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III. LES VOIRIES

Au moyen âge, chaque quartier avait en dehors des remparts une voirie spéciale, un emplacement où l’on venait jeter les boues, les fumiers et les vidanges. Les dépôts, finissaient par former des éminences qui se distinguent encore aujourd’hui. La butte des Moulins, le labyrinthe du Jardin des Plantes n’ont pas d’autre origine.

Quelques-unes prirent tant d’élévation dans la campagne qu’on craignit qu’elles ne servissent, en cas de siège, de batteries à l’ennemi, et on les enferma dans l’enceinte fortifiée sous Louis XIII.

fine des voiries, Montfaucon, a une histoire.

Mmtfaucm de 1250 à 1700. — Dès le treizième siècle, Montfaucon apparaît, moins comme voirie que comme justice, comme lieu de supplice et d’exposition. On le rencontrait sur la roule de Meaux, en haut du faubourg Saint-Martin, et à 4 kilomètres de l’enceinte de Philippe Auguste. Une plate-forme en gros blocs couronnait l’éminence, et servait de base à seize piliers que reliaient deux cours de poutres.

C’est à ces poutres que l’on pendait les condamnés, pu qu’on attachait les corps des suppliciés. Les chairs étaient dévorées par les corbeaux et les loups. Les ossements tombaient dans un charnier où l’on jetait aussi les immondices des rues et les matières fécales, dont les maîtres des basses-oeuvres débarrassaient la Ville.

Le gibet de Montfaucon a terminé bien des existences poli-

liques au moyen âge. Une des premières victimes fut Pierre de la Brosse, favori de Philippe le Hardi; après lui, sous Louis X, Enguerrand de Marigny, surintendant des finances. Sous Charles VI, Jean de Montagu, aussi surintendant, et un courageux prévôt de Paris, Jean des Essarts. Sous Louis XI, Olivier le Daim ; enfin, sous François I", Jacques de Semblançay, vieillard de soixante-quinze ans et surintendant. Après la Saint- Barthélemy, c’est à Monfaucon que Catherine de Médicis et ses fils allèrent voir le corps de Coligny. Les èxpositions finissent par un Montmorency-Boutteville que Richelieu fit condamner pour s’être battu en duel malgré les ordres du roi, en pleine place Royhle, le jour de Pâques.

A partir de Louis XIII, Montfaucon grandit d’importance comme voirie. Le développement des faubourgs Saint- Germain et Saint-Marcel ayant fait supprimer les voiries locales, ordre fut donné de tout porter au dépôt unique de Monfaucon.

Alors viennent les plaintes des Faubourgs Saint-Denis, Saint- Martin et du Temple qui, se rapprochant de plus en plus de la butte infecte, étaient soumis à des exhalaisons, dès que le vent tournait au nord-ouest.

Bassins des Buttes-Chaumont. — Ce ne fut pourtant qu’en 1761, lors de l’établissement des murs d’octroi, que Soufflot déplaça l’ancienne justice, et la transporta avec la voirie à 300 mètres plus loin, au pied des Buttes-Chaümont.

Les piliers réduits de seize à quatre s’élevaient à gauche de la barrière, sur la route de Meaux. Le cimetière des suppliciés était à droite ; en montant sur le coteau, on rencontrait d’anciens fonds de carrières qui servaient de bassins de réception aux transports de vidanges.

La Révolution l'enversa le gibet, et l’Assemblée constituante ayant en 1790 rendu la sépulture commune aux suppliciés, Montfaucon n’eut plus qu’une seule fonction. Elle devint celle

voirie effrayante dont les lacs toujours prêts à déborder subsistèrent pourtant jusqu’en 1848.

Étagés sur le coteau, mais suivant l’irrégularité des carrières abandonnées, les bassins s’étendaient sur une surface de 10 hectares et sur une pente de 15 mètres. Des vannes de décharge fermaient les communications successives d’étage. Les voitures de vidanges sorties de Paris gravissaient jusqu’à une échancrure supérieure, y trouvaient un mur avec embrasures formant acculoir, et y versaient par l’arrière leur chargement. Le flot abandonnait tout en haut le plus épais du dépôt, puis, par un écoulement de superficie, descendait les gradins en y laissant ses vases. La matière forte séchait au soleil et passait à l’état d’engrais transportable. Les eaux vannes n’étaient qu’encombrantes ; on les perdait par l’évaporation spontanée et la filtration dans le sol, à travers les fentes de la' masse plâtrière.

