LE BEAU DE NOS JOURS
Il en est de la réputation des grands poètes comme de ces monnaies usées par le frottement des années. Il arrive un temps qu'elles s'effacent et que de jeunes gloires, avant que les anciennes aient cessé tout à fait de pâlir, commencent à briller à leur tour ; ainsi, le front du jeune consul, gravé dans le métal, ne tarde pas — dès la première gloire — à passer sous celui de César.
Par un caprice de la fortune, en un temps où le théâtre était tout dans les lettres, M. Corneille commençait d'éprouver les effets de ce déclin ; et, tandis que Racine, son jeune rival, grandissait dans l'admiration, tout ce qu'il y a de fragile dans une société un peu mondaine, le suffrage des hommes, l'amour des femmes, se détournait du bonhomme rustique pour aller vers l'auteur applaudi d'Andromaque.
Pour cette pièce, il en était peu qui fussent plus commentées. Perrault, lors de la représentation de 1667, avait dit qu'elle avait fait « le même bruit à peu près que le Cid », et, l'intérêt que les passions des personnages avait éveillé dans le public, était, depuis ce temps, si considérable que non seulement les grands, les gazetiers, les poètes n'avaient cessé d'en parler, mais encore les gens du plus petit état. « Cuisinier, cocher, palefrenier, laquais et jusqu'à la porteuse d'eau, il n'y a personne qui n'en veuille discourir. Je pense même (avait dit Subligny par satire dans la Folle querelle) que le chien et le chat s'en mêleront, si cela ne finit bientôt. »
Grâce à la protection de madame Henriette, duchesse d'Orléans, Andromaque avait eu l'honneur d'être représentée, par MM. de l'Hôtel de Bourgogne, devant le roi et la reine. A dater de ce jour, il n'y eut personne qui ne fît des louanges de cet ouvrage. M. le Prince, abandonnant ses préventions contre Pyrrhus, avait cédé à cette fougue d'un héros amoureux ; M. Despréaux, qui n'avait point trop goûté, dès l'abord, la scène v de l'acte II entre Pyrrhus et Phœnix, était revenu sur les réserves qu'il avait faites, et le difficile Saint-Évremond, censeur souvent sévère, n'avait pas tardé lui-même à proclamer qu' Andromaque « avait bien de l'air des belles choses ».
Il va de soi que cette beauté d'une œuvre à la fois douce et terrible s'augmentait encore du talent des comédiens, de la grâce et de la beauté des comédiennes. Le principal, parmi les acteurs de l'Hôtel qui s'étaient prêtés à jouer cette tragédie, était toujours Floridor, le même que le public avait applaudi, auprès de mademoiselle des Œillets, dans Sophonisbe. A vrai dire, Floridor n'était plus jeune. Il y avait tantôt vingt-cinq ans qu'il avait succédé à Bellerose, à l'Hôtel de Bourgogne, et, cependant, c'était lui qui faisait Pyrrhus. Il y avait là comme une gageure ; mais, cette gageure, il faut bien dire que Floridor l'avait tenue à son honneur. Pas une fois, darls le rôle du fils d'Achille, il n'avait faibli.
Pour le personnage d'Oreste, il avait été réservé à Montfleury de l'interpréter. Ce rôle d'Oreste est bien l'un des plus écrasants de l'œuvre de Racine et même de tout le théâtre français. Il faut beaucoup de force, une puissance peu commune des passions, et cette sorte de violence et de désespoir qui n'appartient qu'aux grandes créations des poètes. L'on ne pouvait pas supposer que Montfleury — que Cyrano avait comparé, tant il était gros, à un muid que l'on ne peut bâtonner en un seul jour — fût en état de donner la mesure à ce personnage. Pourtant, lors des représentations de 1667, toute attente — de ce côté —
fut dépassée : Montfleury se livra corps et âme à sa création. Louis Racine assure même que ce garçon mit tant de lui-même à tenir son rôle et qu'il dépensa tant de force à jouer Oreste qu'il « s'épuisa entièrement » et que ce jeu fut la cause de sa mort.
