‹ Aspects & figures de femmesChapitre 8 sur 18 · LE REDOUTE TRIOMPHANT · texte numérisé non relu

LE REDOUTE TRIOMPHANT

Le décor était le même à peu près que celui que l'on voit au quatrième acte de Psyché ; c'est-à-dire qu'au bas du perron précédant le palais, « un jardin superbe et charmant, décoré de plusieurs vases d'orangers et d'arbres chargés de toutes sortes de fruits », se faisait voir, à la découverte. Et ce jardin était bien ce qu'il fallait qu'il fût, dans un temps où le soleil était le maître, où les fleurs se voyaient à profusion dans les parterres,où les bassins d'eau n'étaient plus que des miroirs reflétant un ciel clair et parfaitement pur.

Les rampes de marbre, les caisses avec les ifs, les massifs de verdure, les allées où des dieux rustiques, masqués sous le feuillage, attendent dans le silence et l'immobilité, ajoutaient à ce décor autant d'agrément que de surprise. A chaque pas, c'était une découverte que l'on faisait, tantôt d'un bosquet, tantôt d'un bassin ou d'un labyrinthe. Et M. le chevalier de Nantouillet, que le frottement des poètes avait familiarisé avec le lyrisme, n'était pas sans penser que ces détours du domaine avaient quelque chose de ceux du cœur ; l'amour avait de quoi s'y perdre, et c'était bien ce dont convenaient avec lui MM. Furetière et Despréaux.

A l'endroit dit Fer-à-cheval, ces messieurs avaient rencontré MM. d'Olonne et de Créqui, fort en colère d'une épigramme que Racine avait faite contre eux à propos d'Andromaque ; M. de Nantouillet disait qu'ils lui avaient paru courroucés à peu près autant qu'Oreste, et, pour MM. Furetière et Boileau, ils en étaient encore à rire. Cependant, le seul nom de Racine avait donné à mademoi-

selle des Œillets une subite rougeur. Il faut dire que cette charmante femme, après le grand effort de la veille, ne s'était pas sentie assez forte pour regagner Paris en coche avec MM. de l'Hôtel. Elle était demeurée à Versailles et, comme c'est là le lieu du monde le plus propre à l'apaisement des maux de l'espèce du sien, elle avait accepté — sur l'avis de Fagon — cette promenade au jardin avec ses amis. Et, comme ces amis étaient aussi ceux de Racine, il y avait là — pour elle — une consolation à bien des souffrances.

Il faut dire qu'à ce moment elle avait dépouillé tout à fait son personnage ; elle n'était plus du tout Hermione, mais la des Œillets. Et l'on pouvait voir que, sans poudre ni fard, sa seule rougeur venait du feu de ses joues. Ses yeux n'avaient plus le même éclat dont ils étincelaient sur le théâtre ; mais un regard chargé de langueur les rendait plus touchants ; pour sa taille, elle semblait aussi flexible qu'à la scène, mais avec une cassure brisée qui faisait mal ; ses mains enfin étaient fines et un peu maigres ; échappées des manchettes de marli, elles offraient quelque chose de fragile et de diaphane ; seul, son teint — bien un peu mat — prenait parfois de la chaleur. C'était quand elle toussait.

A l'entrée du Rond Vert, il y avait une espèce de banc de pierre abrité par un mur de buis taillé à la hauteur d'un homme. M. le chevalier de Nantouillet disposa son manteau dessus et pria la comédienne d'accepter de vouloir bien s'y mettre. Elle le fit volontiers, tentée \>a.r la tiédeur de ce bel endroit. C'est l'un deceux que La Fontaine devait peindre dans son récit des Amours de Psyché et, c'est l'un de ceux aussi où ce grand poète devait, par la suite, placer M. Racine sous le nom d'Acante. M. Boileau le savait déjà par le passage que le Bonhomme lui en avait lu. Il en donna mille louanges ; mais ce fut, à son ordinaire, pour soutenir que, quoi qu'écrivît La Fontaine, cela devenait badin, tandis qu'avec Racine l'on était toujours sûr du

sublime. M. Furetière, de son côté, le tenait moins pour assuré. Il dit que cela était si vrai qu'il devait, à son grand regret, les laisser au jardin ayant, au moment même, rendez-vous avec Racine.

