‹ Aspects & figures de femmesChapitre 6 sur 18 · SYPHAX · texte numérisé non relu

SYPHAX

De vos bontés, madame...

C'étaient là des façons de Céladon dont on eût pu croire peu capables des personnages d'un temps si reculé. L'abbé d'Aubignac l'affirmait du moins ; mais Donnëau de Visé; conquis par la pièce, entendait ne pas s'en distraire (i) ; et, pour l'abbé de Pure, il était visible, à la façon dont son nez rougissant frémissait, dont ses yeux luisaient et dont toute sa face de bonhomme était tourmentée, qu'il avait atteint aux limites de l'extase et du plaisir. Encore que ce ne fût pas M. Corneille lui-même qui parlât et jouât les rôles, ceux-ci ne laissaient pas d'être tenus avec tout le sentiment qu'exigeaient les caractères si parfaits de cette belle œuvre. Montfleury était un admirable Syphax ; Floridor rayonnait dans Massinisse ; Lelius, véritablement, se trouvait tout entier revivre en M. de la Fleur ; la Beauchâteau, dans Erixe, ne s'était jamais appliquée avec plus d'âme, et, pour la des Œillets, — Donneau de Visé le proclamait à la fin des actes ! — elle était « une des premières actrices du monde ». « Je ne lui donne point d'éloges parce que, disait-il, je ne lui en pourrais assez donner (2)... »

Le fait est que, jamais dans aucune des oeuvres qu'elle eût jouées jusque-là — pas même dans Sertorius — la des Œillets né s'était élevée à ce degré de puissance. L'application, l'âme et le sentiment qu'elle apportait à jouer Sopho-

(1) L'Abbé d'Aubignac : Deux dissertations concernant le poème draviatique en forme de remarques sur deux tragédies de M. Corneille- intitulées Sophonisbe et Sertorius envoyées à madame la duchesse de R. (Paris, 1663) . — Donneau de Visé : Nouvelles nouvelles (3e partie, 1*63).

(2) Donneau de Visé : Ibid.

nisbe étaient d'autant plus méritoires que les moyens physiques n'étaient point, chez elle; en sa faveur, ni développés de même que le talent. A la vérité, elle était plus petite que grande, sa taille plus mignonne qu'imposante ; elle n'avait point un de ces visages qui subjuguent et dominent les cœurs rien que du fait de leur beauté ; et, pour son teint, il était celui que La Fontaine a donné à Psyché après la sortie des Enfers ; c'est dire assez qu'il était sombre ; mais quand le sang venait à monter à sort visage, cela lui communiquait une chaleur sourde et comme secrète ; pour ses yeux, il est juste de dire qu'ils étaient les plus éloquents qui fussent : tantôt courroucés, d'autres fois surpris, et le plus communément animés d'espoir et de tendresse ; sa bouche, bien que petite et non des mieux taillées, se rachetait, tout autant que le visage, par un coloris frais et charmant. C'était vraiment — sans madrigal — un œillet que cette bouche ; mais, surtout, ce qur faisait d'elle l'objet de la séduction, c'est que c'était par elle, cette bouche délicieuse, que cette comédienne — la plus touchante du monde — exhalait ses sentiments.

Si l'une des vertus principales d'une actrice est de bien dire, l'on peut assurer que mademoiselle des Œillets possédait ce don au degré le plus rare. Il n'y avait rien qu'elle exprimât qui n'émût ; et cela tenait à ce que sa compréhension était absolue et que c'était son âme même qu'elle mettait dans les tirades, son cœur qu'elle plaçait dans les discours. La sensibilité était bien ce qu'il y avait en elle de plus vrai ; le malheur voulait que cette sensibilité, chez la comédienne, fût aiguisée encore par cette sorte de mal sourd; de toux déchirante qui la prenait soudain pour la laisser, pendant de longs moments après, abattue et plaintive. Par une sorte d'ironie assez fréquente au théâtre, il arrivait même que cette sorte de souffrance, de langueur du corps et de l'âme, était peut-être, en mêlant la vérité à la fiction, ce qui procurait au public le plus d'émotion et de plaisir.

Subjugué par la beauté de la pièce, l'ampleur de l'action, la qualité des vers, enfin par tous les mérites qui n'étaient plus tout à fait ceux du Cid, <X Horace, de Rodogune, mais les égalaient d'autre façon, M. l'abbé de Pure suivait avec attention la tragédie. Et, comme c'était un homme d'imagination, ami des lettres et nourri de souvenirs, l'attention extrême qu'il apportait à bien entendre Sophonisbe V amenait, peu à peu, à retrouver l'actrice sous le masque, la femme sous la comédienne. Non seulement c'était Sophonisbe, entourée de périls, vivant un grand drame qu'il apercevait; mais encore c'était simplement la des Œillets. M. l'abbé de Pure se rappelait le temps où l'acteur Nicolas Devintz des Œillets existait encore. Ce n'était pas un prodige que ce garçon, et la tragédie n'était pas son fait ; son mérite demeurait pourtant d'avoir apporté en dot à sa femme, un beau nom d'été, un joli nom de comédie.

La pièce venait de finir, les acteurs de saluer, M. Corneille de paraître pour entendre les louanges, et les garçons de théâtre de plier le décor et de souffler les chandelles, que le bon abbé de Pure, assis sur sa chaise de paille, entre l'abbé d'Aubignac et M. de Visé, en était encore à méditer sur ce joli nom. Il se souvenait, à propos, d'un rare et beau jardin normand où, naguère, il aimait à se rendre avec M. Corneille. C'était là que celui-ci lui lisait ses vers, à l'ombre d'une tonnelle, en buvant du cidre. Toutes les sortes de plantes étaient assemblées dans ce parterre ; mais surtout les œillets enchantaient le poète. Il est vrai que c'était du temps où le peintre Nicolas Robert peignait déjà de ceux-ci pour la Guirlande de Julie d'Angennes ; mais, parmi ces espèces, il en était une que M. Corneille préférait aux autres ; et c'était, au nombre des œillets, l'espèce appelée Aurore naissante. Aucune n'était plus digne de servir de signe, ou, si, l'on veut, d'armoirie à la veuve de Nicolas Devintz. Et, l'abbé pensa que c'était aussi une aurore naissante que cette comédienne un peu

fragile, si pathétique, à l'accent plein d'âme et qui remuait l'être rien qu'en parlant et disant des vers.

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