qui ont contribué à faire du e voyageur » Beyle, un « Français plein de vivacité, passionné pour la musique, la danse, le théâtre » et bien d'autres choses encore que Gœthe ne dit pas. Intendant à venir des domaines de l'Empereur, futur adjoint au Commissaire des Guerres, Stendhal, dans tous les événements militaires de l'Empire, n'aura passé qu'au second plan des combats fameux. On conteste aujourd'hui qu'il ait assisté aux grandes batailles de Marengo et d'Iéna ; et M. Léon Bélugou a très bien dit que Beyle « ne se pique pas de l'exactitude d'un chartiste ». Faire grief à un homme qui n'appréciait que les sentiments et ne mettait d'intérêt que dans les passions, et cela pour quelques petits méfaits d'itinéraires, c'est ce que MM. Paul Léau-

taud et Henri Martineau n'ont pas osé ; et c'est ce que personne, après eux, ne fera.

Attaché aux services d'arrière de i'armée, nous dirions aujourd'hui officier d'administration, Beyle, par ses fonctions mêmes, n'a pas été mêlé, d'aussi près qu'il voudrait le faire croire, au côté épique des grands faits de la guerre; mais, en fait, c'est la guerre, le « balai de la guerre », comme dit Gœthe, qui l'a porté là où il a été, en Allemagne comme ailleurs. L'humeur vagabonde, la mobilité intellectuelle, la surprenante souplesse du plus admirable esprit cosmopolite qui fut jamais proviennent sans doute de ces déplacements imposés par l'Empereur. Une telle existence, passée au milieu des difficultés inouïes de la conquête et de l'occupation, vécue parmi des obstacles sans nombre, au milieu de nations hostiles, ont communiqué à Beyle une initiative et une vigilance qui semblent, à l'origine, avoir fait défaut dans son caractère. L'audace des entreprises, la liberté des camps, la haine des sots préjugés répandue dans une armée née de la Révolution, firent beaucoup pour combattre, chez le biographe de Henri Brulard, une réserve native, une timidité farouche et cette sorte d'opiniâtre pudeur qui lui valut, lui-même l'a avoué, du côté des femmes, souvent bien des fiasco.

A ce point de vue tout sentimental, la guerre ne fut pas inutile à Beyle ; elle le débarrassa de bien des ferments de sa province, le fortifia, le déniaisa pour ainsi dire ; et, cela est si vrai que plus d'une des intrigues de sa vie — et Dieu sait s'il en noua de nombreuses ! — sont, malgré une retenue apparente, du moment des campagnes d'Italie d'abord et de Prusse ensuite, menées sabre au clair et tambour battant.

Sainte-Beuve, qui ne rendait pas autant que nous justice à l'étonnant maître de tant de beaux livres, avait été frappé par ce pseudonyme « un peu teutonique » de Stendhal que Beyle était allé chercher sur les bords de l'Elbe. Winckelmann est né dans cette ville et Beyle,

écrit M. Arthur Chuquet, a pris ce nom de Stendal « en 3' insérant un h qui lui donne un air romantique ». Aujourd'hui Stendal est toujours la « vieille ville », entourée de « beaux restes de fortifications » que signale Baedeker ; c'est un point d'intersection de très importantes voies ferrées, notamment vers Hambourg et vers Hanovre ; mais il n'y a pas apparence que les Français y passèrent en octobre 1806, en venant d'Iéna, après la grande bataille. Tout ce qui est sûr, c'est que, le 27 octobre, Napoléon fit son entrée à Berlin. Beyle, qui vit cela, en demeura à peu près ébloui, comme devait le demeurer à jamais le petit Heine, dans le récit du tambour Le Grand.

Napoléon, dit Beyle, avait pris le grand uniforme de général de division. Il marchait à vingt pas en avant des soldats ; la foule silencieuse n'était qu'à deux pas de son cheval ; on pouvait lui tirer des coups de fusil de toutes les fenêtres.

Cela ne se produisit pas ; mais, au contraire, une curiosité intense poussait les Berlinois à venir contempler leur vainqueur. Le plus petit savetier voulait avoir vu Napoléon. La simplicité de cet homme de génie frappait de stupeur les paisibles Prussiens. « On s'étonnait de le voir, après la parade, rentrer au château presque sans suite, et marchant au petit pas (1). » Heine, qui vit peu après, dans la même saison, l'Empereur au jardin de Dùsseldorf, note bien volontiers qu'« un sourire, qui réchauffait et calmait tous les cœurs, s'échappait de ses lèvres... et cependant, ces lèvres n'avaient qu'à siffler,... et la Prusse n'existait plus... » Seulement l'Empereur ne voulait pas faire pleurer, jusqu'à ce qu'ils eussent perdu l'éclat de leurs regards, les beaux yeux de la reine Louise. Il ne siffla pas ; malgré tout, il prit possession du pays, installa partout ses garnisons et ses préfets. Un gaillard comme Beyle, qui

(1) Albert Vandal, La Catastrophe de la Prusse (Revue hebdomadaire, 13 mars 1909).

était venu de Paris, dans les bagages de Martial Daru, pour voir d'un peu près cette entrée de Napoléon chez les Prussiens, ne fut pas négligé. On le nomma adjoint au commissaire des guerres et c'est en cette qualité que, le 13 novembre 1806, il vint s'installer à Brunswick. Ce pays le rapprochait de la France, mais, en même temps, ne l'éloignait pas beaucoup de Berlin, ni même de Stendal. Ce n'est pas sans regret d'ailleurs que Beyle quitta la capitale de la Prusse. L'auteur de la Chartreuse et de Rouge et Noir a toujours fait profession de n'aimer pas beaucoup Voltaire ; ce qui est au moins curieux et très romantique ; mais, comme Voltaire, il n'en trouva pas moins « charmant » le paysage de Potsdam, et, relate M. Chuquet, « les îles de la Havel, considérées de Sans-Souci, lui semblèrent tout ce qu'il y a de plus noblement gracieux dans le Nord ». Henry Beyle, qui se devait de découvrir un jour quelque rapport de sensibilité entre l'âme de Métilde et celle d'un paysage de charme et de suavité, recherchat-il, dès cet instant, le retentissement agréable que ces sites choisis pouvaient avoir dans le cœur des Prussiennes?

A vrai dire, ces dernières ne témoignaient pas, envers l'ennemi qui venait combattre leur nation, d'une répulsion bien farouche. L'historien Albert Vandal écrit qu'en 1806, quand le troisième corps français, commandé par Davout, fit son entrée précédant celle de Napoléon, « les bourgeois de Berlin vinrent curieusement contempler nos bivouacs. Des femmes, des jeunes filles se pressaient en grand nombre ; nos Français sans façon les embrassèrent... » Sans doute, ce n'étaient pas là des coquettes comme celles de Paris, éveillées, mutines, toujours prêtes à séduire ; ni, comme celles de Milan, de glissantes beautés, pas très cruelles ; et Beyle entendait bien, lui, l'analyste du cœur humain, qu'il n'y avait rien qui pût passer les unes et les autres. Pourtant, la curiosité, le désir d'apprendre, le dégoût de la solitude firent qu'il ne

trouva pas si négligeables ces Charlottes minaudantes, de taille ronde et de mine fraîche, qui se laissaient embrasser ' par les hussards et les Wtigeurs.

« Si l'amour est un combat, Stendhal, a remarqué avec esprit M. Jean Mélia, en est le soldat continuel. » Et, soldat, Beyle le fut constamment dans cette grande action napoléonienne qui ne séparait jamais l'amour de la guerre. C'est qu'en 1806, comme dans toutes les autres années qui devaient suivre et le mener par la suite à Vienne, à Kœnigsberg et à Sagan, l'amour, pour lui, était déjà la « plus grande des affaires ou plutôt la seule ». Il y sacrifiait comme d'autres à la gloire, ou plutôt c'était la gloire et le point d'honneur de cet homme original de n'avoir pendant la guerre, comme les jeunes seigneurs du Décameron pendant la peste, d'autre préoccupation que la femme, d'autre mobile que la passion* En cela, Beyle, en Allemagne et en Autriche, ne fut pas différent de ce qu'il avait été et devait être encore plus tard, en Italie et en France : l'amant, sinon le plus fidèle, au moins le plus attentif et le plus curieux de plaire.

Quand le nouvel adjoint au commissaire des guerres arriva à Brunswick, à l'automne de 1806, il s'en fallait de beaucoup que le livre de Mme de Staël eût paru, ce terrible et fameux livre où il est dit, entre autres choses, que «l'amour est une passion beaucoup plus sérieuse en Allemagne qu'en France ». Et notre Beyle arrivait là, comme tous les Français, l'esprit farci de toutes sortes de préjugés sur les habitants et sur le pays, jugeant un peu trop facilement des êtres et de leurs sentiments sur trois ou quatre des romans de cet Auguste Lafontaine « que la jolie Louise, reine de Prusse, fit chanoine de Magdebourg ». Déjà, il accordait aux Allemands ce « fonds

d'enthousiasme doux et tendre » qu'il a nommé dans l'Amour ; et, lui, dont l'âme était nourrie de Condillac, d'Helvétius et d'une bonne part de l'Encyclopédie, il allait jusqu'à reconnaître « une forte disposition à l'amour et à la bonne foi » chez ces bourgeois luthériens si différents d'esprit et de cœur d'un Français raisonneur, caustique et vivant de sa sorte.

Un jour, quand il aura été bien dégoûté du subjectivisme allemand, qu'il aura bâillé sur les systèmes poudreux des grands hommes de ce pays, qu'il aura vu l'explosion de fanatisme de 1813, alors il réfléchira. En 182S, dans les Promenades dans Rome, après une conversation avec Canova, il osera écrire : « Kant et ses successeurs égarent l'Allemagne... il faudra plus d'un siècle à ces gens-là pour être aussi civilisés que nous... » et cet allemand, cette langue allemande, qu'il a presque admirée un instant dans la Ballade de Lénore, qu'il a pratiquée, étudiée à Brunswick, il mettra, selon Bourget, s'il le faut, deux années à la désapprendre ! >

En attendant, cet allemand, puisqu'il est adjoint au commissaire impérial, en contact avec toutes sortes de personnalités prussiennes et grand-ducales : M. de Siestorpf, grand veneur, de Mûnchhausen, ambassadeur, de Strombeck, conseiller, de Bothmer, grand chambellan, il faut bien qu'il l'emploie dans la mesure de ses fonctions ! Mais, comme on voit bien, au travers des aveux de son Journal, que c'est sans aucun plaisir ! A vrai dire, de toutes ses connaissances de Brunswick, le « seul qui ait réellement de l'esprit » est Jacobsohn » ; mais, aussi, c'est que Jacobsohn est Juif, non Allemand. Le théâtre à Brunswick, c'est lui qui le relate, sans doute à cause de cette langue difficile, lui donne un peu la fièvre. Le 20 septembre 1808, il écrit : « Je sors de Cabale und Liebe, ou V Amour et l'Intrigue, drame de Schiller. » Cela ne lui plaît guère : trop d'idées vagues et enflées, comme dans ÎVer- , ther, pas assez d'esprit ; il n'est pas ému. Les nouvelles de

Cervantes, si vivantes, d'une si belle ardeur et d'un style tellement plus vif et coloré, lui paraissent bien supérieures. Au reste l'ardeur, dans les caractères, dans les sentiments, dans les actions, est bien ce qu'il prise le plus au monde. « Les plus grands souverains du xvnie siècle, constate-t-il, Frédéric II et Catherine II, étaient de cette nation (l'Allemagne) » ; mais combien un « génie ardent », comme le prince de Condé, par exemple, lui semble préférable !

Ce manque d'ardeur est bien, aux yeux de Beyle, au milieu de toutes les déconvenues qu'il éprouva de son séjour à Brunswick, ce qui le consterna le plus volontiers.

«Les habitants et moi, dit-il, n'avons pas beaucoup d'inclination les uns pour les autres. » C'est qu'aussi bien il est dégoûté des bourgeois de ce pays. «La lecture de la Bible les a rendus. niais et enflés. »

« Pour donner de la vie à leurs muscles épais, ajoutet-il, il leur faudrait du vin, et du plus généreux. » Mais, ontils du vin, de ces crus de France à mousse pétillante, dans leur pays? Et leurs femmes, qu'en font-ils? Mais, des modèles d'épouses, bien moins romanesques que dans les livres, « Beaucoup d'enfants, peu de cocus », voilà ce que Stendhal constate dans ce fragment de Journal d'une si rare et cavalière impertinence acquis par Edouard Champion et que M. Débraye a publié (1). Cette vertu matrimoniale vantée par les poètes, exaltée par les ministres de la religion, a de quoi confondre un homme qui n'obéit jamais qu'aux caprices de son cœur, pour qui le code, même Napoléon, fut toujours lettre morte et qui ne comprit jamais qu'on emprisonnât dans le mariage la belle flamme de deux coeurs d'amants.

