LES EAUX D'ARCUEIL
Pendant les rares intervalles de repos de la guerre de Cent Ans, des guerres d’Italie et des guerres de religion, Paris n’eut point de nouvelles eaux; on se borna à quelques constructions de fontaines branchées sur les conduites des sources du nord.
Mais quand Henri IV eut reconquis son royaume, portant son activité vers les travaux, il lit le pont Neuf et la place Dauphine, puis voulut donner des eaux à la rive gauche où les puits étaient à 50 mètres de profondeur. Sully, « ce grand ministre dont toutes les vues tendaient au bien publie et à la grandeur véritable de son maître », songea au rétablissement d’un aqueduc abandonné depuis huit cents ans : il fit entreprendre des fouilles dans la plaine de Long-Boyau pour retrouver les eaux que les Romains avaient conduites au Palais des Thermes. La mort du roi arrêta l’exécution du projet : l’intérêt de la reine le fit reprendre. Lorsque l’architecte de Marie de Médicis, Jacques de Brosses, jeta les fondements du Luxembourg, il reconnut que le nouveau palais, éloigné de la rivière, manquerait d’eau : on recommença les fouilles entreprises par Sully, et l’on décida la construction de l’aqueduc d’Arcueil, considéré par les contemporains comme l’un des plus beaux monuments du règne de Louis XIII.
Les projets. — Parmi des propositions diverses, c’est celle d’un bourgeois de Paris, Aubry, qui obtint la préférence. Moyennant la cession de la ferme des vins pendant dix-neuf ans, il s’engageait à amener en quatre ans les sources de Rungis à un réservoir placé entre les portes Saint-Jacques et Saint-Michel, et à les répartir ainsi à l’arrivée : un tiers au roi et à la reine pour la commodité de leur palais, un tiers au prévôt des marchands pour l’utilité publique, un dernier tiers à lui-même, Aubry, et à ses associés, pour en tirer profit.
On dressa des devis généraux qui furent soumis à une commission dont faisaient partie Pierre Guillain, maître des œuvres de la ville, et Thomas Francini, conducteur des fontaines et grottes du roi. Ces devis furent arrêtés en conseil devant le prévôt des marchands, le surintendant des bâtiments et les trésoriers de France (1612).
L’adjudication eut lieu la même année, au profit de Jehan Cousin, qui mourut dans le cours de l’exécution et auquel fut subrogé l’un des frères Gobelins, devenus célèbres par le grand atelier de teinture qu’ils établirent sur les bords de la Bièvre. la dépense se faisait au compte du roi, sous la direction des trésoriers de France; mais le prévôt des marchands et les échevins gardaient le droit de haute surveillance.
En 1613, le roi visitait les travaux et posait la première pierre au grand regard de Rungis. Les événements politiques venant à la traverse, les travaux sc ralentirent et ne s’achevèrent qu’en 1623, date à laquelle les eaux furent mises dans les tuyaux de distribution, en présence du prévôt et des échevins. Elles furent successivement répandues dans les fontaines publiques, et arrivèrent à la place de Grève en 1624.
La construction. — Le groupe des sources de Rungis sort d’un quadrilatère de galeries qu’on nomme le Grand-Carré.
Des recherches nouvelles faites vers 1670 ont grossi lé débit par des pierrées ou des rigoles venant de Chilly et mises à jour au temps du marquis d’Effiat, Cinq-Mars, alors propriétaire de Chilly. Toutes les eaux captées se rassemblent au bassin d’un regard monumental, et présentant un carré de 5 mètres que couvre un dôme quadrangulaire surmonté d’une lanterne à jour, comme aux grands regards des sources du nord pris pour modèles. Alors commence une galerie de 13 kilomètres de longueur, offrant un vide rectangulaire de 1 mètre de largeur sur 2 mètres de hauteur voûté en plein cintre, et dont la largeur contient une cuvette de 0",40 enfermée entre deux banquettes
sur lesquelles on circule à l’aise. Des regards nombreux sont ménagés sur le parcours, coupant irrégulièrement une différence de niveau de 16 mètres comprise entre le départ à la cote 75 et l’arrivée à la cote 59. L’aqueduc suit d’abord le coteau de rive droite de la Bièvre, puis, au bout de 10 kilomètres, traverse la vallée au même point que l’aqueduc romain des Thermes et au-dessus do lui ; il aboutit par le coteau de rive gauche au château d’eau de l’Observatoire. Là, l’eau de la cuvette se déverse dans trois bassins communicants, et les apports sont livrés à trois conduites en plomb de 0“,25 représentant les trois intéressés, le roi, la ville et les concessionnaires. Pour la première fois, les conduites maîtresses chargées de la distribution en ville furent mises sous galerie au lieu d’être posées en déblai, et la disposition est si favorable qu’elle a été généralisée depuis et est devenue la règle.
Lé pont-aqueduc d’Accueil, fort admiré autrefois, est un viaduc de 9 arches, toutes inégales, de 7 à 9 mètres d’ouverture. Les saillies des piles diffèrent toutes; l’aqueduc lui-même n’est pas en ligne droite, tant la régularité tenait peu de place dans les habitudes de la construction. L’ouvrage a 18”,80 de hauteur au-dessus du fond de la vallée.
Débit et quantité des eaux. — Mais de quelle quantité d’eau s’agit-il? Elle dépend naturellement des saisons humides ou sèches. Dans les années pluvieuses répondant aux crues de la i Seine, le débit monte à 1200 mètres cubes par vingt-quatre heures, quantité qui serait insignifiante pour la distribution du Paris d’aujourd’hui. Dans les périodes de sécheresse, le débit est tombé à 400 mètres cubes et même à 250.
L’eau d’Arcueil a des qualités : très agréable au goût à cause de sa richesse en acide carbonique, elle titre de 32 à 40 degrés à l’hydrotimètre. Mais, précisément à cause des bicaibonate» calcaires qu’elle contient, elle est incrustante- Lorsqu’on a remplacé par la fonte les tuyaux en plomb
qui dataient de Louis XIII, on a trouvé les conduites obstruées de dépôts.
Résumé. — « Celte somptueuse galerie, de 1 mètre de largeur sur 2 de hauteur, pourrait, dit Belgrand, conduire les 40000 mètres cubes de la Vanne au lieu des 1000 à 1200 mètres cubes des sources de Rungis. L’admiration pour les traditions romaines commandait les formes, et l’on oubliait que les robustes arcades de l’Agro Romano portaient des rivières. » La même tradition s’observa au Château-d’Eau établi d’après les principes de Vitruve. La répartition se faisait par des tuyaux qui coulaient à jet continu, sans observer que lorsqu’on a peu d’eau, au lieu de la gaspiller inutilement la nuit, il la faut emmagasiner dans des réservoirs qui doubleront les ressources du service utile pendant le jour. Ce sera le changement introduit plus tard avec les machines à feu de Chaillot par les frères Périer.
Aujourd’hui les eaux d’Arcueil sont rendues à leur destination première. Elles appartiennent au palais favori de Marie de Médicis, au Luxembourg. Elles alimentent la grande fontaine des Cinq-Parties-du-Monde dans l’avenue de l’Observatoire, et le miroir tremblant et limpide de la fontaine Médicis sous les ombrages d’en bas du jardin.