Pour les femmes, il n'est pas de prouesses que les scènes si touchantes et si vives à' Andromaque ne les missent en état d'accomplir. L'on sait que la du Parc parut, dans cette œuvre, pour la première fois, dans un très grand rôle. C'était cette même personne que Racine avait arrachée au cœur du vieux Corneille en même temps qu'il l'enlevait au théâtre de Molière. Mais Molière lui-même l'avait enlevée au comédien Gros-René son mari, et c'est ainsi que la du Parc, allant de l'un à l'autre, s'était rapprochée de Racine.
En vérité, il y avait peu de filles au théâtre qui fussent alors mieux en mesure de plaire. Il semble que, parmi tous les charmes dont elle disposait pour régner, ce fût — chez la du Parc — le teint qui enchantât d'abord. Corneille âgé, mais tout brûlant de ce feu qu'il devait un jour faire luire dans Psyché d'un rayon final, proclame dans une Elégie ce que l'éclat de ce teint avait d'impérieux. « Je vous trouve le teint d'une blancheur éblouissante », lui avait dit Molière dans son Impromptu, alors qu'elle en était toujours à jouer, dans la troupe de Poquelin, les « marquises façonnières ». Mais, dès l'instant où l'on se mettait à regarder mademoiselle du Parc, ce n'était pas son teint seulement qui plaisait. C'était également sa taille, « grande, bien f ait e >\ propre àétonner Boileau, c'était ce « port de reine » qu'a vanté Robinet, et, surtout, c'étaient ces autres charmes: un front bien fait, le nez petit, mais droit et pur, le menton façonné par les plis du rire et de la coquetterie, un ovale exquis du visage, « les lèvres d'une couleur de feu surprenante» (Molièke), enfin des yeux à ne pas le céder aux plus vifs.
Dans le rôle de la Troyenne Andromaque, mademoiselle
du Parc, que Racine — qui la voulait parfaite — avait fait répéter « comme une écolière », s'était montrée bien audessus de ce qu'on pouvait attendre de son talent. Il est vrai de dire que les autres vertus de sa personne plaidaient beaucoup pour elle et que, là où elle eût pu sembler faible, il n'y a pas d'indulgence que n'eussent gagnée sa façon languissante et comme éperdue de déclamer, le tourment d'un état qui la faisait plus belle et toutes les autres séductions de sa figure. A la voir, à l'entendre, on avait bien le sentiment que c'était de sa beauté autant que de son talent que jouait mademoiselle du Parc ; mais mademoiselle des Œillets, à qui revenait l'honneur si périlleux de jouer le rôle d'Hermione, ne disposait pas des mêmes dons de Vénus. Et c'était seulement par les moyens de l'âme que cette rare actrice devait provoquer la surprise, éveiller l'intérêt et donner aux passions de son personnage cette sorte de feu sourd fait pour tout consumer.
Entre tant de belles scènes qui font d' Andromaque une des tragédies d'amour et de vérité les plus accomplies de tout le théâtre, il en est une qui permit au public de comparer les comédiennes et d'opposer leurs mérites ; c'est cette scène iv de l'acte III où l'on voit la veuve d'Hector se porter sur le théâtre au-devant de sa rivale, et, se faisant suppliante, s'efforcer de la fléchir. Mademoiselle du Parc eut bien de la peine à trouver l'accent qui convînt à cette situation. Il ne parut pas qu'elle témoignât d'assez de détresse, ni se montrât assez plaintive. Mademoiselle des Œillets, dans sa dure réplique:
Je conçois vos douleurs ; mais un devoir austère Quand mon père a parlé m'ordonne de me taire...
sembla beaucoup plus près de la réalité de cette scène pénible. Le public éprouva bientôt, à cette différence, que mademoiselle du Parc, trop hère de sa beauté, ne s'abandonnait pas assez librement à son personnage. Mademoi-
selle des Œillets, par contre, s'efforçait de communiquer au sien quelque chose de l'ardeur et de la violence dont elle était elle-même et tout naturellement animée. Coquette avec Oreste, jalouse avec Pyrrhus, il semblait que son âme, portée au comble de l'exaltation, ne fût plus à même que d'aimer ou de maudire. Sur ce beau fond de théâtre où le décor est « un palais à colonnes et, dans le fond, une mer avec des vaisseaux », elle ne cessa d'être cette possédée de la passion, cette « femme damnée » dont devait parler M. Lemaître et qui dressa d'Hermione, bien avant que naquît Phèdre, une image brûlante.
