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UNE INTERPRÈTE DE RACINE

Elle garda au théâtre le nom de son mari qui, à la vérité, était un joli nom de comédie.

Jal (Dict. biographique).

l'aurore naissante

Par une sorte de malchance qui tenait de la disgrâce, M. l'abbé de Pure, parti tout d'une traite de son logis auprès du Pont-Neuf à l'Hôtel de Bourgogne pour voir jouer la comédie, se heurta, dans la rue du Foin, non loin de celle des Deux-Ecus, à un plat coquin qui, sous prétexte de lui faire hommage d'un petit écrit de sa façon, lui vida sa bourse de quelques livres dix sols. M. l'abbé pesta. Il songea qu'il était quatre heures, que le rideau s'allait lever bientôt sur la tragédie du meilleur, du plus cher de ses compagnons : M. Pierre Corneille.

Depuis huit jours, dans tous les salons, les ruelles et les cabarets, partout où la Muse domine, où se voient les belles et se goûte le vin, ce n'étaient qu'échos, tantôt de critique et tantôt de louange, autour de cette œuvre, de cette Sophonisbe, la digne suivante de Sertorius ; et rien ne donnait à l'abbé de Pure une joie plus sereine et plus haute que d'escompter le succès de son génial confrère.

Aussi, l'abbé hâtait-il le pas, méditant sur son ami et songeant aux bontés de M. Corneille. « Outre, lui avait confié ce grand homme, que je serai bien aise d'avoir quelquefois mon tour à l'Hôtel (de Bourgogne), je ne puis manquer à la reine Viriate, à qui j'ai tant d'obligation (i)... » La reine Viriate, « reine de Lusitanie à présent Portugal », M. l'abbé s'en souvenait tout en bousculant, dans la rue du Foin, les passants lui barrant la voie, c'avait été, dans Sertorius, voici deux années déjà, mademoiselle des Œillets.

Mademoiselle des Œillets ! Le joli nom ! Les jolies fleurs ! Voici qu'en arrivant vis-à-vis de Saint-Eustache, devant la rue du Jour, M. l'abbé de Pure pensait à cette comédienne. Et, il la voyait comme une fleur elle-même, un œillet de l'été, dans ce beau jardin du théâtre où M. Corneille, toujours inspiré et toujours adroit, disposait les rares beautés de son talent.

Justement, à ce moment-là, un clair soleil régnait dans la rue du Jour. M. l'abbé de Pure en goûta le plaisir ; tandis qu'il contournait le logis des Filles Sainte-Agnès, un embarras (2), causé par un fardier placé en travers de la rue, augmenta son retard. Il faillit, dans un groupe de vauriens et de filles de boutique, être assez froissé ; mais — encore qu'homme de Dieu — il joua des coudes ; car, comment ne pas témoigner d'impatience, alors qu'à deux pas, devant le public le plus choisi du monde, allait s'accomplir ce miracle d'une comédienne exquise venant dire, avec le talent de sa façon, les vers les plus beaux qu'ait

(1) Corneille à Vabbc de Pure. (Cité par Marty-Laveaux.)

(2) L'auteur savant d'Ostorius, M. l'abbé de Pure, était apparemment l'ornement obligé de beaucoup de ces embarras dont souffrait la ville. Boileau, dans sa fameuse satire de 1660 (les Embarras de Paris), le dit ouvertement :

... les souris et les rats Semblent, pour m'éveiller, s'entendre avec les chats, Plus importuns pour moi, durant la nuit obscure Que jamais, en plein jour, ne fut l'abbé de Pure.

composés encore l'homme le plus qualifié pour faire causer les ombres fameuses des Grecs et des Romains?

« Je lui prête un peu d'amour. » Voilà les propres mots que M. Corneille, nommant Sophonisbe, avait prononcés devant quelques auteurs, en lisant la Préface dans laquelle il présente son œuvre au public. Et, comme l'amour est un des rares sentiments qui donnent au théâtre — et particulièrement à la tragédie — sa raison d'enchanter, M. l'abbé de Pure activait sa marche et faisait de grands pas pour atteindre, avant qu'il fût l'heure du lever du rideau, à l'Hôtel de la rue Mauconseil. Bientôt, il y parvint; et déjà, sur l'affiche à fond rouge exposée par les comédiens, il voyait étinceler, à côté des noms de la des Œillets et de la Beauchâteau, ceux non moins agrestes, printaniers et doux de Montfleury, de Floridor et de M. de la Fleur. Cette fois, M. l'abbé, voyant qu'il touchait au but, ralentit l'allure, mais comment parvenir chez MM. de l'Hôtel, quand les gardes de la porte ont peine à faire entrer les plus grands personnages? Et comment pénétrer, tandis que, jusqu'en la rue Pavée, la queue des petites gens en voulant pour quinze sols, se poussait pour prendre place au parterre?