L'objet de leur travail était, à ce qu'il assura, une sorte ie comédie en vers sur les gens qui plaident. Il y avait quelque temps déjà que tous deux en avaient ébauché ^'intrigue, en présence d'un bon vin de Pantin et d'un :hapon à l'ail, à ce cabaret du Mouton blanc que, précisément, Boileau fréquentait aussi. Par le fait qu'il était fils l'un clerc de conseiller, M. Furetière n'ignorait rien des turlupins de la basoche. Aussi bien Chicaneau, l'Intimé Et le juge Dandin étaient des personnages qu'il avait conms. Le rare plaisir de les voir revivre dans la comédie stait une sorte de vengeance qu'il se proposait d'exercer ; 2t, pour ne pas trop différer de se donner ce plaisir, ayant mis le chapeau à la main, il vint se placer devant mademoiselle des Œillets. Celle-ci considéra un instant avec une >orte de trouble cet homme qui s'en allait parler, travailler ;t, sans doute, plaisanter et rire avec M. Racine. Elle lui tendit la main. M. Furetière, dans sa hâte d'auteur, ne prit pas assez garde que cette petite main, placée dans la tienne, était à peu près glacée. Il la baisa distraitement, et, iéjà, il avait disparu au tournant du Rond Vert, que M. de Mantouillet, se maintenant dans la controverse, soutint avec vigueur que, quoi que Racine composât, il ne pourrait pas désormais surpasser Andromaque.

En fait de comédie, M. Despréaux professait, de son ;ôté, pour Molière, une haute estime. Il répondit à M. de Nantouillet, tout en rendant de grands honneurs à Racine, qu'il était douteux que celui-ci égalât jamais, par sa comédie des Plaideurs, des ouvrages du genre de Don Juan ou du Misanthrope. — « Un poète comme monsieur Racine, répliqua M. de Nantouillet, a l'esprit trop rempli des formes d'Euripide et de Virgile. Il n'a que faire de prêter à de bas Normands la plus petite étincelle de son art. »

Un hochement de tête que fit mademoiselle des Œillets sembla au chevalier une approbation. Et c'est ainsi que la conversation, qui n'eût pas dû, par hommage pour elle, s'écarter d'Andromaque, y revint au moment même qu'elle faisait mine de s'en éloigner. M. Boileau convint que c'était surtout à Virgile que Racine avait emprunté pour Andromaque. Sa Troyenne, fit-il remarquer, semble en quelque sorte vivre déjà dans l'Enéide. — «J'aimerais pourtant, dit M. de Nantouillet, que Racine eût demandé un peu plus à Homère. N'oublions pas qu'Hermione (et, dans l'espèce, mademoiselle, dit-il en se tournant vers mademoiselle des Œillets, Hermione, c'est vous!) est la fille d'Hélène, la plus belle des femmes. Homère a parlé d'Hélène en termes si merveilleux qu'il semble bien que ce soit un peu et d'avance le portrait d'Hermione qu'il ait entrepris de peindre... — Je conviens, reconnut M. Despréaux, qu'il y a, dans les accents d'Hermione, une ardeur, une grâce et tout le feu de la passion... — Cela tient apparemment, monsieur, répondit M. de Nantouillet, que, dans le récit d'Homère, Vénus ne semble pas quitter d'un moment Hélène. Rappelez-vous l'endroit où la Déesse, pour venir donner avis à cette princesse que Paris l'attend, se présente à elle sous les traits d'une « vieille courbée par les années». Cependant, Vénus n'avait pu réussir à se transformer assez que la plus belle des Grecques ne reconnût, sous le masque, « ce cou d'albâtre et ce sein qui fait naître le désir... » Il y a, vous le voyez, dans les peintures de l'amour qu'Homère a tracées quelque chose de sourd, de fatal et de sombre que n'a jamais Virgile. Et la particularité d'Andromaque est, il me semble bien, que monsieur Racine s'y est tenu constamment plus près de Virgile que d'Homère... — Par contre, ajouta M. Despréaux, qu'un pareil dialogue commençait d'échauffer assez, mademoiselle des Œillets, en jouant le rôle de la fille d'Hélène avec cette âme, ce souffle et ce talent que nous avons tous applaudis hier, s'est peut-être approchée davantage de

cette représentation de la passion où la volupté, l'amour et la jalousie, portés au paroxysme, semblent tous trois se confondre en un sentiment... »

