LES FEMMES DANS L'ŒUVRE D'INGRES
... Cette froideur apparente qu'on lui reproche cache une chaleur intense, une passion violente. Il y a en outre, chez Ingres, un amour des lignes d'ensemble qui est grandiose, et une recherche de la beauté dans sa véritable essence : la Forme.
Paul Gauguin.
(Lettre à Willemsen.)
Ingres avait accoutumé de dire du divin Raphaël, que c'était, au milieu de tous les peintres, comme une sorte d'ange céleste descendu sur la terre. Ces vierges au cou flexible, aux mains petites et fuselées, aux lèvres mutines et aux regards d'enfant que le Sanzio a peintes semblèrent toujours à ce grand maître, avec quelques-uns des marbres antiques, les modèles les plus purs de la beauté des femmes. Aussi son dessein fut-il de tenter d'approcher par un pareil génie de l'éclatante réalisation où il semblait, pour lui, que le peintre des Loges eût poussé l'expression de ces parfaites figures. Non pas que M. Ingres fût, comme Raphaël, passionné jusqu'au sensualisme de ces créatures jeunes et nues dont il peignit l'image, mais parce qu'en lui la grâce et l'éclat des traits, le modelé des chairs et la finesse des lignes portaient jusqu'à l'extase ce sentiment du beau dont son esprit ne cessa, un instant, de s'inspirer.
Raphaël Sanzio aima si bien la Fornarina que son art et son amour, fondus l'un dans l'autre, n'étaient plus que
l'unique sentiment de son cœur. M. Ingres, lui, adora les femmes mais ne se livra point à elles au point de n'exister plus que comme un esclave de leurs plaisirs. Le goût qu'il avait de les admirer était tout intérieur et ne passa jamais les lignes de son dessin. Il se plaisait seulement au spectacle de leurs corps ; et ce fut son secret de savoir en choisir de si magnifiques que ses yeux demeurèrent à jamais éblouis de l'accord de tant de belles lignes qu'exprimaient, à leur vue, ces modèles d'exception. C'était un artiste chaste et voluptueux qui recherchait la beauté comme un plaisir suprême.
Apparemment sa vie était toute bourgeoise. M. Ingres se maria deux fois et, deux fois, rencontra le paisible bonheur des unions légitimes. La première de ces épouses, Madeleine Chapelle, était simple et rustique ; ce fut, jusqu'à la fin, la dévouée compagne d'un temps difficile ; M. Ingres l'appelait « ma bonne femme » et la respectait. La seconde de ces épouses, Delphine Ramel, était moins obscure, plus active et jugeait mieux des arts; mais ce fut, comme Madeleine Chapelle, plutôt la compagne que l'amante, l'amie plus que l'inspiratrice. En réalité, M. Ingres n'avait de maîtresses que les femmes de ses tableaux ; je n'entends point les modèles, mais bien les figures peintes. Le magnifique maître des Odalisques, de Vénus Anadyomcne (1) et des portraits de Mesdames de Sénonnes et de Vauçay, surprit, jusqu'à l'extrême de leur nature, les mouvements passionnés, les regards tendres et pénétrants des amoureuses ardentes dont il peignit les traits ; mais, il ne fit jamais que* ceux-ci fussent vulgaires ou donnassent une impression basse de sensualité. Cette sensualité, chez lui, était toute contenue ; son désordre ne paraissait pas. Les femmes de
(1) C'est à propos de Vénus Anadyomcne que Th. Gautier a souligné si justement, chez Ingres, cette passion picturale : « Commencée dans sa jeunesse, dit Gautier en parlant de cette figure, il l'a quittée, reprise, comme on fait d'une maîtresse adorée. »
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ses tableaux ont toutes une parenté ; on peut dire que c'est la pudeur dont les plus dévêtues ne cessent point d'être parées. Ainsi les odalisques, qui sont les moins voilées de toutes les femmes que M. Ingres a peintes, sont nues avec simplicité, avec aftance, avec cette certitude que donne la perfection ; étant si belles, elles ne sont plus lascives et la seule volupté dont elles donnent le frisson se tient toute en leurs yeux audacieux et tranquilles, dans la longueur des hanches ou dans le tour des seins ; pour l'ensemble des corps il est tel qu'on ne peut plus, à l'égal des musiques ou des hymnes sans défaut, qu'en admirer l'ordre et l'harmonie.
Dans le siècle qui précéda celui de M. Ingres, les peintres s'appliquèrent à ne donner des femmes que l'image perverse, enfantine et parée. La langueur de Boucher, la naïveté de Greuze, le troussé de Fragonard et jusqu'à la petite cassure de souffrance qu'offrent — sous le masque de satin — les figures de Watteau sont autant de témoignages d'une sensibilité poignante et jolie, d'un monde où la beauté ne vaut point par elle-même mais par son cadre et sa parure, d'une époque où l'amour n'est que galanterie et ne se complaît plus aux divins spectacles d'un radieux paganisme. La minauderie du temps, les rendez-vous au parc sous le ciel argenté, les désordres d'une passion fiévreuse ne prêtent pas aux magnifiques spectacles de l'impudeur ; la peinture de la femme se ressent de ses toilettes, de son cœur et de ses sens ; elle est prise au petit lever, ne montre d'elle-même, dans le joli mélange du lit, que le genou blanc et rond ou la gorge indiscrète ; mais ce n'est point son corps entier qui se dévoile devant l'œil de l'artiste, lui offrant le modèle de sa beauté totale. La réaction classique qui se manifesta soudain, dans les mœurs, avec les modes du Directoire,
avec l'école de David dans la peinture, changea presque complètement, en une audace charnelle, l'agréable volupté.
Ingres naquit à l'art au temps où le vieux Greuze, perdu d'âge et de libertinage, sentait trembler déjà, entre ses doigts débiles, ce pinceau qui traça, de tant de visages de jeunes filles, l'extase attendrie. C'était vers 1804, un noble et viril jeune homme, robuste et convaincu, plein de force et de ténacité. Son talent, que semblait imprégner déjà la grande tradition de la Renaissance italienne, ne faisait pas prévoir la splendide destinée d'un génie encore hésitant. Ce ne fut qu'à Rome, en 1806, que le peintre du Vœu de Louis XIII et de la Stratonice eut, pour la première fois, en présence des Vierges et des Loges, la révélation de Raphaël.
Devant les fresques du Sanzio, les marbres du Vatican, Ingres conçoit la beauté autrement que comme l'image amoureuse qu'en imaginèrent les Français du XVIIIe siècle. Il apprend à regarder l'homme et la femme libres de tout voile, répudie le charme et l'afféterie de ses devanciers et commence de concevoir, au moyen des chefs-d'œuvre, la notion de la beauté vivante. Ainsi, devant les «Grecs divins », devant la Vierge à la chaise de son puissant maître, il est ému au point que ses larmes ne se peuvent plus contenir. Il sait, pour la première fois, selon le mot de Goethe, que « la draperie ne doit être que l'écho multiple des formes du corps », qu'elle doit s'imprégner des mouvements et se mêler à eux au point de n'être plus elle-même que le reflet de l'harmonie qui règle leur cadence. Il a, pour la première fois, conscience de ce que doit être le nu et de l'intérêt qu'il y a à le sentir présent sous « le drapé ». « Les danseuses vêtues de longues robes souples », ainsi qu'il en admire sur les vases et les bas-reliefs, lui enseignent le secret de faire vivre les formes sous les voiles et de gonfler ceux-ci de la vie impétueuse dont se soulève une belle gorge, que