Encore que Beyle revînt longtemps après, dans Promenades dans Rome, sur ce sentiment et qu'il se démentît

(1) La Nouvelle Revue française: Journal: Séjour à Brunswick (1807- 1808), n° du ier avril 1914.

LA FEMME ALLEMANDE (STENDHAL). 14g

jusqu'à écrire un jour : « L'Allemagne a pour elle une chose délicieuse : tous les mariages s'y font par amour », il n'en demeura pas moins longtemps persuadé que cette conception médiocre, patriarcale et un peu froide de. l'amour allemand est nuisible à cette part de mystère, à cette explosion de tendresse, à tout ce feu de l'amourpassion qu'un Allemand comme Gœthe a caractérisé un jour si bien devant Eckermann, en le nommant d'un mot qui est en tout digne du poète d'Hélène : l'élément démoniaque.

Il va de soi que le premier soin de Stendhal, en arrivant à Brunswick ou Braunschweig, sur les bords de l'Ocker, fut de se rendre compte si cet « élément »-là existait dans la ville. M. Arthur Chuquet a beau nous dire en effet que Beyle, dès le début de son séjour dans la capitale du duché, était un peu misanthrope et qu'il s'enfermait dans sa chambre pour lire Shakespeare, Bolingbroke et Goldoni, ou encore que son bonheur était de faire de la musique, nous savons bien qu'un homme de l'espèce de Beyle ne pouvait s'en tenir longtemps à ces seules satisfactions de l'esthétique. Il lui fallait un objet plus doux à aimer, un plus substantiel plaisir à connaître. La découverte qu'il éprouva d'abord, sur ce point délicat, dans l'ordre de ses relations, fut assez pénible. Il s'en est plaint dans Henri Brulard, et la « sécheresse des dames de la cour de Brunswick, au milieu desquelles il débuta en novembre 1806 », ne fut pas sans lui laisser quelque amertume.

Il est vrai que c'étaient des pimbêches, bien dignes de leurs grossiers et austères maris, pas « démoniaques » pour un pfennig et qui ne pouvaient que convenir à de vieilles perruques de la cour du feu duc. Beyle se mit — loin de les aimer — à les haïr d'instinct, et c'est à elles, sans doute, qu'il a dû penser quand il a écrit, en 1807 : « Quelles femmes ! des pièces de bois, des masses dénuées de vie. » Il y a là un excès de disgrâce à vaincre le plus opiniâtre. Aussi Beyle déclare-t-il qu'il en a « assez de

Brunswick » ; et si ce n'étaient les servantes (en Allemagne il y a partout de belles servantes !) dont il parle avec admiration, il aurait tôt fait d'abandonner à leur Bible, leurs enfants, leurs maris et leurs confitures, ces Brunswickoises bien charpentées, lourdes, pleines de lymphe et de morale et dont la nullité passionnelle et bourgeoise lui fera plus tard, par contraste, admirer hardiment les Viennoises, si blondes, si fraîches et d'un éclat si appétissant de peau et de cheveux.

Cependant Beyle est un peu soldat, et de quelle armée, la première du monde ! Il a été envoyé à Brunswick en service commandé ; si l'ordre est de tenir, il tiendra; et c'est ce qu'il expliquera un jour à Mérimée, qui le répétera plus tard dans son médaillon de l'auteur de la Chartreuse :

« Et moi aussi, j'ai eu le feu sacré. On m'avait envoyé à Brunswick pour lever une imposition extraordinaire de 5 millions. J'en ai fait rentrer 7, et j'ai manqué d'être assommé par la canaille qui s'insurgea, exaspérée par l'excès de mon zèle. Mais l'empereur demanda quel était l'auditeur qui avait fait cela, et dit : « C'est bien... »

Beyle, si précieux à un tel poste, ne pouvait donc le quitter. Qualifié de «/... gueux de Français!» par les émeutiers qui perdirent une vieille femme dans la bagarre, dépité du côté de la population, sans joie et sans plaisir, un Allobroge musclé, râblé, remuant, vif et un peu sanguin comme l'adjoint au commissaire des guerres, n'eût pas, dans ces épreuves, tardé à périr d'ennui ; son cœur, comme celui de M. de Bothmer, le grand chambellan, eût vite fait de ressembler « à un monceau de cendres ». C'est alors que, sur le point de désespérer, perdu dans ce désert, dans cette sécheresse, il eut le bonheur de trouver chez son cousin, le baron Martial Daru, son ami, son bienfaiteur, un vrai réconfort, un soutien moral admirable. Martial Daru est celui dont il a dit, dans Souvenirs d'égotisme, qu'il lui apprit « à Milan en 1800, à Brunswick

en 1807, Ie Peu qu'il sait dans l'art de se conduire avec les femmes ». Il faut croire que cet enseignement d'un genre coût particulier ne fut pas inutile à Henry Beyle. C'est, en effet, au cours de cette même année 1807 que, dans la sotte et froide Brunswick, il prit du goût pour une « petite fille », dont M. Arthur Schurig a dit qu'elle devint son « amie allemande » et qui ne fut autre que Mina, Minette, ou plutôt Wilhelmine de Griesheim, fille cadette du général-major de Griesheim, le commandant de la place de Brunswick antérieurement à l'arrivée des Français.

M. Jean Mélia, pour qui le cœur de Beyle amoureux n'a aucun secret, a écrit dans son livre (1), en parlant de Minette, l'adorée de Brunswick, que Stendhal se souviendra plus tard de Wilhelmine de Griesheim avec « la plus touchante émotion ». Cela est si vrai que nous n'avons qu'à ouvrir Henri Brulard : « J'ai aimé éperdument, dit Stendhal, Mme Kably, Mlle de Griesheim, Mme de Diphortz, Métilde et je ne les ai point eues, et plusieurs de ces amours ont duré trois ou quatre ans. » S'il est vrai, comme l'entend le même Henri Brulard, qu'il y a, dans la vie, de «jolis moments», c'est-à-dire, pour un homme épris, des moments d'abandon, de suavité et de bonheur amoureux, Minette de Griesheim fut, pour cet homme aimable et sensible qu'était Beyle, l'un des « moments » du monde les plus précieux et les plus doux.

Bien qu'il masquât le plus souvent, sous ce qu'il a nommé égotisme, l'abandon de son cœur et sa soumission à l'objet aimé, Beyle n'en fut pas moins le modèle accompli du discret, sincère et parfait amant. A lire ce

(1) La vie amoureuse de Stendhal [Mercure de France).

livre De l'Amour, qui ressemble bien plus souvent à un poème qu'à un livre, l'on demeure confondu de toutes les subtilités, finesses et mièvreries qu'au milieu des pires pages brutales, il a consacrées à ce grand sujet. Et d'abord, quand il le veut, comme il analyse bien les battements les plus sourds du cœur et trouve, à raffiner sur les sentiments, ces expressions mignardes, coquettes et enjolivées comme en découvrirent, en leur temps lointain, des écrivains assez peu comparables à lui : l'auteur du Songe de Polypliile, par exemple, et celui de l'Astrée !

« L'amour, a déclaré Beyle une fois, est le miracle de la civilisation. Et la pudeur prête à l'amour le secours de l'imagination : c'est lui donner la vie. » Il reste à savoir ce que l'auteur de tant de jolies formules entend par pudeur et s'il se conforma, autant qu'il souhaite de le suggérer, aux lois de ce sentiment. Stendhal n'était pas né pour rien à la veille de la Révolution. Le siècle xvme, qui en était arrivé à négliger beaucoup la pudeur, lui avait laissé un peu de son caprice, souvent de ses hardiesses ; et, pour ce mépris des conventions et des préjugés dont s'enorgueillissaient les heureux contemporains de Laclos, de Restif et de Casanova, il est bien évident que Beyle l'avait reçu en naissant à un degré rare. Il n'y a donc pas à s'exagérer la pudeur de Beyle. Cette pudeur existe pourtant et, dans beaucoup de ses livres, il en a été l'analyste et le poète ; mais ce sentiment même, souvent chez Beyle, si tendre, si respectueux, ne lui servait qu'à idéaliser certaines femmes, et ce n'étaient pas toutes les femmes qu'il consentait à revêtir de ce voile fragile et tout psychéen. Encore qu'il lui advînt de goûter, auprès de celles qu'il a nommées dans Henri Brulard, les délices les plus, élevées de l'amour pur, cela ne le conduisit jamais à répudier tout à fait d'autres plaisirs. Les confidences de Brunswick sont, à ce sujet, assez édifiantes ; et il faut voir, tandis qu'il rend un hommage tout platonique à Mlle de Griesheim, comment, maintenu par la pudeur de

cette jeune fille, il savait se consoler par ailleurs, non seulement avec Charlotte Knabelhuber, fille entretenue par un marchand hollandais, mais encore avec la fille d'un cordonnier qui lui donna, dit-il, un rendez-vous « très original ». Pour Mlle d'Œhnhausen, une autre Allemande de Brunswick, qui avait de très belles jambes, il entreprit bien un peu de la forcer. Le moins que l'on puisse dire de ces offensives, et pour faire honneur à l'arme préférée de Fabrice et de Lucien Leuven, est qu'elles sont cavalières. C'est peut-être en leur cherchant, non pas une excuse, mais une définition que Stendhal a été amené à écrire, se souvenant de ces audacieux mouvements de ses campagnes : « L'amour-sensation est comme la gloire à l'armée : il n'y a qu'un moment pour le saisir. »

Mais l'amour-sensation, aux yeux d'un délicat, d'un rhétoricien de la passion comme Beyle, n'est pas aussi incompatible qu'on peut le croire avec les autres amours. La preuve en est que, dans ces mêmes séjours d'Autriche et d'Allemagne où il goûta de si faciles joies, Beyle, par des liaisons plus hautes, des rapprochements d'esprit et d'âme vraiment rares, aboutit à ces développements d'un ordre tout supérieur dont le Rameau de Salzbourg est le modèle célèbre.

Beyle avait quitté Bologne, pour venir à Salzbourg, dans l'été de 18... ; il passa par Mantoue et le « délicieux lac de Garde », traversa Riva, Bolzano et Inspruck. L'on sait qu'il était avec Mme Gherardi. Ce qu'il a dit de cette jeune femme, dans la Vie de Napoléon, n'est pas pour déplaire ; et il nous assure qu'elle était « l'être le plus séduisant et les plus beaux yeux que l'on ait jamais vus ». Bien qu'elle vînt de Bologne, j 'imagine, en raison des goûts de Beyle, qu'elle se rapprochait moins, par la physionomie, des portraits de l'école de cette ville que de ceux de Venise ; c'est-à-dire que sa peau devait être blanche, ses épaules pleines et un peu grasses, qu'elle avait un tour de gorge exquis et ces sortes de torsades de cheveux de

l'or le plus pur que l'on voit aux figures de Véronèse. Le but des voyageurs semble moins d'être venus à Salzbourg pour visiter les curiosités de la ville que pour se rendre aux mines de sel de Hallein, proches de cette cité. L'on sait que c'est à Hallein que « les mineurs jettent dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver ; deux ou trois mois après, par l'effet des eaux chargées de parties salines, qui humectent ce rameau et ensuite le laissent à sec en se retirant, ils le trouvent tout couvert de cristallisations brillantes ». C'est à peu près le même phénomène qui se produit dans l'amour, quand l'amant, à force d'attention passionnée, voit se transformer l'objet de son culte et que, sous l'empire du prestige, il en arrive à découvrir, dans la femme qu'il adore, ces scintillations, cet éblouissement et ce rayonnement vraiment lumineux que les mineurs de Hallein trouvaient au rameau d'arbre en le sortant des ombres du souterrain.

Ce que j 'appelle cristallisation, dit Beyle, pour mieux expliquer sa pensée, c'est l'opération de l'esprit qui tire, de tout ce qui se présente, la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections.

Jamais Beyle ne s'amusa autant qu'en suivant ces progrès de la cristallisation dans le cœur « d'un joli officier bien blond des chevau-légers bavarois » qui se trouvait précisément dans la mine, au moment que Mme Gherardi vint pour la visiter. Ce jeune officier n'était ni grossier, ni brutal, ni vantard comme on se plaît à se représenter communément beaucoup de ces jeunes gens. « Quoique très joli, dit Beyle, il n'était point fat, et, au contraire, paraissait homme d'esprit ; ce fut Mme Gherardi qui fit cette découverte. » Mais il en est bien une autre que fit le Bavarois : c'est que Mme Gherardi était belle. C'est alors que, dans la mine, il se joua cette comédie singulière : tandis que Mme Gherardi était uniquement occupée de l'intérêt de tout ce qu'elle voyait dans ces souterrains,

l'officier des chevau-légers n'avait plus de regards et d'admiration que pour Mme Gherardi. « Je voyais l'officier devenir amoureux à vue d'oeil de la charmante Italienne », dit Beyle. Dans ce cœur à la Werther, empli de sentimentalité, débordant de naïve surprise et qui contemplait pour la première fois, dans des circonstances singulières, un si parfait objet, la cristallisation s'accomplissait avec une rapidité si déconcertante que, bientôt, ce ne fut plus Mme Gherardi même, mais une sorte de fée, d'ensorcelante et lumineuse dame, qu'apercevait, par les yeux de la passion, ce garçon épris jusqu'au fanatisme.