Par bonheur, des auteurs dont c'est le métier d'aller voir les pièces pour en deviser ensuite auprès des grands ou les analyser dans les gazettes, descendaient d'une chaise portée par des Savoyards. M. l'abbé de Pure vit que c'étaient Donneau de Visé et l'abbé d'Aubignac. L'occasion était trop belle pour entrer dans la maison ; et nos deux abbés avec le rimeur eurent tôt fait, tant ils y mirent d'audace, à dépasser les courtauds, valets et menu peuple accourus là comme si c'eût été Garguille et Turlupin et non M. Corneille qui tinssent le théâtre et fissent, en marchant sur les mains ou dansant sur un pied, la joie des curieux.

Ainsi poussés, cahotés, pressés jusqu'à n'être plus que les ombres d'eux-mêmes, les trois compagnons pénétrèrent

dant la salle ; et, tout de suite, ils virent que Baptiste, suivant M. Despréaux « le plus habile moucheur de chandelles qui fût au monde », en était seulement avec ses mouchettes à tailler les mèches ; le souffleur n'avait point pris place ; les violons n'avaient pas préludé. Alors, ils eurent le sentiment qu'en se montrant polis, fermes et, s'il le fallait, brutaux, ils parviendraient jusque sur le théâtre ; car, il faut bien le dire, c'était une des incommodités de ce temps-là que des gens qualifiés tenaient à honneur, en s'asseyant autour de la scène, de se mêler de la comédie et de se donner en spectacle autant que les acteurs.

Déjà, toutes sortes de gens étaient arrivés, s'entassant sur les tabourets. Beaucoup, pour applaudir, avaient mis des gants neufs ; les uns étaient ridiculement engoncés de grands cols, d'habits à canons et de flamberges qui leur pendaient du corps ; les autres, jasant, devisant entre eux, parlaient de tout excepté de la pièce ; et, là, — sous prétexte de l'ordre — ■ se voyaient jusqu'à des mousquetaires fort encombrants de paroles et d'habits, ajoutant aux difficultés de la mise en scène.

Toutefois, le moment vint qu'il fallut commencer le spectacle. Ce fut peu d'instants après qu'on eut posé le décor. M. Corneille, toujours en habit noir et cet air de marchand de Rouen qui faisait sa rusticité, allait au milieu du public, des acteurs et des machinistes. Il donnait des ordres, et le faisait de ce ton modéré, modeste et presque timide dont ce grand homme accompagnait toujours les mots qu'il prononçait. Dans la salle houleuse, complète et comme impatiente, on n'attendait plus que l'entrée de Sophonisbe ; mais, une espèce de sot, tout paré de rubans comme Mascarille et tout aussi ridicule que lui, venait, en arrivant en hâte pour gagner sa place, de se renverser tout du long au milieu des chandelles.

Il en résulta des cris, des rires, voire des menaces de ce fâcheux, car — comme l'a dit Tallemant, cette engeance

est si sotte qu'il ne faut — dans cette manière de jouer les pièces avec le public autour — « qu'un insolent pour tout troubler ».

Pourtant, les violons préludèrent. Il n'y a pas de musique dans Sophonisbe ; mais, un air léger, dansant, discret, exprimé sur les cordes, apaise toujours, prédispose au silence et met mieux les gens en état d'écouter. Donneau de Visé le pensait ainsi, l'abbé d'Aubignac de même ; pour M. l'abbé de Pure, étant trop ému, il ne disait rien. Le derrière dépassant à moitié d'un méchant tabouret de paille, il était des plus mal assis ; mais, la grandeur du spectacle qui s'allait jouer devant lui l'occupait déjà et, s'il est vrai qu'en suivant les jeux de la physionomie de M. Despréaux, l'on pouvait surprendre le reflet des passions des acteurs dans les pièces de M. Racine, il en était de même de M. l'abbé de Pure pour M. Corneille. Et, c'était un admirable miroir de tous les jeux de la pièce que ce visage mobile et admiratif de l'honnête abbé !

Enfin, Sophonisbe parut. Elle était ce que son rôle exigeait qu'elle fût, c'est-à-dire résignée, modeste, très calme, avec beaucoup de grandeur. Drapée, comme doit l'être la fille d'Asdrubal, dans une longue tunique carthaginoise, coiffée du diadème, elle s'avançait avec toute la majesté qui convenait à son caractère. Il faut dire que le rôle de Syphax, roi de Numidie, était tenu par Montfleury. C'étaient là, mademoiselle des Œillets et lui, deux partenaires bien faits pour se compléter. A la quatrième scène du premier acte, M. l'abbé de Pure entendit bien que, de tragique, le dialogue entre eux devenait galant. C'est au passage où Sophonisbe — rappelant le passé — s'écrie avec une sorte de tristesse et de crainte :

Mais, Seigneur, m'aimez-vous encor?

à quoi, syphax

Si je vous aime?

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