Corneille, et c'est là l'un de ses torts aux yeux de bien des femmes, tenait pour assuré « que l'amour est une passion trop chargée de faiblesse » ; mais, avec Racine, il n'y avait pas à redouter un préjugé aussi farouche. Mademoiselle des Œillets avait vivement senti, dès les répétitions, que d'un bout à l'autre d'Andromaque, l'amour est le maître. En acceptant de jouer le personnage de la fille d'Hélène il fallait que — pendant cinq actes — elle donnât au public l'illusion de cette passion. Et, c'est bien là qu'était le danger pour une personne aussi fragile, de cœur sensible et de santé peu forte.
A la représentation de 1667, elle n'avait pas laissé de paraître tendre à certains endroits, à d'autres — plus ardents et brutaux — assez embarrassée. Mais, depuis six mois, elle avait si bien travaillé son rôle et s'était approchée de si près du degré de la perfection qu'à la représentation de l'été de 1668, donnée à Versailles, l'on connut tout de suite qu'elle se dépassait. Venue depuis Paris, en coche, avec Boileau, Furetière et le chevalier de Nantouillet, elle avait étonné l'un et l'autre de ses compagnons de route par l'intelligence avec laquelle elle avait parlé sur la tragédie d'Andromaque ; mais cela n'était que le prélude ou, si l'on veut, l'argument ; et dès que ces messieurs, admis à la représentation, l'eurent entendue déclamer, pendant un
acte ou deux, ils ne purent faire taire leur surprise et leur enthousiasme.
M. de Saint-Evremond avait tenu longtemps pour acquis que, dans Andromaque, tout « ce qui doit être tendre n'est que doux ». Mais c'était un beau démenti que lui donnait la des Œillets. Sa tendresse, sa douceur ne ressemblaient plus que de loin à ces sentiments ; son emportement, ses imprécations, ses menaces, ses cris et même ses larmes, tout cela — tant elle y mettait de vérité — ne paraissait plus appartenir au théâtre ; mais la vie ellemême, mais la passion, mais l'amour, dans tout ce qu'ils offrent de terrible et de dominateur, semblaient s'être emparés de cette femme fragile et la possédaient. « Cela, disait Boileau à MM. Furetière et de Nantouillet, tous trois rassemblés dans la coulisse et masqués par un décor, tient vraiment à cette particularité que c'est le sang d'Hélène qui bat dans le cœur d'Hermione et communique à la des Œillets ce sentiment et cette puissance. Ah ! la rare interprète qu'a rencontrée là monsieur Racine...
— Il en est, pour l'auteur à.' Andromaque, une plus rare et plus belle encore ! » répondit M. Furetière, toujours perspicace et qui commençait à démêler quelque chose d'humain dans les souffrances de la des Œillets.
A ce moment, et dans l'ombre du théâtre, alors que le rideau venait de se fermer sur le troisième acte, ils virent à deux pas d'eux venir mademoiselle du Parc. Racine, marchant à ses côtés, lui tenait la main ; et, cette petite main, comme pour la remercier d'être à la fois si fine, si blanche et si légère, le poète en baisait doucement les doigts un à un. Mais mademoiselle des Œillets, dans le même instant, sortait aussi du théâtre ; elle avait vu Racine et mademoiselle du Parc s'éloigner de la scène. Appuyée sur le mur de toile peinte qui figurait le palais à colonnes et la mer avec des vaisseaux, elle contemplait, le cœur battant, le départ de sa rivale. Alors MM. Boileau et de Nantouillet virent bien, à la lueur des chandelles disposées un peu partout,
que le regard jeté par la comédienne sur le couple heureux était le même que — durant trois actes — Hermione avait posé déjà sur Pyrrhus et sur Andromaque.