Ce qui me frappait, dit Beyle avec curiosité, c'était la nuance de folie qui sans cesse augmentait dans les réflexions de l'officier ; sans cesse il trouvait à cette femme des perfections plus invisibles à mes yeux. A chaque moment, ce qu'il disait peignait d'une manière moins ressemblante la femme qu'il commençait à aimer. Je me disais : << La Ghita n'est assurément que l'occasion de tous les ravissements de ce pauvre Allemand. »

Pour une fois — la première peut-être — Beyle s'applique à peindre, avec beaucoup de bonheur, les mouvements de l'amour dans un cœur de cette nation. Métaphysique et volupté, accord de l'âme et des sensasions, extase à la vue d'un rayonnant visage, voilà ce que ressent jusqu'à l'effervescence, au trouble entier de l'être, le joli officier aux chevau-légers bavarois ! Ainsi, dans ce pays de tous les contrastes, où la nature épouse à tout pas le mysticisme, et qui confond par l'opposition des appétits avec la rigueur des systèmes, l'enthousiasme amoureux peut atteindre à ces sortes de curieux paroxysmes. Une femme étonnante, qui correspondit longtemps avec Gœthe, Bettina, la sœur de Clément Brentano, ressentit quelques-uns de ces transports chaleureux de la passion : « Le bonheur ! Mais pour le posséder, il te suffit de respirer, il te suffit d'aller en liberté et de voir, au-dessus de ta tête, l'éther infini dont tu t'abreuves. Etre attiré, nourri, enchanté par cette vie qui tantôt vous berce dans

son sein et tantôt sur ses ailes, n'est-ce point là l'amour?» Tant de métaphysique ne sied point au joli jeune homme que Beyle rencontra, avec la beauté de Bologne, aux mines de Hallein. Et pourtant, c'était une forme de la nature que cette beauté ! Elle en était une expression concrète et séduisante. En la considérant avec cette sorte d'admiration presque éblouie qui la transformait jusqu'à la perfection, jusqu'à l'idéal, le garçon bavarois éprouvait, comme Bettina, devant la révélation de la nature, une sorte de vertige entraînant, de folie religieuse et sensuelle.

Il va de soi que Beyle, esprit toujours curieux de renouveler les expériences, ne s'en tint pas, dans son apologue du Rameau de Salzbourg, à cet exemple unique entrevu dans les mines de Hallein.

Il n'y a qu'à ouvrir les Mémoires d'un touriste, quelquesunes des Nouvelles, mais, surtout, le livre de l'Amour, ce répertoire merveilleux de pensées, de définitions et d'aventures, pour découvrir deux ou trois épisodes dont les héros et les héroïnes se trouvent être des représentants de cette armée et de cette société de la Prusse châtiées si durement par Napoléon.

Dans la préface qu'il composa, en 1826, pour présenter la seconde édition de son livre de l'Amour, Stendhal a cru convenable de donner des explications au sujet de « tous ces je et de tous ces moi » dont sont émaillés les récits de ses voyages « dans les régions peu connues du cœur humain ». C'est, dit-il, pour « être clair et pittoresque » qu'il se plaça toujours au premier rang de ces actions qui lui sont « réellement arrivées » durant les quinze ans qu'il passa en Allemagne et en Italie. Si Stendhal écrit : « J'allai avec Mme Gherardi aux mines de sel de Hallein », ou bien : « Un jour, à Berlin, je vis le beau capitaine L... »,

ce n'est pas dans un autre dessein que de communiquer à son récit un tour plus piquant, un relief plus vif et coloré. Cette manière, à la fin, lui était devenue si familière qu'on la retrouve à peu près dans tous ses livres, mais principalement dans ces petits contes, recueillis aux tables d'hôtes des auberges ou dans les salons des châteaux, qu'il rapporta de ses voyages à travers l'Europe.

Ce qu'il a vu de Berlin, à propos, est bien caractéristique d'un procédé plein de franchise et qui fait, de Beyle luimême, l'accompagnateur obligé de ses héros. Les anecdotes qu'il recueillit, pendant son séjour en Prusse, dans l'entourage militaire et civil du roi Frédéric-Guillaume, témoignent assez qu'il fut, dans beaucoup de ces menues comédies de hasard, un témoin probe et véridique. Il écrira, par exemple, au chapitre des Coups de foudre, dans le traité de l'Amour :

J'ai vu l'aimable et noble Wilhelmine, le désespoir des beaux de Berlin, mépriser l'amour et se moquer de ses folies...

Ou bien, il dira encore, toujours à propos de ce sentiment :

L'amour physique a aussi ses coups de foudre. Nous avons vu hier la plus jolie femme et la plus facile de Berlin rougir tout à coup dans sa calèche où nous étions avec elle. Le beau lieutenant Findorff venait de passer...

Car, des lieutenants et des capitaines, dans cette cour de la reine et du roi les plus prussiens du monde, il y a légion. Des sots, des bellâtres, des ignorants, nourris de bas préjugés, roidis dans la parade, affublés de bottes lourdes, de chapskas et de sabres à n'en plus finir, ils sont bien, depuis la mort du grand Frédéric, les plus battus et les plus vains des hommes. Stendhal, qui n'a pour lui qu'un bien petit physique, sa main délicate, sa physionomie vive et des yeux dont le feu « faisait peur », n'en

redoutait pas moins la « cristallisation » que ces bravaches sans grâce pouvaient susciter dans le cœur des femmes.

La bourgeoisie, pas plus que l'armée, n'échappa à cet examen rigoureux que Beyle, durant ces années fameuses, en ce qui concerne l'amour, faisait des nations ; mais, ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'il fallut que Beyle quittât Berlin, Brunswick, Sagan et revînt en France, pour découvrir àBeaucaire même, en 1837, ^es types les Pms stupéfiants de bourgeois allemands que l'auteur ait jamais rencontrés dans ses voyages.

Le lecteur voit assez, tout de suite, qu'il s'agit de M. et Mme Munch, de M. et Mme Scharen, ces couples d'Outre-Rhin destinés à surprendre au delà du possible, par la singularité d'une passion réciproque et mutuelle, un homme que rien au monde — dans les écarts du cœur et des sens — ne devait étonner plus.

La peinture morale et physique que le touriste Beyle a faite de ces deux ménages est vraiment sympathique.

M. Scharen est un « grand et bel Allemand au nez aquilin, aux beaux cheveux blonds fort soignés » ; Mme Scharen se pare, entre autres charmes, du sourire le plus joli à voir ; « il y a beaucoup d'esprit, et cependant nulle possibilité de méchanceté » dans ce sourire. Pour M. Munch, le mari de l'autre ménage, négociant comme son ami, fort riche apparemment, il est de Saxe et parle « un allemand magnifique » ; le principal de ses mérites est bien de posséder, tout comme M. Scharen, une épouse accomplie. Mais tandis que l'avantage de Mme Scharen est d'offrir le type de « la beauté parfaite », à la physionomie spirituelle et naïve, le caractère de Mme Munch, « brune piquante, orgueilleuse à faire plaisir », est de présenter, avec autant de triomphe que Mme Scharen, les traits d'une fort jolie femme.

Observateur adroit et persévérant des uns et des autres, Beyle, que tant de dons charmants retenaient comme à

plaisir, ne tarda pas, malgré tout, soit à cause de lui, soit à cause de Tiberval, autre Français entreprenant qui courtisait la femme du Saxon Munch, à discerner quelque cause de gêne. « Moi, confie Stendhal, aidé par mon baragouin allemand, j'ai été chargé du rôle de bonhomme » ; c'est-à-dire que, devant son inquiétude et les instances de Tiberval, il avait été chargé de confesser les deux couples. Les Allemands défiants, plutôt que de livrer leur secret à un homme qui parlait si mal la langue de leur nation, quittèrent les bords du Rhône pour gagner Bagnères. Il faut dire que Tiberval, de plus en plus épris, les suivit jusque-là et plus loin encore. Cela est si vrai que c'est par un billet venu de Dresde et signé de son ami que Stendhal fut placé en face de la vérité : en réalité ces époux modèles, durant leur séjour en France et en Italie, avaient échangé leurs femmes ! Ce pacte s'était conclu, paraît-il, à Vérone. C'est Munch qui avait arrêté les clauses de ce marché singulier, auquel il n'eût point pensé sans les assiduités de Scharen auprès de Mme Munch. « Au retour, précisément à Vérone, avait décidé Munch, chaque dame reviendra à son maître légitime. Et jamais un mot de ce qui se sera passé ! »

Beyle était trop épris des aventures et trop dégoûté du commun pour n'admirer pas ce qu'il y avait de surprenant dans l'équipée passionnelle et vraiment hardie de ces quatre Allemands libérés des préjugés, de la fortune et de la vertu qu'une règle étroite impose aux époux.

Moi, qui ai beaucoup aimé, sinon bien étudié ces belles Allemandes, dit-il, en manière de conclusion à cette histoire, je gagerais qu'elles se conduiront bien le reste de leur vie.

Quelque imprévu que cela soit, le libre Stendhal, sceptique comme personne, en arrive, dans cet incident, aux mêmes constatations auxquelles la trop crédule Mme de Staël aboutit dans son livre célèbre, quand elle écrit :

L'Amour est une religion en Allemagne, mais une religion poétique, qui tolère trop volontiers tout ce que la sensibilité peut excuser. On ne saurait le nier, la facilité du divorce, dans les provinces protestantes, porte atteinte à la sainteté du mariage.

Mais Stendhal, qui se montre, quand il le faut, inexorable dans ses peintures, porte encore plus loin, dans cet ordre d'idées, les effets ^le son jugement ; c'est quand il nous fait voir, dans l'une des plus personnelles de ses nouvelles, cette extraordinaire puissance d'ambition, de fourberie et de mensonge, que — pour rompre un mariage — une fille de naissance, héritière d'un grand nom, Mina de Wangel, mit au service de la passion. Il est certain que, dans ce sombre drame, que Beyle lui-même déclarait comme « peu fait pour un public français (i) », nous nous trouvons transportés bien loin des fadeurs habituelles aux récits languissants des poètes de la Germanie. La sentimentalité (Gemiïth) de folklore des liedcr et des myosotis n'a plus rien à voir avec ce récit ; et il est bien certain que, depuis ce personnage pervers d'Adélaïde, que Goethe osa présenter dans Gœtz de Berlichingen, aucun mélange plus extrême d'amour et de perfidie, de sacrifice et de honte, ne put se concevoir sous les traits de l'amour allemand.

C'est Barbey d'Aurevilly, en parlant des femmes de Gœthe revues par Paul de Saint-Victor, qui disait que Saint-Victor, par l'effet de son style, avait désallemandisé les héroïnes du poète. Eh bien ! ce même reproche, on ne peut le faire à Beyle à propos de Mina ! L'auteur français, pas un instant, n'a désallemandisé cette nature volontaire

(i) Voir, dans e Mercure de France, Ier juin 1909, les Notes inédites de Stendhal sur le manuscrit de Mtna de Wangel, notes communiquées par le regretté M. Paupe. M. Paupe, à sa communication, joignait cette appréciation judicieuse- de l'excellent informateur et savant beyliste Auguste Cordier : « Cette nouvelle (Mina de Wangel) a été écrite avec la préoccupation de l'oeuvre en train, « Julien » [le Rouge et le Noir), dont lesnotes de Stendhal sont un reflet. »

de Mlle de Wangel. Bien au contraire, il ne lui a rien retiré de son caractère, et il nous a fait voir cette personne s'implantant dans notre patrie et parmi nos moeurs, nos sentiments et nos passions, restant constamment une étrangère.

D'abord il faut dire que Mina, fille d'un général assez disgracié, est extrêmement riche. Elle possède d'immenses domaines en Prusse orientale. Comme ce père malheureux, Mina, dit Beyle, « aimait les recherches obscures de la philosophie allemande et le noble stoïcisme de Fichte ». Mais, ce stoïcisme ne s'élevait pas, pour elle, au point de consentir à des fiançailles avec quelque bas Allemand de la cour du grand-duc. S'il est une terre au monde où l'on ait toute licence pour les choix du cœur, où la contrainte existe à un degré moindre dans les unions des hommes, c'est encore en France. Voilà donc Mllc de Wangel venue s'installer dans notre pays, et si, comme l'a écrit Stendhal, les « Allemandes, même les filles riches, croient qu'on ne peut épouser qu'un homme qu'on adore », c'est dans notre nation que la systématique et bouillante Mina, par une sorte d'hommage, a décidé de trouver cet être adorable.