Plus tard, vers 1825, quand l’abondance des eaux vannes ét l’infection des puits du quartier du Temple obligèrent enfin à trouver une décharge régulière, on profita de la construction du canal Saint-Martin pour établir une conduite allant dos bassins à l’égout latéral au canal. Chaque nuit, afin d’empêcher les débordements, on ouvrait la décharge; les lâchures venaient tomber en partie au grand égout, et plus directement en Seine au pont d’Austerlitz. De là, elles descendaient tout Paris ! , 3

Fabrication de poicdrette. — Pendant longtemps on ne débarrassa Montfaucon que par l’obligation imposée aux cultivateurs de la banlieue de venir prendre les matières pour fumer leurs terres. Puis la ville eut un entrepreneur de boues qui, moyennant un forfait de 3000francs, se chargeait des déblais indispensables. En 1784, une proposition fut faite par Bridel pour convertir en poudrette ou poudre végétative une partie des dépôts. Bridel fut autorisé, moyennant un loyer de 3000 francs. 11 exerça, gagna de l’argent; mais ses moyens de dessiccation soulevèrent des plaintes très vives. La question touchait déjà la sa-

lubrité et l’agriculture : il y eut enquête; l’Assemblée constituante, l’Académie de médecine, l’Administration municipale prirent parti et suivirent trois lignes d’opinion différentes.

L’Assemblée, par un comité qui eut Thouret pour rapporteur, conclut au maintien du privilège de Bridel; l’Académie de médecine, en sens contraire, demanda que les propriétaires pussent directement livrer aux cultivateurs le produit des fosses. L’Administration de Paris, cherchant les améliorations, chargea de l’étude un architecte, Giraud, qui répondit par un projet publié seulement en 1797.

Prqjet de Giraud. — Giraud prit pour épigraphe le vers de Térence :

«Je suis homme; rien de ce qui touche mes semblables ne m’est indifférent. » Entrant hardiment dans son sujet, il constata d’abord les bénéfices du privilège.

Avec un apport journalier de 51 mètres cubes de matières, Bridel, qui payait 5000 francs, fabriquait en engrais une valeur annuelle de plus de 500000 francs. Il y avait donc lieu à ressaisir l’affaire et à s’établir largement.

Au lieu d’une voirie, il en fallait deux : l’une au nord, dans la plaine Saint-Denis ; l’autre au sud, dans la plaine de Grenelle. A la campagne, au milieu des cultures, on ferait arriver sous des hangars couverts, les voilures de vidanges, versant à des citernes également couvertes.

L’abatage serait réuni à la voirie. Les nerfs, les chairs, les débris des animaux enrichiraient les matières. Des nitrières, des fabriques de colle et de vernis seraient les annexes de la fabrique d’engrais. Toutes les manipulations se feraient en vases clos. Le feu des foyers agirait comme ventilateur, comme destructeur des gaz infects qui se dégageraient dans les opérations. L’idée d’une immense usine d’engrais et de produits chi-

iniques avaient transporté Giraud vers les solutions que nous poursuivons encore.

Ce projet que Girard, l’ingénieur du canal de l’Ourcq, dit être sorti de la tête d’un homme de génie, ne s’exécuta pas. Mais! 1 amena la suppression du privilège et la mise en adjudication des voiries.

Le bail sauta de suite de 3000 à 60000 francs, et depuis il alla toujours en accord avec la prospérité et les revers publics. En 1806, il louchait 485000 francs, tombait à 75000 après l’invasion, se relevait à 205000 en 1826, et en 1842 atteignait sa limite supérieure de 500 000 francs, qu’il garda jusqu’en

La valeur industrielle et agricole était donc bien réelle.

Résumé général. — En résumé, quand la Révolution de 1789 vint fermer la période monarchique, Paris avait pour son approvisionnement d’eau pure les sources du nord et d’Arcueil sorties des coteaux de la banlieue, les eaux de Seine élevées par les roues hydrauliques de la Samaritaine et du pont Notre-Dame, ainsi que par les machines à feu de Chaillot et du Gros-Caillou : c’était en tout environ 10000 mètres cubes par jour pour 600000 âmes dépopulation.

Quant aux eaux sales des habitations, elles allaient au ruisseau central des chaussées fendues, et presque partout à ciel ouvert descendaient soit vers le grand égout de ceinturé ou les fossés de la Bastille, sur la rive droite, soit vers la Bièvre, sur la rive gauche. Elles tombaient en rivière dans le courant où l’on puisait la plus forte part de la distribution.

Enfin, les vidanges étaient centralisées à Montfaucon, et. les bassins étagés des buttes Chaumont, toujours prêts à déborder, infectaient l’air des quartiers du nord, et y gâtaient la nappe des puits. — Mais on avait commencé l’utilisation par la fabrigation des engrais de poudrette.

■Voilà ce qu’on avait acquis en douze siècles.

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