I. LE CANAL DE L’OÜRCQ
Nous constations tout à l’heure qu’à l'époque de la Révolution, Paris avait au plus à dépenser par jour 10000 mètres cubes d’eau, dont 2000 fournis par les sources et 8000 par les machines.
Nous allons voir grandir l’approvisionnement à 100000 mètres cuhes avec la dérivation de l’Ourcq.
L’Ourcq, affluent do la Marne, a son lit ouvert dans les terrains tertiaires perméables, percés de sources et tapissés de tourbières et de marais. Par suite, il n’y a ni crues violentes ni débordements, mais une végétation active se développe sur les bords. De là les qualités et les défauts de l’eau d’Ourcq; elle est abondante, mais de mauvais goût, et convient spécialement aux lavages publics.
Historique.— L’Ourcq servait autrefois à apporter à Pans le blé du Valois, et le bureau de la Ville s’en préoccupait. Quand François I” revint de ses expéditions d’Italie avec le souvenir des canaux du Milanais, il encouragea la construction des pertuis et des écluses de navigation. L’Ourcq eut sa part d essais à demi réussis en 1632 avec M. de Foligny, qui s’était engagé
à faire arriver un bateau de blé au quai de la Grève. Il tint parole. Mais il se ruina, lui, ses associés et ses successeurs, par les frais d’établissement et d’entretien des ouvrages fondés le plus souvent sur des couches d’argile fluente.
En 1676, Riquet, l’auteur du canal du Midi, assisté de son gendre M. de Marnes et protégé par Colbert, obtint des lettres patentes l’autorisant à dériver l’Ourcq pour en faire un canal navigable qui devait aboutir à l’arc de triomphe du faubourg Saint-Antoine, et fournir de l’eau au lavage des rues et à l’alimentation de fontaines nouvelles. En outre les bateaux seraient allés par les fossés de la place, depuis la Bastille jusqu’au quai de la Conférence, en évitant la traversée des quais de Paris. Le bureau de la Ville réclama contre la décision qui érigeait le canal en fief héréditaire; Riquet et Colbert moururent vers 1685, les choses traînèrent en longueur et rien ne se fît.
Un siècle plus tard, M. Brullée ramena la question en l’améliorant : il projetait un canal à point de partage allant do la Seine d’en haut à la Seine d’en bas et à l’Oise, en prenant l’alimentation à un bassin des eaux d’Ourcq, placé à la Villette. Bailly, maire de Paris, et l’Assemblée constituante, donnèrent pleine adhésion aux idées de M. Brullée, et une loi de 1790 les sanctionna; mais la Révolution arrêta les opérations.
Loi de floréal an X. — Au retour des affaires, sous le Consulat, M. de Solage, concessionnaire de Brullée, demanda l’autorisation d’ouvrir les canaux de l’Ourcq et de la Seine; il fournissait des indications peu précises et des nivellements inexacts qui furent vérifiés et discutés. On était en 1802; le premier Consul venait, parle traité d'Amiens, de réconcilier la France avec l’Angleterre; il rêvait toutes les gloires de la paix et les voulait avec l’impétuosité de son génie. L’idée du canal de l’Ourcq lui avait paru grande et le possédait. Il fit accepter au Corps législatif la loi de floréal an X (avril 1802), ordonnant la dérivation de l’Ourcq pour alimenter à la fois la distribution de Paris, et un canal qui, par-
tant de la Baslille, irait jusqu’à Saint-Denis, et même jusqu’à Pontoise. Presque aussitôt il nommait comme directeur d’exéculion l’un de ses compagnons de l’Institut d’Égypte, M. Girard; il lui prescrivait de commencer immédiatement les travaux sans que l’examen des projets par le conseil des ponts et chaussées pût ralentir l’activité des chantiers, et il annonçait l’intention de visiter lui-même prochainement la ligne. En effet, le 23 septembre 1802, un repère était solennellement posé au plateau de la Villette sur l’emplacement futur du bassin, à 25 nl ,73 audessus du niveau des basses eaux de la Seine.
Le 28 février 1805, le premier Consul partait à sept heures du matin de la Villette, parcourait à cheval les tracés, allait coucher à Lisy le premier jour, et le lendemain montait jusqu’à Mareuil où devait se faire la prise en rivière.
Tracés et discussions. — Girard, caractère énergique, savant capable d’agir, d’écrire et de lutter, soutenu par le préfet de la Seine, bien secondé par ses ingénieurs, marchait vite et produisait beaucoup. Mats le conseil des ponts et chaussées, à peine consulté, lui montrait une hostilité sourde qui le poursuivit dans toute sa carrière. L’opposition avait pour tête d’abord M. Bruyère, secrétaire du conseil, et qui ne voyait de bien que la simple dérivation d’un affluent, la Beuvronne, à conduire dans un canal maçonné, projet dont il était l’auteur. 11 y avait en outre comme adversaire M. Gauthey, travailleur puissant, réputation faite au canal de Bourgogne, et très écouté de ses collègues. La modération venait de M. de Prony, ennemi des contestations, bienveillant par nature pour les personnes, et d’ailleurs le maître en hydraulique.
