II. LES ÉGOUTS
Si l’eau pure a toujours saisi l’atlention publique, l’eau sale, emportant les débris de la vie journalière, a été longtemps un objet de dégoût dont on se détournait. Il a fallu des esprits fermes et dévoués pour entrer en lutte avec les dangers des eaux d’égout, des voiries et des vidanges.
Eaux d’égout. — Dans le vieux Paris, les eaux pluviales et ménagères, sortant de l’habitation, coulaient à ciel ouvert dans les rues, et allaient par des fossés rejoindre au plus près un cours d’eau. Les averses en été, les crues en hiver emportaient les immondices, qui pourrissaient au soleil en attendant, et répandaient d’insupportables odeurs.
Qu’on se rappelle la situation. En dehors de l’île de la Cité, les quartiers de la rive droite s’étendaient sur une plaine basse circonscrite par les hauteurs qui vont de Charonne à Chaillot. Au pied des coteaux coulait le ru de Ménilmontant, alimenté par les sources de la nappe des puits. En même temps un cordon d’alluvion, laissé par les débordements de la Seine, portait les pentes, non vers la rivière, mais vers le ruisseau qui devint peu à peu le grand égout, l’égout de Ceinture.
Sur la rive gauche, la montagne, de Sainte-Geneviève, comprise entre les plaines d’Ivry et de Grenelle, était traversée par la Bièvre : c’est elle qui fut l’égout de ce côté.
Quand l’enceinte de Philippe Auguste, transportée plus loin sous Charles V et Charles VI, fut complétée par des.
iossés et appuyée à la Bastille dont le fossé communiquait avec la rivière, il y eut là encore des ressources d’écoulement à ciel ouvert.
Le centre de Paris était alors aux Halles et rue Saint-Denis. Les eaux allaient au grand égout par un fossé qui suivait la rue Montmartre. Hugues Aubriot, le rude prévôt des marchands de l’époque des Armagnacs et des Bourguignons, celui qui fit bâtir la Bastille et reconstruire les ponts au Change et Saint-Michel, eut le premier le mérite de faire voûter, vers 1370, les cloaques des Halles.
Le quartier Saint-Antoine perdait ses eaux aux fossés de la Bastille, en longeant le parc de l’hôtel Saint-Pol, qu’habitaient les rois de France au quatorzième siècle, et qui devint le palais des Tournelles.
L’infection se répandait dans la demeure royale, et des réclamations continuelles étaient adressées aii bureau de, la Ville. On essaya d’un détournement par la rue Gullure-Sainte-Catherine, : et d’un envoi au grand égout qui commençait alors à la porte du Temple. Cela suffit si peu que François I‘", voulant donner à sa mère Louise de Savoie une habitation saine, acquit le terrain des Tuileries actuelles en échange du domaine de Chanleloup.
Henri II, plus mécontent encore, donna l’ordre à son architecte, Philibert Delorme, de traiter de la dérivation entière des eaux vers l’égout des Halles. Le prévôt des marchands remontra au « Seigneur roi et à son Conseil privé, quelles incommodités, pourront venir au quartier des Halles et rue Saint-Denis, où est la fleur des anciens bourgeois de la Ville, si l’on fait un port de là à l’eau, comme le veut ledit Seigneur. »
Le projet fut écarté.
On songeait aussi à rendre navigables les fossés de rempart depuis la Bastille jusqu’à Chaillot, cl à se ménager par là un émissaire général.
A la mort de Henri II (1559), Catherine de Médicis prit èn aversion le palais des Tournelles, l’abandonna, et transporta la
cour des Valois aux Tuileries. Là, elle n’échappait pas encore aux odeurs d’égout, car le terrain actuel du Carrousel, placé hors des remparts, servait de voirie au quartier Sainl-IIonoré.
Sous Henri IV, le prévôt des marchands François-Miron suivit l’exemple d’Aubriot, fit voûter l’égout du Ponceau entre les rues Saint-Martin et Saint-Denis, et paya de ses deniers l’amélioration.
Sous Louis XIV, Colbert organisa en 1663 le Conseil de police, et lui donna pour instruction de veiller autant à la propreté qu’à la sécurité de la Ville; on organisa alors un service de curage.
La plus grande amélioration est de l’époque de Louis XV.
Le grand égout, encombré par des affluents parfois plus bas que lui, était dans un état affreux d’insalubrité. Turgot, alors prévôt des marchands (1755), obtint les pouvoirs nécessaires pour creuser à côté de la vieille cloaque un canal régulier, dallé, muraille, garni de terre-pleins permettant plus facilement les extradions.
Bien plus, réalisant une idée de Colbert, il fit établir à l’origine de l’égout, aux Filles du Calvaire, un réservoir de 10000 mètres cubes où arrivaient les eaux de Belleville. Par des chasses régulières on lavait, on curait à grande eau la galerie. L’effet fut excellent; l’infection disparut; on put bâtir sur les bords. Le faubourg Montmartre, les quartiers de luxe de la Chausséed’Antin et du faubourg Saint-Honoré s’élevèrent; le terrain prit tant de valeur que les riverains, pour gagner le droit de bâtir, prirent à leurs frais la couverture complète du grand égout sur 6000 mètres de longueur.
Dans cette dernière période, trois grands établissements, la Salpêtrière (1670), l’hôtel des Invalides (1674), l’École militaire (1751), reçurent des égouts spéciaux qui portaient directement en Seine les matières fécales d’agglomérations qui pouvaient passer pour de petites villes de 3 à 6000 âmes.