En se détournant, comme pour demander à mademoiselle des Œillets si c'était bien là ce qu'elle avait entendu exprimer en jouant Hermione de la façon qu'elle avait fait, M. Despréaux ne fut pas que peu surpris de voir que la jeune femme n'était plus assise à côté d'eux sur le banc. Apparemment que ces images de théâtre, ces souvenirs de la veille et d'autres encore qu'il valait mieux ne pas avouer, recommençaient à la posséder. MM. Despréaux et de Nantouillet comprirent qu'en un tel état un peu de solitude ferait du bien à la comédienne ; c'était pour s'y abandonner mieux que, profitant de l'animation de leur dialogue, elle s'était retirée à l'écart, non loin de leur chemin, dans l'allée de l'Été.

Là, s'étendait , pareille à un gazon frais, une mousse légère ; et le miroir du bassin, qui s'ouvrait au centre, offrait tant de limpidité, que mademoiselle des Œillets ne tarda pas à voir que sa personne s'y réfléchissait entre les jonquilles. Par une sorte de jeu, elle se rapprocha de ce miroir, se penchaaubord et, bientôt, se prit àconsidérer, dans l'ovale de l'eau, les traits de son pâle et souffrant visage. Celui-ci, encore qu'il n'eût pas cet éclat qu'on voit aux très belles, montrait une façon de plaire bien délicate ; et c'était en raison même de l'animation que les mouvements de l'âme communiquaient à la physionomie. Ainsi des yeux, qui, chez une autre, n'eussent été qu'agréables, chez elle devenaient tendres ; ils empruntaient ce ton nuancé des narcisses qu'on nomme œillets de Pâques. Pour l'éclat de ses lèvres, il offrait la saveur des œillets de poète visités des abeilles. Enfin, en achevant de se pencher sur le long fîhroir, elle considéra, sous un jabot de dentelle à moitié ouvert, que c'étaient aussi des œillets des prés, que ses seins agités par un trouble obscur. Et, tout à coup, elle pensa à cette fête, à ce printemps qu'était son nom !

M. le chevalier de Nantouillet n'avait-il pas, devant elle, voici moins d'un moment, évoqué Vénus? Et voilà qu'elle aussi, la comédienne, à qui tant de poètes avaient fait mimer l'amour, elle songeait à celle qui gouverne les dieux et les hommes.

Je t'offre ces beaux œillets, Vénus...

était-elle prête à dire avec le vieil et amoureux rimeur Joachim du BeUay. Et voilà qu'à son tour, la jeune femme au nom de velours et de caresse, au nom vermeil et poudré d' œillet du printemps, elle faisait du fond du cœur hommage à Vénus !

Sous quels traits, sous quelle forme et dans quelle fiction, comme à l'Opéra, allait-elle paraître, dans l'allée de l'Été," la déesse unique? Voilà ce que se demandait, comme si cette réalisation, comme au temps d'Homère, eût été possible, mademoiselle des Œillets. Rien ne répondit d'abord à cette attente que le léger craquement que faisait un écureuil, sur la cime d'un hêtre en croquant des faînes, le soupir du vent, la plainte du feuillage. Puis ce furent des pas. Mademoiselle des Œillets tressaillit, se releva en hâte et se tourna à moitié dans la direction d'où venait le bruit, . c'est-à-dire du côté du Tapis Vert ; mais ceux dont la présence acheva de l'étonner n'étaient ni Vénus ni aucun des dieux ou déesses descendus de l'Olympe ou sortis des bosquets pour la consoler. Seulement vingt-quatre garçons, qui tenant des râteaux, qui tenant des bêches ou des arrosoirs, venaient d'apparaître, sur deux rangs parallèles, au détour du chemin. Ils semblaient, avec leurs tabliers bleus, leurs vêtements de cotonnade et leurs bonnets normands, composer les figures d'un ballet rustique ; mais, en vérité? ce n'étaient là que les vingt-quatre garçons des jardins, au service de M. Le Nostre.

