PROJET DES FRERES PËRIER
Les frères Périer, mécaniciens capables et hardis, allèrent alors en Angleterre, étudièrent les machines, les pompes, les conduites, et, convaincus qu’il y avait là une solution que Paris accepterait, ils proposèrent, en 1776, d’élever 3000 mètres cubes d’eau de Seine, en ne demandant qu’un privilège de 15 années pour la concession de la vente des eaux. Le bureau de la Ville, voyant dans ce délai de quinze ans le temps nécessaire à la liquidation de ses embarras financiers, et la presque certitude de réaliser alors le projet cher à la population, la dérivation de PVvette, appuya les projets nouveaux, et en 1777, des lettres du roi Louis XVI fixèrent les conditions de la concession.
Lettres patentes de 1777. — « Messieurs Périer sont autorisés à établir à leurs frais, dans les lieux jugés convenables, des pompes et machines à feu, propres à élever l’eau de la Seine et à la conduire dans les différents quartiers de la ville et de ses faubourgs pour être distribuée aux porteurs d’eau, dans les rues et dans les maisons, au prix qui sera réglé de gré à gré. Ils construiront aussi à leurs frais des fontaines de distribution pour faciliter à des prix modiques l’approvisionnement des petits ménages et des particuliers qui ne jugeront pas à propos d’avoir des réservoirs.
* Ils pourront placer sous le pavé tous les tuyaux, regards, robinets nécessaires à l’établissement et à l’amélioration de la distribution qui leur est, pour quinze années, exclusivement réservée. »
Un immense progrès était acquis. MM. Périer, autorisés à conduire l’eau dans les maisons, allaient relier les réservoirs privés aux conduites publiques par de courts branchements. Ces bran-
chementsne parliraient donc pins d’un châleaû d’eau, en aussi grand nombre qu’il y aurait de concessions.
Le fouillis des petits conduits qui encombraient le sous-sol des rues, et l’aliénation à perpétuité des eaux publiques, comme dans le système romain qu’on avait suivi jusque-là, allaient
Mais d’un autre côté, par égard pour les habitudes de la population, on établissait les fontaines marchandes destinées au service des petits ménages, et les fontaines marchandes ont longtemps arrêté la pénétration utile et nécessaire de l’eau'à domicile.
Capital et projets des Périer. — MM. Périer, dès 1778, organisèrent une Société financière au capital de 1440 000 livres, divisées entre 1200 actions de 1200 livres,
Ils se mirent immédiatement à l’œuvre et fondèrent l’usinerle Chaillot sur l’emplacement où elle est encore. On était là à 700 mètres du coteau; on y creusait de grands réservoirs;, on. ! dominait le faubourg Saint-IIonoré qu’il fallait alimenter. Enfin on'était sur la route du roi, lorsqu’il venait de Versailles à Paris,
Il s’agissait de faire pour le service du faubourg Saint-Antoine une usine en amont de la Salpêtrière. Là on aurait l’eau avant qu’elle ne fût salie par les déjections de Paris, et l’on aurait trouvé à proximité pour les réservoirs le coteau d’Ivry.
Les circonstances qui entravèrent la Compagnie empêchèrent l’exécution de cette partie du programme. Mais dans l’intérêt du riche faubourg Saint-Germain qui se développait alors, on projela l’usine du Gros-Caillou. Comme le coteau manquait, on dut élever une tour formant château d’eau. C’est au Gros-Caillou que l’eau de Seine était le plus salie; aussi l’établissement fut-il supprimé dès qu’on le put, en 1858.
Réclamations des habitants. — Quand la décision fut prise de monter deux machines à feu à Chaillot, les habitants de la
localité adressèrent au bureau de la Ville des réclamations, très
. « La quantité prodigieuse de charbon de terre nécessaire pour alimenter continuellement les pompes occasionnera des tourbillons de fumée et de vapeurs sulfureuses, bitumineuses et vnrionques, capables d’infecter les voisins, de gâter leurs denrées et de nuire à leur santé, ainsi qu’on l’éprouve eu Angleterre. »
La. réclamation, transmise à la Faculté de médecine, fut examinée par une commission spéciale qui répondit * qu’à; la verrerie de Sèvres on brûlait plus de charbon de terre que n’en consommeraient les pompes à feu; qu’à Sèvres la fumée portait sur le château de Bellevue occupé par Mesdames, tantes du roi, et que pourtant les illustres princesses ne se plaignaient pas; qu’il y avait d’ailleurs l’exemple de la Flandre et du Hainaut, où l'on ne se chauffait qu’avec du charbon de terré, et où les habitants n’étaient nullement sujets à la maladie des Anglais, le i spleen ». Cet avis si sage mit fin au débat, et MM, Périer purent travailler sans opposition.