L'homme sur lequel se jette ce fatal dévolu est M. de Larçay, Alfred de Larçay, Français de vieille famille, élégant, spirituel, orné du don de plaire et qui n'est séparé de la belle et fougueuse Prussienne que par un seul obstacle, mais obstacle tout de même de conséquence : c'est qu'il est marié. Ah ! si Mina vivait dans sa Prusse orientale ou, seulement, dans l'un de ces petits centres aristocratiques de la vieille Allemagne où Mme de Staël vit se pratiquer le divorce si aisément, comme ce serait facile ! Et comme cette fille fougueuse aurait vite conquis l'amant qu'elle adore ! Mais en France, les désunions, même les mieux préparées, ne se concluent pas toujours aussi rapidement que les unions ; et cette personne altière en demeure assez confondue :

O nation de gens grossiers ! dit-elle, ô nation de vaudevillistes ! Oh ! que la bonhomie grave de mes braves Allemands me plairait davantage, sans la triste nécessité de paraître à la cour et d'épouser 'aide de camp favori du grand-duc !

Forte de cette décision, il n'est rien que Mlle de Wangel n'entreprenne pour aboutir à la séparation de M. et Mme de Larçay d'abord, à son union ensuite avec le même Larçay. Pour cela — Sthendhal nous le montre à chaque page de son œuvre — les moyens les plus audacieux sont bons à cette fille. Tantôt, c'est sous les traits d'une servante qu'elle pénètre chez les Larçay et se rapproche d'Alfred ; tantôt, elle fait parvenir à ce dernier des billets anonymes laissant supposer que Mme de Larçay est devenue la maîtresse de M. de Rupert. En ce qui touche celui-ci, pour s'être mêlé du « petit projet atroce » de Mina de Wangel contre le ménage de Larçay, il ne tarde pas d'être blessé en duel. Enfin la ruse triomphe ! M. de Larçay consent à s'éloigner de sa femme, à vivre avec Mina. Mais une nature comme celle de Mina, exclusive et fière jusque dans le. crime, ne pouvait concevoir qu'Alfred pût lui garder rancune pour des témoignages si visibles d'amour. Elle eut l'imprudence d'avouer, à son amant même, tout ce qu'elle avait entrepris de violent pour le conquérir ; dans son orgueil germanique, elle avait compté sans ce qu'elle-même nommait les « préjugés français » de M. de Larçay, c'est-à-dire la répulsion d'un cœur droit pour tout ce qui n'est ni la raison, ni l'honneur. Consternée de ce réveil de la conscience chez son amant, mesurant l'étendue de son malheur encore plus que de sa faute, elle n'a désormais d'autre ressource que de mourir. C'est ce qu'elle fait, à la fin de ce conte pathétique dont le moins qu'on puisse dire, en dehors de l'attrait de l'aventure, est que, par la vigueur du sujet, la rapidité du drame et l'accent de la passion exprimée par Mina, il est comme enveloppé de ce « feu subtil et coloré » que M. Lasserre justement reconnaît à Henri Brulard, Rouge

et Noir, la Chartreuse et quelques autres œuvres encore du Français Stendhal.

En 1806, l'année d'Iéna, Beyle décide (Journal), pour se « débrouiller » mieux dans les nouveaux pays, d'acheter « une carte d'Allemagne de Lesage ». Cette précaution lui était bien nécessaire. En effet, Beyle ne resta pas toujours à Brunswick ; il dit qu'il s'y ennuya infiniment, et, sauf Minette et cette veuve d'un colonel qu'il courtisa vers la fin de son séjour, il n'éprouva que des plaisirs bien limités dans cet endroit. Mais il y avait pour Beyle une Providence; c'est cette force- souveraine, inconnue, irrésistible, que lui-même (Souvenirs d'égotismé) a nommée la « toute-puissance de Napoléon ». C'est cette « toutepuissance » qui, trois ans après l'avoir jeté dans la campagne de Prusse, le jeta dans la campagne de Vienne. A ce propos, Beyle voudrait bien, dans sa biographie de Henri Brulard, nous faire croire qu'il a vu l'Empereur à Wagram ; mais cela n'est pas tout à fait exact. « Sa correspondance le trahit », dit M. Chuquet ; mais Stendhal est si avide de gloire qu'il faut bien qu'il croie et qu'il fasse croire aux autres qu'il a suivi partout le dieu invincible. La vérité, plus humble, est que, durant que l'Empereur battait à Wagram l'archiduc Charles, Beyle se trouvait à Vienne, malade et, comme toujours, un peu amoureux.

Ces amours de Vienne, d'une certaine facilité, et qu sont charmantes après les rigueurs de la Prusse, ont toujours enchanté les Français. « Rien n'est plus complaisant, plus doux qu'une Autrichienne, écrit Cadet-Gassicourt dans un passage cité par Stendhal. Chez elle, l'amour est un culte et, quand elle s'attache à un Français, elle l'adore dans toute la force du terme. » Ces aperçus sur l'amour allemand, notés par l'apothicaire de l'Empe-

reur (i), ne sont pas sans donner à Beyle un certain contentement. Bien que ses Lettres connues sur le célèbre compositeur Haydn, Lettres suivies d'une Vie de Mozart, aient été, selon lui, « écrites de Vienne en Autriche >>, il va de soi que l'élève commissaire des guerres ne passa pas le plus précieux de son temps dans les concerts.

A Vienne, a-t-il avoué ingénument, se manifeste « trop de penchant à l'amour». Il remarque « une jolie femme à chaque pas ». C'est évidemment une grande tentation. L'on sait comment, en Italie, il avait vécu déjà au milieu de ce danger permanent de l'amour. « Mi voleté bene? » (« M'aimez-vous? ») Voilà ce qu'il avait dit longtemps aux belles Bolonaises, et ce qu'il était assez tenté de redire maintenant aux belles Viennoises. Il juge toutefois — tant il est partial pour les Italiennes ! — qu'elles ne sont pas tout à fait aussi passives que l'entend le bonhomme Gassicourt, ces Autrichiennes altières qui, selon lui, semblent bien mêler « un peu d'adresse et de coquetterie à l'air naturel et quelquefois languissant des Allemandes du Nord •>.

Gérard de Nerval qui devait vivre, un certain nombre d'années plus tard, dans cette même cité, ses libres et joyeuses Amours de Vienne, ne nous a point parlé de cette « coquetterie », ni de cette « adresse » avec la même défiance. Il se range, ici, à l'avis de Gassicourt. Il ne voit, dans cette capitale, où la beauté de la femme étincelle à chaque pas, qu'une sorte de prétexte au bonheur d'admirer.

Ici, dit le poète exquis des Cydalises, les femmes font très peu de cas d'elles-mêmes et de leurs charmes... L'on n'imagine pas db qu'il y a d'extraordinaire à rencontrer à tous moments dans les

(i) L'Empereur partageait, à ce point de vue, les sentiments de son apothicaire : « Epousez une Allemande, conseillait-il lui-même à l'un do ses familiers, après son mariage avec Marie-Louise ; ce sont les meilleures femmes du monde, bonnes, naïves et fraîches comme des roses. » (Frédéric Masson : L'Impératrice Marie-Louise.,

rues des filles éclatantes et d'une carnation merveilleuse qui s'étonnent même que vous les remarquiez.

Beyle était trop « amateur », trop « passionné » de la beauté féminine dans tous les genres, pour n'avoir pas ressenti, avant Gérard lui-même, tout le prix de cette carnation éblouissante qui fait de la Viennoise une déesse un peu forte et semblable à cette Vénitienne de Gozzi, bionda e grassota, aimée par Nerval : c'est-à-dire une sorte de Vénus aux cheveux flambants, de peau fine et lactée, au cou rond, à la bouche en cerise, et qui vous considère au travers de deux yeux placides, enfantins et doux, du bleu le plus pur des faïences. Dans cette société de Vienne, très indépendante, embellie d'objets si charmants, et dans laquelle un dur homme d'affaires comme M. de Metternich lui-même ne passait qu'un bracelet de cheveux de femme au poignet, l'auteur du traité de Y Amour eût bien pu recueillir, sur ce sujet d'un beau livre, les particularités les plus rares. Un seul obstacle vint mettre une entrave à ce devoir ; l'unique beauté dont Stendhal fut épris à Vienne se trouva précisément être une Française, non une Autrichienne : cette comtesse Daru qu'il aima toujours avec soumission, tendresse, espoir et qui ne reçut de lui jamais que la moitié d'un baiser, le voile de Mme Daru étant venu tout à coup, ce jour-là, se placer comme un fâcheux entre les lèvres de Beyle et le front de la jeune femme.

De 1809, date à laquelle il quitta Vienne, jusqu'à 1813, époque de la campagne de Saxe, l'intendant militaire Henry Beyle aborda — toujours muni de la carte de Lesage — par deux fois encore les terres d'Empire. La première fois, c'est lors de la retraite de Russie, à l'automne de 1812, que toujours « écrivant, faisant des rapports, préparant le logement des troupes et réquisitionnant », il avait reparu dans ces contrées. Cette retraite, accomplie avec la Grande Armée et dans laquelle,

l66 ASPECTS ET FIGURES DE FEMMES.

comme un grognard, il s'était nourri de quartiers de chevaux, de pommes de terre et d'un morceau de suif payé vingt francs à un Juif polonais, était bien l'épreuve la plus dure que pût supporter un voluptueux qui savait apprécier tout ce qui donne à la vie son agrément et son plaisir. Aussi bien, n'aurons-nous pas de peine à croire Romain Colomb, le biographe et ami de Stendhal, quand il nous dit, du voyageur, que l'« ennui le prit à Kœnigsberg et augmenta à Dantzig ». Et, pour l'ennui, il était de qualité ! Car que peuvent être des pays de cette sorte durant l'automne et même l'hiver, alors que l'armée est en déroute, et que les belles femmes dans les vieilles villes, les chefs-d'œuvre dans les collections ne sont plus visibles pour enchanter le plus dilettante des intendants?

La beauté, les arts et même un certain charme de la nature, qu'il avait appris à ressentir naguère dans les jardins du Milanais au crépuscule, composaient toujours en effet, à ses yeux, le trésor de bonheur et de consolation si nécessaire à ce cœur d'amant et de poète. En 1813, apprenant qu'il venait d'être nommé intendant de l'armée à Sagan, en Silésie, Beyle, qui savait bien qu'il n'y avait plus, pour lui, grand'chose à espérer de l'Allemagne, de cette Allemagne de révolte et de haine telle que l'avait faite la guerre, éprouva l'un des moments de découragement les plus grands de sa vie. « Je vais, dit-il, avant de quitter Paris, devenir barbare et mort pour les arts. »

Sagan, de fait, était, et sans doute est encore, une ville sans sourire ni fantaisie. On y vend, disent les guides, « de la toile, des rubans, du fil et des bonnets ». C'est là qu'en qualité d'intendant de la division du général La Tour-Maubourg, Henry Beyle fut envoyé après la campagne de Saxe. C'est là qu'il eut, de surmenage, de solitude et d'ennui, la fièvre et le délire. « J'ai cru, fait-il savoir à propos à sa sœur Pauline, avoir l'honneur d'être enterré à Sagan. >> Mais un homme de la trempe de Beyle n'est

pas de ceux qu'abattent les événements même médiocres, les individus et les pays même les plus sots du monde. Et c'est ici, aussi bien qu'à Berlin, Brunswick, Vienne, Landshut, Alt-Œting ou Kœnigsberg, que nous pouvons apprécier les ressources inattendues qu'un caractère agissant comme le sien sut toujours tirer, au profit de ses passions, d'un monde difficile, de circonstances malheureuses et d'un sol ingrat.

A ce point de vue particulier de l'amour, qui fut toujours celui auquel se plaça de préférence un semblable auteur, l'on peut dire qu'il n'est pas de pays tout à fait désert, de contrée tout à fait aride. Beyle, en Prusse, à Brunswick et en Silésie, en fit bien souvent l'expérience ; et l'on sait ce que nous entendons par là, de la part d'un écrivain nourri de Cabanis, de Condillac et de M. de Tracy. Les sensations, mêmes fugaces, étaient bien à ses yeux ce qu'il y a de plus précieux au monde ; et, dans cette région un peu barbare où l'avait installé sa fonction, l'on peut voir par sa Correspondance, par son Journal, par les indiscrétions de ce cœur toujours ouvert, à quel point — même dans les actions les plus vulgaires — au milieu de la population la plus banale et la plus froide, il savait, du plus petit incident, de la plus fortuite rencontre, embellir ses heures ou charmer ses loisirs. La vue d'une femme jeune, d'un beau visage, d'une main fine et d'un pied élégant, au regard d'un homme qui vécut de si belles heures de passion à Marseille, à Paris ou à Milan, ne sont, dans cet ordre d'idées, que des compensations bien raisonnables. Mais Henry Beyle, dans son dur exil, loin de l'esprit, de la fougue et du soleil de sa patrie, sait à propos s'en contenter.