Ces garçons, sur un pas mesuré, ne se furent pas plutôt

approchés des massifs où se voyaient les espèces les plus belles de rosiers et d'oeillets, qu'ils commencèrent avec ensemble, les uns à fouiller le sol ou répandre de l'eau, les autres à enlever les feuilles mortes ou les fleurs que le soleil avait flétries. En moins d'un moment, le parterre en devint plus éblouissant qu'il n'avait jamais été. Et, sans un autre spectacle qui se produisit dans le même endroit, mademoiselle des Œillets fût demeurée là, l'esprit perdu de rêve, à considérer le travail de ces jardiniers.

Mais des matelots vénitiens venaient d'apparaître à leur tour. C'étaient les mêmes qui conduisaient — depuis peu — sur le Grand Canal, la galère et les nefs du roi. Ils avançaient, de même que les jardiniers, comme à la parade ; et les vingt-quatre violons de M. Lulli, quand ils se répandent sur le théâtre, ne sont pas ordonnés avec plus d'art que l'étaient, à ce moment, ces fins et nerveux rameurs, le long du gazon, sur le Tapis Vert. En même temps que, l'aviron sur l'épaule, ces garçons des lagunes faisaient le mouvement de se diriger vers le Grand Canal, les j ardiniers de M. Le Nostre avaient relevé leurs râteaux et leurs bêches et repris leur marche du côté du Palais. Les uns et les autres allaient dans le sens inverse. Le soleil, qui baignait tout le parc et perçait les cimes, sembla les envelopper un moment de sa gloire ; mademoiselle des Œillets considéra longtemps les uns et les autres; mais l'été splendide, l'été tentateur était toujours son maître. Et, tandis qu'elle approchait du massif où les oeillets alternés composaient une palette à dépasser tout ce que Mignard peut faire, elle ne put résister au désir de cueillir l'un d'eux, d'en aspirer l'arôme et d'en baiser le bouquet. Et c'était, parmi les plus incarnats et les plus purs, ce Redouté triomphant dont on pouvait dire qu'il était, au-dessus des autres œillets, ce que l'auteur à'Andromaque, au théâtre français, était pardessus ses rivaux. . .

Quand MM. Despréaux et de Nantouillet, un moment après, non loin des petits Marmousets mutins de Leram-

bert, se trouvèrent rejoints, au long de l'allée en pente, par la comédienne, ils ne manquèrent pas de gronder doucement mademoiselle des Œillets de ce qu'elle s'était échauffée un peu en allant vite. Mais il faut convenir que bien du temps s'était écoulé depuis leur venue et qu'il était tard. Les uns et les autres le comprirent surtout en reconnaissant qu'un homme qui venait à eux, du côté du Palais, en agitant sa canne et levant son chapeau, n'était autre que M. Furetière. — « Eh bien ! monsieur, lui cria M. Despréaux, du plus loin qu'il le vit, avez- vous bien avancé votre ouvrage? Ces Plaideurs plaident-ils aussi bien que vous souhaitiez qu'ils fissent, monsieur Racine et vous?...

— Ah ! ah ! messieurs, répondit, en éclatant de rire, l'auteur du plus bourgeois des romans, ce n'est pas du tout cela que nous avons fait, monsieur Racine et moi, tandis que mademoiselle du Parc... » Mais M. de Nantouillet, comprenant qu'il ne fallait pas que ce nom fût prononcé, frappa M. Furetière du doigt sur l'épaule ; et M. Boileau, comme pour éviter qu'on s'en aperçût : — « Voudrez-vous bien nous dire ce que vous fîtes alors, en place de cette comédie?

— Messieurs, expliqua en rougissant très fort M. Furetière, monsieur Racine a poussé la bonté jusqu'à me lire l'ébauche d'une tragédie en préparation... — Oh ! oh ! s'écria M. de Nantouillet (qui semblait là-dessus moins au fait que M. Boileau), et cette tragédie? — Messieurs, fit savoir M. Furetière, c'est Britannicus... »

Ce titre ne représentait encore, aux yeux de mademoiselle des Œillets, aucune espèce de rôle. Cependant, tandis que, l'œillet sur les lèvres, elle pensait à Racine, elle imaginait qu'il lui faudrait bien — quelque jour — à nouveau, prodiguer une fois de plus ses forces dans cette œuvre, lui donner son être et se livrer — pour la jouer — autant que pour Andromaque.

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