Les discussions portèrent d’abord sur les tracés, qui furent déclarés contraires aux règles de l’art, parce qu’ils avaient été trop peu étudiés. Girard avait adopté de grands alignements au lieu de contourner les coteaux. Il se jetait dans les marais de l’Arneuse, il ouvrait une tranchée profonde dans les glaises fluentes, au seuil d’entre Marne et Seine; il donnait à l’axe du
canal un profil de chaînette, au lieu d’accroître la pente d’un lit uniforme, lorsque le nombre des affluents à recevoir augmentait.
Les critiques les plus ardentes s’exercèrent à propos du jaugeage. Girard comptait sur un cube de 200000 mètres cubes, et trouvait dans celte valeur de débit de quoi alimenter un canal de moyenne navigation et un porteur d’eau pour Paris. On niait l'exactitude des chiffres, on niait la possibilité du canal et l’on voulait réduire le travail à une simple rigole de dérivation pour Paris. Les jaugeages furent faits avec beaucoup de soin et par deux méthodes différentes. La commission nommée à cet effet, et qui comprenait MM. de Prony et Girard, trouva pour le débit de l’Ourcq et des affluents 172000 mètres cubes, débit qui, suivant elle, ne permettait pas d’établir un canal navigable. Girard para le coup en faisant appel à l’Empereur.. On était en 1806, après la campagne d’Iéna. Monge, l’illustre inventeur de la géométrie descriptive, reçut l’ordre de parcourir la ligne, comme par simple motif de curiosité; au fond, bien vu de tous, il était chargé de discerner la vérité au milieu des allégations contraires. Puis l’Empereur donna rendez-vous aux deux partis aux Tuileries; il les reçut en mars 1806, à dix heures du soir, dans son cabinet, et laissa chacun exprimer librement son opinion ; à deux heures du matin il résuma le débat : « La distribution d’eau pour Paris, dit-il, n’est qu’un côté secondaire de la question. Paris est la capitale de l’Europe; il faut que de partout on puisse y venir par eau. Quand le canal de l’Ourcq sera fait, et le canal de Saint-Quentin achevé, on aura une communication directe de Paris à Anvers, en attendant qu’il s’en établisse une autre par l’Aisne et la Meuse entre Paris et Rotterdam. »
Les grandes vues du souverain mirent la conviction dans la plupart des esprits, et le canal dut recevoir toutes les eaux possibles; on lui aurait donné la Marne, si elle avait pu y entrer.
Projets et travaux. — Pendant la période de prospérité,
jusqu’en 1812, les crédits largement ouverts suivaient les approbations des projets étudiés avec ardeur par Girard et scs ingénieurs. Le tracé du canal Saint-Denis est fixé dès 1807, et celui du canal Saint-Martin en 1808.
On s’occupait en même temps de la distribution des eaux dans Paris, préparé par le premier plan à courbes de niveau qu’on possède et qui est dû à M. Égault. On projetait l’aqûeduc, qui partant de la Villetle et suivant jusqu’à Monceaux le haut relief du sol, devait remplir f&s conduites maîtresses chargées d’alimenter chaque quartier. — Les travaux avançaient et avec eux les résultats. Les eaux du premier affluent, la Beuvronne, purent arriver au bassin de la Villetle le 2 décembre 1808, anniversaire du couronnement et de la bataille d’Austerlitz. Le 15 août 1809, après Wagram, elles tombaient en cascades à la fontaine des Innocents, là où l’on ne voyait guère qu’en relief sortir l’eau que versent de leurs urnes les belles naïades de Jean Goujon.
Mais après la retraite de Russie, quand le sage de 1800 fut devenu l’insensé de 1813, il fallut s’arrêter forcément. 11 y avait encore des conseils et des décrets d’apparat pour tromper l’étranger sur les ressources restant à la France. En fait, l’insuffisance était complète à l’égard de l’argent et des ouvriers. Les deux invasions qui renversèrent Napoléon portèrent le dernier coup et les ressources d’achèvement disparurent par l’épuisement du trésor. Girard fut alors en butte à la haine de ses anciens adversaires. Il avait été nommé inspecteur général pendant les Cent Jours, lui ingénieur en chef depuis l’expédition d’Égypte. On annula la promotion : bien plus, on lui nomma un chef au canal de l’Ourcq, dans l’espoir que son amour-propre blessé lui ferait donner sa démission : Girard répondit avec fermeté qu’il tenait à laisser à ses enfants l’héritage de gloire que devait assurer l’œuvre du canal, et qu’il resterait, même comme ingénieur ordinaire.