Les exemples abondent, dans ses écrits de toutes les sortes, de ces instants de consolation, de fugace et léger bonheur, saisis comme au vol, dans ses voyages tout militaires. Pendant l'émeute de Brunswick, que l'on se souvienne notamment d' « une fille de dix-huit ans » qui

l68 ASPECTS ET FIGURES DE FEMMES.

vint tomber « la tête presque sous ses bottes ». « Je la croyais blessée, dit-il ; elle frémissait violemment, mais non pas de ma main qui tâtait très innocemment un fort beau bras bien frais... >>

Une autre fois, sur le pont de Landshut, où il passa après la bataille et vit les cadavres étendus de trois kaiserlicks abattus par les Français, le spectacle de la mort ne put pas — plus qu'à Brunswick — le détourner de celui de cette beauté dont, comme don Juan, il était épris de façon si constante et durable que, quels que fussent les événements auxquels cette beauté se trouvât mêlée, il n'entendait, ne voyait et n'admirait qu'elle.

A Landshut, en effet, sur la route de Munich, à moins de seize lieues de cette ville de Ratisbonne où Napoléon fut blessé, il ressentit une très grande joie. Ce fut de voir, « en une demi-heure, cinq à six figures de femmes d'un ovale beaucoup plus parfait qu'il n'appartient à l' Allemagne ». A cet aspect, son sang ne fit qu'un tour ; en un instant, l'ennemi, la guerre, la mort et le sang de ces hommes qui souillait le pont sur l'Isar, il ne les vit plus ! Mais, devant lui, dans ce décor de la bataille, il y avait seulement ces femmes qui offraient quelque grâce, un tour heureux de figure, la main fine et le pas léger. « Landshut, écrit-il dans son enthousiasme, fit sur moi l'impression de l'Italie. >> Quel plus bel éloge, et plus chaleureux, dans la bouche de Beyle !

En réalité — et tous ses actes, tous ses écrits sont là pour en témoigner ! — il n'y avait rien au monde que- Stendhal détestât autant que le froid de l'âme et la disgrâce de la laideur. Son cri de Civita-Vecchia, à son ami Romain Colomb, où beaucoup plus tard, aux derniers jours de sa vie, il s'avoue si triste de « n'avoir rien à aimer », est bien caractéristique de la nécessité où était ce grand cœur de ne vivre que par l'amour et pour l'amour. A côté des exigences d'un tempérament nourri de sensualisme, Beyle éprouvait ainsi de ces appétits, de

ces fringales de sentiment. En quelque lieu qu'il fût sur la terre, il fallait un aliment à sa passion.

Tant de sensibilité, de délicatesse et finesse émotives expliquent assez que Beyle, durant ses séjours d'Allemagne, celui de Brunswick surtout, éprouva bien des déconvenues, souffrit de bien des ridicules des habitants, des préjugés des mœurs. Certains détails, un peu forcés, dans le portrait de Mina de W an gel, quelques boutades échappées aux confessions des Souvenir s,, aux aveux des Lettres, quelques sarcasmes confiés à des biographes ou à des intimes trahissent assez, par endroits, la tristesse de ces heures moroses vécues sous le ciel de la Prusse. Mais — reconnaissons-le — en ce qui touche à ces années de la vie d'Henry Beyle, ce n'est pas au seul Journal de Brunswick, aux impressions de touriste, à l'histoire unique de Mina de Wangel que nous devons aller demander des témoignages. Il y a autre chose encore qui rattache Stendhal à ce monde allemand. Et M. Mélia, auquel nous revenons, a bien raison de rappeler, par compensation, ce souvenir de Mlle de Griesheim auquel Henry Beyle, longtemps après avoir quitté Brunswick, resta si parfaitement attaché et fidèle.

Rouvrons-la donc, à l'endroit de la péroraison, cette belle Histoire de la peinture en Italie, publiée dix ans au moins après le retour en France, nous la verrons soudain reparaître, clans le manuel des arts le plus précieux qui soit, « cette âme du Nord », si délicatement cristalline et pure. A Mina donc, au cher souvenir de Mina, Stendhal — qui s'attendrit — revient dans cette minute. « Que de jours, dit-il, j'ai passés auprès de toi ! Tu n'étais que la plus belle et la plus silencieuse des femmes ! Le ciel, si sévère envers moi, m'a privé d'une consolation à mes malheurs en ne permettant pas que je puisse lire avec toi cet ouvrage entrepris pour tâcher de t'oublier... »

Plus tard, à Trieste, au cours de l'hiver 1830-31, Beyle connaîtra une autre jeune fille de la Germanie qu'il man-

quera d'aimer, sinon avec autant de force, au moins avec autant de respect que M1Ie de Griesheim. C'est cette Mlle Hunger, qui chante si bien, est admirablement jolie, qui a des idées, vingt-trois ou vingt-quatre ans, et dans la compagnie de laquelle il joue au onze et demi. Stendhal ne nous dit pas précisément ce qu'est le onze et demi ; mais il semble que ce soit là un témoignage de plus apporté par cet homme étrange à son étonnant dossier amoureux. Ces souvenirs, tant d'autres et les épisodes de toutes les sortes rapportés dans cette étude, nous amènent volontiers à conclure que ce ne furent pas seulement des surprises, des regrets et du dépit, mais aussi de l'attrait, du charme, voire un certain sentiment aimable et tendre que ce Français de bonne mine, spirituel et passionné — en Silésie, en Prusse et en Autriche — éprouva, plus d'une fois, du côté des femmes.

Qu'on ne dise plus, après cela, que l'auteur est misogyne.

(La Révolte des anges.)

S'il est vrai, comme le veut La Bruyère, qu'«unbeau visage est le plus beau de tous les spectacles >>, M. Anatole France n'a pas failli, dès son âge le plus tendre, à découvrir sous des traits charmants, ce spectacle heureux. Luimême a écrit, dans le Petit Pierre, ce mémorial exquis de son enfance, à quel point, petit bonhomme à l'esprit prompt et observateur, il sentait « déjà avec vivacité la beauté des femmes ».

A la vérité, ce fut d'abord, comme il arrive à beaucoup d'enfants, dans le contour des statues et la ligne des dessins que la représentation de cette beauté lui apparut le plus volontiers sensible ; et, la jeune Chinoise aux «%heveux relevés par un grand peigne et des accroche-cœurs sur les tempes » qui se voyait, peinte en enseigne à la devanture du magasin des Deux Magots, dans le faubourg Saint-Germain, retint d'abord son attention puérile. Il est vrai que c'était là une Chinoise de fantaisie, de l'espèce de celles que Boucher a peintes tant de fois en camaïeu et que Voltaire a montrées dans son Orphelin. Cette Chinoise n'était qu'une image, mais, ne sont-ce pas des images, et des images de tous les arts,

que M. Anatole France, en ouvrant ses regards à la lumière, aperçut d'abord, entre le Louvre et la rue de Seine, sur ce beau quai Malaquais où sa maman compatissante et sa bonne Mélanie le laissaient volontiers s'attarder à la découverte.

Dans une petite comédie en un acte, qui n'est rien parce qu'elle est courte et que c'est un jeu, mais qui est tout parce que ce jeu est charmant et qu'il est de M. France : Au petit bonheur, le créateur de Thaïs, d'Élodie (les Dieux ont soif), deMme des Aubels (la Révolte des anges), de la comtesse Martin (le Lys rouge) et de tant d'autres formes de la jeunesse et de la volupté, fait commencer par ces mots le récit d'une princesse qui cessa depuis longtemps d'être jeune mais qui conserve encore, en dépit des années, une grande dignité et un grand charme : « En ce temps-là, j'étais parfaitement belle... ».

Cela commence à la façon d'un conte, et comme M. France aime beaucoup les contes et qu'il croit aux fées (les Sept femmes de la Barbe Bleue), il ne devait pas laisser d'attribuer, à toutes les visions des sculpteurs et des peintres qui lui étaient offertes sur les terrasses des jardins et sur les quais riverains de la Seine, une puissance infinie de séduction. M. France a écrit depuis sur Prud'hon, le peintre de Psyché, un chapitre ineffable; sur les courbes flexibles des dessins de M. Ingres, il a disserté en connaisseur ; et je connais telle page de lui, dans le Génie latin, qui témoigne de son attachement au Clodion des terres cuites païennes et voluptueuses, ces terres cuites si chaudes de couleur, comme pétries et modelées dans la chair des dieux.

Et ces Prud'hons, ces Ingres, ces Godions, c'était aux portes de sa maison natale, dans l'ombre des vieux bâtiments de l'Institut et de l'École des Beaux-Arts, aux devantures des antiquaires, que celui qui devait par la suite, dans un style orné aux belles cadences, célébrer les

femmes de tous les temps, voyait se montrer à lui, à l'aurore de ses 3 ours, tant de figures frivoles, touchantes, et, comme le veut la princesse du conte, « toutes parfaitement belles ».

Mais ce que le petit Pierre, garçonnet sensible et taciturne, en ce début d'une vie longue et bien remplie, apercevait encore, dans ces brumes des bords de la Seine, toutes si vaporeuses, ce n'étaient pas seulement les femmes imaginaires de l'art et de la légende. Et des femmes réelles, des femmes qui laissaient à leur suite, comme les Grecques d'Homère, un parfum subtil, apparaissaient déjà, à ses yeux.éblouis, dans le frémissement plus moderne du monde. Un jour, notamment, dans l'escalier du logis paternel, le petit Pierre montait, et voici que, de même que dans les apparitions des artistes primitifs que M. France devait décrire si bien, plus tard, dans le Puits de Sainte-Claire, « une jeune dame qui descendait les marches » se montra tout à coup. « Cette jeune dame portait une robe de velours cann élite et un châle de cachemire de l'Inde à grandes palmes. Une capote en forme de cabriolet encadrait son visage mince et pâle. » Et voici qu'un instant après s'être arrêtée à examiner le petit bonhomme, cette jeune dame approcha avec intérêt ; et, nous dit le petit Pierre, « elle posa sur ma tête sa main gantée de blanc ».

Cette petite main, aussi légère que la main d'une fée, était la main de Mlle Rachel ; et pourtant, c'est par cette petite main, qui avait été celle d'Andromaque et d'Iphigénie, que les femmes vivantes prirent, pour la première fois, possession de cet enfant.

En vérité, les femmes communiquent, à l'œuvre littéraire, un charme doux et subtil ; elles lui ajoutent, en

saveur amoureuse ; elles font que tout ce qui paraîtrait aride et morose se revêt, par leur présence, d'enchantement et de bonheur. Les livres les plus durables sont ceux où elles habitent. Le sortilège de la beauté exerce si bien son pouvoir que les plus divins poètes, les plus nobles artistes sont tombés en disgrâce qui l'ont méconnu. M. France le sait bien, qui a parlé des femmes avec un don si rare d'émotion attendrie. Presque toutes celles qui sont assemblées dans ses ouvrages sont jeunes et délicieuses, l'auteur les a créées à l'image de son génie.

Le goût très vif que M. France a de la beauté, le sentiment harmonieux qui le pousse à ne voir que les formes douces de l'univers, lui interdirent jamais de tracer de la femme d'autres images que celles où elle apparaît charmante. Il faudrait avoir oublié les jeunes Grecques des Noces corinthiennes, Thaïs, Catherine la dentellière, Jahel (dans la Rôtisserie), la comtesse Martin- Bellême, Mme des Aubels, Élodie et tant d'autres modèles agréables et passionnés de son œuvre pour reprocher, à ce poète de la grâce choisie et de la ligne parfaite, la seule Mme Bergeret.

Disons-le aussitôt : Mmo Bergeret est une exception dans l'œuvre de M. France. C'est une figure contemporaine de la tyrannie domestique ; M. France n'a été amené à en faire la compagne de M. Bergeret que pour exercer son personnage à la plus stoïque endurance. Ainsi avait fait Socrate en prenant Xantippe pour épouse. « L'exercice qu'elle donna à sa patience », suivant l'expression de Fénelon, ne lui défendait pas autrement de concevoir la beauté comme un présent des dieux. Mme Bergeret est, certes, acariâtre et revêche ; mais elle n'est ni laide ni vulgaire ; enfin — et son aventure avec M. Roux le démontre — elle n'est pas insensible. De même Catherine Momichel, la femme de M. Léonard Botal, juge, dans la Comédie de celui qui épousa une femme muette, fabliau scénique et rabelaisien si narquois

et si plaisant, n'est ni repoussante ni ingrate. Maître Léonard, qui la tint en ses bras, la proclame « aussi bien faite que la plus belle statue » ; seulement il lui arrive tantôt de ne parler pas assez, tantôt de parler trop. « Eh ! s'écrie Sganarelle, dans le Médecin malgré lui, qui est ce sot-là qui ne veut pas que sa femme soit muette? Plût à Dieu que la mienne eût cette maladie ! »

M. Léonard Botal est comme Sganarelle : il a une femme loquace et étourdissante ; mais M. Bergeret est semblable au mal marié de La Fontaine : sa disgrâce conjugale est complète. Ainsi Catherine Momichel est bavarde, Mme Bergeret est artificieuse ; mais, c'est une volage que cette Pingouine revêtue d'une jupe rose par le saint homme Maël et dont la coquetterie tourne la tête à tous les Pingouins. Le sage Apollodore l'a fait remarquer durement dans la Pierre blanche, « les. femmes sont vaines, querelleuses, occupées de niaiseries, incapables de hautes pensées et de grandes actions », troublées par les maladies.