Prospectus de la Compagnie des eaux, 1781. — En 1781, les travaux étaient à peu près terminés à Chaillot et dans le faubourg Saintrllonoré. La Compagnie crut qu’il était temps de faire appel à l’opinion, et elle émit son prospectus :
« Pour la fourniture et la distribution des eaux de Seine à Paris par les machines à feu.
& Quelques citoyens français, ayant vu d’un œil jaloux la ville de Londres arrosée et fournie d’eau avec une profusion aussi abondante que peu coûteuse à chaque particulier, gémissaient à leur retour de trouver Paris dans une privation presque absolue de l’élément le plus nécessaire à la salubrité de,l’air, à la propreté delà Ville, à la santé, au bien-être des habitants : ils ont Courageusement entrepris la création d’un établissement semblable à celui des Anglais.
« Dans une ville comme Paris, le volume d’eau ne doit avoir
pour bornes que l’étendue des besoins. Les seules machines à feu pouvaient remplir un si large programme ; bien supérieures aux machines hydrauliques qu’on voyait fonctionner sous les ponts, elles ne sont jamais arrêtées par les gelées et les sécheresses ; elles valent même mieux que les aqueducs, dont le débit est variable, tandis qu’elles travaillent avec autant de force et de durée qu’on le veut.
« Les avantages de l’entreprise seront d’avoir à fort bon marché en tout temps chez soi de l’eau saine et abondante, de se procurer des bains sansembarras, d’avoir un secours toujours prêt pour arrêter un incendie naissant. Les rues pourront être arrosées pendant les sécheresses d’été; l’hiver l’eau pourra entraîner à l’égout les glaces à demi fondues, et en débarrasser les chaussées.
« Les industries diverses des teinturiers, blanchisseurs, brasseurs, boulangers, auront à peu de frais la quantité dont ils auront besoin.
« Des fontaines marchandes feront l’approvisionnement des petits ménages qui ne voudront pas s’abonner.
« Et la profusion d’eau employée à l’intérieur des maisons, tournant au profit de la rue, y causera le bien-être d’un air plus facile à respirer, et détruira cette horrible infection qui prend à la gorge et suffoque, à Paris, dans les quartiers où quelque égout sans eau qui le nettoie accumule et retient des débris empestés d’immondices. »
Il est difficile de mieux prévoir les bienfaits de la distribution des eaux.
Nous qui jugeons les faits cent ans après, nous pouvons dire que toutes ces promesses ont été tenues, et pourtant nullement au profit de la Compagnie et des Périer!
Machines et se)vice. — Le prospectus exposait au public les conditions de» machines d’approvisionnement et des procédés du service.
L’eau de Seine, prise au courant en amont de i’embouchure du grand égout de Ceinture, arrivait par un aqueduc couvert dans l’usine jusqu’au puisard des pompes. Là, la force motrice était la vapeur produite à d atmosphère 1/2, dans une chaudière tombeau de 5 mètres de diamètre. Elle passait dans un cylindre de 2",60 de diamètre, pénétrait au-dessus et au-dessous du piston, dont la tige était attachée à un lourd balancier en charpente. Les tiges des pompes étaient mises en tram par l’autre extrémité du balancier. Il y avait déjà dans ces premiers modèles de Watt et Bolton la pompe à air et les tiroirs, mais pas encore le volant et le parallélogramme. Chaque oscillation du balancier, et il y en avait de 8 à 10 par minute, chassait sensiblement 1 mètre cube aux réservoirs du coteau, placés à 700 mètres de distance, à 33 mètres de hauteur et capables de tenir 12000 mètres cubes, c’est-à-dire le travail de chaque journée des pompes. Les conduites montantes étaient doubles, en fonte, et déjà du gros diamètre de 0”,65. La distribution descendait du réservoir de Chaillot par une conduite de 0“,325, qui plongeait jusqu’au fond du faubourg Saint-Honoré et se dédoublait en tuyaux de O”,216 pour desservir la rue Saint- Honoré et les boulevards. En regard de chaque maison d’abonné, partait de la ligne centrale d’alimentation un branchement en plomb de 0”,027 aboutissant à un réservoir intérieur également en plomb et qui devait tenir la consommation de quarante-huit heures, car le remplissage ne se faisait que tous les deux jours. Les prix étaient de 50 livres par an pour avoir un muid de 240 litres à dépenser en vingt-quatre heures. Cela représentait 200 francs par mètre cube, prix presque double du tarif d’aujourd’hui; mais alors ce n’était que le 1/6 du prix payé au porteur d’eau pour avoir une voie d’eau de 30 litres à domicile.
La Compagnie s’exécuta à l’égard des fontaines marchandes : elle en établit à la Chaussée-d’Antin et à la porte Saint-Denis.
Le faubourg Saint-Honoré satisfait au moyen des installations de Chaillot, le faubourg Saint-Germain eut sa part au moyen des
doubles machines du Gros-Caillou el de la lour formant château d'eau.