Il fut bientôt récompensé de son énergie.
Loi de 1818. — Après la deuxième Restauration, en 1816, une commission fut chargée d’examiner la situation des travaux du canal de l’Ourcq et de ses annexes, et invitée à préciser, le montant des dépenses d’achèvement. Dn rapport sage et modéré, dû à M. Tarbé de Vauclair, établit que les canaux de l’Ourcq et Saint-Denis étaient à moitié faits, et que le canal Saint-Martin restait presque entièrement à exécuter. Il y avait, en dehors des frais de la distribution dans Paris, 25 millions de crédit à trouver. Que faire, puisque le Trésor, écrasé des charges de l’invasion, ne pouvait plus rien?
Les relations rétablies avec l’Angleterre depuis la paix, montraient la part active qu’avaient prise les compagnies financières à l’exécution des travaux, de l’autre côté du détroit. Girard, traitant la question à ce nouveau point de vue, parvint à donner confiance aux capitalistes. Une société de banquiers, représentée par MM. Vassal et Saint-Didier, se forma, étudia l’affaire des canaux, et finit par traiter avec la Ville aux conditions suivantes, sanctionnées parla loi de 1818 :
« La Compagnie mettrait les canaux en exploitation dans le délai de cinq ans moyennant une subvention de 8 millions, et la concession des droits de navigation pendant quatre-vingt-dixneuf ans à partir de 1823. La Ville, d’ailleurs, se réservait pour son service 80000 mètres cubes, à prendre chaque jour avant les besoins des bateaux et des usines. »
La Compagnie Vassal s’organisa déjà comme les grandes compagnies de chemins de fer d’aujourd’hui. Elle eut pour ses travaux un conseil d’inspecteurs dont M. deProny faisait partie, et pour agents d’exécution des ingénieurs en chef , et des ingénieurs ordinaires.
Les engagements furent tenus en devançant les délais : le canal Saint-Denis était livré à la navigation en 1821, le canal de l’Ourcq en 1823, le canal Saint-Martin en 1825.
Ainsi au bout de vingt-trois ans, Girard voyait réalisée une grande partie de l’idée qui avait possédé d’abord Riquet et
Colbert, puis le premier Consul, l’idée du canal de la Seine à la Seine; et elle est si juste qu’elle a fait du bassin de la Villette le cinquième port de France. Les péniches du Nord, les bateaux normands y créent un entrepôt que l’approfondissement de la basse Seine développera encore davantage.
Restait la distribution dans Paris, l’emploi des 80 000 mètres cubes que la Ville s’était réservés. C’est le gouvernement de Juillet qui eut le mérite de l’entreprendre avec un ensemble que nous exposerons bientôt.
détails techniques. — Le canal de l’tjurcq a sensiblement 100 kilomètres de longueur avec 10 mètres de pente ; il présente 10 mètres de largeur entre les rives, et 1”,40 de tirant d’eau. Les écluses ont3"\20 de largeur entre les bajoyers. Il est parcouru par des flûtes de 3 mètres de largeur qui descendent au fil de l’eau en portant de 30 à 40 tonnes, et qui remontent avec des chevaux, presque toujours à vide.
Le canal Saint-Denis, destiné à la remonte de la grande navigation du Nord et de la basse Seine, a des dimensions tout autres sur sa courte longueur de 6600 mètres; il a 25 mètres de largeur au plan d’eau avec tirant d'eau de 2 mètres. La pente totale de 29 mètres est répartie entre 12 écluses ayant une chute moyenne de 2",10 et une largeur de 7”,80.
L’approfondissement de la basse Seine va conduire à porter ici le tirant d’eau à 3",20, et à doubler partout les écluses.
Le canal Saint-Martin, qui descend de la Villette vers la Bastille, a 4500 mètres de longueur, dont 1800 mètres ont été couverts lors de l’établissement du boulevard Richard-Lenoir (1860). Dans les partiés découvertes, dans les bassins des Récollets, du Temple, de l’Arsenal, il est une gare et un entrepôt continus pour les pierres de taille et les ciments, les fers, les aciers, les machines. Il est devenu un prolongement du port de la Villette, qui est insuffisant et qu’on s’apprête à doubler.
Girard. — On éprouve une satisfaction réelle à voir Girard jouissant de son œuvre après une vie de fatigues, de recherches, de luttes personnelles. Membre de l’Académie des sciences, auteur d’un livre parfaitement écrit où il raconte le canal de l’Ourcq, et, pour la première fois, les anciennes eaux de Paris, il a conquis un nom : il a vaincu à force de talent et de persévérance; la récompense était due et elle est venue.