Le sage Apollodore a raison : les femmes sont cela en effet ; mais elles sont autre chose encore qu'en des jours plus cléments M. France a proclamé avec finesse et conviction : en effet, elles sont le sourire, elles sont le charme, elles sont la tendresse. « Rien n'est plus doux qu' Aphrodite d'or », atteste, dans la Révolte des anges, le vieux poète grec ; et c'est cette douceur, cette douceur insinuante et pénétrante, que l'auteur de tant de livres harmonieux et diserts a montrée partout répandue. Certes, sur les piliers de marbre du temple d'Aphrodite éternelle, le savant M. Bergeret a bien griffonné, çà etlà, des graffitti d'un tour enjoué et un peu libre ; mais il faudrait n'être pas du pays de Brantôme, de La Fontaine, du Balzac des Contes « colligez es abbayes de Touraine » pour tenir rigueur à ce maître si sage d'une raillerie innocente.

La vérité, la seule vérité aimable c'est que, de Thaïs à

la petite comédienne Félicie (d'Histoire comique), et de la comédienne Félicie à la chanteuse Bouchotte (la Révolte des anges), M. Anatole France s'est plu complaisamment à tracer des femmes les images troublantes. « Le souci d'elles, un souci d'amoureux », voilà le sentiment que, par opposition aux romanciers de l'école réaliste, M. Anatole France, dans l'Enquête mémorable de M. Huret, proclamait supérieur chez les psychologues. Et ce souci, ce souci si respectueux, si rare, ce souci que de Boccace aux précieux de l'Hôtel de Rambouillet, de l'auteur du petit Jehan de Saintré à Voiture et à Saint-Evremond, avaient éprouvé tant de vieux maîtres, M. Anatole France vis-à-vis des femmes en a témoigné avec tendresse, avec dévotion dans tous ses ouvrages.

Les héroïnes dont M. France a peuplé son œuvre aussi bien que celles qu'il a aimées dans la légende appartiennent, sauf quelques exceptions d'aspect plus populaire, à ce monde choisi des femmes qui inspirèrent les lettres ou donnèrent aux artistes un modèle idéal. Il y a peu de pauvres femmes, et il n'y a jamais de filles laides et tristes dans les livres qu'a écrits M. France.

Ce don que possédait Emile Zola de peindre, dans un relief saisissant et une vérité forte, les malheureuses créatures du peuple asservies au travail, à l'enfantement et à la misère, l'auteur du Lys rouge et de la Rôtisserie de la reine Pédauque n'en témoigna presque jamais.

Certes, il y a bien, parmi tous ces récits, la servante de la conseillère Josse qui est menée au supplice pour un menu vol et la pauvre délinquante enfermée dans une prison de femmes «d'une sombre petite ville du Midi » pour avoir pris un tablier à ses maîtres ; il y a de même dans Crainquebille, Putois et Riquet, la mal-

heureuse Gudule, bonne de Me Cornouiller, notaire, créature si disgraciée, qu'en raison de la « barbe qu'elle portait au menton, longue et fourchue », on croyait « protégée contre les dangers de l'amour » ; il y a enfin, dans la Révolte des anges, la vieille Zéphyrine qui, « les cheveux hérissés comme un nid de vipères, la face flamboyante, la poitrine orageuse », se dresse comme une Euménide au-devant du papa Guinardon, son amant frivole. Mais, ce sont là le plus volontiers des comparses, non les êtres de charme et de perfection que l'auteur assemble, dans un ordre heureux, parmi ses beaux livres.

Créatures d'exception et de recherche, celles-ci ont mission de briller avant de souffrir, d'enchanter à la fois que de vivre ; leurs peines les plus affligeantes sont, dans tous les cas, celles que l'art et l'amour suscitent; dans la joie ou dans la douleur leurs sentiments ne cessent jamais d'être ornés et délicats, et l'esthétique en elles se confond à la passion presque toujours. De là, chez le romancier de tant de récits amoureux et savants, ce portrait de la femme moderne si particulier à cet idéal de recherche et d'élégance. « Elle est, écrit-il (la Vie littéraire) une œuvre d'art, et, par là, mérite le respect ému de tous ceux qui aiment la forme et la poésie. Mais elle est à part ; ses mœurs lui sont particulières et n'ont rien de commun avec les mœurs plus simples et plus stables de cette multitude humaine vouée à la tâche auguste et rude de gagner le pain de chaque jour. »

Dans chacun de ses ouvrages M. Anatole France s'est plu à placer l'une de ces femmes exceptionnelles, lui donnant pour mission d'animer tout le récit de sa présence et de montrer ainsi que le concept de la beauté ne doit jamais, quels que soient le combat des systèmes et la confusion des philosophies, cesser de commander aux actions des hommes. « Echangez de belles pensées et, si vous parlez de moi, dites : « Elle est aimable... »,

s'écrie une jeune coquette dans la comédie d'Au petit bonheur. M. Anatole France semble s'être fait comme un principe de ne parler jamais autrement de la femme. Pour lui, elle « est aimable » ; pour lui, elle «est belle»; et, pour lui, le don qu'elle a de plaire, d'éveiller le sens merveilleux des images, des pensées rythmiques lui semble être avant tout le motif supérieur de vivre. La femme belle et jeune, spirituelle, charmante, apparaît au poète, selon cette pensée, le modèle d'art le plus accompli qui soit au monde; et le maître Ernest Renan, précurseur en cela de M. France, ne s'était pas exprimé autrement ni dans des termes moins athéniens quand il avait dit, de la beauté, qu'elle «est un don tellement supérieur que le talent, le génie, la vertu même ne sont rien auprès d'elle, en sorte que la femme vraiment belle a le droit de tout dédaigner puisqu'elle rassemble, non dans une œuvre hors d'elle, mais dans sa personne même, comme en un vase myrrhin, tout ce que le g&nie esquisse péniblement, en traits faibles, au moyen d'une fatigante réflexion » (Souvenirs d'enfance).

Dès l'enfance et l'adolescence — et le Petit Pierre, le Livre de mon ami en sont les témoignages I — M. France éprouva que la beauté jette dans un grand trouble les enfants des hommes. L'un des exemples les plus probants qu'il en ait donnés se trouve dans un conte exquis intitulé la Forêt de myrtes, d'un coloris si frais et dans les feuillets duquel, à la faveur d'un vers éloquent de Virgile, apparaît, aux yeux confus du collégien, la jeune Mme Gance. «On la pria de jouer au piano. Elle joua un nocturne de Chopin. Je n'ai jamais rien entendu de si beau... En sentant les parfums de son sein, je fermai les yeux. Elle me demanda si j'aimais la musique, sa voix me donna le frisson... » Alors, sait-on ce que le jeune Nozièïe répondit à la question que posaient de si belles lèvres, par un si beau soir? — «0m, monsieur.... » tout simplement. « Oui, monsieur!» à une femme si jeune,

si séduisante ! Pierre Nozière, que tu étais sot, que tu étais timide et embarrassé I Mais aussi, mon ami, que tu étais amoureux !

Depuis, certes, Pierre Nozière a grandi en âge, il a crû en sagesse ; son caractère s'est affermi ; mais, toujours le même trouble a vécu en lui, toujours il en éprouva le vertige ; et, ce qu'il a continué, avec le temps, de demander aux femmes, avant le génie ou la vertu, ce fut toujours cette sorte d'image admirable dont la forme fuyante embellit ses livres. C'est ainsi que, dans la Chemise, l'un de ses contes philosophiques les plus ingénieux, si M. Anatole France parle de la statue de l'Aphrodite de Cnide, c'est pour assurer qu'elle est « l'œuvre d'un ciseau vraiment praxitélien » ; elle est, dit-il, « pleine de vénusté » ; mais, des femmes plus récentes, les femmes modernes, n'offrent pas moins de grâce à qui les contemple. Qu'on s'attarde, à ce propos, à ce portrait achevé que trace l'auteur, dans la Vie littéraire, de Marie Bashkirstseff : « Elle était petite, dit-il, et parfaitement bien faite ; c'est pour cela sans doute qu'elle aimait à regarder les statues. » Et cette idée de statue, cette pensée du marbre, elle prend aussitôt, sous la plume de M. France, une plasticité, un relief à tromper le modèle. Je n'en veux pour exemple que ce qu'il écrivit à propos de Prévost, sur Manon Lescaut, dans le Génie latin. « Quand Prévost, assure-t-il, eut fait le plus simplement du monde ce miracle d'art, il écrivit deux pages de morale pour les mettre devant. C'était comme un fichu jeté sur les épaules de Mademoiselle Manon. » Mais ces épaules, nous les avons vues ailleurs dans son œuvre, ces épaules fuyantes, frissonnantes, au grain si pur, de Lucile de Chateaubriand, ces épaules qu'avec orgueil — dans la statue de Chinard — montrait Mme Récamier ! Et que d'autres apparitions, que d'autres statues de femmes, depuis la reine de Saba, Balkis, qu'aima Balthazar, jusqu'à Jeanne d'Arc et à Marie Stuart a dres-

l80 ASPECTS ET FIGURES DE FEMMES.

sées le poète ! Mais, ce sont là surtout des formes de beauté littéraire. Et, dans l'œuvre si varié de M. France, on peut dire qu'il en est bien d'autres : il y a toutes celles que, comme un bon statuaire, il a créées de ses mains et formées de son génie. Et, d'abord, il y a Thaïs !

En ce temps-là vivait une femme au pays

Des Egyptiens, belle, et qu'on nommait Thaïs...

Ainsi M. Anatole France chanta d'abord Thaïs en vers ; c'était en 1867, l'auteur avait vingt-trois ans ; et il ne fallut pas moins de vingt-trois années encore, à ce parfait et scrupuleux maître, pour dresser en prose la Légende de sainte Thaïs comédienne (1). « Que votre sein est beau, ma sœur, mon épouse ! » s'écriait le poète du Cantique devant sa bien-aimée ; et le roi Balthazar, en nommant Balkis : elle est «plus douce que. le rêve, plus belle que le désir ! » Mais, Thaïs aussi était belle, aussi belle que l'Epouse ; ainsi que Balkis, elle éveillait le désir et, s'il est vrai « que le christianisme a beaucoup fait pour l'amour en en faisant un péché (2) », c'était à la contemplation terrible du péché qu'aspirait le saint homme Paphnuce en quittant le désert pour se rendre auprès de Thaïs, dans Alexandrie.

M. Anatole France a voulu, semble-t-il, en composant Thaïs, que tous ceux qui liraient ces pages d'un contour si achevé, d'un dessin si pur, fussent charmés du spectacle de cette femme et qu'ils comprissent, en »a contemplant, de quel prix est la beauté. « La Beauté

(1) Le roman de Thaïs parut en effet en 1891, mais ce fut en 1867, <lans une petite revue appelée le Chasseur bibliographe , que parut, pour la première foi s, le conle en vers portant le titre : Légende de sainte Thaïs, comédienne.

(2) Anatole France : le Jardin d'Epicure.

LES FEMMES (ANATOLE FRANCE). l8l

est ce qu'il y a de plus puissant au monde et, si nous étions faits pour la posséder toujours, nous nous soucierions aussi peu que possible du démiurge, du logos, des éons et de toutes les autres rêveries des philosophes. » Cette remarque est si sage que tous ceux qui taillent le marbre, mêlent les couleurs, scandent le langage en un rythme appris étaient tombés d'accord, rien qu'en voyant Thaïs jouer et danser pour eux, sur la grande leçon qu'elle donnait à leurs arts différents.

« Thaïs aussi est géomètre ! » disaient, devant Paphnuce, dans Alexandrie, les sages éblouis qu'émerveillait tant de mesure, d'ordre et d'harmonie dans les mouvements et dans la marche. Et, cette phrase si courte, si simple, qui résume si bien de la part des femmes tout le secret de plaire, M. Anatole France aimera plus Lard à la faire redire avec bonhomie, et dans un langage autre, aux souriants vieillards dont son œuvre est peuplé. « Le rythme de ses mouvements qu'accompagnait le son des flûtes, écrit M. Anatole France de Thaïs, faisait songer à tout un ordre de choses heureuses. » Et c'est cet « ordre de choses heureuses », cet « ordre » classique des gestes que connurent Phidias, Jean Goujon et Poussin, que le Dr Trublet, assis dans un fauteuil du théâtre de l'Odéon, se plaît à retrouver dans le jeu charmant de la comédienne Félicie {Histoire comique) ; c'est le même «ordre » auquel rêvait M. Sylvestre Bonnard, membre de l'Institut, dans le jardin du Luxembourg, au pied de la statue de la reine de Navarre ; cet « ordre » auquel M. l'abbé Jérôme Coignard, enfoncé dans l'ombre sous le porche de Saint-Benoît-le-Bétourné, se plaisait à penser en regardant Catherine la Dentellière. « Mon bon maître, écrit Jacques Tournebroche, en relatant les opinions de M. Jérôme Coignard, était enclin à louer Dieu dans ses œuvres. Il prit plaisir à contempler cette belle fille et, comme il avait l'esprit riant et orné, il lui tint des propos agréables. »

l82 ASPECTS ET FIGURES DE FEMMES.