A peine cependant la Troyenne avec son poète s'étaientils éloignés qu'il fallut presque aussitôt qu'ils revinssent. Le roi avait fait dire, par un nécessaire, qu'il avait conseil. Par déférence toutefois pour M. Racine, ilne voulait point quitter le théâtre avant d'avoir entendu le dénouement. Floridor, en qualité de doyen, dirigeait la représentation ; c'est lui qui fit rappeler en hâte mesdames et messieurs de l'Hôtel de Bourgogne. Bientôt la scène s'éclaira ; l'on entendit le bruit que les spectateurs faisaient, en regagnant leur place, les uns de leur épée, les autres de leurs gantset de leurs chapeaux. Le silence s'établit; puis, la voix d'Andromaque s'éleva, alternant avec celle de Céphise. C'était une voix accablée, triste et comme amoureuse, une voix à percer le cœur tant elle était douce. Seule, la voix, d' Hermione avait une puissance capable de la dépasser ; mais, c'était la voix de la passion et de la jalousie, une voix chargée d'orage et de désespoir. MM. Boileau, Furetière et de Nantouillet n'en perçurent pas les accents sans frémir. La scène des reproches, qu'on joua bientôt, leur fit surtout voir que c'était moins à Pyrrhus qu'à l'auteur de la pièce que s'adressait, sous le nom d'Hermione, mademoiselle des Œillets :
Perfide I je le voi, Tu comptes les moments que tu perds avec moi. Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne, Ne souffre qu'à regret qu'une autre t'entretienne : Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux. Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux Va lui jurer la foi que tu m'avais jurée : Va profaner des dieux la majesté sacrée. Ces dieux, ces justes dieux n'auront pas oublié Que les mêmes serments avec moi t'ont lié. Porte aux pieds des autels ce cœur qui m'abandonne ; Va, cours ; mais crains encor d'y trouver Hermione...
L'emportement, l'éclat et la fureur que mademoiselle des Œillets, comme s'arrachant l'âme, avait mis dans ces vers, venaient — une fois de plus — d'assurer le triomphe de la tragédie. Le parterre frémissant (le roi et les princes debout) s'était levé tout entier, mêlant dans des applaudissements longuement répétés, les deux noms de Racine et de la des Œillets.
Cependant, cette actrice, comme brisée par cette scène terrible, n'avait plus qu'à peine la force de saluer. Tremblante, pâle et tout éperdue, elle faisait visiblement, pour ne pas défaillir, un effort suprême. A ce moment, son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. MM. Boileau, Furetière et de Nantouillet, à qui rien n'échappait de cette agitation, s'en montrèrent alarmés au point qu'à peine le rideau fut-il abaissé, ils vinrent, pour aider à soutenir la comédienne, prêter main forte à Floridor.
Cette prévenance ne fut pas inutile. Une quinte saisit en effet bientôt la des Œillets. Celle-ci toussait comme jamais encore elle n'avait toussé. Un instant, tant elle manifestait de souffrance, il sembla que la mort cherchât à se poser sur elle ; mais cela ne dura pas plus d'un moment : des battements qu'on lui fit dans les mains, l'eau de la reine de Hongrie dont on baigna ses tempes et jusqu'au cordial qu'on l'obligea de boire l'eurent bientôt ranimée. Cependant elle restait d'une pâleur de marbre. De tant d'œillets de jeunesse qui, naguère encore, fleurissaient son visage, il n'en restait qu'un ; et c'était (semblable à ce Beau de nos jours écarlate qu'on voit à l'été !) le sang qui, goutte à goutte, montait de son cœur et teignait le fin mouchoir que, convulsivement, elle pressait sur ses lèvres.