L’agiotage. — Le premier capital de 1440 000 livres fourni par 1200 actions de 1200 livres, avait été insuffisant. La Compagnie émit successivement de nouvelles actions jusqu’au nombre de 5100, et put encaisser 8800000 livres. L’affaire prospérait; les actions jouissaient de la faveur publique, montaient à la Bourse, et, poussées par la spéculation, elles atteignirent la cote de 4000 livres. Alors un banquier, qui avait vendu des actions à découvert, trouva comme appui pour attaquer la hausse le talent de Mirabeau.
En 1785, Mirabeau qui, dit Belgrand, « n’entendait pas le premier mot de la question des eaux », lança un mémoire présentant comme exagéré le cours de 4000 livres, cours qui n’aurait pas dû dépasser 3200 livres, et qui bientôt tomberait à 2400 livres. Beaumarchais, porteur d’un grand nombre d’actions, répondit pour les administrateurs. II fît les calculs en supposant une consommation de 19000 mètres cubes par jour pour une population de 600 000 âmes. Proportion gardée, nous en dépensons le triple et le quadruple aujourd’hui. Beaumarchais citait à l’appui de ses perspectives l’affermage du tabac, commencé avec 500 000 livres et porté déjà en 1783 à 28 millions.
« Peut-être un jour, disait Figaro à son adversaire, quelque mauvais plaisant coiffera-t-il les critiques actuelles du joli nom de mirabelles. »
Il y ajoutait quelques insinuations sur l’intérêt qui pouvait porter à plaider une mauvaise cause.
Mirabeau frémità ce mot de « mirabelles », et, prenant la plume, il lançait après une âpre discussion cette conclusion foudroyante :
‘ Croyez-moi, Monsieur, profitez de la sévère leçon que j’ai été forcé de vous donner : ne songez désormais qu’à rester oublié. » Mirabeau frappait avec la colère d’un colosse. Pour la première fois, Beaumarchais recula et n’osa répondre.
Ruine de la Société des eaux. — L’effcl de la réplique de Mirabeau sur le public fui immense. La baisse commença aussitôt et ne s’arrêta plus. « L’entreprise des eaux, écrivait tristement dans ses réclamations M. Périer en 1792, annonçait le plus heureux succès, lorsque 1 agiotage s’en est emparé, et les intéressés ne songeant plus qu’aux manœuvres qui pouvaient faire monter ou baisser le prix de l’action sur la place, suivant qu’ils étaient joueurs à la hausse ou à la baisse, ont abandonné le véritable intérêt qui devrait diriger cette entreprise et ont fini par la culbuter. >
En 1788, un banquier qui avait réuni la plus forte part des litres, proposa à la ville la fusion de toutes les eaux, moyennant le rachat du privilège fait aux Périer en 1781. La combinaison fut acceptée dans l’intérêt de la viabilité bouleversée constamment par une mauvaise canalisation, et il fut établi une administration royale des eaux. Mais, chose étrange, MM. Périer avaient été mis en dehors du traité et expropriés de leur chose; ils maintinrent qu’il leur était dû 2 millions de livres. La Révolution survint, aucun des engagements ne fut respecté, et quand, sous le Directoire et le Consulat, les anciens administrateurs réclamèrent, on leur répondit par un arrêté exigeant l’apurement des comptes, elles mettant en débet de 6 millions, dont 2400000 francs pesaient solidairement sur les Périer. Dans l’intervalle, les machines de Chaillot et du Gros-Caillou avaient été saisies et régies comme propriétés nationales.
Fin des machines et sort des Périer. — Le système de 1783 marcha pendant près de soixante-dix ans, élevant régulièrement la même quantité d’eau, tant la construction primitive était bonne. — Les machines de Chaillot vécurent jusqu’en 1852, époque à laquelle elles furent remplacées par des machines de Cornouailles à simple effet et encore existantes. L’usine du Gros- Caillou fut supprimée en 1858. Le regret est de n’avoir pas conservé une de ces vieilles machines qui, sorties au début de
l’atelier de Watt et Bollon, devaient être gardées avec respect dans un musée industriel.
Quant aux Périer, ils devinrent pendant les guerres de la Révolution fondeurs de canons pour le compte de l’État, et ne purent néanmoins après la tourmente se faire rendre justice. Sous l’Empire, l’un d’eux devint membre de l’Académie des sciences.
Certes ils ne méritaient pas la gloire que l’Angleterre accorda au génie de Watt, pendant que la richesse arrivait au grand constructeur par les économies de charbon qu’il partageait avec ses clients. Les Périer avaient non pas inventé, mais rapporté les machines à feu, les conduites, les réservoirs et la distribution à domicile. Ce service rendu valait au moins la fortune : ce fut la ruine qui vint à la place, et presque l’oubli; à peine si les frères Périer ont une courte notice dans un dictionnaire biographique.