M. Lagrange, de l'Académie des sciences, en visite chez Mme Marmet, rencontre (dans le Lys rouge) la comtesse Martin. Et, devant le spectacle enchanteur d'un radieux visage, d'une personne élégante, svelte et parée, le vieillard savant ne demeure pas plus insensible que Paphnuce ou Jérôme Coignard, MM. Sylvestre Bonnard et Trublet le demeurèrent dans des cas semblables, devant de belles et jeunes femmes. Pour M. Bergeret, occupé cependant de grands problèmes et de vastes idées, la silhouette balancée, légère de Mme de Gromance, aperçue sous les ormes du mail provincial, offre un plaisir très doux : « Il lui était reconnaissant d'être aimable, dit M. France, et de laisser traîner après elle un parfum d'amour. » Mais les humains, à l'aspect de ces visions agréables et fugitives, ne sont pas seuls charmés ! Il y a aussi les anges, les anges dépossédés épris des mortelles ! M. Anatole France, dans sa parodie voltairienne du divin Milton, a montré l'ange Arcade plongé, à la vue de Mme des Aubels, dans une sorte de contemplation assez profane : « Mme des Aubels avait, ce matin, en tailleur réséda, des charmes nonpareils. La jupe étroite accusait ses mouvements, et chacun de ses pas était un de ces miracles naturels qui jettent l'étonnement dans le cœur des hommes. » « GUberte, ajoute par ailleurs M. France, dans la même Révolte, en parlant de nouveau de Mme des Aubels, Gilberte avait été modelée par le Génie de l'Espèce, et nul autre génie n'avait été associé à cet ouvrage. » C'est dire qu'à tout propos, et pour toujours, M. France, à l'aspect des femmes, en revient sans cesse à cet « ordre » charmant dont il a tant parlé, en regardant Thaïs. Thaïs a si bien, aux yeux de M. France, réalisé le type de la beauté parfaite, que toutes les autres héroïnes que le grand écrivain créera par la suite avec tant de ferveur et de respect, ne feront que répéter plus ou moins, en les adaptant au décor moderne, les mouvements accomplis de la comédienne

du théâtre antique. Le fait est que, depuis Thaïs, il n'est aucune des amoureuses de ses livres qui ne soit, à son tour, une « œuvre d'art » admirable et dont le charme alangui et le pas flexible n'évoquent, au regard ébloui du poète, ces filles sans défaut qui pesaient devant Praxitèle, et dont l'acord de lignes souples et de jolis gestes, alors qu'elles dansaient devant lui sur des tapis de violettes, donnaient le rythme à Terpandre.

Depuis les pages anciennes de Jocaste et le Chat maigre jusqu'à celles toutes récentes du Petit Pierre, en passant par Histoire comique, ce précieux hommage de M. France à la beauté vivante ne cessa jamais de s'exprimer en un art savant. Ainsi, à tous les passages de tous ces beaux livres, abondent sous le crayon d'un grand maître ces menus tableaux qui sont autant de croquis, saisis sur le vif, de la femme modèle éternel de grâce. Dans Jocaste et le Chat maigre, les amants se sont, par exemple, attablés un instant, au Bas-Meudon, sous une tonnelle, et, dit M. France, « Hélène, pour dénouer les brides de son chapeau, éleva les bras comme deux anses d'amphore, par un mouvement plein de grâce dont le spectacle donna à René une minute délicieuse ». Ce « spectacle » (puisque c'est toujours de « spectacle », de représentation du charme et de la beauté dont parle M. France dans ses ' récits ! ) n'est pas moins émouvant dans le Puits de Sainte- Claire ; et ce « spectacle »-là devient tout à fait heureux quand, dans ce recueil de contes écrits avec un art si rare, le poète exprime, avec un vrai tremblement d'amour, à quel point Mme Eletta était belle : « Elle était, dit-il, semblable à une peinture faite par un très bon ouvrier. Elle avait des eheveux d'or crespelés, le front blanc, les yeux d'une couleur qui ne se voit que dans la pierre précieuse nommée aigue-marine, les joues roses, le nez droit et fin. Sa bouche imitait l'arc de l'amour et blessait en souriant. Et le menton était aussi riant que la bouche.

Tout le corps de Mme Eletta était fait à souhait pour le plaisir des amants... »

Ce plaisir si choisi, si rare, il suffit (et cela M. France le répète dans tous ses ouvrages où paraît la beauté) pour l'exprimer avec ravissement d'un abandon naturel, et, chez les moins jolies, d'une sorte de grâce exquise, à peine apprise et si vivante. Et cela, cette séduction, ce charme, cet enchantement de toutes les heures et dans un beau décor, l'amoureux Dechartre, dans le roman du Lys rouge, en a bien surpris la raison profonde. C'est quand il a dit : « Je ne puis songer à une femme qui prend soin de se parer chaque jour, sans méditer la grande leçon qu'elle donne aux artistes. Elle s'habille et se coiffe pour peu d'heures, et c'est un soin qui n'est pas perdu. »

M. Bergeret ne s'exprimera, par la suite, pas avec moins de respect et d'admiration devant Mme de Gromance. « Voilà, dira-t-il, une jolie femme ; elle est longue, svelte et d'un seul jet comme un bel arbre. » Seule sans doute, la comédienne Félicie, d'Histoire comique, quand elle jouera devant Ligny avec cette folâtrie, cette finesse lascive et puérile d'un jeune faon, témoignera d'une fougue plus nerveuse, d'une impulsion un peu plus vive*

Celle-là, malgré sa gaminerie amusante, sa puérilité un peu naïve, n'est pas qu' « une merveilleuse chose d'art et de volupté, un joyau vivant d'un prix inestimable», c'est mieux et c'est plus : c'est un petit être qui aime et s'attache, et le sel des larmes donne à l'une de ces femme modernes, répliques visibles pour nous de Thaïs lointaine, un nouveau et timide visage. Pour la première fois peut-être, à travers l'enveloppe exquise, sous le sein charmant de l'une de ses héroïnes, nous devinons que l'auteur a dissimulé un cœur qui bat et une âme qui souffre.

Le sombre et le dur de l'amour, tout ce que ce sentiment comporte souvent de cruel et de brutal sous le sourire, n'est pas toujours demeuré étranger à l'action de de ces livres où M. France s'est montré si souvent, sous une forme de style agréable, un confident discret de bien des tourments et de bien des deuils. « Je vais vous démontrer, Madame, avec une extrême rigueur, s'écrie l'un des personnages d'Au petit bonheur, que, le plus souvent, si une femme s'aperçoit du goût qu'on a pour elle, c'est que ce goût n'est pas bien fort et que, plus il aura de force, moins elle le reconnaîtra. » -

Je crois bien que Fromentin a écrit, sur ce thème, un bien beau livre et que ce livre-là est Dominique. Mme de Nièvres demeure bien longtemps sans soupçonner la passion de Dominique ; mais, quand l'orage de cette passion éclate et que ces deux êtres en viennent aux prises, il n'y a rien de plus tragique que leur aveu. Aussi bien, M. Anatole France s'est attardé, à plusieurs reprises, à considérer ce désespoir voluptueux des amants ; et, dans deux de ses livres au moins : dans le Lys ronge et les Dieux ont soif, il a soutenu avec le plus grand art cette gageure d'opposer aux figures souriantes et parées qu'il groupa par ailleurs avec un grand soin, les visages plus crispés et fiévreux du désir !

La « rage morne du désir », cette rage muette et comme animale qui jette aux bras l'un de l'autre au moment qu'ils s'outragent deux amants ennemis, M. France l'a exprimée avec émotion à la fin du Lys rouge. Mais, dans les Dieux ont soif, il a montré que l'ombre de la mort et sa menace suprême, en ouvrant une aile funèbre au-dessus des embrassements de l'amour, ajoutait quelque chose de plus passionné et de plus ardent à celui-ci. C'est, dans ;e dernier récit, quand le juré au tribunal révolutionnaire

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Ëvariste Gamelin, après avoir pourvu la guillotine de son tribut affreux et quotidien, vient rejoindre, dans la petite chambre bleue, au-dessus du magasin de l'Amour peintre, la sensible Élodie. « Misérable ! » s'écrie cette fille d'abord, en entendant Ëvariste se vanter de la condamnation et du supplice d'un innocent ; « Misérable ! ». Mais, ce « misérable », c'est son amant ; c'est Ëvariste. Elle l'adore, elle l'aime de toute sa chair ; et, plus il lui apparaît cruel, terrible, atroce, « plus elle le voit couvert du sang de ses victimes, plus elle a faim et soif de lui ». Ainsi, la nature même asservit la raison, le désir la subjugue. Et, « cette couleur de sensualité, ce goût de chair », dont M. Charles Maurras a parlé si bien, un jour, à propos du style chez Chateaubriand, ils apparaissent, chez M. France, çà et là, si manifestes qu'on ne peut se défendre de trouver que ce goût et cette couleur imprègnent et saturent comme un sel secret, dans beaucoup de scènes voluptueuses, le style même d'un maître à l'ordinaire plus recueilli et plus paisible.

« Ëvariste, écrit l'auteur des Dieux ont soif, sentait sur ses lèvres la fraîcheur ardente des lèvres d'Élodie. Il la pressa dans ses bras. La tête renversée, les yeux mourants, les cheveux répandus, la taille ployée, à demi évanouie, elle lui échappa et courut pousser le verrou. » Ce verrou, ce verrou discret et protecteur, nous l'avons vu jadis, dans une composition de Fragonard, présenté de même manière ; et cette Élodie pâmée, voluptueuse, un peu laide d'ailleurs et grosse de traits, mais « brune, le teint olivâtre sous le grand mouchoir blanc noué négligemment autour de la tête et d'où s'échappaient les boucles azurées de sa chevelure », je crois bien que nous l'avons aperçue ailleurs, sous les traits de Constance Mayer, dans un dessin de Prud'hon. Ainsi le style de l'écrivain, ce style enveloppant comme un voile, enlaçant comme une écharpe, il saisit le corps de la femme, il en épouse les lignes ; et c'est alors que cette « couleur de chair, ce mou-

vement de sensualité» indiqués pour Chateaubriand, apparaissent çà et là visibles, non plus, cette fois, fondus, incorporés aux mots du langage, mais en traits plus modernes, plus rapides, faisant saillie et dont de purs raccourcis, de chaudes notations, dans le Verlaine des Odes en son honneur, le Degas ou le Renoir des pastels expriment, au moyen d'arts différents, tout le piquant et la saveur.

« Cependant », écrit M. Anatole France, désignant le jeune Maurice assis, dans la Révolte des anges, auprès de la chanteuse Bouchotte, « cependant Maurice respirait l'odeur de cette chevelure fauve, le parfum acre et subtil de ce corps, tous les sels de cette chair, et l'appétit lui eri vint». Cette appétence sensuelle, brutale, un peufaunesque et qui s'exprime dans tous les livres de l'écrivain sans artifice, trahit, jusque dans lé" choix des images, le tour même du style, la convoitise de ce qui est beau et séduisant, le désir de possession de ce qui est amoureux.

Quand le jardinier Nectaire, le flûtiste inspiré qui charme si bien les hommes et les animaux de son chant orphique, se promène (dans la Révolte des anges) au milieu des fruits, il se plaît à retrouver avec délices « la peau ensoleillée des Ménades dans la pulpe des pêches de son verger ». Bien souvent M. France ressemble, dans cette disposition, au bonhomme Nectaire. Il n'a de cesse — comme un b©n artiste — • que le velouté, le uveté et le moelleux de la pêche ne se retrouvent dans les cheveux, le front, la joue, les lèvres et sur le corps des femmes dont il a décrit un grand nombre.

« Comme Salomon et comme Épicure, a dit Sainte- Beuve une fois, j'ai pénétré dans la philosophie parle plaisir. » M. Anatole France n'a pas failli à cet exemple illustre ; il a suivi ce précepte. Au jardin d'Épicure, il a cueilli des grappes ; dans celui de Nectaire, il a goûté des fruits ; et, dans l'un et dans l'autre, il s'est attardé. « Un conte sans amour, déclare un peu rudement l'auteur,

l88 ASPECTS ET FIGURES DE FEMMES.

en tête de l'un des chapitres de la Révolte des anges, un conte sans amour est comme du boudin sans moutarde ; c'est chose insipide. » Depuis l'auteur des Cent nouvelles nouvelles jusqu'à La Fontaine, à Voltaire, nos -vieux maîtres ne se sont pas exprimés là-dessus, avec moins d'accent et avec moins d'art ; et c'est par le travail savant et amoureux des mots que M. Anatole France est parvenu, à leur exemple, à trouver cette « couleur de sensualité », ce « goût de chair » dont Chateaubriand — selon M. Maurras — avait, plus d'une fois, animé les êtres et peint les visages.

Est-ce à dire que de telles expressions de la volupté, de tels tableaux bien un peu vivement peints par un maître sensible, soient fréquents chez M. France? A la vérité, ils le sont peu ; et ces « morceaux » hardis, ces pages vigoureuses figurent volontiers, dans son œuvre de lignes pures et de traits nets, ces peintures d'odalisques souvent si palpitantes, d'une teinte ambrée à rappeler Giorgione et que nous sommes surpris, dans l'œuvre d'un maître tout différent, dans l'œuvre de Jean-Dominique Ingres, par exemple, de découvrir tout à coup à côté de compositions plus ordonnées et plus savantes.

On n'a pas remarqué assez (puisque nous en sommes précisément, en nommant M. France, àparlerdeM. Ingres) une page des plus curieuses écrite, à propos de ce maître et par M. France, dans la Révolte des anges. Il s'agit de ce sensualisme latent, sourd et comme oriental que le peintre de la Source et de l'Œdipe a dissimulé si pudiquement, pendant toute sa vie, derrière de grands ouvrages plus académiques et qui constituent, au delà de l'œuvre officiel du peintre, une sorte d'œuvre à part, coloré, vivant, chaleureux, mais dont l'accès n'est permis qu'aux intimes et aux connaisseurs.

« Quand, fait dire M. France à son personnage Gaétan, il exécutait des figures pour les vitraux de la chapelle de Dreux, le père Ingres fit, à la mine de plomb, d'après le modèle, une fine et pure académie de femme qu'on voit, parmi beaucoup d'autres, dans le musée Bonnat, à Bayonne. Et le père Ingres écrivit au bas de sa feuille, de peur de l'oublier : « Mademoiselle Cécile, jambes et cuisses admirables... ». Ce qu'il y a de fâcheux, fait observer, avec un goût d'art très païen et délicat, le Gaétan de M. France, c'est que l'artiste, voulant faire de Mue Cécile une sainte de paradis, une vierge de vitrail, éprouva la nécessité de dissimuler sous une robe, un manteau et un voile, ces cuisses et ces jambes d'un galbe accompli. C'était évidemment une hérésie puisque, dit toujours Gaétan, « les plus belles draperies sont méprisables si on les compare aux lignes d'un beau corps et qu'enfin le vêtement est, pour la chair nubile et désirable, une honte imméritée et la pire des humiliations».

Cette pensée de Gaétan, surtout par le fait qu'elle est exprimée par un personnage de M. France, est sans réplique ; elle est, toutefois, bien absolue, et M. Anatole France ne s'y est pas, dans ses autres ouvrages, rallié avec la même vigueur. La femme, dans la plupart de ces romans dus à cette plume d'un maître, est bien trop moderne et, dans sa vérité, bien trop vivante pour ne pas «jouer» du vêtement comme Salammbô jouait du zaïmph : avec une sorte de coquetterie et de provocation qui ajoutent à sa séduction et à sa puissance. Le vêtement (M. France le donne assez à penser) lui est une arme, une arme terrible; et jamais la femme, dans tous ces beaux livres, n'apparaît phis redoutable que quand elle consent à le déposer.

« N'êtes- vous pas glorieuse, ma fille, d'être si bien faite? » demande, dans la comédie de la Femme muette, maître Simon Colline à la servante Alizon. C'est assurément, pour la femme, une gloire d'être bien faite. Haute

et noble madame des Aubels n'est pas, dans la Révolte des anges, sur ce point de sa personne, d'un autre sentiment que la pauvre Alizon. Elle est glorieuse d'être jeune, d'être désirable et de se montrer, à celui qui l'aime, parée de sa seule grâce et de sa fraîcheur. « Faite pour plaire et charmer, dit le poète, elle se déshabillait aisément, en femme qui sait qu'il est convenable d'être nue et décent de montrer sa beauté. »

A la vérité, le vêtement ajoute au mystère de cette beauté ; il l'enveloppe, il la voile ; et, l'imprécision dont il l'entoure ajoute, par contraste, un prix de plus à l'abandon que consent à en faire celle qui en est parée. Vivant-Denon, dit M. Anatole France en rappelant le souvenir de l'archéologue qui fut aussi un écrivain élégant, Vivant-Denon devint à peu près fou d'amour du pied d'une momie qu'il découvrit en Egypte et qui était si fin, si svelte et d'une cambrure si délicate qu'on pouvait penser que c'était là le pied de Cléopâtre. Voilà pour le pied, ce pied féminin ineffable, délivré du mystère de sa chaussure et dont Vivant-Denon se montrait si épris ; mais, pour la main, pour la main gantée, c'est une bien autre séduction chez la femme ! « Elle le rendit fou, rien qu'en défaisant ses gants », écrit M. Anatole France, en relatant dans un autre livre cette scène de séduction que Mme Récamier joua avec une rouerie savante devant Benjamin Constant.

Vivant-Denon et Benjamin Constant, témoins d'un passé charmant, grandis au déclin d'un siècle affiné, rare et le plus poli qui fut jamais, avaient été élevés, ainsi que cela se pratiquait chez nos aïeux, dans le culte et le respect de la femme. Ainsi, la beauté, aux yeux des hommes instruits de ce temps-là, avait un prix élevé et rare ; et l'on peut dire de ces hommes, auprès de qui nous ne sommes plus, nous autres, que des barbares, qu'ils possédaient, comme par un sens inné et à un degré rare, ce sentiment du beau, cette perfection du goût, enfin,

pour bien juger la vie et des spectacles qu'elle offre, cette « éducation de l'œil » dont parle, dans Au petit bonheur, le galant Chambry.

Des amateurs avertis, des connaisseurs éprouvés de tous les détails de la beauté, voilà ce que sont le plus souvent et dans tous ces livres, à l'exemple exquis des ancêtres, les héros de M. France. Jadis et pour Brantôme (luimême l'a soutenu dans un Discours fameux), c'est, chez la femme, la jambe bien faite qui a le plus grand prix. Pour Denon, c'est le pied, le pied cambré, nerveux, le pied charmant de la momie ; pour Constant, c'est la main, la main fine, dégantée, offerte ; mais pour Chambry, le spirituel amoureux d'Au petit bonheur, et si moderne, le plus séduisant détail de la beauté chez la femme c'est la nuque. Verlaine, dans ses Fêtes galantes d'un si grand art, l'avait donné à entendre déjà :

— Ce vieux vin de Chypre est exquis, Moins, Camargo, que votre nuque...

Et c'est bien, dans Au petit bonheur, aussi ce que pense Chambry : « C'est rare, dit-il, une nuque tout à fait jolie, très rare, je n'en ai trouvé jusqu'ici que cinq... »

Aussi bien, dans chaque femme, il y a un détail précieux, un « coin exquis », et qu'il faut voir. Jamais M. Anatole France ne s'est exprimé mieux sur ce point que dans la Pierre gravée, l'un de ses contes les plus animés du tourment de la grâce et de la recherche de la perfection. << Il ne faut pas tout demander à une femme, proclame dans ce conte, en connaissance de cause, le curieux du Fau, et l'on doit prendre l'exquis où il se trouve. C'est bigrement rare, l'exquis ! » Pour du Fau (cette Pierre gravée est dans Putois), c'est quand « la forme est libre et puissante » et qu'« on la voit se déplacer par belles masses bien équilibrées >> que le mouvement harmonieux du beau s'affirme avec noblesse et se précise avec grâce. Ce mouvement, la femme qui va, vient, marche ou danse, sur ant

un rythme égal et mesuré, le porte en soi et après soi, avec orgueil et avec gloire comme une marque à elle. « A Cadix, écrivait déjà Byron, il y a des filles si douées, je veux dire des dames si gracieuses que leur démarche seule fait palpiter le cœur. » Et Dechartre, dans le Lys rouge, quand il regarde marcher Thérèse et dit qu'il la reconnaît, de loin, « au rythme de ses lignes et de ses mouvements qui est bien à elle », n'éprouve pas moins que Byron, cette vérité que les « beaux mouvements » bien équilibrés, bien disposés, exprimés avec mesure sont, aux yeux de qui sait voir et comprendre, une musique subtile, égale en émotion et en plaisir à cette musique de l'ouïe composée de sons qui se combinent et se fondent l'un l'autre, dans un même accord.

... Et maintenant, Petit Pierre, si pour achever ces pages consacrées aux héroïnes de ton oeuvre, nous en revenions aux figures féminines de tes premiers jours : alors, nous te verrions enfant réfléchi, studieux et paisible, assis auprès de cette mère trop tendre, dont l'affection pour toi était passionnée et dont tu as dit si bien, pour exprimer l'espèce d'attachement ardent qu'elle avait pour toi : « Elle aurait voulu que je ne grandisse pas pour me serrer toujours contre elle ».

Auprès d'une mère si parfaite, elle ne serait pas déplacée, cette bonne et dévouée Mélanie, servante accomplie qui trouva dans « son vieux cœur », jusqu'au moment de tomber frappée par les ans, « la force et l'intelligence de te protéger ».

« Tant que l'homme sucera le lait de la femme, il sera — devais-tu dire un jour (en préface aux Noces corinthiennes) — consacré dans le temple et initié à quelque divin mystère. Il rêvera... » Petit Pierre, Petit Pierre ! tu as rêvé d'abord tandis que te parlait ta mère délicieuse ;

et, quand ta bonne Méianie te conta des contes (les premiers qui charmèrent ton imagination !) tu rêvas encore. Mais, où le rêve prit pour toi une grandeur et une beauté incomparables, c'est quand tu commenças de méditer sous les frises et les métopes de ce temple idéal entrevu par toi, au travers des brumes de notre Occident :

Hellas, ô jeune fille, ô joueuse de lyre ! Moi, cet enfant latin qui te trouva si belle Et qui nourrit ses yeux de tes contours divins...

Voilà les mots que tu devais moduler, dès les jours heureux de ton adolescence, avec cette ferveur et cette émotion presque religieuses que tu ressentais pour la première fois, à la vue de la beauté. Mais « l'enfant latin » que tu étais déjà n'empêchait pas, ô petit Pierre, que tu ne fusses aussi un« enfant occidental » et que tu ne grandisses, comme le petit Renan, enveloppé des brouillards du Nord. L'admirable est que ces brumes mêmes, si pesantes aux cœurs faibles et aux cerveaux débiles, ne voilèrent pas, à tes yeux, l'image de la beauté. Le visage de la femme, qui s'était penché sur ton berceau, dès les premiers ans de ta vie, continua, à mesure que tu grandis en sagesse et t'élevas en méditation, à sourire et à rayonner dans l'ordre de tes jours.

Il y eut ta maman aimable, ô petit Pierre ; il y eut l'affectueuse et l'austère Méianie ; mais il y eut aussi, dès que tu fus un peu plus grand, la jolie Mlle Mérelle, tu sais, Mlle Mérelle, cette jeune institutrice ornée et indifférente qui se chargea de t'initier aux rudiments de la grammaire. A t'en croire, petit Pierre, c'était une « étonnante merveille », que les prunelles des beaux yeux de Mlle Mérelle. « Elles semblaient, dis-tu, faites d'une violette de Parme : de longs cils y donnaient de l'ombre... »

Petit Pierre, toi qui devais, par la suite, devenir un grand sage et un maître savant, je pense que — dans ton style — il y a aussi cette ombre un peu voilée, voluptueuse

et semblable à celle que les cils de Mlle Mérelle étendait pour toi, au-dessus des vieux livres. Et, sur d'autres livres, faits d'un miel exquis (i) que tu as composés, depuis, avec tant d'art, je les vois toujours scintiller ces prunelles vivantes !

Ce n'est pas en vain, ô petit Pierre — toi qui comparais déjà à des violettes de Parme les yeux des jeunes filles, — ce n'est pas en vain qu'un botaniste qui est aussi un sage, a donné le nom d'Anatole France à une clématite à grande fleur, de couleur bleu cendré (2), si nuancée, si féminine et qui reflète bien dans ses pétales la flamme sourde et un peu voilée qu'adolescent attentif tu découvrais déjà dans le regard limpide, adouci de rêve ou brillant de malice, des héroïnes que tu devais célébrer un jour, et d'un cœur si pur, avec poésie et admiration.

O petit Pierre ! petit Pierre ! toi qui entras dans la vie avec l'amour des femmes, bénis le souvenir des premières de celles qui te sourirent d'abord. En venant à toi, dès les ans précoces, elles communiquèrent, semble-t-il, d'avance et à jamais, à l'œuvre de ta maturité, une grande force et une grande douceur.

(1) Parlant de l'érudition chez M. France, M. Pierre Lasserre a écrit très justement : « Il compose avec ces vénérables moisissures un miel exquis. »

(2) Au Petit Jardinier, Catalogue général: graines, plantes, -etc., par Larocque, jardin d'essai à Clamart (Paris, 30 décembre 1903).

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